Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mardi 10 novembre 2015

DEUX POIDS, DEUX MESURES



Texte publié dans « Sud Quotidien » du 1e octobre 2015

Des bombes sur un hôpital !

L’armée américaine, qui n’était restée en Afghanistan que pour une mission d’encadrement, a donc bombardé un hôpital de Médecins Sans Frontières. Bilan : plus de 20 morts, des civils évidemment : des malades et du personnel médical. Première explication américaine, d’une incroyable bêtise : « ce n’est pas nous ! », alors que tout le monde sait que l’autre possible suspect, l’opposition représentée par les Talibans, ne dispose pas d’aviation pour effectuer une telle opération. Deuxième explication d’un insoutenable cynisme et qui a été vite démentie par l’hôpital : des rebelles étaient cachés dans l’établissement ! 

Ce bombardement a été fait en connaissance de cause puisque l’armée américaine, dont l’équipement est le plus sophistiqué du monde, avait reçu communication du GPS de l’hôpital et ne peut donc commettre une erreur aussi grossière. Selon les Conventions de Genève, il est assimilé à un crime de guerre, passible de lourdes condamnations. Pourtant aucun pays n’a exigé que les responsables soient traduits devant une cour appropriée et le monde des « grands esprits » semble se contenter des plates et tardives excuses du président Obama.

Imaginez ce qu’il en aurait été, l’horreur qui aurait saisi « la communauté internationale », si l’Iran avait bombardé un hôpital de la Croix Rouge dans les zones sunnites d’Irak ou de Syrie !

Des fusils contre des pierres !

Depuis quelques jours, des citoyens israéliens sont agressés à l’arme blanche en Israël ou dans les territoires occupés. Les agresseurs sont dans ces cas là, soient abattus par la police ou des témoins armés, soient placés en détention sans jugement. Les personnes suspectées d’être responsables d’attaques du même genre ont vu leurs maisons familiales rasées ou scellées, leurs familles jetées dans la rue, sans même que leur culpabilité ait été établie formellement. Ce traitement n’est réservé qu’aux Arabes puisqu’il y quelques semaines, des colons juifs extrémistes et dont le mouvement est connu de la police, ont incendié la maison d’une famille palestinienne, un bébé de dix huit mois a été brûlé vif et ses parents ne lui ont survécu que quelques jours. Aucune force israélienne n’est allée raser les demeures des présumés coupables, qui avaient inscrit « vengeance » sur les murs de la maison incendiée et dont certains n’en étaient pas à leur premier forfait ! Ce vendredi, l’armée israélienne a fait usage de ses armes sur des manifestants qui lançaient divers projectiles contre ses soldats, faisant sept morts palestiniens. En moins de deux semaines, elle a « exécuté » plus de vingt jeunes gens et adolescents, car elle est la seule armée au monde à être autorisée à tirer à balles réelles sur des manifestants armés de pierres. Israël a été, à maintes reprises, accusé de crimes de guerre, aussi bien par l’ONU que par ses propres soldats, sans jamais être condamnée solennellement par la  justice internationale.

Les crimes de guerre des puissances portent le nom de bavures, et Israël et les Etats-Unis se refusent à signer ou s’affilier à des conventions ou des institutions qui comme les protocoles additionnels des conventions de Genève ou la CPI les empêchent de n’agir qu’à leur guise !

Sus sur la Syrie !

La Syrie n’est en guerre, officiellement, contre aucun pays. Pourtant elle est bombardée sans mandat de l’ONU, ce qui, en soi, représente une violation des conventions internationales, et par des pays avec lesquels elle n’a pas de frontières et n’est pas en conflit et qui ne peuvent donc pas invoquer la légitime défense. Même la France qui, il y a quelques années, s’était fait acclamer à l’ONU pour s’être opposée à l’invasion non autorisée de l’Irak, joue aujourd’hui à la mouche du coche aux côtés des Américains, avec cette conséquence que, pour la première fois depuis longtemps, l’armée française tue des citoyens français qui ne sont pas en guerre contre elle. Le vrai paradoxe de ce conflit, et c’est du jamais vu, c’est que la Syrie subit un double bombardement par deux puissances opposées dont chacune vient faire son marché et soutient un élément des parties en conflit.

C’est comme si, il y a quarante ans, la Chine et les Etats-Unis intervenaient simultanément au Vietnam, l’un bombardant Saigon et l’autre s’attaquant à Hanoi !

Le rapport qui coutait plus d’un milliard !

Enfin pour clore cette liste non exhaustive des injustices commises de par le monde, abordons un sujet bien plus léger et qui lui au moins ne fait pas (encore) de morts. 

La commission d’éthique de la FIFA a donc décidé de suspendre Blatter, mais aussi Platini dont il avait été longtemps le mentor et l’ami. Pour les autorités sportives et politiques françaises, la suspension de Platini est un scandale : il n’est pas présumé innocent, il est déclaré innocent avant même la fin de l’instruction de l’affaire. Ses amis condamnent au contraire la commission d’éthique, truffée, affirment-ils, de pro-Blatter, glosent sur le président intérimaire (un Africain !) dont ils rappellent qu’il avait reçu un blâme du CIO il y a quelques années, et fustigent les libéralités que le président déchu aurait accordées aux pays les plus pauvres. Aucun ne s’offusque que Platini, membre du comité exécutif de la FIFA depuis 13 ans, n’ait jamais rompu avec son ancien mentor pourtant suspecté de plusieurs dérives au cours de son long mandat, ni qu’il ait reçu de celui-ci, pour rétribution de travaux de conseil, soldés dix ans après leur achèvement, l’équivalent d’un milliard deux cents millions CFA. Même si ce montant ne constitue pas un « préjudice pour la FIFA », comme le sous-entend l’acte d’accusation, il est tout de même étrange qu’un seul conseiller ait reçu, de manière quasi informelle, un salaire d’un montant aussi élevé, plus que n’avait reçu aucun pays africain pour développer le football sur ses terres. Apparemment Blatter n’a pas arrosé que des Africains et le rapport, chèrement payé, qui avait valu l’opprobre à Xavière Tiberi, épouse de l’ancien maire de Paris, fait pâle figure à côté de celui de Platini.

Ainsi va le monde et Jean de La Fontaine l’avait résumé il y a trois siècles et demi par une formule : « la raison du plus fort est toujours la meilleure ! ».

BAZARS !



Texte publié dans « Sud Quotidien » du 8 septembre 2015

Selon des estimations fiables, il meurt un émigré toutes les deux heures en Méditerranée depuis le début de cette année ! Chaque jour, ils sont des dizaines, quelquefois des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants à perdre la vie sur ce cimetière marin, noyés sur de frêles esquifs, asphyxiés dans les cales, achevés par la faim ou la soif, jetés par-dessus bord par plus forts qu’eux, et il a suffi du corps d’un petit garçon échoué sur une plage pour, enfin, susciter la commisération, réveiller les consciences, transformer subitement les « migrants » en « réfugiés » ! Comme si ce n’était pas la vie qui était sacrée, mais que ce qui fait la différence entre les victimes  c’était leur identité, leur âge et, surtout, l’exploitation médiatique que l’on pouvait tirer de leur mort. Le petit Aylan n’est pas la première petite victime arabe de la barbarie, puisqu’il y a quelques semaines, un petit palestinien était brûlé vif par des colons israéliens, ce n’est pas le premier enfant mort en Méditerranée, mais avec lui on tient enfin une image « déchiffrable » et qui a le mérite d’être photogénique !

Malheureusement un choc émotionnel ne suffit pas pour changer l’ordre du monde  et le petit syrien ne sera pas le dernier enfant à trouver la mort dans ce terrible exode de deux cent mille désespérés qui sèment le trouble en Europe, mettent en émoi et « submergent » (selon Marion Le Pen) ses 500 millions d’habitants. Les Européens ne s’entendent plus sur rien, ni sur les causes du désastre et les remèdes à apporter, ni sur les moyens à mettre en place, ils s’empoignent sur les quotas, sur les frontières, sur le sens qu’il faut donner aux valeurs qu’ils tentent pourtant d’imposer aux autres. Gares fermées, camps improvisés, discrimination entre les refugiés, exploitation de la misère des populations errantes auxquelles on vend un vélo pour une fortune, propos racistes, gesticulations et revirements…, on a honte pour cette partie de l’Europe transformée en bazar et qui oublie qu’elle-même fuyait vers l’ouest il y a quelques années. L’honneur des Européens est aujourd’hui entre les mains de quelques irréductibles bonnes volontés qui se sacrifient pour le préserver et qui, en Allemagne notamment, imposent la solidarité aux autres.

Pourtant après la vindicte contre les passeurs et leurs complices, les sorties contre les gouvernements corrompus ou incompétents des pays de départ des migrants, la condamnation des extrémismes religieux qui se nourrissent de ce désordre, il n’est que temps de situer la responsabilité des gens « bien intentionnés », qui savent tout sur tout et décident pour les autres, ces spécialistes de la géopolitique et du bonheur des hommes, pin-up des médias comme Bernard-Henri Lévy, gouvernants comme les présidents Bush et Sarkozy ou le Premier Ministre Blair, dirigeants d’organisations internationales, telles l’ONU ou l’OTAN, qui, les premiers, ont  ouvert la boite de Pandore…

Ils nous avaient dit que le Soudan, issu de la colonisation anglaise et au sein duquel cohabitaient arabes musulmans du nord et noirs majoritairement chrétiens du sud, ne pouvait pas rester uni. 

Ils avaient subitement découvert que Saddam Hussein, qu’ils avaient armé pour mener contre l’Iran une guerre par pays interposé, représentait un danger pour l’humanité, qu’il avait la deuxième armée du monde, possédait des « armes de destruction massive », et qu’il fallait l’abattre et dissoudre toute l’armée irakienne !

Ils  avaient réalisé que Kadhafi, qui avait exigé et obtenu de planter sa tente à quelques encablures de l’Elysée, et Assad, qui avait été l’invité d’honneur de la commémoration du 14 juillet, étaient devenus absolument infréquentables !
Jamais pourtant ils n’avaient livré les vrais fondements de leurs motivations qui étaient loin d’être humanitaires : le Soudan du Sud reposait sur une mer de pétrole, l’Irak était devenue un pays émergent et allait s’élever au rang d’une Corée du Sud arabe, la Syrie était le seul allié arabe de l’Iran, et Kadhafi était tout prêt de quitter la Ligue Arabe pour doper l’Union Africaine  et faire contrepoids aux monarchies du Golfe…

Le Soudan a donc été démantelé, divisé en deux Etats, l’Irak a été envahie et au prix de cent mille civils tués, son président a été traqué et pendu, la Libye a été bombardée par une coalition internationale, contre l’avis de l’Union Africaine, Kadhafi capturé, torturé et exécuté, Assad est cerné et son pays démantelé avec la complicité des extrémistes religieux que l’on pourfend par ailleurs.

Le trust de cerveaux  compétents qui prétendait savoir ce qui était bien pour le Soudan, l’Irak, la Libye, la Syrie, pour eux-mêmes et pour le reste du monde, est-il aujourd’hui prêt à répondre de son bilan et à reconnaitre qu’un « homme compétent devient un homme qui se trompe… dans toutes les règles » ?  Le Soudan du Sud, le plus jeune Etat du monde créé par ses soins, est désormais considéré comme l’Etat le plus sanguinaire et le plus arbitraire. L’Irak est devenue un Etat tribal où la majorité condamne les minorités à l’exil, et tout particulièrement la minorité chrétienne qui, seule, semble préoccuper l’Occident. La Syrie se désagrège sous les bombardements de l’armée, des rebelles et des envahisseurs extrémistes. La Libye, jadis terre d’accueil, est devenue un enfer pour ses habitants et une passoire  pour les miséreux… Le même désordre menace tous leurs voisins et ce bazar là est sans commune mesure avec celui qui s’installe dans les Balkans.

Alors toutes les victimes collatérales de ce chambardement ont pensé, tout naturellement, qu’il fallait aller chercher secours auprès des Zorro qui disaient agir pour leur bien en débarquant chez eux : ils se sont rués aux portes de l’Europe ! Mais, au moins jusqu’à il y a quelques jours, l’Europe n’était prête à leur offrir que des larmes, la souffrance et l’humiliation.

L’histoire des réfugiés est d’abord une histoire de cocus !

ETHIQUE ET POLITIQUE

Texte Publié dans « Sud Quotidien » du 26 aout 2015

Nous savons, au moins depuis Machiavel, que la politique et l’éthique suivent souvent des chemins différents, voire divergents. L’homme politique est  fondamentalement a-moral puisque pour lui, la vertu première c’est la capacité de saisir la bonne occasion, de savoir tirer son épingle du jeu, par tous les moyens à sa disposition. Les hommes politiques qui ne feraient profession que de bonté ou de rectitude iraient tout simplement à la ruine. Ce qu’on a appelé « machiavélisme » sévit sous tous les cieux, et à tous les temps et il suffit en effet de voir la connivence, l’esprit de caserne qui règnent entre les hommes qui font de la politique un métier, quand on les surprend à l’abri des témoins, pour comprendre qu’ils appartiennent bien à la même secte.

« Il y a un temps pour la cruauté… »

Il  nous faut donc, pour commencer, récuser l’accusation souvent portée par les gouvernements occidentaux, selon laquelle notre continent aurait le monopole d’actes de tortures et de politiciens tortueux. En réalité, la seule vraie différence entre leurs pays et les nôtres, c’est que chez eux, il y a un temps pour la cruauté et l’injustice alors que chez nous, celles-ci sont souvent permanentes. Dans les faits, peu de dirigeants africains sont mêlés à autant d’affaires de corruption que Nicolas Sarkozy, ont couvert autant d’actes de torture sophistiquée que Georges Bush, se sont livrés à autant d’empoisonnements ou de meurtres de leurs opposants que les dirigeants israéliens. Ce qui fait notre malheur, c’est que chez nous, ces excès ont été quelquefois non pas des moments de faiblesse, mais la marque de fabrique de plusieurs régimes. Quant aux mœurs politiques, ce que nous appelons « transhumance », n’est pas une spécificité sénégalaise, elle est courante, voire banale, aux Etats-Unis, où Ronald Reagan avait été un militant actif du parti démocrate avant d’être élu président républicain. En France, Bernard Kouchner avait successivement milité au sein des jeunesses communistes, des radicaux de gauche puis du parti socialiste, avant de devenir, sans état d’âme, ministre du très populiste Sarkozy. Même De Gaulle, que l’on ne peut certes soupçonner de « transhumance », a – par réalisme politique – renié les promesses qu’il avait tenues aux Français sur le sort de l’Algérie lors de son accession au pouvoir. On peut dire que, d’une certaine manière, la formule qu’on lui prête et selon laquelle «  les Etats n’ont pas d’amis, ils  n’ont que des intérêts » relève du machiavélisme…

C’est donc parce que le réalisme est la seule vertu politique que l’on peut expliquer qu’en 2000, Djibo Ka ait préféré rejoindre Abdou Diouf, avec lequel pourtant il s’était brouillé avec fracas, plutôt que de rallier Abdoulaye Wade auquel aucun contentieux personnel ne l’opposait. Il avait compris que dans une élection présidentielle, il n’y avait qu’un seul vainqueur, et, après trente ans de militantisme politique et une solide expérience des affaires, il croyait savoir dans quel sens soufflait le vent. Non seulement il pensait miser sur le bon cheval, mais surtout il s’était convaincu qu’il lui serait plus facile de retrouver la place de choix qu’il avait exercée au sein du gouvernement socialiste, que d’en conquérir une autre de haute lutte aux côtés d’une formation qui se proclamait libérale et dont les lieutenants piaffaient d’impatience. 

Il s’était trompé, parce qu’il avait ignoré la lassitude de son peuple, il  avait perdu son pari, s’était vu dès lors contraint de jouer aux supplétifs de guerre. En 2015, sa situation est bien moins reluisante qu’elle n’était en 2000. Il a perdu l’aura qui entourait le rebelle, que l’on suppose toujours plus vertueux que le chef usé qu’il combat. Mais, surtout il a perdu en route beaucoup de militants, beaucoup de ses moyens humains et matériels et pratiquement son pouvoir de nuisance. Depuis trois ans, il ne s’était pas contenté d’être à l’écart du pouvoir, il s’est intégré dans un front dont le seul vrai ciment est la contestation de toutes les initiatives du gouvernement, allant jusqu’à s’abstenir de condamner vertement le caillassage du véhicule du premier citoyen de la République. C’est ce qui rend son ralliement spectaculaire, mais on avait oublié que pour un homme politique, il y a toujours quelque chose à faire dans la pire des situations, et c’est même lorsqu’on a dos le mur qu’on est le plus efficace politiquement.
 
« Le courage n’est pas soluble dans le calcul ! »

Mais encore faudrait-il que le jeu en vaille la chandelle car, dans cette histoire, Djibo Ka n’a fait preuve ni de courage ni de vision patriotique !

Cet acte, contrairement à ce que tentent de nous faire croire tous les « transhumants », n’est pas un signe d’audace, car il résulte d’un pari. « Le courage n’est pas soluble dans le calcul », dit un philosophe, et dans la situation où se trouve aujourd’hui Djibo Ka, son geste repose sur le double et improbable calcul qu’il peut déstabiliser ses anciens amis et donner du sang neuf aux nouveaux.

Mais le plus grave, c’est qu’il a sous-estimé les effets collatéraux de ses valse-hésitations, il n’a pas pris en compte les conséquences de son geste sur la perception que l’opinion se fait de la politique et des hommes qui l’animent. Il a, peut-être, réussi un coup politique personnel, mais il aura manqué à ses devoirs de citoyen, à ce que certains appellent son éthique de responsabilité, celle qui doit animer tous ceux, hommes politiques, vedettes du spectacle ou du sport, qui ont aussi pour ambition de servir de modèles ou de guides. Une enquête récente a montré que les jeunes africains, et même les moins jeunes, se passionnent de moins en moins pour la politique  et cette désaffection est bien sûr nourrie par la fréquence des retournements et des reniements de ses porte-flambeaux. C’est grave parce que si la jeunesse et la rue se désintéressent de la vie de la Cité, ce sont toutes les occasions de changer le monde qui sont perdues. N’oublions jamais qu’aucun homme politique n’a participé à la prise de la Bastille !

dimanche 12 juillet 2015

MURS D'ÉGOÏSMES !

NB : Texte paru dans "Sud Quotidien" du 9 juillet 2015

Il y a  près de vingt siècles, les Romains inventaient le Limes : une barrière faite de fossés, de palissades ou de murs, destinée à les protéger contre les incursions de ceux qu’ils appelaient les « Barbares », c’est-à-dire tous ceux qui n’étaient pas de culture grecque ou romaine. Le limes n’a pas résisté aux hordes d’Attila, et d’autres, mais il reste toujours des Barbares, à cette différence près que ceux d’aujourd’hui ce sont les migrants, les déplacés venus du Sud réputé prolifique et instable. Pour prévenir donc une nouvelle invasion barbare, les nations riches d’Occident élèvent des barrières bien plus sophistiquées que le limes romain, des murs de béton, de fer et d’électronique.

Il est revenu, le temps des murs…

L’Espagne a construit autour de Ceuta et Melilla des murs sur lesquels se brisent les rêves des jeunes sub-sahariens. Faut-il le rappeler : ces  enclaves sont des « colonies » en terre africaine, elles ont été acquises par la force et maintenues dans le giron espagnol au mépris des lois qui, depuis plus de cinquante ans, imposent aux anciens colonisateurs de restituer les terres qu’ils s’étaient appropriées par le sabre et le fusil. Comme elle n’est pas à un paradoxe près, l’Espagne s’agrippe à ses enclaves mais revendique la restitution de Gibraltar par les Anglais !

Israël a fait pire, car cet Etat est devenu expert en matière d’humiliation et de torture. Il a donc construit un mur de plus de 700 km qui a la particularité d’empiéter pour 85% dans le territoire cisjordanien et de couvrir à lui seul près de 10% de la superficie d’un Etat reconnu par la grande majorité des nations du monde ! Ce mur, censé protéger, notamment, des colonies juives, elles-mêmes illégales, est considéré comme un «  mur de la honte », un « mur de l’apartheid » et, en 2003, l’Assemblée Générale de l’ONU a condamné sa construction pour des raisons à la fois politiques et humanitaires…

Depuis 2002, les Etats-Unis, pays d’immigrants par excellence, ont commencé la construction d’un mur sur leur frontière méridionale pour tenir  à l’écart les « Latinos » attirés par la splendeur du Texas ou de la Californie. Le pays qui revendiquait le privilège d’être la patrie de tous ceux qui avaient soif de liberté est désormais inaccessible derrière une barrière de cylindres d’acier et de béton haute de 5 mètres, bardée de projecteurs et de caméras…

L’exemple venant de haut, des pays européens, qui ne sont ni des îlots de prospérité ni des terres d’immigration particulièrement attrayantes, se sont mis eux aussi à élever des murs à leurs frontières contre les flots de migrants désormais assimilés à des criminels. C’était déjà le cas de la Grèce, c’est celui de la Bulgarie qui toutes deux, tentent de fermer le point de contact de deux des plus vieilles civilisations du monde. Mais le pire est à venir puisque la Hongrie se propose de construire un mur à sa frontière avec… la Serbie, c’est-à-dire non plus aux frontières orientales du vieux continent, mais en son sein même, coupant l’Europe comme elle ne l’a jamais été depuis l’occupation ottomane !

Voila que la petite Tunisie s’y mêle, dit-on…

Ces murs contre la liberté ne sont pas seulement des ouvrages dont la vocation est d’être enjambés un jour ou l’autre, ce sont aussi des édifices ruineux, au point que l’on peut se demander si cela ne coûterait pas moins cher à ces pays d’organiser un accueil simplement humain de ceux qui frappent à leurs portes plutôt que d’ériger des barricades pour les contenir. Les murs de Ceuta et Melilla ont coûté à l’Espagne 47 millions d’euros et leur  entretien revient à 10 millions d’euros par an. La barrière israélienne   représente un investissement d’un milliard d’euros. Quant aux barrages construits à la frontière américano-mexicaine, ils ont coûté 20 milliards de dollars au trésor des Etats-Unis !

Comme les temps changent !

Il y a quelque trente cinq ans, des Européens se mobilisaient pour une opération baptisée « Un bateau pour le Vietnam ». Il ne s’agissait pas alors seulement de secourir les immigrants qui frappaient à leurs portes, il fallait sauver des naufragés perdus loin de leurs côtes, dans l’Océan Pacifique. C’était plus qu’un accueil, c’était une invitation qui répondait à un idéal d’humanisme.

Il y a vingt cinq ans, les Européens fêtaient dans l’enthousiasme la chute du mur de Berlin, exprimant ainsi leur volonté de mettre fin à toute confiscation de la liberté des hommes à toujours rechercher le bonheur et des raisons de vivre…

L’immigration assimilée à une fuite d’eau !

Aujourd’hui  cette  générosité fait place à une real-politique indifférente à la misère du monde et qui gagne toutes les capitales européennes. Les Européens qui s’étaient enrichis par la conquête du monde se recroquevillent désormais dans leur pré carré : 130.000 migrants font trembler 500 millions d’hommes et de femmes !

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy se rit et fait rire son monde de ces désespérés qui assiègent l’Europe en les comparant à une fuite d’eau. C’est immonde, parce qu’il s’agit d’êtres de chair et de sang, de femmes, d’hommes et d’enfants qui pour la plupart n’ont pas choisi de partir, mais ont fui devant une débâcle dont Sarkozy, et d’autres, sont responsables. Parce que beaucoup parmi eux ont d’abord besoin de soins, traumatisés qu’ils sont, physiquement et moralement, par un départ  précipité, l’abandon de leurs familles, de leurs maisons, de leurs biens si maigres soient-ils, par des conditions de voyage inhumaines. Les abandonner à leur sort est un crime de non assistance à personnes en danger !

La Grèce efface les migrants !

Mais si les propos de Sarkozy sont cruels, ils expriment une réalité : le sort des migrants n’intéresse plus grand monde en Occident. De toutes façons, « il n’y a rien à faire ! », a affirmé récemment un membre de l’Académie Française, sauf à laisser les migrants se noyer dans le cimetière méditerranéen et à contenir les rescapés dans des camps. Il a suffi que la crise grecque atteigne son paroxysme pour que les migrants disparaissent des écrans : on ne sait plus depuis une semaine ce que sont devenus ceux d’entre eux qui squattaient sur les rochers de Vintimille ou dans les squares parisiens. L’Occident a bien trop à faire, il lui faut renforcer d’autres murs, invisibles ceux là mais bien réels, faits de mépris et d’égoïsme, ceux qui sépareront toujours les pauvres des nantis et dont le dernier a pour mission de confiner dans un lazaret ce qui avait été le berceau de la civilisation occidentale : la Grèce !


mercredi 10 juin 2015

NOUS SOMMES TOUS « ISSUS DE L’IMMIGRATION » !

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 28 mai 2015.

Bouna Traoré était un jeune Français (oui : Français !), heureux de vivre, la « mascotte du bonheur » selon ses parents et ses amis. Il n’était ni un « sauvageon », ni un délinquant, ni un affreux « jihadiste ». Sa mort a été un drame familial et une tragédie humaine, il n’y a pas de quoi à en rire, ni à la tourner en dérision. Sa famille avait estimé que, pour le moins, elle découlait d’une négligence et, après dix ans de tergiversations, la justice a relaxé définitivement les policiers suspectés de cette bavure.

C’est une  décision de justice, mais il n’y a toujours pas de quoi rire. Pourtant des personnalités françaises ont trouvé là l’occasion de rire et de faire des mots. Pour Marion Le Pen, député, cette décision consacre la défaite de la « racaille » qui avait pris le parti de protester contre la mort de Bouna et de son compagnon Ziad. Pour le député-maire de Nice, Christian Estrosi, qui n’en est pas à une confusion près, les deux jeunes gens, qui fuyaient les jambes à leur cou, ne sont que les victimes de leur « excès de vitesse » ! Quand il s’agit des « personnes issues de l’immigration», on peut tout dire sans choquer grand monde et, depuis la mort de Stéphane Hessel, il n’existe plus en France de « grande voix » pour s’étouffer quand leur dignité est piétinée…

Dans cette banalisation de la stigmatisation de « l’étranger », le paradoxe est que les plus prompts à dégainer, les plus virulents, ceux qui jugent que l’immigration est un crime imprescriptible, sont eux-mêmes, souvent, des fils et des filles d’immigrés ! A l’exception notable de Jean Marie Le Pen et famille qui se vantent d’être français depuis mille ans, et dont la France ne peut pas être fière sans renier son passé…

Le grand-père de Nadine Morano était un maçon piémontais et les raisons qui l’ont poussé à franchir les Alpes sont les mêmes que celles qui ont conduit un autre maçon, le père de Rachida Dati, à traverser la Méditerranée pour gagner la France. Nadine Morano est cette ancienne ministre qui se transforme en agent de police dès qu’elle voit une burqua, s’élève contre « l’islamisme culinaire », juge à la vue d’un film que la France ne peut accueillir tous les Sénégalais et propose que les étrangers soient parqués dans des « camps sécurisés » par l’ONU !

Le père de Christian Estrosi est venu d’Italie, celui de Nicolas Sarkozy de Hongrie, celui de Manuel Valls d’Espagne, le grand-père de Jean François Copé de Roumanie… Estrosi est connu pour sa thèse sur la « 5e colonne », Sarkozy pour son discours de Grenoble, Valls pour sa hargne à l’endroit des Roms et Copé pour le sandwich que les petits musulmans arrachent aux petits Français.

Eric Zemmour et Robert Ménard, et même Copé par sa mère, ont leurs racines dans les mêmes terres que Najat Vallot Belkacem et Rachida Dati, de cette Afrique du nord dont le sort a été intimement lié au sort de la France pendant plus d’un siècle… Zemmour est le promoteur de la thèse du « remplacement qui menace d’extinction les Français de souche » (!), Ménard est hanté par les « prénoms musulmans qui polluent les écoles de sa commune » ! Pourtant, Najat, mariée à un Français, Rachida née en France et qui se proclame « française d’origine française », ont consenti à plus de sacrifices pour se faire accepter et, malgré tout, leur promotion sociale est toujours mise au compte d’une discrimination positive au profit  de « la diversité », et non fondée sur leur mérite.

Ces contempteurs de l’immigré viennent des milieux les plus divers : le père de Morano était chauffeur de poids lourds, celui de Ménard a été communiste, Copé est fils et petit fils de médecins, il a fait Sciences Po et l’ENA, quand Estrosi, que l’on surnomme « motodidacte », est classé bac moins 5 ! Mais tous sont unis pour recourir à des formules plus ou moins heureuses visant à blesser les immigrés non (ou «peu») européens ou leurs descendants, à condamner leur envie d’échapper à la misère ou à la dictature, leur prétention à devenir des Français à part entière sans en payer le prix le plus fort. Si on avait appliqué à leurs parents les mesures qu’ils préconisent aujourd’hui, aucun d’entre eux n’aurait bénéficié de la nationalité française. Ils invoquent à l’envi l’héritage de la France, mais ils oublient qu’ils n’ont fait que prendre en marche l’histoire de France, plus tardivement que ceux qu’ils veulent en exclure et dont les ancêtres ont  combattu pour ce pays et quelquefois contre leurs propres ancêtres. En Tripolitaine, en Sicile, aux Dardanelles, en Champagne, les pères, grands-pères et oncles de Dati, de Belkacem, de Bouna Traoré, étaient aux côtés des Français, et face aux ancêtres de Sarkozy, d’Estrosi ou de Copé ! Ce n’est pas un hasard si, sur le millier de Compagnons de la Libération, il y a six ou sept Tirailleurs Sénégalais.

La  chance de ces Français au zèle ombrageux, c’est de pouvoir plus facilement se servir de la « francisation » : il leur a suffi de jeter quelques portions de leurs patronymes dans le gouffre de l’état civil pour faire oublier leurs origines. Sarközy s’est ainsi débarrassé des deux points qui ornaient le o de son nom de famille, comme une cerise sur un gâteau, en même temps qu’il sacrifiait le Nagy-Bocsa qui le complétait, les Copé ont coupé la poire en deux et sacrifié le « lovici » qui terminait leur patronyme ! Malheureusement pour elles, si Najat et Rachida opéraient la même chirurgie sur leurs patronymes, il leur resterait comme collés à leur peau, ces infâmants « prénoms musulmans » qui fondent les statistiques de Ménard ! Zidane et Jamel ont bien essayé, prémonitoirement, de devancer  le maire de Béziers en donnant à leurs enfants des prénoms du crû ; malheureusement pour eux, depuis Mazarin, le z est peu compatible avec le terroir français et à moins de se faire appeler « Sidane » et « De Bouse », leurs enfants, Léon ou Luca, auront encore du mal, aux yeux de Ménard, à se fondre dans la nation française.


Quand donc cessera-t-on d’en demander toujours plus, et souvent beaucoup trop, aux immigrés venus du Sud ? Car la francisation ne suffit pas : il faut, dit Nadine Morano, qu’ils aillent jusqu’à respecter le code vestimentaire et de langage des Français, qu’ils disparaissent sans laisser de traces ! Pourtant « immigré », c’est quoi ? C’est une question de date ! Ivo Livi était « fils d’immigré » quand sa mère l’interpellait le soir en criant «Ivo ! Monta ! ». Il ne l’était plus quelques décennies plus tard, il était devenu Yves Montand, gloire de la chanson et du cinéma français et défenseur de grandes causes : il n’était plus que Français !