Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

jeudi 5 juillet 2012

DIEU, GARDEZ MOI DE MES AMIS...

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 18 juin 2012

Le plus grand défi que devra relever Macky Sall tient à ce paradoxe : il a trop d’amis ! Entre les compagnons du bannissement, les alliés pour le combat final, les ralliés et les repentis, il balance entre faire plaisir à tous ses anciens et nouveaux amis ou mécontenter quelques-uns pour tenir les engagements pris devant le peuple. Un jour ou l’autre, le président aura à choisir, comme François Hollande, entre manquer à tout ou partie de ses amis ou manquer à sa parole et aux Sénégalais qui lui ont fait confiance...

Il en est des amitiés  en politique comme il en est de la monnaie : la mauvaise chasse la bonne et le président Wade en a fait l’amère expérience. En douze ans de  pouvoir, il avait pratiquement perdu en route tous ceux qui, sans d’autres ambitions que celle de faire changer les choses (« Sopi ! »), avaient mené à ses côtés le combat contre le régime socialiste. Aux derniers jours de son mandat, il n’était plus entouré que de ceux qui, avant de se vautrer dans les délices de l’Alternance, s’étaient opposés à son arrivée au pouvoir, l’avaient traité de « Fantômas », d’aventurier, de démagogue sorti du néant, l’avaient défié et proposé qu’il soit soumis à une ordalie. L’état-major de sa campagne électorale du second tour était donc aux mains de néo-PDS ou d’alliés de circonstance et, symboliquement, deux hommes incarnent ce renversement de situation. Wade avait été le bienfaiteur d’Ousmane Ngom et l’obligé de Pape Diop. Il avait nourri le premier, l’avait choisi pour représenter son parti dans le premier gouvernement de coalition de Diouf, avant que son protégé ne l’abandonne pour le combat le plus décisif de sa carrière politique. Il avait, au contraire, bénéficié des largesses de Pape Diop au temps des vaches maigres du PDS et avait récompensé la fidélité et l’effacement, voire la quasi inexistence de celui-ci, en lui confiant successivement trois des plus hauts postes de l’Etat. Aujourd‘hui que la défaite est consommée, Wade stigmatise son plus vieux bailleur en s’appuyant sur le fils ingrat, il  doit compter sur son ancien protégé, devenu son avocat, pour combattre son ancien mécène, qui s’est mué en challenger ! Quelle dure leçon pour lui sur l’inconstance des amitiés dans le monde  politique et la tortuosité de ses hommes.

Pour accéder à la magistrature suprême, Macky Sall a bénéficié d’un soutien encore plus large que celui qui avait porté Wade, pour la première fois, à la présidence de la République. Les 12 candidats éliminés au 1e tour des élections de 2012 s’étaient tous, unanimement, portés sur son nom, sans conditions ni préalables, nous dit-on… Mais on remarquera tout de même qu’à une ou deux exceptions près, tous ont attendu qu’il leur rende visite avant de se prononcer. Certains avaient de bonnes raisons pour exiger ou suggérer quelque chose en retour, d’autres, dont les voix ne pouvaient avoir aucun effet sur les résultats, estimaient sans doute que le seul fait de figurer parmi les postulants à la présidence leur donnait le titre de faiseurs de roi. Ces alliés pour le combat final avaient eux-mêmes des alliés et, qu’il y ait eu promesse ou non, tous, titulaires de la coalition comme suppléants ou faire-valoir, nourrissaient l’espoir d’une récompense. Les  cris d’orfraie, les menaces et les vitupérations lancés par d’anciens alliés ou souteneurs démontrent à l’envie la pertinence de cette remarque de La Fontaine : « On ne peut pas contenter tout le monde et son père ! ».

Au total donc, le nouveau président est à la tête d’une impossible majorité dont le management  est une épreuve difficilement surmontable. Comment résister à la pression, aux prétentions d’alliés aussi envahissants, aussi accros des médias, que sont Jean Paul Diaz, Abdoulaye Wilane, Mahmoud Saleh ou Moustapha Clissé Lo ? Cette liste n’est pas exhaustive et il ne s’agit là que  d’un échantillon des têtes d’affiches du patchwork politique qui constitue l’assise de la majorité présidentielle. Encore heureux que Macky Sall ait entre temps perdu une autre amitié aussi encombrante, celle de l’inénarrable Me Elhadj Diouf ! Comment par ailleurs satisfaire des alliés de la 25e heure (ce qui est le cas des personnes citées ici, à une exception près) sans blesser ou susciter des frustrations chez les compagnons des mauvais jours, quand Macky Sall était défenestré du Parlement et qu’on ne donnait pas cher de sa peau ? Comment résister à l’assaut des « transhumants » professionnels qui vous promettent d’élargir encore votre base et surtout de trouver des soutiens de rechange dans le cas où vos anciens amis seraient tentés de vous lâcher ? Comment surtout être le « Président de tous les Sénégalais », comme  l’avait promis le Chef de l’Etat, et dans le même temps, privilégier les liens affectifs sur la compétence, comme l’exigent tous ceux qui, à tort ou à raison, croient avoir participé à sa victoire ? Ils sont nombreux à prétendre qu’ils ont fait le roi, presque tout seuls, et à minimiser à dessein le rôle et les mérites de celui qui, depuis son éviction du Parlement, s’est construit un dessein. Ils sont encore plus nombreux à prétendre que toute aide mérite salaire, et à parler de trahison dès qu’on leur refuse un honneur ou une promotion. Au Sénégal c’est deux fois qu’il faut payer les militants : avant la victoire, quand rien n’est acquis, et après la victoire quand leur mission est terminée !

Gouverner c’est choisir, y compris dans ses amitiés. Un président de la République est toujours l’émanation d’un mouvement, d’une famille politique, et il est sain pour la démocratie qu’il y ait en face de lui un autre mouvement critique, voire opposé, pour faire contrepoids. Les systèmes « unanimistes » instaurés par ATT et Ouattara ont montré leurs limites. Le premier avait voulu gouverner presque sans parti, se posant en ami de tous, et il s’en va en laissant le Mali plus divisé qu’il n’a jamais été. Le second avait convié autour de lui tous les héritiers du Houphouétisme, ou tous les ennemis de Gbagbo, ce qui est à peu près la même chose, mais son écrasante victoire aux législatives a rompu l’équilibre et aujourd’hui beaucoup parmi ses alliés se sentent floués.

Avoir le même ennemi ne suffit donc pas pour faire une union. Au moment où s’engage ce qu’on pourrait appeler le 3e tour de l’élection présidentielle, il est utile de rappeler que l’assiette, le mode de calcul de la solidité d’une majorité se mesurent, non au nombre des factions qui la composent mais à leur compatibilité, à leur cohérence, à leur engagement à privilégier l’essentiel, quelquefois aux dépens de leur propre intérêt. Au fond, le combat contre ses adversaires, ceux du PDS comme ceux de BGG, est pour Macky Sall un combat relativement facile parce qu’il est logique et naturel et parce que, même désunis, ils ne peuvent faire oublier leur boulet commun. Le vrai danger lui viendra de ses propres amis et le président Sall pourrait faire sien ce mot historique : « Mon Dieu, protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge ! ».

Le péril pourrait donc venir, d’abord, de la guerre  intestine qui se joue à l’intérieur de chacune des composantes de BBY et dont les manifestations les plus purulentes font les choux gras de la presse. Il y a, par exemple, la bouderie de la ci-devant porte-parole de l’AFP,  inscrite sur la liste d’une autre formation pour les législatives, ou les humeurs de certains cadres du PS, toutes consécutives aux choix opérés pour la constitution des listes électorales ou du gouvernement. Lorsqu’une partie d’un corps est attaquée, la gangrène se propage inexorablement et c’est tout le corps qui est affaibli. Les frustrés des partis alliés se retourneront en fin de compte contre le fédérateur, comme le fait déjà Me Elhadj Diouf qui s’est exfiltré de BSS pour devenir en quelques semaines l’un des principaux pourfendeurs de celui dont il exaltait la grandeur.

Plus dur, moins incertain, sera le péril qui viendra, tôt ou tard, de ceux qui se prétendent être les « amis » de Macky Sall, légitimistes qui revendiquent les premières places ou amis occasionnels qui, sans adhérer entièrement à son programme, souhaiteraient partager le pouvoir avec lui. Les plus dangereux, ce sont ces amis trop zélés, qui ne vous entourent pas mais vous encerclent, qui préfèrent souvent vivre à la périphérie des partis, sont toujours prompts à monter des loges, du genre  « Comité pour le soutien au Président Macky », voire « Sopp Mme Sall », et qui le pousseront à ignorer tous les signaux d’alerte. Les hommes de pouvoir finissent toujours par n’avoir plus autour d’eux que ceux qui sont les plus soumis à leur volonté et qui jamais ne les critiquent, plus vulgairement, ceux qui les brossent dans le sens du poil. Ce sont rarement les meilleurs !

mardi 8 mai 2012

« SARKO DIGAGE ! »

NB Ce texte a été publié dans "Sud Quotidien" du 8 mai 2012

Quelle réponse donner aux jeunes Sénégalais, notamment, qui s’étonnent, voire s’offusquent, de l’engouement de leurs compatriotes plus âgés ou plus nostalgiques   pour les élections françaises ?   Que d’abord nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui se passe en France. Nous sommes, nolens volens, liés à elle par des liens anciens et forts, tissés au cours des siècles, marqués souvent de violence  et d’arbitraire, mais qui restent une dominante de notre vécu national. Nous entretenons avec elle des rapports économiques, inégalitaires mais très forts, comme l’atteste la présence massive de sociétés françaises dans notre tissu industriel.

Malgré cinquante ans d’indépendance, nos élites politiques, nos gouvernants restent incorrigiblement à l’écoute des avis de l’ancienne puissance coloniale, comme nous le rappelle la visite précipitée,  et diplomatiquement déplacée, de Macky Sall à Paris, quelques semaines après son élection. Comme si, même si l’examen se faisait au Sénégal, le diplôme, lui, était toujours délivré à Paris… Nous avons la langue française en partage, même si elle est au Sénégal dans une décrépitude avancée. Nous sommes encore, pour tout dire, de culture française, même si aujourd’hui Rimbaud est quasi inconnu de nos élèves et si le rêve des Sénégalais les porte plus vers Manhattan que vers Paname. La France n’est plus la première destination des émigrés sénégalais, mais les sportifs sénégalais sont très présents sur les pelouses françaises, et  il y a plus d’électeurs français au Sénégal  que dans le territoire français de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Ceci dit, nous ne faisons pas d’illusions : le changement de majorité en France ne signifie pas nécessairement une remise en cause de la politique africaine de la France et gardons-nous de célébrer la victoire de François Hollande comme la fin de l’inégalité des termes de l’échange entre son pays et le notre. Mais si nous nous intéressons aux dernières élections présidentielles françaises, c’est que surtout, malgré les contextes différents, Wade et Sarkozy cultivaient les mêmes tares et que d’une certaine manière, le combat mené contre eux, au Sénégal et en France, est inspiré par les mêmes colères et les mêmes frustrations. Tous deux étaient des adeptes de l’omni-présidence, méprisant leur entourage, s’ingérant dans des domaines qui n’étaient pas de leurs compétences. Sarkozy, héritier de deux siècles de démocratie, n’a pas fait moins que Wade, en traitant son Premier Ministre de simple «collaborateur», en réunissant son parti à l’Elysée, en présidant une réunion de mobilisation de fonds pour l’UMP, en s’octroyant des indemnités trois fois supérieures à celles de ses prédécesseurs, en nommant des hommes de son  choix dans des institutions de régulation.

Mutatis mutandis, Nadine Morano et les derniers collaborateurs de Wade tiennent les mêmes discours, usent des mêmes brosses à faire reluire leurs héros respectifs. Si l’on tient compte du passé de la France, c’est une grande tristesse. La seule différence, cette fois à l’avantage de Sarkozy, c’est que celui-ci, après sa défaite, a préféré se retirer des combines électorales, ce qui a sauvé (provisoirement ?) son parti de l’éclatement et, qu’au contraire, Wade a brisé le sien en voulant continuer à en tirer les ficelles.

Cette omni-présidence, partagée par les deux hommes, s’accompagnait évidemment d’arrogance vis-à-vis  de leurs collègues chefs d’Etats et de mépris à l’endroit de leurs rivaux politiques. Sarkozy pensait pouvoir faire une bouchée de Hollande, qui pour lui n’était que le candidat par défaut du PS, Wade n’a jamais pris au sérieux la candidature de Macky Sall, qu’il considérait comme sa créature. C’est cet excès de suffisance qui les a perdus. Tous deux, enfin, croyaient que leur engagement, leur agitation plutôt, suffisait à combler leurs lacunes : Sarkozy se prenait comme le leader du monde, le grand Manitou du G20, et Wade était convaincu qu’il pouvait installer le Sénégal comme membre permanent du Conseil de Sécurité, entre autres illusions. Ils avaient annoncé que leurs défaites seraient immédiatement suivies de catastrophes : il n’y a  pourtant pas eu d’effondrement de la bourse après la victoire de F. Hollande et, après celle de M. Sall, au Sénégal, les salaires sont payés et les bailleurs de fonds n’ont pas pris la poudre d’escampette…

Longtemps les deux présidents ont fait illusion en faisant croire que leur opportunisme était surtout la manifestation de la  realpolitik dont ils faisaient montre. Ainsi tous deux  ont accueilli Kadhafi en grande pompe, avant de le jeter aux orties avec la même mauvaise foi. Sarkozy l’a laissé installer sa tente à quelques pas de l’Elysée, a rabroué sa ministre des droits de l’homme, et fait croire que le Guide libyen était sur le point d’effectuer un virage irréversible vers la démocratie, se proposant même de lui vendre une centrale nucléaire. Wade a reçu le même hôte, le saluant comme le seul vrai militant de l’unité africaine. Puis tous deux ont fait du zèle, le premier en menant la croisade contre celui qu’il qualifiait désormais de dictateur et de criminel, quitte à laisser la Libye exsangue, le second en défiant l’Union Africaine, pour prôner la violence à la place de la négociation et  vanter à Benghazi les thèses défendues par l’Occident.

C’est une convergence de plus entre l’auteur irrespectueux du discours de Dakar et son hôte complaisant, puisque Wade, réputé ne pas avoir sa langue dans sa poche, n’a jamais répliqué à cette insulte. Mais le combat contre Wade et Sarkozy, c’est aussi le combat contre la division et pour le rassemblement  de toutes les composantes de la nation. Quelle régression pour la France de Jean Monnet quand le Président de la République, candidat à sa succession, bâtit sa campagne électorale sur la stigmatisation de l’étranger et le retour aux frontières ! Alors qu’elle a été l’initiatrice et la cheville ouvrière de l’union européenne et que, comme par hasard, les animateurs de la campagne électorale portent des noms aussi peu gaulois que Kosciusko, Yade, Moscovici, ou… Sarkozy. Les vainqueurs des élections française et sénégalaise ont en commun le même slogan, le rassemblement, et il est significatif que leurs adversaires du second tour n’aient reçu aucun soutien des huit et douze, respectivement, candidats éliminés au premier tour.

Les deux anciens présidents ont, à des degrés variables, tenté d’opposer leurs concitoyens entre eux. Wade avait cru nécessaire de distinguer les Mourides, qui seuls méritent des égards, des autres Sénégalais. Il  avait sorti de sa poche cette immonde suspicion de vote ethnique et menacé de sanctions une partie du territoire national. Sarkozy a encore fait pire en pêchant dans les eaux troubles du Front National. Pêle-mêle, la burka, le hallal, les magistrats, les syndicats, les banlieues, les jeunes  ont été érigés en fléaux de la nation, et la reconnaissance du droit de vote des étrangers, aux élections locales, assimilée à une forfaiture. Lorsqu’on est fils d’immigré (ce qui est pourtant le cas de Sarkozy), qu’on est musulman et qu’on habite le 93, on est nécessairement un parasite, un ennemi de la France, on est la cause de la crise  et on porte sur le front le refus de l’intégration. Place de la Bastille, dimanche soir, les drapeaux français étaient mêlés aux drapeaux de plusieurs  nations d’Afrique et d’Europe pour signifier que la France se devait d’assumer son histoire et sa vocation.

Les derniers mois ont été meurtriers pour les hommes providentiels. Même s’il n’y a aucune commune mesure entre Sarkozy et Ben Ali, on ne peut que se féliciter de l’arrivée au pouvoir de présidents « normaux », ni falots ni inexistants, mais qui assument leurs limites, qui prônent une « présidence modeste pour celui qui l’exerce et ambitieuse pour son pays », selon les mots mêmes de François Hollande. Nous  nous devons d’être solidaires des Français, comme nous l’avons été des Tunisiens et des Egyptiens. S’il faut donc répondre aux interrogations des jeunes Sénégalais qui prêchent pour le rapatriement de notre dignité, il faudrait leur dire que le monde est devenu un village planétaire, et que rien de ce qui s’y passe ne doit nous être indifférent, surtout quand le cœur et la raison sont de connivence.

mercredi 2 mai 2012

HOMMAGE AU PROFESSEUR AMADOU MAKHTAR MBOW

Le Samedi 26 avril, le Centre de recherche ouest africain (CROA/WARC - a Dakar) a abrité une cérémonie dédiée au Professeur Amadou Makhtar Mbow (ancien DG de l'UNESCO, ancien ministre de l'éducation du Sénégal), à l'occasion de la ré-édition (par l'Harmattan) de deux de ses ouvrages : "Un monde en devenir : réflexions sur le nouvel ordre économique international" et "Aux sources du futur : la problématique mondiale et les missions de l'Unesco".  
J'étais chargé de faire la présentation du premier ouvrage, et ci-joint le texte de mon allocution. 
 

L’exercice auquel vous êtes conviés aujourd’hui - la présentation d’un ouvrage - commence habituellement par la présentation de l’auteur du livre. Mais, pour le cas qui nous concerne ici, l’auteur est si illustre  qu’il faudrait probablement présenter plutôt le présentateur audacieux que je suis. Amadou Mahtar n’est pas seulement un homme connu, il a aussi été récemment et bien involontairement, mis au devant de la scène, il a bénéficié d’une publicité qu’il n’a pas payée et dont il se serait passé  lorsqu’il a été présenté, dans la clameur d’une campagne électorale, comme  étant en quelque sorte le fils aîné du Sénégal .Ce qu’il n’est pas encore, pour notre bonheur et c’est pour moi l’occasion de saluer la présence dans cette salle d’un de ses ainés, parmi d’autres. Le professeur Assante Seck, mon professeur et celui de plusieurs générations d’apprentis géographes, est là et, à moins de lui demander de courir un cent mètres, il garde une forme que beaucoup souhaiteraient garder à son âge. Ces aînés là nous en avons, nous en aurons, besoin, car, comme le dit un proverbe pulaar, l’homme âgé n’a pas forcément appris tout ce qu’il sait, il lui a suffi de vivre.
Si j’ai pris le risque de présenter l’ouvrage d’A.M.Mbow intitulé « Le monde en devenir. Réflexions sur le nouvel ordre économique international », paru, ou plus exactement réédité, chez l’Harmattan, alors que je ne suis nullement un spécialiste du sujet, c’est que d’abord l’auteur lui-même  ne revendique pas le titre d’éminence grise pour distribuer des leçons. Pourtant quelle pertinence dans son analyse ! Depuis que la première édition de cet ouvrage a été publiée, au milieu des années 70, le monde a bien changé. Rappelez-vous, c’était l’autre siècle : Mandela était en prison, nul n’imaginait que le pouvoir passerait en Afrique du Sud, entre les mains de la majorité noire, le mur de Berlin paraissait indestructible, et, comme dirait quelqu’un, la Chine n’était pas encore entrée dans l’histoire moderne. On était bien dans « le temps du monde fini », mais peu  de gens  savaient qu’on était entré dans celui de la mondialisation. Bill Gates avait vingt ans. Pourtant, les idées développées dans cet ouvrage sont d’une actualité, d’une fraicheur, d’une jeunesse impertinentes, et en cela, le titre même  du livre – «  un monde en devenir » – prend un sens particulier. Amadou Mahtar Mbow fait en effet preuve d’un esprit visionnaire et de capacités d’anticipations remarquables, et j’en veux pour preuve la part qu’il y assigne  à des questions qui, il y a trente ans, pouvaient paraitre superflues, et qui, aujourd’hui, sont devenues des préoccupations majeures pour l’humanité. Parmi ces questions, il y a par exemple le développement durable, l’éthique, la révolution des TIC en général et de l’informatique en particulier, l’économie de la connaissance, la nécessité de considérer les problèmes dans une perspective globale, etc. En ce qui concerne ce dernier point, Amadou Mahtar Mbow s’autorise plusieurs développements, et cela alors même que lorsque ces lignes ont été écrites, le concept même de globalisation n’avait pas encore été formellement constitué. Il en est de même pour l’économie de la connaissance,  terme relativement récent, mais dont le concept, les enjeux et les implications ont été plusieurs fois abordés dans le livre. A la lecture par exemple du chapitre 4, consacré à l’importance du développement scientifique, technologique et culturel, l’auteur consacre des pages très intéressantes et très actuelles non seulement à l’impact de la connaissance sur le développement, aux enjeux liés à la diffusion de la science et de la technologie, mais aussi aux dangers ou aux risques qui pourraient en découler. Ainsi, à la page 61, il déclare ceci : « le fait qu’une base scientifique est indispensable au développement pose une question éthique : les inventeurs des savoirs scientifiques – individus ou nations – peuvent-ils se les approprier, se les réserver de manière exclusive ? ». Il y a  trente ans, cet avertissement pouvait ne pas être compris. Mais aujourd’hui, on en comprend certainement mieux le sens, devant les tentations et les tentatives de plus en plus nombreuses d’une privatisation des savoirs et des connaissances, du fait de l’extension croissante des activités et des sources de profit du « capital ». Devant une telle menace, il est en tout cas heureux de constater qu’une résistance s’est organisée au niveau mondial, comme, par exemple, les plateformes d'édition électronique ouverte, qui militent notamment pour un accès libre et gratuit à l’information scientifique.
Mais, en ces temps de crise des valeurs, le passage qui m’a le plus ému dans ce livre et celui qui livre la vraie personnalité de l’auteur est la place faite à l’éthique et à l’humanisme. Nous l’avons déjà évoquée plus haut et elle est omniprésente dans l’œuvre et les discours de Mbow, présente notamment, dans cet autre ouvrage paru quelques années plus tard et intitulé « Le temps des peuples ». Celui qui était toujours Directeur Général de l’Unesco, y montre que son souci n’était pas seulement de sauver des monuments en péril, mais aussi la conscience du monde. On comprend que son souci de combattre un monde inégalitaire, où quelques uns imposent leurs voix, et de promouvoir un autre où chacun respecte l’autre, lui ait valu quelques inimitiés. Dans le livre qui nous occupe aujourd’hui, Amadou Mahtar Mbow mettait déjà au premier plan de ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l'être humain. Tous ceux qui ont la chance et l’extrême bonheur de l’approcher et de le fréquenter ne me démentiront pas si je disais que ce qui frappe le plus chez cet homme, c’est à la fois son respect et son amour de l’homme, et aussi le fait qu’il place l'homme au-dessus de tout. En cela d’ailleurs, le nouvel ordre économique international qu’il appelle de tous ses vœux (et sur lequel je reviendrai plus loin) s’inscrit en droite ligne de cet humanisme principiel. C’est cet humanisme qui explique l’engagement dont il fait preuve dans cet ouvrage pour des causes telles que la paix, la solidarité, ou la coopération internationales. C’est aussi cet humanisme qui explique qu’il propose (p. 17) de « partir des problèmes économiques, mais [de] savoir dépasser cette dimension de l’activité humaine ». Il s’ensuit des contributions majeures que je recommande particulièrement à tous ceux qui s’intéressent aux fondements de la pensée économique ou aux finalités de l’activité économique. Aujourd’hui d’ailleurs, de plus en plus de voix s’élèvent à la fois contre la conception ultralibérale qui domine désormais la pensée économique et contre les impasses auxquelles cette dernière conduit l’humanité. Il y a déjà trente ans, Amadou Makhtar Mbow tirait sur la sonnette d’alarme, et vous me permettrez de revenir en arrière pour ajouter qu’ici aussi, il a été un grand visionnaire. En effet, dans cet ouvrage, il défend l’idée selon laquelle « l’échange économique devrait retrouver, par delà les intérêts en cause, son sens humain profond », et pour cela, il suggère notamment d’une part « d’élargir la conception traditionnelle des échanges économiques, et plus encore de dépasser le domaine économique lui-même », et d’autre part « [qu’il faut restaurer] la signification même de l’échange économique, vécu dans un esprit de réciprocité et de solidarité ».
J’en viens maintenant au sujet qui a donné son titre à cet ouvrage, à savoir « le nouvel ordre économique international ». En dépit de ce que pourrait laisser croire le triomphe, aujourd’hui planétaire, de l’économie de marché, il reste constant, comme le dit Amadou Makhtar Mbow, d’une part que « le système international parait incapable d’expliquer et de maîtriser les évènements économiques dans leur déroulement récent », et d’autre part que « ce système est inadapté à la dimension mondiale des problèmes, aux aspirations légitimes des nouveaux Etats et aux besoins des peuples ». L’humanité a donc plus que besoin aujourd’hui d’un nouvel ordre économique international, ou pour reprendre une terminologie plus moderne « d’un autre monde », selon la formule consacrée par le mouvement altermondialiste. On remarquera au passage que celui-ci reprend aujourd’hui  à son compte bien des idées et des principes défendus il y a plus trente ans par l’auteur du livre. Dans cet ouvrage, Mbow revient longuement sur ce concept de « nouvel ordre économique international », à travers notamment l’énoncé des constats et des aspirations qui ont donné naissance au concept, la nécessité de considérer les problèmes dans une perspective globale, les obstacles à surmonter (dont notamment les rigidités à la fois des structures économiques et du point de vue des mentalités), les voies à emprunter (parmi celles-ci, figurent l’acceptation d’un engagement loyal dans une coopération internationale renouvelée, une solidarité mondiale envers les pays les plus pauvres, la mise en place d’une structure de gouvernance mondiale, l’articulation des transformations à opérer aux niveaux national et international…). L’auteur accorde également une attention particulière à l’adaptation nécessaire du système des Nations-Unies, et fait preuve à ce propos d’un sens critique et d’un esprit d’indépendance remarquables, puisqu’au moment où il écrit ces lignes, il est encore Directeur Général de l’UNESCO. Il est probable que l’affaiblissement regrettable de la voix et du rôle des Nations-Unies, voire même sa « décrédiblisation », n’auraient pas eu lieu si les décideurs de l’époque avaient suivi  Mbow dans ses propositions, lesquelles étaient tout simplement fondées sur l’idée selon laquelle « la mise en place d’un nouvel ordre économique international implique qu’on accepte de reconsidérer avec sincérité et courage l’ensemble du système des Nations-Unies » (p. 46). Parmi les propositions les plus intéressantes au sujet de l’institution formulées par Amadou Makhtar Mbow, on peut noter :
  1. l’adaptation de ses structures et de ses institutions, à travers un triptyque prospective-concertation-programmation,
  2. une nouvelle définition de ses critères et de ses moyens d’action, fondée notamment sur un dépassement de la notion « d’assistance »,
  3. le renforcement de ses ressources financières, afin notamment que ses institutions spécialisées puissent mettre en œuvre des programmes concernant la réorganisation du système économique mondial et le rééquilibrage entre les régions.
Dans ce combat en faveur d’un nouvel ordre économique international – il en est également ainsi pour le nouvel ordre de l’information et de la communication – Amadou Makhtar Mbow s’est engagé plus que quiconque, à porter infatigablement la voix aux quatre coins du monde, et en cela, nous lui devons nous tous une reconnaissance éternelle. Il est heureux de constater qu’il demeure plus que jamais engagé pour un monde meilleur, comme l’illustre – à un niveau national – son militantisme citoyen au sein du mouvement des Assises Nationales, qu’il a dirigé de main de maitre et dont il a contribué grandement au succès. Puissent les générations futures apprendre et s’inspirer de son exemple afin que les idéaux de paix, de justice, d’équité, d’éthique triomphent à jamais, et pour que le monde soit meilleur, définitivement.

jeudi 19 avril 2012

ALI GORGUI ET LES 40 VOLEURS

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 avril 2012

A ce jour, aucun démenti public et solennel n’est venu du Président de la République sortant, de ses anciens ministres, des anciens gestionnaires du Palais présidentiel pour infirmer ou confirmer une nouvelle qui fait la une des journaux depuis plusieurs jours. Le Palais de la République aurait été dépouillé de ses meubles, de ses bibelots et de ses œuvres d’art, sa chambre forte, celle- la même qui longtemps avait servi d’antre d’Ali Baba et qui regorgeait de devises, aurait été dévastée, et des sacs d’argent auraient été emportés par des pilleurs en cravate. L’impressionnant parc automobile de la Présidence, constitué de voitures de luxe, offertes par les amis et bienfaiteurs du Sénégal, se serait volatilisé. Ce ne sont plus désormais des rumeurs puisque le nouveau ministre de la justice a fait état du fric-frac et appelé à la restitution des biens…

En attendant d’autres découvertes plus douloureuses, ces accusations sont-elles fondées et peut-on parler de scandale au Palais ?

En réalité s’il y a scandale, il n’est pas nouveau et il n’est pas que là.
Le scandale c’était déjà, que pendant des années, le Président de la République sortant, plusieurs de ses ministres, son fils, ont été accusés de détournements de deniers publics, de prévarications, de trafics de marchés, etc., sans qu’ils aient jamais traduit leurs accusateurs devant les tribunaux et exigé réparations, sauf à de très rares occasions. Avant de racler les fonds de tiroirs, les prédateurs avaient auparavant dilapidé les joyaux de la couronne. Le pillage du Palais ne serait qu’une opération du même genre, avec cette différence qu’il s’agit cette fois d’objets visibles, reconnaissables et, pour certains, répertoriés, que les habitués de la maison connaissent et dont on peut remarquer la disparition. Certains sont même si voyants qu’ils sont pratiquement inutilisables. « Je ne répondrai pas à Latif Coulibaly », avait dit le chef de l’Etat sortant face aux graves accusations portées contre lui par l’ancien journaliste. Il pouvait alors se permettre de se jouer du peuple et faire le dos rond. Mais la stratégie de l’autruche ne peut pas servir à tous les coups, le contexte a terriblement changé et il n’est plus au dessus de la loi. Cette fois, il lui faudra bien répondre et pas seulement devant la justice, mais, d’abord, devant ses concitoyens, faute de quoi il réduirait à néant tout le bénéfice tiré de son fameux coup de fil de la soirée du 25 mars et, après avoir raté son mandat, il aurait raté sa sortie.

Le scandale, c’est aussi que jamais personne n’a pu démêler, dans le patrimoine national, ce qui appartenait à l’Etat, au Parti ou au Président sortant. Celui-ci parlait à la première personne pour justifier ses libéralités puisées dans les caisses publiques, menaçait de sanctions collectives les régions qui lui refusaient des voix. Il avait inscrit tous les biens du Parti à son nom et disait à qui voulait l’entendre qu’il n’avait nul besoin de l’avis de ses concitoyens ou de leurs représentants pour s’acheter un avion, s’attribuer ou distribuer une terre. Il s’était érigé en légataire universel de la République en se proclamant usufruitier du patrimoine national. Quand on est propriétaire du Monument de la Renaissance, on l’est, a fortiori, du fauteuil du bureau présidentiel. L’Alternance était en fait une monarchie de droit divin, et faute d’être immortel, le roi avait voulu qu’elle soit aussi héréditaire, et c’est ce qui l’a perdu. L’étonnant n’est donc pas qu’il y ait eu pillage du Palais, l’étonnant c’est que les Sénégalais s’en étonnent aujourd’hui et s’en offusquent. Comme s’ils avaient jamais pipé mot quand le Président sortant distribuait « enveloppes » et mallettes d’argent aux visiteurs, ceux du soir comme ceux du jour, quand on entrait à pied au Palais et qu’on en sortait au volant d’une voiture, quand des limousines allaient grossir le parc automobile déjà encombré de magistrats, de marabouts, de hauts fonctionnaires, de cadres du parti ou d’oisifs à la bouche sucrée. Le pillage n’a donc pas commencé dans la semaine qui a suivi la proclamation des résultats des élections, c’était une routine à laquelle on s’était habitué. Il n’y a en vérité aucune différence entre le sauve-qui-peut général, qui est le signe de toutes les défaites, et la pagaille organisée du régime défunt. Ce ne sont que deux des visages de l’automne des patriarches. Le président sortant a toujours nié être trop vieux et c’est pourtant à cause de son âge, parce qu’il était sans avenir, que ses compagnons des beaux jours, devenus orphelins, se sont rués sur des dépouilles. L’héritage du Palais a été dispersé, celui du Parti, qui est en cours, sera plus difficile à brader parce qu’il est encore plus flou.

Revenons donc à la question originelle : y a-t-il eu pillage ? Quoi qu’il en soit, la réponse du nouveau pouvoir devrait être la même. Bien sûr, il faut établir la réalité, mais, surtout, il faut DIRE la vérité, haut et fort, la dire au véritable propriétaire du patrimoine national qui est le peuple. Il faut faire rendre gorge aux éventuels coupables et échapper, par la même occasion, à cet envahissant « massala »sénégalais sous lequel nous enterrons toutes nos dérives. Si, comme nous nous en vantons souvent, nous sommes bien une démocratie exemplaire, nous ne devons pas faire moins que la France qui a traduit Chirac devant la justice. Mais le plus important est que nous ne tolérions plus jamais cette confusion des pouvoirs et des biens. Le Palais de la République doit rester « la maison où habite le Sénégal » et tout ce qui y entre ou en sort doit rester propriété d’Etat. Le maître (provisoire) des lieux peut en modifier l’agencement, mais il ne peut pas disposer du Mobilier National à son profit ou à celui de ses amis. Si l’on en croit son photographe, lui qui vivait déjà sur les ressources publiques, menait aussi un train de vie qui était au-dessus des moyens de l’Etat, puisqu’il s’offrait – (avec quels moyens ?) – des équipements que ne pouvait lui payer son employeur. Il jouait plus à l’Etat parvenu qu’à l’Etat modeste qu’il nous avait promis. Il cultivait la gloire, nous voulons désormais un président qui cultive l’effort.

vendredi 6 avril 2012

COMMENT S'EN DEBARASSER ?

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 2 avril 2012


Ceux qui avaient porté Wade aux nues, salué son coup de fil à son rival comme l’expression même de son fair-play, voire de son esprit chevaleresque, ont du vite déchanter : Wade n’est pas Mandela ! Le 25 mars, personne ne l’aurait suivi, parmi ceux qui comptent (l’armée, la CENA, le Conseil Constitutionnel) s’il avait tenté de forcer le cours du destin. La défaite était trop cuisante, l’écart abyssal entre lui et son adversaire, l’affront public et étalé sur tous les médias, y compris ceux de l’Etat, pour qu’il puisse tenter d’essayer autre chose que faire profil bas. Mais dès le lendemain, alors même que le vaincu ployait sous les éloges, il retrouvait ses bonnes vieilles habitudes. Chassez le naturel…

Il y a donc eu d’abord la tournée d’adieu chez les chefs religieux. La règle, dans ces occasions, c’est de bannir la polémique, de s’élever au-dessus de la mêlée, de prêcher l’union, le pardon et la sérénité. A Touba, au contraire, Wade a insisté sur ce qui divise, il a remis une couche sur son appartenance au mouridisme, comme pour faire regretter à ses frères en confrérie de ne s’être fiés qu’à leur conscience pour traduire leur choix. Le lendemain, à Tivaouone, il s’est érigé en juge d’une seule cause, celle de son fils, dont il a proclamé l’innocence avant même l’ouverture du procès. En ne défendant que Karim, et non la fonction ministérielle, il a manqué de pudeur et surtout d’élégance (notamment à l’endroit de Baldé) et suscité le doute. Si les ministres, de par leur statut, ne gèrent jamais rien du budget de l’Etat, alors pourquoi Salif Ba a été accusé de détournement sous Wade et mis en prison, et pourquoi même Idrissa Seck a-t-il été mis sur le banc d’infamie ?

Les adieux se sont poursuivis, dans l’intimité pourrait-on dire, en conseil des ministres. Au sortir de cette catharsis, le ci-devant porte-parole a résumé devant la presse le testament du père. « Il a, nous dit-il, la larme à l’œil, ordonné de ne rien cacher aux nouveaux arrivants, de ne pas les critiquer, de les aider à remplir leur mission s’ils nous sollicitent ». On ne lui en demandait pas tant, car il existe aussi des critiques constructives. Quelle grandeur d’âme, quel admirable sens de l’Etat !

Il a suffi de quarante huit heures pour que Wade lui-même démolisse cette version. Au congrès extraordinaire, et sans débat, de son parti, convoqué à la hussarde, il nous livre la sienne. Les règlements de comptes avaient déjà commencé dans son camp et beaucoup y espéraient sinon une retraite, au moins qu’il desserre la bride. Wade remet les pendules à l’heure : il est là, actionnaire unique du parti, il en dressera les priorités, choisira les responsables. Il ne se contentera pas d’une fonction honorifique, il fera ce que ni Senghor ni Ahidjo n’avaient pu faire. Il proclame urbi et orbi qu’il va bien rester au Sénégal, lui et son fils, comme si c’était un sacrifice suprême que de continuer à vivre dans le pays qui vous vu naître et vous a porté à la magistrature suprême ! En même temps, il ressasse toujours sa rancœur contre Diouf et le PS, qu’il avait pourtant battus, contre la presse et les puissances occidentales. Mais, surtout, contrairement à ce qu’avait dit son porte-parole, il ne fera rien pour faciliter la tâche à son successeur. Même désavoué par deux Sénégalais sur trois, il estime qu’il a toujours raison contre tout le monde et que personne ne peut faire autant que lui, et n’exclut même pas de revenir au pouvoir ! Il jette ses alliés à la poubelle, il les « libère », dit-il, sans réaliser que parmi ces bénéficiaires de l’abolition de son asservissement, il y en a au moins un qui n’est plus un « allié » mais un membre à part entière du Pds au sein duquel il avait fondu sa formation !

Bref, Wade promet, pour un moment, de pourrir la vie à ses militants, au président élu et, finalement, à tous les Sénégalais, par ses interventions intempestives, ses élucubrations, son ego envahissant. Les plus marris, ce sont les cadres du PDS : la guerre de succession avait déjà commencé et les bookmakers de Sandaga avaient lancé leurs paris. Le président veut reconstituer le parti, faire du neuf ? Ce rajeunissement ne devrait-il pas commencer au sommet, et peut-on faire du neuf avec un vieillard de 86 ans ?

Wade ne sera donc ni Diouf (qui n’est pas, il est vrai, une bonne référence), ni Konaré ni Obasanjo, ni surtout Pedro Pires : une référence, un sage sollicité pour ses conseils et son indépendance par rapport aux clans. Il se trompe, car rester vigilent, pour un ancien chef d’Etat, ce n’est pas élire place au café du commerce, ourdir des complots et insulter à tout va, c’est s’élever au-dessus des petites contingences et n’élever la voix que face aux grandes menaces. Il aura été toute sa vie un partisan, aussi bien comme opposant que comme chef d’Etat ou comme retraité de la République. Il aura aussi été un routinier, ne faisant que ce qu’il a toujours fait : la politique ou plus exactement la polémique. Mandela est devenu une icône, Lula un modèle, Carter court le monde pour assoir la démocratie, Wade consacrera le reste de sa vie à arbitrer des conflits entre ses militants et à se justifier. Mais il oublie qu’il ne dispose plus des prébendes qui avaient fait son succès, ni des médias qui amplifiaient ses paroles. Il ne sera pas du cercle des « Anciens », de ceux qui offrent au monde leur longue expérience, non pour se livrer à une politique politicienne, mais pour résoudre les conflits et apaiser les cœurs. Alors, puisqu’il reste dans ce qu’Alpha Blondy a appelé la « politikidougou », il faut le traiter pour ce qu’il est. Le nouveau pouvoir va devoir passer partout où il est passé pour « découturer » sa toile d’araignée, mettre de l’ordre dans l’informel, calmer les frustrations, et pas seulement au Sénégal. Il devra aussi faire l’état des lieux des ruines que son prédécesseur a laissées, pour lui porter la réplique, tout en s’abstenant de recourir aux méthodes qui ont ruiné le crédit de l’Alternance. Les Sénégalais ne pardonneront pas du Wadisme sans Wade.