Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

jeudi 2 juillet 2020

ADIEU SAINT-LOUIS, BONJOUR NDAR !


NB : Ce texte avait été publié dans un hebdomadaire dakarois il y a 25 ans, à une époque où la seule évocation d'une nouvelle dénomination de l'ancienne capitale de la colonie du Sénégal c'était toucher à la mère des tabous. L'article avait été mal reçu par de nombreux saint-louisiens et lorsque quelques années plus tard je l'ai repris, un peu étoffé pour en faire le thème d'une conférence devant les élèves du Prytanée de St-Louis j'ai reçu le même accueil. Mais, à l'évidence, l'assassinat de G. Floyd a ouvert la boîte de Pandore et je crains que Louis (IX ? XVI ?), Brazza, Binger ou Monroe aient des soucis à se faire. Quoiqu'il en soit Sud-Quotidien a décidé de re-publier l'article original auquel j'ai cru apporter quelques compléments d'information en mentionnant par exemple que le vieux pont Faidherbe avait été reconstruit à l'identique ou en donnant la signification du sigle CARSAL que tout le monde a aujourd'hui oublié...

Du Carsal1 à la Convention des Saint-Louisiens (pour ne nous en tenir qu’à une période récente), ils sont légion ces lobbies dont la vocation est de réveiller cette belle endormie qu’est l’ancienne capitale du Sénégal, de lui redonner un peu de son lustre d’antan… Dame : presque quatre cents ans de passé connu et attesté par des documents, c’est sous nos latitudes un gisement exceptionnel, un fonds de commerce dont l’inventaire pourrait remplir plusieurs press-books touristiques alléchants !

Reste à savoir si, obélisques, jets d’eau et empoignades oratoires mis à part, il restera, dans quelques années, quelque chose des prestations de ces militants du Saint-Louis éternel. De quelle cause d’ailleurs se sont-ils faits les champions, eux qui ont, à mon humble avis, le grand tort de ne brandir comme signes de ralliement que Faidherbe et les signares, les « Cahiers de doléances »2 et la représentation du Sénégal au Parlement français, et par là même, de cultiver un splendide isolement de « minorité ethnique » portant en bandoulière une inguérissable nostalgie ?

Je commencerai par relater quelques scènes vécues.

Au milieu des années 1970, j’ai commis dans un périodique publié alors à Saint-Louis3 une série d’articles consacrés aux noms de rues dans la vieille cité. Je voulais instruire la population sur les illustres inconnus dont les noms ornaient encore les artères de l’ile4, souligner le caractère quasi-accidentel ou anecdotique de certaines dénominations5, et montrer qu’on pouvait légitimement débaptiser certaines rues et places sans se renier. Si certains de mes lecteurs approuvèrent, plusieurs notables de la ville m’accusèrent de dénigrement et même de crime de lèse-majesté !

Deux ou trois ans plus tard, alors que j’étais convié par le maire à participer à la cérémonie de jumelage retour entre Lille et Saint-Louis, j’assistais à une scène cocasse. Le maire de la ville natale de Faidherbe invitait celui de la ville à laquelle ce dernier devait sa renommée à renoncer à l’éloge qu’il voulait rendre à l’homme qui avait inspiré le jumelage : « Y en a marre de Faidherbe, nous dit-on sans ambages ! Nous sommes une municipalité socialiste et nous ne pouvons pas nous permettre d’encenser un conquérant colonialiste, un sabreur de populations civiles6. Si encore on ne parlait que du général républicain, du vainqueur de Bapaume ! ».

Dix ans après cet évènement, alors que j’accompagnais un ministre de l’Education nationale, militant du réarmement patriotique qui se faisait une fête de donner au vieux lycée Faidherbe le nom d’Oumar Foutiyou Tall, j’assistais, éberlué à la plaidoirie d’une délégation de « cadres saint-louisiens » qui souhaitaient qu’on ne touchât surtout pas au vainqueur de Médine et de Loro…

Pourquoi donc Saint-Louis ne devrait-elle être fière que des marques et des empreintes laissées par le colonisateur ou par son cortège d’explorateurs et de négociants ? Pourquoi tiendrait-elle pour négligeables celles imprimées, au prix souvent de beaucoup de sacrifices, par les hommes et les femmes du cru qui se succédèrent sur son sol pendant plusieurs siècles ?

Pourquoi notre pays ne mettrait-il pas plutôt en exergue cette évidence : Saint-Louis, c’est la matrice où s’est forgé « l’homme sénégalais » ! Elle l’est d’abord parce qu’elle est bâtie à l’entrée du fleuve qui a donné son nom à notre pays, parce que pendant longtemps elle s’est appelée « île du Sénégal », parce que, surtout, c’est sur son sol, sur un ruban de terre d’à peine deux kilomètres de long, que, pour la première fois, se rencontrèrent dans tous les sens du mot, que se mêlèrent, que s’opposèrent quelquefois, que fraternisèrent enfin, le wolof et le manjak, le joola et le pulaar… Il suffit pour s’en convaincre de consulter les registres de recensement général de la population de l’île à la fin du XVIIIe siècle (privilège qui n’appartient qu’à Saint-Louis). Tous les patronymes du Sénégal d’aujourd’hui y figurent : Kan (Kane), Guiouf (Diouf), Guiop (Diop), Gomis, etc. Aujourd’hui encore le « saint-louisien » ne répond, si l’on ne s’en tient qu’au seul nom de famille, à aucun critère ethnique.

Ne nions pas non plus cette évidence : même si par coquetterie ou vantardise nous aimons anticiper la naissance de la « nation sénégalaise », nos frontières modernes sont artificielles, notre pays est une création coloniale dans sa configuration actuelle et c’est à Saint-Louis qu’il y a trois siècles les différences composantes culturelles qui l’habitent ont appris à vivre ensemble. Cela explique sans doute bien des choses et notamment que notre pays ait échappé aux « querelles tribales » qui ont suivi un peu partout la proclamation de l’indépendance. L’île de Ndar était vierge de tout peuplement permanent à l’arrivée du colonisateur, on peut donc dire que tous ses habitants sont, d’une certaine manière, venus d’ailleurs, de gré ou de force. Saint-Louis c’est notre Amérique, le melting- pot où s’est formée une culture neuve, métissée, en rupture avec les ordres anciens.

Toutes ces raisons devraient inciter tout regroupement de saint-louisiens à être, non un cercle fermé, mais une communauté ouverte, sans exclusive, car on appartient à cette ville moins par la naissance que par la culture. C’est pour cela que nous devrions faire de Saint-Louis notre maison familiale, notre patrimoine commun, souhaiter que chaque sénégalais y ait un point d’ancrage, au lieu que l’ancienne capitale ne soit une enclave étrangère, même au sein de la région qu’elle administre et qu’elle est censée animer.

Il y a un autre héritage dont Saint-Louis pourrait aussi s’enorgueillir, c’est l’extraordinaire capacité de résistance dont a fait montre sa population face au colonisateur qui s’était ingénié à la diviser en castes et classes, opposant « hommes de couleur » et « gourmettes », « nègres libres » et « engagés à temps », esclaves et captifs de « case » ou de « traite », « habitants » et étrangers, ces derniers comprenant aussi bien les gens venus du Cayor tout proche que ceux qu’on appelait déjà « Toucouleurs » !

Créée par les Blancs mais peuplée par les Noirs, Saint-Louis a pu ainsi préserver son identité africaine. Au temps de Faidherbe il était interdit aux griots d’y passer la nuit, mais nul n’a jamais réussi à briser la chaine des généalogies dont ils assuraient la survie. On y a organisé des autodafés de gris-gris, pourchassé les marabouts et fermé leurs écoles, mais on n’a pas pu y empêcher la construction d’une mosquée « en dur » dès le milieu du XIXe siècle. C’était une gageure : malgré sa modestie, c’est à la fois le plus ancien monument de ce type et de cette nature construit dans la sous-région avec ce matériau et le premier financé par souscription publique !

Pendant des générations, seule la minorité européenne et métisse avait le droit, à Saint-Louis, de porter l’appellation « d’Habitants », et pourtant il n’y a pas eu de « kriolisation » de la population, c’est-à-dire de constitution d’une oligarchie dominante avec sa langue et ses rites. A Saint-Louis, au contraire, les « signares » tenaient des « sabars » et les métis se mettaient au wolof. Même si aux élections législatives de 1914, qui allaient faire date, la vieille cité ne donna pas ses voix à Blaise Diagne, sans doute parce que le ressentiment contre Dakar qui lui avait ravi le titre de capitale de l’AOF ne s’était pas dissipé, c’est de l’île que partit le mouvement  de jeunes patriotes, formés pourtant, pour la plupart, à l’école coloniale, qui allaient contribuer à faire du Goréen le premier député noir du Sénégal !

Ce sont donc les saint-louisiens qui ont assimilé le colonisateur et non l’inverse et c’est une prouesse que leur cité, porte drapeau de la présence française en Afrique de l’ouest, soit devenue le symbole de la plus médiatique des valeurs sénégalaises : la « téranga » !

Alors, pourquoi, avec tant d’atouts, ne peut-on se permettre de démomifier Saint-Louis ? Pourquoi cette ville ne cesserait-elle pas de toujours donner l’impression d’être une cité recroquevillée dans son passé, frileuse, toute confinée dans une histoire qui, quelquefois la concerne si peu ? Pourquoi ne se muerait-elle pas en une cité conquérante et ne ferait-elle pas plus de place à l’héritage vivant de ceux qui lui ont donné leur sang et leur sueur plutôt qu’au souvenir d’un passé à jamais enfoui ? Pourquoi, pour tout dire, ne pas enterrer Saint-Louis, qui est le nom de plusieurs dizaines de villes dans le monde, et redonner vie à Ndar, nom qui appartient à notre patrimoine et qui a une histoire ?

Oui, nous pouvons déboulonner la statue du général Faidherbe sans que le ciel nous tombe sur la tête, nous pouvons débaptiser la place et le pont qui portent son nom, et qui ne sont pas ses créations, sans attenter à l’histoire et surtout à l’Histoire !

Et puis sachons raison garder : le Saint-Louis hérité de la colonisation française n’est ni la Carthagène des  Indes ni la Quito d’Equateur héritées de l’occupation espagnole7. A l’exception du pont métallique8, il n’y a pas sur l’île de monument qui mérite d’être inscrit à l’inventaire du patrimoine national au point d’être totalement intouchable. Je ne veux pas dire par là qu’on peut mettre à bas tous ses vieux édifices, je veux seulement dire que nous devons reconnaître que, l’âge, le climat, les déboires économiques aidant, plus aucun d’entre eux ne constitue aujourd’hui un modèle achevé et intact des constructions à argamasse de la période faste. L’important, aujourd’hui, c’est de redonner à la vieille cité l’harmonie et la grâce dont avaient peut-être rêvé les plus inspirés de ses bâtisseurs ainsi que cette patine qui est la marque d’une longue existence, de restituer la divine surprise qu’ont dû éprouver ceux qui descendaient le fleuve et venaient d’un monde où dominent la paille et l’argile, et qui au détour d’une courbe, ont vu la ville de Saint-Louis surgir au-dessus de l’eau.

Il faut restituer Saint-Louis à l’histoire et rendre à Ndar ce qui lui appartient et qui non seulement survivra au pic des démolisseurs, mais pourrait encore remplir une enviable corbeille de mariage ou inspirer un risorgimento salvateur.

Ce qui appartient à Ndar, c’est ce site improbable et aujourd’hui menacé, entre mer et rivières, avec vue imprenable sur l’infini, avec, sur plusieurs kilomètres, le fleuve Sénégal qui frôle la côte sans se décider à rejoindre l’Atlantique, faisant sa coquette comme le paon fait la roue. Mais la perfide mer se vengera de ces simagrées en plantant une infranchissable « barre » à son embouchure.

Ce qui appartient à Ndar, c’est aussi cette mince et étroite pellicule de sable et d’argile, à la jonction du désert et de la mangrove, conquise sur les marées et la vase, longtemps hérissée de bâtisses blanches et carrées qui lui donnaient l’air d’une cité méditerranéenne exilée sous les tropiques.

Ce qui appartient à Ndar, c’est cette douceur de vivre qui y ramène les retraités et qui y retient les femmes : nulle part au Sénégal, celles-ci ne sont aussi sûres d’elles-mêmes, et nulle part les mères ne sont autant aimées. C’est cette civilité qui est probablement le fruit du modus vivendi imposé par la rencontre d’hommes et de femmes d’origine sociale et ethnique aussi diverse.

Ce qui appartient à Ndar c’est, enfin, cette nostalgie dont elle aura toujours à revendre…

NOTES
(1) Comité d’Action pour la Rénovation de Saint-Louis.
(2) Probablement l’une des plus tenaces supercheries de l’histoire coloniale du Sénégal, que Senghor a contribué à répandre. Il ne s’agissait en fait que du manifeste d’un négociant qui revendiquait une plus grande liberté de commerce et nullement l’émancipation des esclaves.
(3) Il s’agissait du Bulletin de la Chambre de Commerce.
(4) Qui, même en France, se souvient du Baron Hyde de Neuville dont le nom avait été donné à la principale artère du sud de l’île et qui ne devait ce privilège qu’au fait qu’il était Ministre de la Marine, donc chargé des colonies ?
(5) Comme la rue Navarin, toujours au sud, nom d’une modeste victoire navale française sur les Turcs (1827) qui eut lieu au moment même où  l’on baptisait pour la première fois des rues à Saint-Louis.
(6) A titre d’exemples : en 1857 Faidherbe fait bombarder tous les villages du Fouta situés au bord du fleuve Sénégal, de Nguidjilogne à Dembancané, soit sur 150 km. En mars 1861 il fait incendier 25 villages du Cayor, entre Kelle et Mekhé, etc.
(7) En 1838 il y avait à Saint-Louis 310 maisons de briques, de qualité très inégale, et 3.000 cases dont 2/3 en paille ; en 1870 la ville comptait 500 maisons en briques et encore 4.000 cases !
(8) Rappelons tout de même que le pont d’origine a été remplacé, il y a quelques années, par un pont neuf construit à l’identique.

lundi 22 juin 2020

IL FAUT (AUSSI) DÉBOULONNER LES «TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS» !


NB : Publié dans Sud-Quotidien du 22 juin 2020


J’ai bien conscience que, par ces mots, je touche à un tabou, mais notre pays cultive les tabous comme il cultive l’arachide, sans réaliser que c’est quelquefois un produit désuet, dégradé, improductif, exténué ou invendable. Pratiquer la politique de l’autruche ne nous empêchera cependant pas de faire face à ce dilemme : peut-on déboulonner les indéfendables conquérants coloniaux et hisser sur un piédestal ceux qui furent leurs infatigables bras armés, même si ce fut souvent à leur corps défendant ?
« Les statues ne sont qu’une mise en récit... »
Le Sénégal est probablement l’un des rares pays au monde qui, soixante ans après son  émancipation politique, continue à vouer la plus belle place et l’icône de sa plus vieille ville à un homme élevé pratiquement au rang d’un héros national, au point de l’affubler du surnom de « Faidherbe Ndiaye », alors que c’était un autocrate qui a sabré les défenseurs de son intégrité, méprisé ses cultures et ses peuples, semé les premières graines de la balkanisation de la sous-région. Si le Général Faidherbe n’est pas le seul anachronisme de notre paysage urbain, il est la preuve qu’il y a un travail de salubrité mémorielle qui s’impose à nous et qui s’est fait partout dans le monde, et notamment dans les pays africains anglophones.
Emmanuel Macron nous la baille belle lorsqu’il affirme, péremptoirement, que la France  « n’effacera aucune trace ni aucun nom de l’Histoire (et) n’oubliera aucune de ses œuvres » et il est facile de lui rétorquer qu’il se trompe doublement.
Il se trompe parce qu’au cours de sa longue histoire son pays n’a jamais cessé de relifter son panthéon et d’effacer des noms et des symboles. Après 1789 on y a fait plus que déboulonner des statues, on a brulé des édifices, violé des sépultures et piétiné des restes humains. Après  la deuxième guerre mondiale on y a effacé les traces du Maréchal Pétain, héros de la « défense victorieuse »  de 1916, l’homme qui, si l’on en croit Paul Valéry, « avait sauvé l’âme de l’armée française » parce que la bataille de Verdun avait été « une guerre tout entière insérée dans la Grande Guerre ». Cette remise en cause mémorielle, comme celles qui la suivirent, n’est pas une spécificité française, nulle voix officielle ne s’est élevée dans le monde pour s’offusquer que Leningrad soit redevenu Saint-Pétersbourg ou que Stalingrad ait retrouvé son ancien nom de Volgograd !
Macron se trompe aussi parce qu’il mélange histoire, mémoire et patrimoine comme nous le rappelle l’historien Sébastien Ledoux et que les statues « ne sont pas des traces directes de l’Histoire, mais des traces au second degré ». Elles ne sont qu’une « mise en récit de l’Histoire », et, poursuit-il, lorsqu’une autorité en dresse une pour rendre hommage à un personnage, elle « formule publiquement une dette à son égard pour ce qu’il a apporté à la nation… ».
La question est donc de savoir ce que le Général Faidherbe a fait pour le Sénégal pour mériter que sa statue trône encore sur la place de son ancienne capitale ?
Devons-nous pour autant, comme en contrepartie, statufier les « Tirailleurs Sénégalais », élever au rang de héros nationaux les membres d’un corps d’armée qui, nous ne pouvons pas l’ignorer, a été créé pour faire face aux besoins de maintien de l’ordre colonial. Ils ont été d’abord des soldats de fortune, recrutés quelquefois au moyen d’un rapt, un peu dépenaillés, à peine mieux nourris que les chevaux de leurs officiers et qui allaient en campagne les pieds nus, en trainant leurs épouses derrière eux. A défaut de leur assurer une solde convenable, leur employeur les autorisait à s’approprier des femmes comme prises de guerre, se réjouissant surtout qu’ils ne lui coutaient pas cher et qu’ils étaient dociles.
Les plus grands floués de l’histoire coloniale
En un siècle d’existence leur nombre n’a cessé de s’accroitre et leur champ d’action de s’élargir, ils sont devenus une force supplétive, taillable et corvéable à merci, les acteurs de ce qu’on appelait pudiquement la « pacification » des territoires conquis et, à ce titre ils ont laissé de très mauvais souvenirs dans des pays comme l’Algérie ou Madagascar. Ils seront  sur tous les fronts de combat pendant les deux guerres mondiales, mais s’ils ont toujours et partout fait preuve de courage et d’endurance, ils ont été rarement au service des bonnes causes, de la liberté et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes comme le montrent ces deux exemples.
C’est une troupe dotée d’un armement comme on n’en avait encore jamais vu dans la région, composée à la fois de tirailleurs en exercice et d’anciens tirailleurs rappelés de force après leur démobilisation qui, en 1892, partit à l’assaut de la dernière hégémonie africaine encore en place dans le delta intérieur du Niger. L’opération fut foudroyante, Amadou Tall est chassé de Ségou  en moins de trois mois et  parmi le butin distribué aux tirailleurs il y avait des femmes, les épouses de l’ancien roi ou de ses lieutenants !
Quelques années plus tard, en 1899, ce sont encore des tirailleurs qui seront la charnière de la sanglante expédition menée par deux illuminés, les capitaines Voulet et Chanoine qui brûleront des villages entiers et feront pendre des fillettes sur les arbres. Cette colonne infernale qui a inspiré, indirectement, le film « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola, est une parfaite illustration des violences liées à la conquête coloniale, avec cette particularité que, pour une fois, les tirailleurs feront preuve d’indocilité et massacreront les  deux officiers dont les cruautés inouïes avaient fini par les excéder.
Nous ne pouvons pas traiter en héros le tirailleur Fakunda Tounkara qui, au petit matin du 29 septembre 1898, fut le premier à réaliser que l’homme à la taille haute qui portait un turban et lisait le Coran sur le pas de sa porte, sans se douter que ses poursuivants avaient violé sa dernière retraite, n’était autre que l’Almami Samori Touré.
Nous ne pouvons pas rendre hommage aux tirailleurs Bandya Tounkara et Filifin Keita qui se lancèrent à la poursuite du vieil homme de soixante-dix ans qui aurait donné son empire pour un cheval, tout étonnés par la puissance de sa foulée. Ils  feront le boulot mais l’histoire ne retiendra pas leurs noms et c’est leur commandant qui récoltera la gloire de la capture de Samori. Il en sera toujours ainsi car les tirailleurs furent les plus grands floués de l’histoire coloniale de la France.
Notre combat devrait être d’exiger que leur épopée soit enseignée dans les écoles du pays pour lequel ils s’étaient battus et qu’on y sache que c’est l’un d’eux, un certain Hady Ba, qui fut l’une des premières victimes de la résistance française face à l’occupation allemande. Que leurs tombes soient sauvegardées, connues, visitées et fleuries par leurs familles, comme le sont celles des soldats américains ou canadiens en Normandie ou dans l’Aisne. Qu’on reconnaisse que s’ils ont été quelquefois gavés de décorations, souvent clinquantes, y compris à titre posthume, le « gel » de leurs maigres pensions après la proclamation des indépendances de leurs pays d’origine, ce qui ressemble fort  à une mesure de rétorsion, est d’une mesquinerie et d’une injustice inqualifiables qu’il convient de solder dans la dignité.
En revanche, nous, Africains, ne pouvons  ni glorifier le corps des tirailleurs ni les offrir  en exemples à notre jeunesse. Notre Musée de l’Armée ne doit pas être une annexe  tropicale de celui d’une sous-préfecture française et célébrer les mêmes héros, être un nid de coucou qui reconstruit une histoire que nous avons subie à partir des déboires de notre passé colonial. Ni Wellington ni Bismarck ne sont honorés à Paris et notre Musée manque à sa mission en mettant en  exergue  les manipulateurs des tirailleurs, Faidherbe ou Archinard, plutôt que leurs adversaires, ou en faisant une belle place à Mangin, initiateur de la « Force Noire », que Blaise Diagne lui-même, qui en avait été le pourvoyeur en chef, accusa de mener les soldats africains au « massacre », plutôt que de vanter la lucidité de Van Vollenhoven qui démissionna de son poste de gouverneur parce qu’il estimait que cette saignée condamnerait les populations africaines à la misère.
Les premiers signes d’une révolte
Mais ne pas tresser des couronnes aux tirailleurs ne signifie pas les ignorer, nous devons, bien au contraire, enseigner leur histoire, pas seulement parce que la nation qu’ils avaient servie ne le fait pas, mais surtout pour rétablir la vérité. Le déboulonnement évoqué ici ne peut être qu’allégorique car très peu d’entre eux sont honorés chez nous par des statues, sinon de façon symbolique, en revanche nous pouvons les grandir en démontrant, pièces en mains, que leur épopée est la meilleure preuve  que la colonisation fut une affaire de violence et de duperie
Le massacre de Tiaroye en offre une tragique illustration.
C’est d’abord l’histoire de la rupture unilatérale d’un contrat. Les Tirailleurs qui avaient payé chèrement leur participation à la guerre et  vécu le calvaire des camps nazis, devinrent, dès que l’horizon commença à s’éclaircir, indésirables sur le sol de leur « mère patrie » qui n’avait plus qu’un objectif : « blanchir » les défilés qu’elle préparait pour célébrer la victoire.
C’est l’histoire d’une mesquinerie ordinaire, le refus de payer des droits chèrement acquis (rappel de solde, primes de démobilisation etc.) ou pour le moins, de rogner sur leur montant.
C’est l’histoire d’une opération préméditée destinée à servir d’exemple à tous ceux qui étaient tentés de contester l’autorité de la métropole et de manifester des sentiments anticoloniaux.
C’est l’histoire d’un acharnement, celui qui a fait que le procès de ceux qui n’avaient fait que refuser l’injustice a été conduit uniquement à charge, que les condamnations ont été très lourdes, que tout pardon et tous les recours ont été rejetés, au point que la mention « mort pour la France » a été refusée à tous les soldats impliqués.
C’est l’histoire d’un mensonge d’Etat, puisqu’on n’a jamais livré le nombre exact des victimes, ni la nature des armes utilisées pour les tuer.
C’est enfin, et c’est cela qui nous intéresse le plus ici, l’histoire des tout premiers débuts d’un mouvement irrépressible et légitime, d’une révolte qui allait conduire aux indépendances. En cela, et en cela seulement, nous pouvons célébrer les mutins de Tiaroye comme les initiateurs de notre émancipation !

mercredi 25 mars 2020

« DESORMAIS, ON SE LEVE ET ON SE BARRE ! »


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 23 mars 2020

Ces mots un peu désinvoltes ont été prononcés dans une toute autre circonstance que celle qui nous occupe ici, mais ils devraient être les mots d’ordre de tous ceux qui voudraient refuser la subjugation et les dictatures. Se lever et se barrer est un acte isolé, une décision individuelle et solitaire, mais cela peut devenir un acte contagieux et cela peut changer le monde.
Ils ont perdu une belle occasion de « se lever et de se barrer » les étudiants, les professeurs, les patriotes, tous ceux qui, le 26 juillet 2007, dans le grand amphithéâtre de l’Université Cheikh Anta Diop, ont subi dans un silence protocolaire, l’affligeant, l’outrageant, discours de Nicolas Sarkozy qui affirmait péremptoirement que « l’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire (et que dans son) imaginaire il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès… ». Cette tirade était un déni de notre passé mais surtout un acte de violence contre notre dignité et face à un acte de violence « il n’y a pas de témoins, il n’y a que des participants »…
« Se lever et se barrer » c’est, quelquefois au contraire, rester assis, se cramponner à sa place et éconduire ceux qui vous la contestent. C’est ce que fit, le 1e décembre 1955, une frêle quadragénaire afro-américaine, Rosa Parks, petite couturière et femme de ménage à l’occasion, en refusant d’obéir au conducteur de bus qui lui intimait l’ordre de céder son siège à un passager blanc, conformément à la législation en vigueur.
Se lever et se barrer c’est encore, d’une certaine manière, ce que firent, pendant 381 jours, ses compatriotes noirs de Montgomery en Alabama, en boycottant la compagnie de bus de la ville et en se rendant à leur travail souvent à pied. Pour eux Rosa Parks avait été la femme qui s’était assise pour qu’ils restent debout et celle qui avait ouvert la lutte pour la conquête de leurs droits civiques…
Se lever et partir c’est comme agiter une banderole, c’est proférer une parole silencieuse, ce n’est pas la seule réponse possible mais c’est quelquefois la seule qui nous est laissée et c’est celle qui comporte le moins de risques. On peut interpeller celui qui crie ou perturbe l’ordre, on peut maitriser celui qui se livre à du vandalisme, mais quelle violence peut-on opposer à celui qui, sans mots ni gestes inutiles, quitte une salle ou une assemblée comme s’il était pressé par un besoin naturel urgent  ou s’il y avait nécessité pour lui de prendre de l’air ?
Se lever et partir c’est donner une réponse à ceux qui confondent majorité et totalité, c’est une riposte idéalement opposable aux hommes politiques en général et notamment aux gouvernants, qui ne s’expriment qu’ex cathedra, derrière le paravent des apparatchiks et de l’appareil d’Etat, qui ne peuvent ni être interpellés ni être interrompus. Rien n’est plus désastreux pour leur crédit qu’une salle qui se vide, qu’un meeting qui se désagrège, car leur pouvoir, et c’est leur point faible, n’a que la force que veulent lui attribuer ceux qu’ils gouvernent.
Mais « se lever et se barrer », quitter les sermons, les prêches et tous les happenings religieux, peut aussi être une réponse appropriée face aux féodalités maraboutiques. Lorsque les religieux s’érigent en monarques, qu’ils ouvrent des brèches au lieu de dresser des digues contre les calamités, lorsque c’est notre survie qui est en cause, c’est vers ceux qui savent que nous devons tourner nos regards et c’est précisément ce que nous recommande le Coran, et dans ce qui nous occupe ici, ceux qui savent ce sont les médecins, les virologues, les épidémiologistes, etc.
La foi n’est pas incompatible avec la lucidité et la vérité est que notre pays est une terre d’émigration, que notre diaspora habite les pays où le covid 19 commet le plus de victimes (plus de 800 morts en une seule journée en Italie !), qu’elle est même concentrée dans les régions les plus infectées de ces pays.
La vérité c’est que le covid 19 est un ennemi que l’on connait mal et contre lequel on n’a aucun remède, qu’il n’est pas ségrégationniste comme on l’avait cru, qu’il s’attaque de la même façon à tous les êtres humains, quels que soient leur âge, la couleur de leur peau, leur croyance.
La vérité c'est  que nous sommes un pays pauvre, que nous manquons de personnel et d’infrastructures de santé, en nombre comme en qualité, d’équipements médicaux (la France a besoin de 20 millions de masques par SEMAINE !), que nous dépendons de l’aide et quelquefois de la pitié de nos partenaires. Alors que le seul traitement connu contre le covid 19 reste le confinement, alors que les édifices religieux, les rues, les places sont vides à Paris, à New York, à Rome… les images de milliers de fidèles qui se pressent aux portes d’une grande mosquée sur les pas de l’une des plus éminentes autorités spirituelles de ce pays, elle-même escortée par la deuxième personnalité du gouvernement, brouillent les messages dispensés généreusement sur les ondes et donnent la preuve de notre inconséquence et celle de notre inconscience du danger.
La vérité c’est que, rapporté à sa population, le Sénégal est à ce jour le pays le plus infecté d’Afrique Noire, que notre capacité d’accueil est déjà saturée, que le pic de l’épidémie n’est pas encore atteint, que ce que nous prenons à la légère porte ailleurs le nom de guerre et de plus grande catastrophe sanitaire depuis un siècle.
La vérité c’est que plus d’un milliard de personnes, parmi les plus riches du monde, sont confinées dans leurs résidences, soumises à de sévères sanctions en cas de désobéissance, que leurs activités de production non essentielles sont pour la plupart au point mort, mais que cela n’a pas arrêté totalement la propagation du virus.
La vérité c’est que  la Chine, la Corée du sud ou Taiwan ont donné la preuve que la riposte la plus efficace face à la pandémie c’est la discipline, la rigueur, le sacrifice…
Se lever et se barrer quand le message religieux est équivoque, c’est  peut-être désormais la seule manière d’exprimer ses réserves sans mettre sa vie en danger car notre monde n’est toujours pas venu au bout des fanatismes et que nous vivons dans un pays où trop d’hommes sont jugés infaillibles. Mais les réserves à l’encontre des féodalités maraboutiques ne sont pas une hérésie ni une révolte contre l’Islam, qui est une religion sans clergé, une religion d’individus qui met chaque fidèle face à sa conscience et face à son Seigneur et qui ne fait pas de l’appartenance confrérique un dogme…
Quant à ceux qui nous gouvernent, leur mission fondamentale est de faire l’avenir : le nôtre est aujourd’hui menacé et ceux qui le mettent en danger doivent être leurs premiers adversaires…

mardi 17 mars 2020

LE CORONAVIRUS AURA-T-IL LA PEAU DE DONALD TRUMP ?

NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 17 mars 2020

Ce n’est, bien sûr, qu’une boutade qu’il ne faut évidemment pas prendre à la lettre, elle est peut-être bête et méchante, mais une chose est sûre : le virus venu de Chine n’arrange pas les affaires de l’homme à la moumoute rousse et pourrait même jouer le rôle d’un morbide deux ex machina susceptible de bousculer le rapport des forces entre lui et le candidat démocrate !
Donald Trump a l’habitude d’affubler ses adversaires de surnoms à son image, souvent plus vulgaires que spirituels, traitant de « Crazy Nancy » la présidente de la Chambre des Représentants, ou surnommant Pocahontas l’ancienne candidate à la candidature démocrate, Elisabeth Warren, mais avec le coronavirus, le plus dangereux ennemi qui ait croisé sa route depuis trois ans, il ne trouve pas ses mots. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé et comme on ne change pas une arme à laquelle on doit ses victoires, il avait essayé la désinvolture, la dérision, la fanfaronnade, le mensonge et l’outrance.
Il a d’abord tenté de minimiser les effets du virus, sur la population comme sur l’économie, mais en multipliant les rencontres et en continuant à serrer des mains, dont celles d’élus qui ont été ensuite placés en quarantaine préventive, il a  plutôt donné l’impression de manquer de sens de responsabilité. Même sur un sujet aussi grave, il n’a pas su résister  aux dérapages verbaux, prétendant, entre autres farces de mauvais goût, qu’on peut guérir du virus « en s’asseyant » ou en allant au travail, mais  il n’a fait rire personne en prétendant qu’il n’a pas touché son visage « depuis des semaines ».
Comme à son habitude encore, il a contesté les prévisions des scientifiques pour se référer à sa propre intuition et sans expliquer comment il était arrivé à ces résultats, il a prétendu que contrairement aux estimations des plus grands chercheurs, le taux de létalité du virus était de 1% au lieu de 3,4%. Comme il n’est pas à un paradoxe près, il a flatté les médecins américains, qui, malgré leur savoir, seraient selon lui tombés en pamoison devant ses connaissances médicales, au point qu’il aurait regretté de n’avoir pas choisi une carrière de médecin plutôt que celles d’homme d’affaires ou de chef de la première puissance mondiale !
Il a, d’avance, dégagé toute responsabilité en se livrant à son exercice favori, le mensonge, et en tirant sur sa cible préférée, Barack Obama, accusant celui-ci, à tort évidemment, d’avoir tardé à proclamer l’urgence nationale lors du déclenchement de la grippe H1N1 en 2009, et d’avoir même à l’époque ralenti la production de tests…
Malheureusement pour lui, Trump a plus de ressources pour construire un mur entre son pays et le Mexique et stopper l’afflux de migrants que pour arrêter une épidémie. Le coronavirus, qu’il prenait pour une grippe saisonnière parmi d’autres, un fléau qui ne pouvait toucher que les dictatures et les pays pauvres, a donc fait son entrée sur le territoire américain et infecté déjà des milliers de personnes dans plusieurs dizaines d’Etats. Sa propagation a mis en lumière la fragilité du système sanitaire américain, le manque de tests, leur coût pour des patients dépourvus d’assurance maladie, ont mis à mal la politique menée depuis trois ans pour démanteler l’Obamacare. L’épidémie, si elle perdure, pourrait par ailleurs avoir des effets collatéraux sur la composition du corps électoral américain car le covid 19 infecterait prioritairement les personnes âgées, dont beaucoup pourraient hésiter à se rendre aux urnes, et le moins qu’on puisse dire c’est que Trump n’est pas le candidat favori de la jeunesse !
Mais le plus grave sans doute pour le président américain c’est que ce qu’il appelait grippe est devenu une pandémie qui menace l’embellie que connaissaient les Etats-Unis et pourrait infecter le bien être des Américains, alors que l’arme de séduction massive de Trump avait été jusque-là le dynamisme insufflé à l’économie de son pays et qu’il met à son seul compte.
Il a fallu le « lundi noir » et l’effondrement des places boursières américaines pour que Trump sorte de sa tour d’ivoire. Mais, s’il semble avoir enfin pris conscience du danger, s’il a mis en place un plan de relance de l’économie, s’il s’est décidé à proclamer l’état d’urgence nationale, il n’a pas pour autant changé de méthode ni même vraiment de discours. On l’a vu à nouveau perdre ses nerfs et retrouver ses expressions favorites en s’attaquant à la Banque Centrale américaine et à son chef qu’il traite de «  minables ». Si, pour la deuxième fois depuis son élection, il s’est adressé solennellement à ses concitoyens à partir du Salon ovale, il a, comme à son habitude, balancé entre l’autoglorification et la stigmatisation. Il a annoncé la fermeture du territoire américain aux ressortissants européens (et même aux marchandises semblait-t-il dire, avant de se rétracter, par tweete évidemment !), ce qui est en soi dans l’air du temps, mais cette mesure ne protège pas totalement la population américaine puisque les Etats-Unis sont l’un des pays les plus réfractaires aux tests et que  lui-même s’était refusé de s’y plier. C’est par ailleurs une décision qu’il a prise unilatéralement et sans concertation avec ceux qui sont pourtant ses principaux alliés  dans le monde, mais nous savons depuis la crise syrienne que Donald Trump n’est pas un ami fiable. Enfin, et comme de coutume, il a martelé que son pays, son système de santé, ses concitoyens, étaient les meilleurs du monde, en tout, que pour lui le covid 19 est un « virus étranger » inventé par la Chine et s’il ferme la porte de son pays aux Européens c’est que ce sont ceux-ci qui l’ont introduit aux Etats-Unis…
Quand un dirigeant politique est sur une pente glissante, c’est d’abord sur les visages et dans le comportement de ses amis qu’on en voit les signes annonciateurs et non sur ceux de ses adversaires. On en a encore eu la preuve à la lumière de deux décisions prises par l’un des plus fidèles alliés de Donald Trump, le tout puissant Mohammed ben Salmane dont le pays fut l’un des premiers à le recevoir après son élection. Le prince héritier saoudien a fait chuter le prix du baril de pétrole et même si la mesure visait en premier lieu la Russie, elle pénalise le pétrole américain à base de schiste, dont le coût d’exploitation est très élevé et qui devient peu compétitif. Il a par ailleurs  procédé à l’arrestation de plusieurs membres de la famille royale susceptibles de lui faire de l’ombre si Washington cessait d’être complaisant à son égard.
MBS n’a plus peur de froisser l’Amérique ? Il prend des précautions pour le cas où le pouvoir changerait de mains aux Etats-Unis ? Tout ça c’est un bon signe pour ceux qui espèrent que l’ère de Trump touche à sa fin !

lundi 3 février 2020

LE PLAN TRUMP-NETANYAHU : « LA PAIX AVEC UN GOURDIN DANS LA MAIN, C’EST LA GUERRE ! »


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 1 février 2020

Tous ceux qui voudraient illustrer par un exemple le principe selon lequel on ne peut être juge et partie ont désormais à leur portée le plan Trump-Netanyahu, baptisé frauduleusement plan de paix par leurs auteurs et qui vient d’être présenté à l’opinion mondiale par un président américain toujours bouffi de suffisance. C’est sans doute la première fois au monde qu’un plan, qui a l’ambition d’établir une paix durable entre deux entités politiques, est conçu, élaboré, deux années durant, à l’insu et en l’absence de l’un des protagonistes. Ce que Donald Trump appelle pompeusement le deal du siècle se réduit en fait à dire au gouvernement Netanyahu : « Dites-moi ce que VOUS vous voulez, et je l’imposerai à votre adversaire parce ce que j’ai la force avec moi ! ». 
On ne peut pas trop demander au président américain en matière de connaissances historiques, mais Benyamin Netanyahu, qui a plus de culture, aurait dû se souvenir de ce mot d’un orfèvre en la matière, le Mahatma Gandhi, selon lequel « il n’y a pas de chemin vers la paix, la paix est le chemin »… 
En attendant, au vu de son contenu et de la date choisie pour sa publication, ce plan, dont on dit qu’il va tuer tout espoir de paix au Proche Orient, comble de joie les trois personnes réunies autour de son berceau.
C’est un couronnement pour Jared Kushner, son maître d’œuvre, beau-fils et haut conseiller de Trump, son pense-bête disent certains, plus connu pour ses transactions immobilières douteuses que pour ses talents de diplomate international. Il n’est pas seulement ce qu’on appelle aux Etats-Unis un juif orthodoxe (il n’a épousé la fille de Trump qu’après sa conversion au judaïsme), il est un militant engagé de la cause d’Israël  et ses fonctions de médiateur le placent d’ailleurs en situation de conflit d’intérêts puisque la fondation de sa famille apporte un soutien financier conséquent à l’armée israélienne et aux colons les plus opposés au processus de paix .Il est considéré par ses  interlocuteurs palestiniens comme le premier envoyé d’un gouvernement américain «  à afficher un biais pro-israélien aussi flagrant ».
Ce plan et sa diffusion constituent une délivrance pour Netanyahu, empêtré dans des affaires de corruption, inculpé par la justice de son pays et incapable de former un gouvernement majoritaire. En coupant l’herbe sous les pieds des extrémistes israéliens, Trump lui offre l’occasion d’ouvrir sa campagne électorale en se vantant d’avoir obtenu la satisfaction de leurs principales revendications !
Ce plan représente, enfin, un argument politique pour Trump lui-même qui répond ainsi aux vœux de son électorat évangéliste et espère par la même occasion détourner son procès en révocation de l’attention de ses concitoyens, surtout au moment où les révélations de son ancien conseiller John Bolton sèment le trouble au sein même de ses alliés.
Face à ce triumvirat de comploteurs qui bafouent les lois internationales et devant les réactions qu’ils suscitent, qu’est-ce qui nous paraît le plus choquant ?
Est-ce d’abord leur indécence à publier ce plan quelques jours seulement après la commémoration en grande pompe du 75eanniversaire de la libération du camp d’Auschwitz qui était, si je ne m’abuse, le symbole de l’injustice appliquée à un peuple ? Comment peut-on passer aussi facilement de l’exaltation du droit de chaque être humain à l’égalité, à la liberté et au respect, à l’affirmation que la force passe avant le droit et au mépris de tout un peuple auquel on refuse celui, élémentaire, de vivre sur ses terres et d’y exercer son autorité ? 
Devons-nous être plutôt choqués par l’indifférence des instituteurs des droits de l’Homme et des lois internationales car, enfin, sur la Palestine et sur Israël, l’Organisation des Nations-Unies s’est souvent prononcée, elle a proclamé des principes intangibles, elle a fixé des limites, elle a affirmé des droits ! Il y a eu tout de même des conférences, des accords, il y a eu Madrid, Oslo, Washington, Camp David… Il y a des prérequis, il y a eu des acquis qui ont fait avancer le dossier, qui ont reçu l’assentiment de la communauté internationale. Tout ce consensus a été balayé par Trump d’un coup de menton et les nations occidentales, garantes de ces avancées, se contentent de formules laconiques. Pourtant quand le sort de leurs populations est en jeu, elles savent prendre des risques, elles osent déplaire à l’allié américain, comme ce fut le cas il y a quelques jours sur le 5G chinois !
Mais peut-être qu’en fin de compte, le plus choquant, le plus scandaleux, c’est tout simplement la complicité des nations arabes qui sont directement concernées par le sort de la Palestine et dont certaines ont commis un acte de forfaiture en assistant au show Trump-Netanyahu ! Comment la plus puissante d’entre elles, l’Arabie Saoudite, pourrait-elle encore continuer à se présenter comme la gardienne des Lieux Saints de l’islam quand elle est prête à accepter que l’un des plus sacrés d’entre eux soit désormais propriété israélienne et probablement menacé de disparition ?

lundi 16 décembre 2019

ARROGANT COMME UN PRESIDENT FRANÇAIS EN AFRIQUE !



NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 16 décembre 2019

« Arrogant comme un Français en Afrique », c’est le titre d’un essai du journaliste Antoine Glaser, mais quand ce Français est Président de la République, l’arrogance est sans limites et les premières victimes sont les présidents de ce qu’on appelait le pré carré français.
Sans remonter au Général de Gaulle, qui ne s’adressait aux présidents africains que par Jacques Foccart interposé et qui traitait Bokassa de « soudard », on a tous en mémoire les écarts de ponctualité dont ont fait preuve ses successeurs lors de leurs rencontres avec leurs homologues africains. Si Thomas Sankara avait rué sur les brancards face à Mitterrand, il n’en a pas été de même pour Joseph Kabila que nous avons tous vu faisant le pied de grue, flanqué de l’ex Président Abdou Diouf, et attendant stoïquement que François Hollande veuille bien descendre pour ouvrir le XIVe sommet de l’OIF qui se tenait à Kinshasa.
Personne, bien sûr, n’a oublié le discours prononcé en juillet 2007 par Nicolas Sarkozy devant tout le gotha politique et universitaire sénégalais et dans l’amphithéâtre d’une université qui porte le nom de Cheikh Anta Diop. On attendait un geste de repentance, comme les Belges en ont eu sur le Congo ou le Congrès américain sur l’esclavage et la discrimination raciale, on a eu droit à des propos outrageants, qui n’ont jamais été suivis d’excuses, et selon lesquels l’homme africain était non seulement responsable de ses malheurs mais avait en outre l’imprescriptible faiblesse de n’être pas « assez entré dans l’Histoire ». On croyait qu’après le tollé soulevé par ce discours, son auteur allait désormais se passer de nous faire la leçon, mais c’était oublier que Sarkozy n’était pas seulement arrogant, mais qu’il était aussi un récidiviste impénitent. C’est ainsi qu’il y a quelques semaines, au cours d’un colloque tenu à Rabat et où sa présence ne pouvait être justifiée que par ses accointances avec les plus hautes autorités marocaines, il s’est une nouvelle fois autorisé à s’ériger en maître d’école en invitant les Africains à faire moins d’enfants. Pour cette fois au moins il s’est trouvé une voix pour le remettre, courtoisement, à sa place et, pour notre plus grand plaisir, cette voix était celle de la présidente du CESE (conseil économique, social et environnemental) du Sénégal.
Dommage tout de même qu’une autre voix, moins tenue par le langage diplomatique, n’ait invité l’ancien président français à s’expliquer plutôt sur les accusations de corruption portées contre lui dans l’affaire dite « des billets et des bombes » qui le lie à l’ancien guide libyen, Kadhafi…
On ne doit donc pas être surpris si le jeune jupitérien de quarante ans qui préside aujourd’hui aux destinées de la France et que ses compatriotes eux-mêmes jugent arrogant, s’inscrit sur les pas de Nicolas Sarkozy. Avec cette différence que contrairement à ce dernier, il a lui, lu La Fontaine et voilà ce que cela donne :
« Jupiter dit un jour
Que tous les chefs d’État du G5,
S’en viennent comparaitre aux pieds de ma grandeur ! »
Emmanuel Macron ne se contente donc pas de distribuer des leçons, il donne des ordres, que dis- je : il tonne, il menace, comme jadis de Gaulle menaçait de priver d’air pur les Africains qui voteraient pour l’indépendance. S’il parle ce n’est pas pour expliquer la partition de fait du Mali et le statut infamant de Kidal, imposé par la France, c’est pour remettre en cause, unilatéralement, « le cadre et les conditions de l’intervention française » au Sahel !
Pour donner plus d’écho à sa voix, il choisit un lieu, un moment, une tribune, il choisit Londres et la commémoration des 70 ans de l’OTAN pour lancer sa fatwa urbi et orbi. On croyait pourtant, naïvement, que c’était l’occasion idéale pour interpeller ceux de ses collègues qui trainent les pieds pour aller soutenir les forces françaises au Sahel, alors qu’ils sont responsables de la crise qui a fait sauter le verrou libyen et déversé armes et combattants dans les pays sub-sahariens. Que nenni ! Macron ne s’adresse nullement à ses homologues de l’OTAN, mais bien aux chefs des pays victimes de cette invasion, et il n’attend pas d’être en Afrique pour le faire. Avec eux il n’a pas besoin de prendre des gants et les termes qu’il emploie ne sont pas ceux qu’il aurait employés face aux dirigeants chinois car avec Xi Jinping les divergences sont débattues en aparté et loin des oreilles indiscrètes.
Il est fâché, Macron, et il faut que les présidents africains le sachent : la perte de 150 soldats maliens en un mois, soit 1% des effectifs de l’armée, c’est un risque inhérent à la guerre, mais la mort, accidentelle, de 13 soldats français, ça c’est inadmissible à ses yeux !
Son ton est donc ferme, comminatoire : « Je veux des réponses claires et assumées ! ».
Le délai de réponse qu’il fixe aux cinq présidents africains est précisé : il est à « court terme ! ».
L’ordre est formel : il arrête d’autorité la date et le lieu de ce Canossa auquel ils sont convoqués :
« Ce sera le 16 décembre, un point c’est tout ! Dès que j’en aurai fini avec ces satanés syndicalistes, ce sera à votre tour de m’entendre et vous n’avez qu’à remanier vos calendriers ! Mais ce ne sera ni à Versailles ni à Nice, ce sera à Pau, la ville de mon ami Bayroux. Cherchez sur la carte, ce n’est point sur votre trajet habituel… Et ne venez pas avec vos boubous, il y fait 5° ».  
Le président français a déjà circonscrit ceux qui devront lui rendre compte : ce ne sont ni Salif Keita ni les porte-parole de la société civile qu’il prend pour de la roupie de sansonnet, ce sont « les responsables politiques », à commencer par les chefs d’État eux-mêmes. Il ne se contentera pas de vœux pieux, il attend qu’ils « formalisent leur demande » d’aide à l’égard de la France. Il dessine le service après-vente et comme il n’a pas confiance, il exige, qu’après avoir rempli cette formalité, ils « l’affirment clairement devant leur opinion publique ».
Enfin il menace et annonce les mesures de rétorsion : si les présidents ne se soumettent pas, ils peuvent dire adieu à Barkhane !
Emmanuel Macron n’a certainement pas lu Bakary Diallo et sa (supposée) œuvre au titre prédestiné, « Force-Bonté », mais par un curieux hasard et à plus de 90 ans d’intervalle, il voit son pays dans la même situation que la Dame qui dans ce livre partage son pain avec les oiseaux. La France c’est cette Dame généreuse et protectrice, les oiseaux, ce sont les Maliens et autres Africains qui lui doivent reconnaissance de l’aide qu’elle leur fournit et obéissance à ses ordres.
Un Ghanéen, un Nigérian s’étoufferaient d’indignation face à ce discours. Les mots du président français, son comportement, sa manière de faire avec ses collègues africains, sont en effet inconcevables dans les relations entre un Premier Ministre britannique et les présidents des anciennes colonies anglaises d’Afrique.
Mais à qui la faute ?
A nous !
Un proverbe africain dit que nous ne devons éprouver aucune honte lorsque notre hôte nous sert un repas dans une écuelle pour chiens.
Ce qui serait honteux c’est de manger ce plat !
Il y a pourtant un signe d’espoir : même si la partie française veut faire croire que l’initiative vient encore d’elle, c’est bien parce que trop c’est trop et surtout parce que ses invités ont été chahutés par leurs peuples et sommés de ne pas déférer à la convocation, que la séance d’explication a été renvoyée à l’année prochaine.
Espérons que ce ne soit que le début d’une révolte qui se fait attendre depuis soixante ans !
NB : Les mots en italique sont extraits des propos du président français.

LE KWASSA-KWASSA PECHE PEU, IL AMENE DU COMORIEN !




Texte publié dans Sud-Quotidien du 29 octobre 2019

                 
Cette phrase est d’abord une parfaite illustration de ce que les chefs d’Etat occidentaux disent dans le dos des nôtres… quand contrairement à Donald Trump, ils cultivent le politiquement correct. Mais si je la cite c’est surtout parce que celui qui l’a prononcée, et qui ne s’en est jamais excusé, le président Emmanuel Macron, a commis ce jour-là non pas une bavure langagière, mais une vraie faute et sur un sujet très grave.

Le Comorien n’est pas une espèce pélagique parmi d’autres, mais un homme ou une femme doués de raison. Les kwassa-kwassa, ces embarcations de fortune utilisées par les passeurs clandestins, n’amènent pas toujours du Comorien, elles laissent quelquefois des cadavres sur leur passage et on n’en comptait 12000 au moment où Macron faisait rire à leurs dépens. Enfin, jusqu’en 1976, jusqu’au moment où la France a imposé un référendum réservé à la seule île de Mayotte pour la pousser à choisir son rattachement à l’ancienne métropole plutôt que son maintien dans un territoire dont elle avait longtemps abrité le chef-lieu, les Mahorais n’étaient eux-mêmes que des Comoriens comme les autres, une composante du peuple comorien dont ils partagent la langue et la culture !

Mayotte c’est ce quoi nous avons échappé nous Sénégalais, lorsque Mamadou Dia a décidé le transfert de la capitale du Sénégal à Dakar, avant que la même offre, sécessionniste mais tentante, ne soit faite aux Lébous de la presqu’ile du Cap Vert…

Si aujourd’hui le président français fait un petit saut à Mayotte c’est que Marine Le Pen l’y avait battu au premier tour des élections présidentielles de 2017 et rassemblé plus de 42% de voix au second tour et que la reconquête des terres acquises à l’extrême droite est une de ses obsessions. Mayotte est par ailleurs la terre idéale pour imprimer sur les mémoires les affres de la « submersion migratoire » et du « remplacement » qu’il ne caresse certes pas mais que de mauvais et populaires prophètes promettent à la France.

« La stigmatisation des migrants et celle des musulmans c’est pas républicain, mais ça amène des voix ! », pourrait-on dire, en paraphrasant la mauvaise blague citée plus haut. Elle est devenue en effet pour toute la droite « classique » et l’extrême droite françaises le meilleur atout gagner les voix des couches populaires. Emmanuel Macron reprend à sa manière les paroles de Michel Rocard mais en réalité il est bien plus proche des positions de Marine Le Pen que de celles de l’ancien Premier Ministre socialiste. Il a même emprunté et recyclé une vieille théorie de la présidente du RN en opposant « les bourgeois qui ne croient pas à l’immigration » aux plus pauvres « qui en sont le réceptacle » et qu’il prétend vouloir protéger. Pour ne pas se couper de cet électorat, il est prêt à envisager une réforme d’un des vieux acquis des migrants les plus démunis : l’aide médicale gratuite qui leur était accordée.

Malgré son passé de puissance coloniale, malgré l’usage qu’elle a fait de la main d’œuvre bon marché importée de ses anciennes possessions, la France est aujourd’hui, au sein de l’Union Européenne, l’un des pays les plus hostiles à l’entrée et à l’assimilation de migrants sur son territoire.

En 2017 elle était, par rapport à sa population, au 12e rang en matière d’accueil des immigrés. Pour ce qui concerne les demandes d’asile et en chiffres absolus, elle a reçu 5 fois moins d’étrangers que l’Allemagne, et moins du double que ceux qui ont été accueillis par la Suède, pays six fois moins peuplé qu’elle et périphérique par rapport aux flux d’entrée des migrants. Elle est enfin au 21e rang en matière de titres de séjour délivrés à des non Européens, en octroie même 5 fois moins que le Royaume-Uni. Dernière différence, très significative : si en Allemagne le migrant est considéré comme un futur citoyen, en France il reste d’abord un étranger. On peut même dire que la citoyenneté française est plus que jamais aléatoire, du moins si l’on se réfère aux propos d’Eric Zemmour selon lequel le prénom que porte Habsatou Sy, cheffe d’entreprise qui s’était donné un mal fou pour faire oublier ses origines, était une « insulte à la France » et qu’elle aurait dû s’appeler Corinne !

Nous avons tous été tristes d’apprendre qu’en France, au XXIe siècle, un agriculteur et un pisteur-secouriste ont été condamnés ou poursuivis pour « crime de solidarité », pour avoir porté secours à des migrants en détresse.

Mais c’est encore ce qu’on désigne par cet affreux terme fabriqué au mépris de toute grammaticalité, c’est « l’islamophobie » qui est l’arme principale de conquête des voix à droite, peut-être parce qu’il offre aussi l’occasion de régler sournoisement de vieux comptes. Aujourd’hui, en France, les hommes politiques, les journalistes et autres chroniqueurs peuvent absolument tout dire sur l’Islam, publiquement et sans aucune limite, et pour beaucoup de ces oracles il n’y a aucune différence entre musulmans et « islamistes » :

« Je déteste la religion musulmane... Il m’est arrivé de prendre le bus ou un bateau où il y avait quelqu’un avec un voile et je suis descendu ! » avait clamé sans nuances (mais sans dire s’il avait sauté dans la mer !) Yves Thréard, qui n’est autre que le directeur adjoint de la rédaction du plus ancien (près de deux siècles !) et d’un des plus prestigieux quotidiens français.

« Je me fous d’être traitée d’islamophobe ! » renchérit Elisabeth Levy, directrice de la rédaction d’un autre magazine.

D’autres journalistes de moins grande envergure, abondent dans le même sens et usent de terribles références, l’un comparant le voile aux uniformes des SS nazis, un autre traitant « d’islamo-collaborateur » tout musulman qui témoigne publiquement de sa foi. Le Ministre de l’Éducation Nationale en personne a ajouté son grain de sel en prétendant qu’il y avait de petits garçons qui refusaient de donner la main aux petites filles, sous-entendant que c’étaient des graines d’islamistes qui germaient dans les écoles des cités !

Si pour beaucoup de Français le voile, la barbe…et même la Clé USB sont d’évidents signes de radicalisation, c’est surtout le premier objet, le voile qui s’est transformé en hystérie française. « Le voile voile tout », il fait un buzz garanti, il est le principal sujet de débat des chaines d’information continue et les voisins ou partenaires anglo-saxons de la France n’en reviennent pas...

Personne en France n’est prêt à entendre la voix d’Ilhan Omar, américaine d’origine somalienne, membre du Congrès, lorsqu’elle affirme : « Personne d’autre que moi-même ne me met le foulard sur la tête ! »

Personne évidemment ne peut comprendre qu’à la demande de cette élue démocrate, le Congrès soit disposé à modifier son règlement pour autoriser la présence de femmes voilées en son sein, alors que le port d’une coiffure y était interdit depuis 181 ans ! Car en France la laïcité est agressive, intransigeante, même s’il n’y a aucune mention de ce terme dans le texte de la loi de 1905 que ses défenseurs invoquent à l’unisson !

Un homme symbolise en France la stigmatisation des immigrés et des musulmans, continue à jouer les Cassandre apocalyptiques sur les chaines d’information, alors qu’il a été condamné par Cour de Cassation pour « provocation à la haine raciale ». Si Dieudonné a été réduit à la clandestinité après sa condamnation pour propos antisémites, Éric Zemmour continue de valser entre conférences et débats publics, dope les audiences d’une chaine qui profite de l’aide publique, puisqu’elle est sur la TNT, dont l’un des propriétaires est connu pour ses réseaux africains, et comble d’impunité, ses prestations sont mises en valeur par une journaliste d’origine antillaise ancienne membre du CSA !

Emmanuel Macron préfère se consacrer aux sujets qui font consensus, comme le « communautarisme » (qui est souvent en réalité une exclusion), et le débat sur le voile dans l’espace public n’est pas son affaire, dit-il. Ce n’est ni courageux ni responsable de la part du chef suprême de la nation, parce qu’au-delà de ce bout de tissu, ce qui est en cause désormais c’est une tentative d’opposer les Français musulmans aux autres Français.

Certains, comme Éric Zemmour, le disent sans équivoque : les Français de confession musulmane ou d’origine musulmane doivent « choisir entre l’Islam et la France ». M. Macron n’a pas le droit de fermer les yeux lorsque la laïcité est « instrumentalisée pour le compte d’une vision ségrégationniste, raciste, xénophobe, mortifère de la société ». Il a le devoir de mettre le holà lorsqu’un élu use de délation et de persécution et tente de faire exclure de la communauté une femme qui est dans son droit ,parce que c’est ainsi qu’est né le maccarthysme!

En attendant, ce lundi, un homme est passé à l’acte et cette fois c’est à coup de fusil !

ET SI ON PARLAIT (UN PEU) DES MUSULMANS ?




NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 03 décembre 2019

                 
Il ne se passe guère de jour sans qu’un homme politique ou un média, toutes obédiences et tous courants confondus, ne fustigent les pernicieuses entreprises de ceux qu’ils désignent sous l’infâme néologisme « d’islamistes ». C’est en effet le terme jugé politiquement correct par lequel on nomme les extrémistes musulmans, mais c’est un choix contestable parce que dans « islamistes » il y a « Islam » et comme il n’existe pas de terme correspondant pour définir les « bons » musulmans, cette confusion est souvent l’occasion de mettre tous les musulmans dans le même sac et d’offrir une tribune à tous ceux qui veulent les dénigrer, comme les mouvements dits « Ex-muslims » animés par des hommes et des femmes qui ont renié leur foi musulmane.

Par ailleurs, si « islamistes » désigne les « mauvais » musulmans, il faudrait alors inclure sous cette appellation tous ceux qui refusent l’invite à faire de l’Islam « une religion du juste milieu », et parmi ceux-ci les maîtres coraniques qui torturent leurs élèves ou les « marabouts » qui subornent leurs disciples et les conduisent non vers la lumière, mais vers l’obscurantisme et l’asservissement… Quoiqu’il en soit, le succès de l’expression « islamiste » qui désigne au mieux quelques milliers de femmes et surtout d’hommes, a fini par faire oublier qu’il existe un milliard d’hommes et de femmes qui se prévalent d’appartenir à l’Islam, qui ne posent pas de bombes, ne sont pas forcément accros de la barbe ou de la burka, et qui dans leur grande majorité, veulent vivre leur foi sans excès ni violence, dans le respect de l’autre, en conformité avec les lois qui les gouvernent et les principes des droits humains. On oublie que ces musulmans « ordinaires « sont en réalité les victimes principales de la folie des « islamistes » et que c’est en milliers de morts que se comptent les pertes humaines que ceux-ci produisent en leur sein. Au nord du Nigéria, et pour la seule année 2014, les attentats de l’un de leurs plus violents mouvements ont fait des centaines de morts à Borno (200 morts), à Jos (118 morts), à Kano (120 morts) etc. Au Pakistan, des attentats « islamistes » ont visé les lieux les plus sacrés : écoles, universités, centres de santé, mosquées, etc. En Somalie, un seul attentat a fait 358 morts et des centaines de blessés ! Enfin ils sont des milliers de musulmans à avoir trouvé la mort dans des attentats « islamistes » en Irak, en Afghanistan, en Egypte, en Indonésie, en Syrie etc.

La chine, seul État a incarcérer un million de personnes !

On oublie surtout que les musulmans ne sont pas victimes des exactions des seuls « islamistes » et que dans de nombreux pays du monde, ils sont ostracisés ou subissent des sévices comme on n’en a jamais connus depuis la deuxième guerre mondiale. Quel pays aujourd’hui oserait aujourd’hui traiter ses minorités comme sont traitées les minorités musulmanes en Chine, en Inde, en Birmanie ou en Israël ? Les démocraties occidentales font soudain semblant de découvrir que les Ouighours, communauté turcophone de confession musulmane qui peuple le Xinjiang, sont l’objet de graves sévices de la part des autorités de Pékin. Il a fallu la publication de centaines de documents internes du Parti communiste chinois par le New York Times, il a fallu que 17 grands journaux du monde fuitent des instructions officielles du gouvernement chinois pour qu’elles s’émeuvent du sort des Ouighours. En Chine un million de personnes appartenant à cette ethnie, soit un dixième de la population totale, sont détenues dans de véritables camps de concentration appelés pudiquement « centres de formation professionnelle », ce qui fait de ce pays le seul au monde où l’on maintient en prison une population aussi importante. Ces prisonniers font l’objet d’une détention « calculée, coercitive et extra-judiciaire » et sont soumis à une vidéosurveillance dans tous les actes de leur vie. Le président Xi Jinping s’est engagé à être « sans pitié » à leur égard, à extirper l’Islam de la Chine, à contrôler toute la population ouighour au point de soulever des résistances au sein même des agents d’exécution de sa politique… L’Inde est aujourd’hui, au XXIe siècle, le seul pays au monde avec Israël à pratiquer l’apartheid et à traiter de citoyens de second ordre une partie de sa population. Le Premier Ministre Narendra Modi a renié les principes fondateurs de la nation indienne, repris à son compte les thèses des nationalistes extrémistes hindouistes qui diabolisent toutes les minorités, jugées non indiennes et les accusent d’être responsables des malheurs du pays. La plus importante de ces minorités est constituée par les musulmans, traités de « termites », soumis à des lynchages et à des campagnes de haine, entre autres sévices. Ils représentent pourtant une population de 172 millions de personnes, ce qui en fait la troisième communauté musulmane du monde. Leur ostracisation s’est traduite récemment par la déchéance de la nationalité indienne de 2 millions de musulmans de l’Assam, condamnés à devenir des apatrides ou à la déportation, et par l’autorisation, accordée par la Cour Suprême et approuvée par le Premier Ministre, de reconstruire un temple hindou sur le site où la destruction d’une mosquée avait fait 2000 morts en 1992 !

Un prix Nobel accuse de crime contre l’humanité !

Quant à la minorité musulmane de Birmanie, elle est considérée par les Nations-Unies comme « la plus persécutée du monde ». Le gouvernement dénie la citoyenneté birmane aux Rohingyas qui sont pourtant présents sur le territoire depuis le VIIe siècle. Il interdit même qu’on les appelle autrement que « Bengalis » pour affirmer leur origine étrangère, au point que le pape François, en visite dans le pays, s’est abstenu de prononcer le terme Rohingyas. Les autorités birmanes appuyées par une campagne de haine menée par internet, ont contraint à l’exil près de 700.000 personnes, au moyen d’opérations de répression menées par l’armée. Elles ont, toujours selon les Nations-Unies, renforcé leur « intention génocidaire » contre celles qui demeurent encore sur le territoire birman, au point que des voix s’élèvent pour exiger que ses responsables soient traduits devant la Cour Pénale Internationale. Parmi eux, le chef de gouvernement de facto, Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix ! On pourrait poursuivre cette énumération et citer le sort fait par le gouvernement Netanyahou aux Palestiniens de toutes confessions, en Cisjordanie où ils sont sous occupation militaire, en Israël où ils sont victimes d’un véritable apartheid. On pourrait citer les mesures discriminatoires prises par Donald Trump qui interdit l’accès du territoire américain aux ressortissants de plusieurs pays parce qu’il s’agit de pays musulmans.

On pourrait souligner qu’aujourd’hui en France et dans bien d’autres pays européens, un musulman risque sa vie s’il prononce la formule « Allaahu Akbar », assimilée désormais à un appel au meurtre, alors qu’elle signifie « Dieu est grand » et que c’est elle qui ouvre toutes les prières de tous les membres de la Umma islamique… On ne peut pas exclure l’idée que ce sont toutes ces injustices accumulées, toutes ces violences non sanctionnées, ces sources de frustration du monde musulman qui sont le fait de gouvernements membres des Nations-Unies, qui poussent quelques illuminés à recourir à des actes de barbarie contre ceux qui à leurs yeux en sont les responsables ou les complices. Malheureusement leur solution n’est pas la bonne et par leurs actes ils s’excluent en fait d’une communauté dont le Livre Saint proclame que l’être humain est chose sacrée et que « celui qui a tué un innocent est considéré comme avoir tué tous les hommes ! » (Coran V, 32).