Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mardi 5 mars 2019

RETOUR A MAMADOU DIA


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Texte publié dans « Sud-Quotidien » du 25 janvier 2019

Il y a dix ans s’éteignait Mamadou Dia et sans doute avec lui le rêve d’une Afrique rebelle au diktat des grandes puissances et vigilante face aux promesses des marchands d’illusions. Très peu de Sénégalais d’aujourd’hui connaissent son parcours, aucune grande avenue, aucun édifice public ne portent son nom, comme si on voulait l’effacer de notre histoire récente alors qu’il en a écrit des pages dont nous pouvons être fiers. A la veille du grand rendez-vous politique qui nous attend dans un mois, sa vie et sa conception du service de l’Etat constituent des références et sa voix nous manque parce qu’elle aurait pu éclairer nos choix. Ses leçons, son expérience nous auraient été utiles au moment où on assiste à une inquiétante déliquescence de la qualité du personnel politique, et notamment des chefs d’Etat, et par-dessus tout, à l’absence de tout leadership africain. On peut dire que tout va mal dans le monde : sur la scène internationale, la première puissance du monde est dirigée par un président fantasque et imprévisible, en Afrique Mandela n’a pas eu d’héritier, et lorsque nous sortons de chez nous pour essayer d’entendre de grandes voix comme naguère celle de Sartre, ce sont les élucubrations d’Eric Zemmour qui nous tympanisent les oreilles. Il est vrai, comme le disait Bertrand Russell, une autre grande voix, que « les imbéciles sont sûrs d’eux et fiers comme des coqs de basse-cour, alors que les gens intelligents sont emplis de doute… ».

Mamadou Dia nous manque parce qu’il était un des rares exemples d’un homme qui n’est pas allé de lui-même à la politique, pour conquérir le pouvoir ou acquérir de la richesse, et que ce sont ses concitoyens, le petit monde qui l’avait vu à l’œuvre, qui l’ont en quelque sorte « missionné » et lui ont ouvert les portes de la politique. Cela a une importance parce que de nos jours faire de la politique ce n’est plus sacrifier sa famille et son temps pour servir son pays, c’est un moyen de s’assurer une situation confortable.

Dia nous manque parce que la rigueur dont il a fait preuve dans l’exercice du pouvoir et qui lui a valu tant d’ennemis, était la même qu’il exerçait à l’endroit de sa propre famille. Dans une lettre adressée au Président de la Haute Cour de Justice qui allait le condamner à la prison à perpétuité, un de ses compagnons rappelait qu’à plusieurs reprises ses camarades et ses collaborateurs avaient dû intervenir pour lui imposer « le respect de droits auxquels ceux qui le touchent de près pouvaient prétendre légitimement ». Avec lui la « dévolution patrimoniale » n’avait pas cours, avec lui l’enrichissement illicite n’était pas de mise puisqu’au moment de sa condamnation à la prison il n’avait pas une seule maison lui appartenant !

Il nous manque parce qu’il était un des rares hommes politiques de son époque qui ne se laissait pas marcher sur les pieds par les riches et les puissants, ceux de son pays et surtout ceux des grands dirigeants du monde. Gérard Jacquet, Ministre (socialiste) de la France d’Outre-Mer, qui était son patron hiérarchique puisqu’on était à l’époque de la Loi Cadre, en a fait l’amère expérience quand il a voulu se mêler d’une querelle sénégalo-sénégalaise et apporter son soutien aux partisans du maintien de la capitale du Sénégal à Saint-Louis. De Gaulle qu’il avait agacé par ses prises de position audacieuses sur l’Algérie, lui rendra justice et fera de lui l’un de ses premiers confidents lorsqu’il se résoudra à accorder l’indépendance à son ancienne colonie.

Dia nous manque parce qu’il résistait à tous les lobbies. Lui, si profondément croyant qu’on pouvait l’assimiler à un soufi, n’a jamais accepté l’irruption des religieux dans la conduite des affaires politiques et a toujours été un militant d’une « humanité unie », le défenseur de la laïcité et de la coexistence pacifique entre les religions. Quant aux groupes économiques étrangers qui contrôlaient alors le marché de l’arachide, il a été établi qu’ils ont joué un rôle déterminant dans la crise qui l’avait opposé à Senghor et qu’ils contribuèrent au complot ourdi contre lui, avec la complicité de marabouts et de politiciens traditionnels.

Dia nous manque parce qu’il fut probablement le premier chef de gouvernement africain à faire de l’éducation une priorité, à la considérer non comme un luxe mais comme une ressource essentielle de développement. Mais à ses yeux il ne s’agissait pas seulement d’instruire la jeunesse, il fallait procéder à l’éducation généralisée de tout le peuple, avec le concours de toutes les forces vives de la nation. Il fut le premier à associer la « société civile », qui ne portait pas encore ce nom, aux politiques de développement et fut ainsi en quelque sorte l’inventeur des forums sociaux qui devaient faire florès quelques décennies plus tard. Il avait fait sienne cette exigence qu’il fallait promouvoir « le développement de tout l’Homme et de tous les Hommes », convaincu que nos jeunes nations devaient prioritairement investir sur l’humain. Roland Colin qui fut son collaborateur et son ami a dit de lui très justement qu’il avait été « passeur et prophète en développement » et nous avons plus que jamais besoin de dirigeants qui voient loin.

Il nous manque parce qu’il avait le panafricanisme en bandoulière, qu’il estimait que les indépendances n’avaient pas mis fin à la colonisation de l’Afrique qui selon lui restait « dépendante du système mondial dont les centres échappent à son pouvoir ». Son dernier combat fut celui qu’il livra à la tête de « l’Internationale des forces Africaines » qu’il avait créée pour lutter contre les méfaits de l’ultra libéralisme et pour une mondialisation à visage humain.

On lui a reproché d’être autoritaire et intransigeant, mais on n’oublie de dire qu’il n’a jamais été candidat au poste qui était le sien, qu’il ne s’était jamais battu pour garder le pouvoir et que son ambition avait toujours été d’être le second d’un homme auquel il est resté fidèle, même dans les moments les plus pathétiques. Avec lui nous aurions sans doute été secoués, nous aurions été amenés à consentir à des sacrifices, mais il nous invitait à l’effort et c’était peut-être le chemin par lequel il fallait passer pour nous débarrasser des pesanteurs sociales et de tous ces vieux démons qui entravent encore notre développement !

ET SI VOUS NOUS PARLIEZ DE L’ECOLE ?


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NB Texte publié dans « Sud Quotidien » de 12 janvier 2019

L’école constitue rarement le plat de résistance des campagnes électorales et ne fait souvent qu’une pâle figuration dans les professions de foi des candidats. Dans les discours des politiciens, elle est souvent ravalée au rang de ces petites danseuses de l’Opéra dont s’entichaient au XIXe siècle, en France, quelques opulents bourgeois qui les comblaient de parures, d’ailleurs plus clinquantes que de qualité, avant de s’en lasser vite pour retourner à leurs vieilles habitudes.

L’école vaut mieux que les éléphants blancs et les belles envolées et il ne sert à rien de couvrir le pays de lycées et d’universités si, au préalable, l’éducation n’est pas replacée à la seule place qu’elle mérite : celle d’une irremplaçable ressource économique. Nous devons sortir de notre coquille, avoir l’ambition de tenir compte de ce qui se fait ailleurs et qui fonctionne. Mais avant de redonner à l’éducation sa vraie place dans nos politiques de développement, nous devons réparer les erreurs commises au cours de la courte histoire de notre système éducatif hérité de la colonisation. Nous avons commis l’erreur de croire que nous pouvions bâtir une école nationale efficace et populaire qui ne reposerait que sur une langue étrangère, quelles que soient par ailleurs ses qualités et son audience internationale. Nous avons cru que le seul but de l’école était de délivrer de diplômes, alors que sa vocation principale est de former l’esprit. Le résultat, c’est que nous avons bien des milliers de diplômés en espagnol, en géographie, en droit, en bureautique… qui encombrent nos foyers et nos pôles emplois et auxquels notre économie ne peut offrir aucun débouché. C’est le moment de nous remémorer la question qui hantait Amadou Hampathé Ba : « Quel diplôme il avait, celui qui a inventé le diplôme ? ».

Nous avons eu tort de préparer notre jeunesse au monde d’aujourd’hui, en appliquant, avec des années de retard, les réformes initiées par ceux que nous prenons pour modèles. Double erreur parce qu’il nous fallait forger nos propres outils et parce qu’il fallait former notre jeunesse à affronter le monde de demain et que demain, nous dit un grand penseur et pédagogue, « est une puissance cachée ». Les fautes en éducation sont de celles qui se payent le plus cher et c’est pour cette raison que ceux qui aujourd’hui prétendent à la charge la plus élevée dans la conduite des affaires de la nation devraient avoir pour priorité de sauver le soldat école. Parce que dans notre monde globalisé l’école, chez nous comme ailleurs, a perdu son monopole. Elle n’est plus la seule à instruire les jeunes, elle est concurrencée, démonétisée, déstabilisée, souvent dépassée, par la rue, les spectacles, les modes, les médias et les réseaux sociaux qui occupent notre horizon et ont désormais plus d’influence sur la jeunesse que les éducateurs institutionnels. Parce que chez nous tout particulièrement, les établissements scolaires tous niveaux confondus, du moins ceux qui relèvent de l’autorité publique, sont mal préparés à relever le défi que leur opposent ces sources d’information et d’éducation, symboles d’un monde en perpétuel changement. Ils sont généralement dans un environnement malsain, cernés de souks ou ouverts aux divagations d’animaux, privés d’installations aussi primaires que de simples toilettes, dépourvus d’équipements scientifiques performants. Ils sont dans la plupart des cas servis par des personnels qui y travaillent sans vocation et souvent par défaut, formés quelquefois à la va vite, frustrés par leurs maigres salaires et le manque de considération qui entoure leur métier. Ils fonctionnent avec des outils pédagogiques et des méthodes qui sont rarement en phase avec les progrès accomplis depuis des décennies, suivant des méthodes et des programmes qui invitent à la répétition et non à la création. On comprend pourquoi les parents sont réticents à engager leurs enfants dans des voies qu’ils considèrent sans issues, alors qu’ils ont sous les yeux des modèles dont la réussite, matérielle, s’est faite hors de l’enseignement institutionnel.

On comprend aussi que nos jeunes aient besoin d’arguments pour fréquenter ces écoles délabrées, sans attraits, et quand ils y sont, pour y rester le temps nécessaire pour recevoir une formation qui les prépare à gagner leur vie et à participer au développement de leur pays. On croit souvent que l’école publique est un luxe, que les sommes qui lui sont consacrées sont excessives et on cite le montant de son budget comme un sacrifice suprême. Pourtant, dans le pays qui a le meilleur système éducatif du monde, la Finlande, il n’y a pas d’enseignement privé, l’école est totalement gratuite, de même que sont gratuits le transport des élèves, leur restauration en cantines scolaires ou l’assistance aux handicapés. Et l’Etat n’est pas ruiné pour autant parce que le budget de l’éducation est bien géré… On croit que le classement des nations les plus développées ne se fait que sur la base du PIB, alors que le plus significatif est celui qui est basé sur les performances des systèmes éducatifs. Aujourd’hui il est plus important d’être bien représenté dans le classement de Shanghai que de figurer dans le G 20 !

Le vrai scandale aujourd’hui, celui qui doit mobiliser toutes nos énergies, c’est celui de la grande dissemblance des éducations qui caractérise notre monde. Un gouffre nous sépare des nations développées que nous ne pouvons pas combler en empruntant le long chemin qu’elles ont suivi pour être à la pointe du progrès. Nous devons sauter des étapes aller plus vite, accéder directement aux techniques les plus performantes et c’est possible parce qu’elles sont un patrimoine universel. Mais cette dissemblance sévit aussi dans notre propre pays, entre les villes et les campagnes, la capitale et les périphéries, et partout les minorités, les handicapés, les pauvres sont laissés à l’abandon. Sait-on par exemple que les lycées des régions les plus éloignées de Dakar se caractérisent tous, outre les insuffisances soulignées plus haut, par le fait qu’aucun d’entre eux ne peut dispenser un enseignement scientifique de qualité, faute notamment de professeurs aptes à l’assurer ? Une bonne école, c’est une école qui a de bons enseignants… Le droit à l’éducation est plus important que le droit de vote, parce que c’est de l’éducation que dépend notre avenir.

samedi 8 décembre 2018

LE DOUBLE VISAGE DE LA FRANCOPHONIE



NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 8 décembre 2018

Ceux qui, à défaut d’inventer son nom, l’ont portée sur les fonts baptismaux, L.S. Senghor ou H. Bourguiba, rêvaient de bâtir une communauté solidaire, égalitaire et altruiste, et qui au passage  contribuerait à la défense, à la consolidation et au partage de la langue de Molière. Aujourd’hui la Francophonie n’est plus un rêve, elle possède une personnalité juridique, une administration, des centaines de serviteurs patentés, souvent généreusement, un budget et des objectifs chiffrés et réalisables. Mais en grandissant elle semble peu à peu s’écarter des chemins dessinés par ses promoteurs et aujourd’hui, on peut se poser la question de savoir si ses membres africains ne font pas l’objet d’une grande duperie.  
La Francophonie est-elle toujours francophone ?
En prenant de l’enflure au cours des ans, la Francophonie a vu son centre de gravité se déplacer. Elle compte aujourd’hui près de 90 États et gouvernements membres dont les plénipotentiaires s’expriment pour une bonne part en anglais au cours de ses sommets, et dans plus de la moitié de ces pays, la langue française n’est enseignée ni au primaire ni au moyen. L’OIF  est devenue une sorte d’ONU sans le G20, à deux exceptions près, d’union de pays sous influence de la France, et son poids au plan international  est  à la mesure de celui de la langue française dans le monde, c’est-à-dire modeste. Elle compte parmi ses membres, de plein droit ou associés, des pays qui n’ont ni une histoire ni une tradition francophones, et il faut avoir beaucoup de chance pour se faire comprendre, en français, dans les rues de Bangkok, de Skopje ou de  Doha… à moins de tomber sur des touristes ou des expatriés. Elle a tenu son dernier sommet dans un pays qui compterait 20.001 francophones, 20.000 même depuis la mort de Charles Aznavour. Elle ne peut même plus se vanter d’avoir parmi ses objectifs  celui de « promouvoir la démocratie et les droits de l’homme », elle qui était prête à accueillir dans ses rangs l’Arabie Saoudite… n’eût été le scandale Khashoggi !
La Francophonie a-t-elle des militants au Nord ?
Le président Macron a affirmé avec justesse que « le français s’est émancipé de son lien avec la nation française », mais il a oublié d’ajouter que la France demeure malgré tout le seul dépositaire de l’état-civil de cette langue, même si aujourd’hui, en terme de population, le premier pays et la première ville francophones sont en Afrique, et que dans moins d’un quart de siècle, les 4/5 des francophones seront Africains. La Francophonie est financée par le Nord, mais seul le Sud semble croire en elle, se passionne pour son idéal, mobilise des foules pour accueillir ses manifestations, et cette répartition des tâches est malsaine parce que, comme le dit le proverbe, c’est celui qui paye qui commande.
Alors que les chefs d’Etats africains ou leurs représentants s’échinent à ne jamais user d’une autre langue que le français, à cultiver un français châtié au risque de le rendre quelquefois incompréhensible à leurs peuples, les présidents français prennent des libertés avec leur langue maternelle. Le président Sarkozy s’était fait remarquer, dans ses allocutions non écrites, par ses fautes de syntaxe, (« On se demande c’est à quoi ça leur a servi ! »), ses dérapages grammaticaux, ses libertés avec les accords et même  par ses écarts de langage (comme le fameux « Casse-toi pôv con ! ») que n’oseraient point se permettre, en public, ses collègues africains francophones. Il a si souvent malmené la langue française que certains se sont demandé si les médias ne devraient pas réécrire ses discours avant de les diffuser ! Quant au président Macron, il snobe le français  dans des instances au sein desquelles pourtant cette langue a un statut de langue officielle, et pour se justifier, prétend que le plurilinguisme est essentiel à sa promotion. En France même, alors qu’il existe un organisme chargé de trouver des équivalents aux mots étrangers, il a souvent recours à des expressions anglaises, comme ce fut le cas pendant  sa campagne électorale déjà, et plus tard jusque devant le Collège de France où, selon Bernard Pivot, il aurait « dévalué la démocratie d’expression française» en parlant de « bottom » démocratie. De manière générale, lorsqu’il s’exprime en français, il use et abuse d’anglicismes (helpers, time-love, green tech, silver economy etc.) ou emploie un jargon professionnel incompréhensible au Français moyen.
La Francophonie est-elle panafricaniste ?
Les membres africains de la Francophonie ont failli à la défense d’une communauté africaine globale à l’occasion du dernier renouvellement de sa  plus haute autorité. L’argument développé par la France, qui voulait se débarrasser de Michaëlle Jean pour incompatibilité d’humeur et que les chefs d’Etats africains ont pris à leur compte sans état d’âme, était qu’il fallait faire place à une « africaine ». L’ancienne Secrétaire Générale est pourtant noire, elle a ses origines à Haïti, la première république noire du monde moderne. En  l’opposant à une africaine d’Afrique, un peu comme en France on oppose les « souchiens » et ceux qui sont issus de l’immigration, on a trahi le cœur même des principes sur lesquels repose le panafricanisme. La Francophonie a réussi là où beaucoup d’autres ont échoué : diviser les Africains au lieu de les rassembler, les opposer à leur diaspora, et Césaire, Damas, Nkrumah et d’autres ont dû se retourner dans leurs tombes.        
La Francophonie est-elle solidaire ?
La France n’est pas à elle seule la Francophonie, mais elle en est la raison d’être, elle en est la locomotive  et c’est à travers son comportement  qu’on peut juger l’état d’esprit de l’institution. Des évènements récents, qui nous concernent directement, donnent à penser qu’il y a comme une faille dans  son engagement pour une coopération durable et solidaire, à laquelle elle a souscrit en même temps que tous les membres de la Francophonie.
Depuis un siècle, l’Université française est l’Alma mater des étudiants issus des anciennes colonies françaises d’Afrique, et pendant plusieurs décennies, l’Université de Dakar était rattachée à l’académie de Bordeaux. Pour des raisons qui tiennent à la fois à l’histoire (la colonisation), à la géographie (relative proximité), et tout simplement aux réalités du terrain (même système éducatif, même langue etc.), la France reste la destination privilégiée de nos chercheurs et de nos étudiants. Pourtant, il y a quelques semaines, un professeur de l’Université sénégalaise, muni d’un ordre de mission officiel, a été interpellé à son entrée en France par les services de la police, et détenu pendant plusieurs jours sans raison valable, et je n’ai pas connaissance que ses collègues français, solidairement, ou l’Agence universitaire de la Francophonie aient émis une protestation vigoureuse contre ce traitement… Il y a quelques jours, la France a annoncé une augmentation exponentielle (de 170 à 2770 euros pour la licence !) des droits de scolarité dans ses universités pour les étudiants en provenance de pays non membres de l’Union Européenne. Cette mesure, qui n’épargne pas les pays africains, n’est pas seulement une rupture du principe d’égalité d’accès au service public, elle constitue pour nos pays une rupture de contrat et même une trahison. Elle tend à n’accepter dans les établissements supérieurs français que les enfants des riches, et même des très riches à notre échelle, ou les surdoués, puisque les autorités françaises, pour la justifier, invoquent  leur désir d’octroyer des bourses aux meilleurs étudiants. Dans les deux cas, c’est une mesure discriminatoire qui met en échec le principe de démocratisation de l’enseignement supérieur, et elle peut condamner les universités africaines à ne compter dans leurs facultés que les rebuts des établissements secondaires.
Il y a de quoi s’inspirer de l’exemple du Rwanda qui en dix ans a basculé de la langue de Molière à celle de Shakespeare, de la langue imposée à la langue choisie, et rappeler à la France, qui a tendance à l’oublier, que le français reste pour nous une langue étrangère.