Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

lundi 14 juillet 2008

ABDOULAYE WADE : 8 ANS D'EXERCICE DU POUVOIR, DEUX ANNEES PASSEES A VOYAGER A L'ETRANGER

Le gaspillage est, peut-être, pire que la corruption, en ce sens qu’il est totalement improductif et, un jour, trop tard sans doute, les Sénégalais réaliseront que le règne de Wade aura été surtout celui de la dilapidation, de « l’emploi abusif et désordonné » des ressources de l’Etat. Libéralités excessives et ciblées, « enveloppes » (néologisme entré dans le vocabulaire sénégalais sous Wade), « paass » et « suuker » distribués à profusion, train de vie dispendieux, pléthore de services et de conseillers etc. La pratique quotidienne du gaspillage est devenue la marque de fabrique du Wadisme et explique d’étranges retournements et des silences incompréhensibles…
Mais il y a aussi les voyages du président hors du territoire national, ces expéditions impériales itinérantes à la Kankan Moussa dans lesquelles Wade entraîne, à intervalles réguliers, une cohorte de flatteurs et de groupies, des politiciens dévoués et des journalistes embedded, des marabouts très attachés aux plaisirs de ce monde, des griots de naissance ou de vocation, des conseillers en tous genres et bien d’autres encore… Cet aréopage hétéroclite remplit les jumbo-jets loués à prix d’or et les palaces somptueux et brûle dans les magasins de luxe et les boutiques sous douane les per diem généreusement distribués par Buur Saalum. La dernière illustration de ces excès est ce caravansérail installé dans la résidence de l’ambassadeur du Sénégal à Paris, à l’occasion de la promotion du dernier livre commis par le président de la république et consacré à sa seule gloire.
En huit ans d’exercice – souvent solitaire – du pouvoir, Wade a passé plus de … deux ans à voyager. Cela parait effrayant, mais c’est ainsi : depuis 2000, le Président de la république a passé, en moyenne, plus du quart de son temps a se déplacer hors du Sénégal, loin de son palais, loin surtout des préoccupations des Sénégalais qui l’avaient élu. C’est à ce rythme qu’il s’est soumis, malgré le poids des ans, et sans tenir compte des déboires de l’économie nationale. C’est à cette contrainte qu’il a soumis le budget de l’Etat, car ces pérégrinations sont coûteuses, ruineuses même quelquefois, généralement représentatives ou protocolaires, voire de prestige, donc sans grand intérêt économique ou diplomatique.
C’est ainsi que, pour l’année écoulée, 2007, le président Wade a passé prés de 90 jours à voyager, effectuant 20 déplacements dans 25 pays, sur 4 continents. Ses destinations, pour ne pas dire ses cibles, ont été la France, ce qui n’est pas très original (5 visites), la Suisse, ce qui est assez imprévu, car ce pays n’est pas à proprement parler un champion de l’aide au développement, et, enfin, bien sûr, l’Arabie Saoudite, car que serait le Wadisme sans les Arabes ?
Cette boulimie du voyage n’est pas nouvelle, elle date des premiers jours de l’ère Wade et s’est maintenue au fil des ans. En 2004, par exemple, le Président de la république avait effectué 30 voyages à l’étranger et passé 122 jours hors du Sénégal, ce qui est, peut-être, son record, et le record mondial pour un chef d’Etat actif. En 2005 il avait maintenu sa performance, visité 16 pays du monde, séjourné 12 fois en France compte non tenu des inévitables escales techniques à Paris... Comme on peut le constater, ce n’est pas la préparation du sommet de l’OCI qui justifie les déplacements de 2007 : voyager, pour Wade, fait partie de l’exercice du pouvoir. D’ailleurs, pour bien montrer qu’il n’est pas prêt à rester confiné dans son pays, Wade, après avoir fait le tour du monde, a effectué, au cours du premier trimestre 2008, des déplacements dans 11 pays et passé 27 jours hors du Sénégal, soit un mois sur trois, retrouvant ainsi son record de 2004…
Au total donc, en huit ans, Wade a séjourné dans près de 60 capitales du monde, et dans plus de la moitié des pays africains. Ces visites n’ont été que très rarement des visites officielles ou d’Etat. Le président se déplace plus souvent pour assister à des cérémonies protocolaires, pour prendre part à des rencontres internationales dont l’intérêt n’est pas toujours évident, quelquefois pour des missions dont les buts restent inavoués, généralement auprès de souverains connus pour leur générosité. Mais la principale motivation de ces voyages, c’est d’abord le culte de la gloire ou la recherche d’une aura internationale. Il y a, enfin, les déplacements que l’on pourrait considérer comme d’ordre privé, tels les « Umra », et qui se transforment en pèlerinages collectifs, fastueux et médiatisés, ce qui est a l’opposé de l’esprit même de l’Islam. Malheureusement pour nous, les tournées présidentielles les plus superfétatoires sont aussi les plus coûteuses, les plus dommageables au budget de l’Etat. Pour recevoir l’hommage d’institutions souvent inconnues, pour solliciter une reconnaissance internationale, pour faire ses dévotions, le Président de la république amène avec lui sa claque, pour être sûr d’être applaudi. Ce fut le cas lors d’un mémorable happening aux États–Unis, il y a quelques années, ou plus récemment à l’occasion d’une séance de dédicaces curieusement délocalisée à Paris…
On peut, évidemment, admirer la forme physique d’un chef d’Etat octogénaire qui, en 2003, avait effectué, en l’espace de 24h, un déplacement, par air et route, Dakar-Londres–Oxford–Londres-Dakar. Mais il faut, surtout, déplorer que, hors campagne électorale, le Président de la république ne trouve guère plus le temps de visiter le Sénégal des profondeurs, à l’exception des visites « religieuses » à Tivaouane et surtout à Touba, et qu’au péril de notre économie, il consacre autant d’argent à une passion si vaine, au détriment des réformes pour lesquelles le Sénégal l’avait élu.

vendredi 11 juillet 2008

LA FRANCAFRIQUE EST MORTE ! VIVE LA FRANCAFRIQUE !

A Cotonou, le 19 mai 2006, Nicolas Sarkozy avait pris l’engagement de « parler de tout (avec les Africains), y compris de ce qui est sensible » et, surtout de « parler franchement comme on ne le fait pas souvent entre Français et Africains ». Il avait proclamé qu’il allait « refuser le poids des habitudes » et faire « évoluer au-delà des mots » les rapports franco-africains. Il allait « construire une relation nouvelle, assainie, décomplexée, débarrassée des scories du passé et des obsolescences qui perdurent de part et d’autre ». Bref il annonçait de véritables « changements de fond » qu’il égrenait sans se faire prier.

D’abord, « débarrasser (la relation franco-africaine) des réseaux d’un autre temps, des émissaires officieux qui n’ont d’autre mandat que celui qu’ils s’inventent ». Il faut, ajoutait Sarkozy, « tourner (définitivement) la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés ».

Autre changement promis à Cotonou : ne plus se « contenter de la seule personnalisation des relations » franco-africaines et revenir au principe selon lequel « les rapports entre des États modernes ne doivent pas dépendre de la qualité des relations personnelles entre les chefs d’états (…), mais du respect des engagements pris » et des intérêts des parties.

Pour sa part, affirmait avec force N. Sarkozy, la France refusera toujours de « transiger sur ses valeurs (que sont) la démocratie, le respect des droits de l’homme et de la bonne gouvernance ». Elle ne se taira jamais devant les « dérives autoritaires ou les comportements arbitraires ».

Pour tout dire, enfin, N. Sarkozy proclamait sa ferme volonté de « débarrasser
[1] la relation France-Afrique de ses fantasmes et des mythes qui la polluent ». Il n’hésitait pas à prendre à parti les Etats qui « disent pis que pendre la France, (et), en coulisses, (sollicitent) une aide budgétaire supplémentaire », ainsi que les chefs d’Etat qui ont « besoin d’un bouc émissaire pour cacher leur propre incurie ».

Déjà à Bamako, le 18 mai, et dans le même élan, il avait promis de ne jamais accepter que « l’aide française puisse devenir une prime à la mauvaise gouvernance et aux mauvais prédateurs ».

Voilà donc les promesses de campagne de N. Sarkozy. Car en 2006, malgré ses prétentions et son ton de donneur de leçons, il n’était encore que le ministre de l’Intérieur de J. Chirac, un candidat probable mais trop pressé aux élections présidentielles. Les promesses, devait-il penser, n’engagent que ceux qui les prennent pour argent comptant… Parmi ceux-ci, il y a eu Jean Marie Bockel, transhumant du PS, auquel Sarkozy avait confié, peut-être sans trop réfléchir, la tutelle de la coopération, et donc la gestion de la Françafrique. M. Bockel, qui piaffait d’impatience et désespérait d’être ministre un jour, a voulu faire du zèle. Il a annoncé la mort prochaine et inéluctable de la Françafrique. Il a morigéné les chefs d’Etats producteurs de pétrole et autres richesses minières, qui encombrent les escaliers de l’Élysée et tendent leurs sébiles, à l’image des affamés du Sahel… La brèche étant ainsi ouverte, les médias, y compris les médias d’Etat, ont éventé les fortunes personnelles de ces Crésus noirs et exposé à la télé leurs châteaux, leurs hôtels particuliers, leurs limousines longtemps cachés à l’opinion française… Alors Monsieur Bongo s’est fâché, et quand Monsieur Bongo se fâche il le fait savoir à sa manière. Il a menacé, son parlement s’est ému, la rue a commencé à gronder à Libreville. M. Bongo c’est, comme qui dirait, la statue du Commandeur de la Françafrique, il y est le plus ancien dans le grade le plus élevé. Cela fait plus de quarante ans qu’il est au pouvoir et Sarkozy est le sixième président français qu’il fréquente. Il a appris, il a aussi rendu service, car si la France subventionne toujours le Gabon, M. Bongo, lui, subventionne d’illustres Français. Il représente pourtant tout ce que pourfendait le candidat Sarkozy, la pièce maîtresse des réseaux franco-africains, un président autocrate, arbitraire, prédateur, ce n’est pas un adepte de la bonne gouvernance et des droits de l’Homme… On le sait en France, on l’a toujours su, mais on le ménage : il est « un ami de la France » ! On a les amis que l’on mérite… Jean Marie Bockel aurait dû savoir tout cela, savoir que le président Bongo mérite des égards. C’est le seul chef d’Etat africain que N. Sarkozy a appelé dès son élection, oubliant déjà ses rodomontades, et ce n’était sans doute pas pour l’engueuler. C’est, enfin, le premier chef d’état africain au sud du Sahara (après l’inévitable escale sénégalaise) auquel le président français a rendu visite, quelques semaines après sa prise de fonction…

Quand M. Bongo se fâche, il règle les comptes. N. Sarkozy a donc dû limoger J.M. Bockel et lui faire avaler son engagement à tuer l’increvable Françafrique. En 1981, Jean Pierre Cot, au même poste, avait été saisi par la même tentation, mais il avait préféré démissionner et quitter la scène politique quand il s’était senti désavoué. M. Bockel a attendu, lui, qu’on le renvoie et son successeur n’a pas tardé à proclamer qu’il s’agissait bien d’une rupture et qu’il ne fallait pas compter sur lui pour rallumer la guerre.

Mais il ne suffisait pas de recadrer J.M. Bockel. Le président français a dû aller à Canossa, envoyer à Libreville le nouveau ministre de la Coopération, dont c’était la première sortie, en le faisant chaperonner par l’homme le plus influent de sa maison, le Secrétaire Général de l’Élysée. On en revient bien à l’ère des « émissaires spéciaux » et à la « personnalisation » des relations franco-africaines. À Libreville, avant d’accueillir le ministre de la France, Bongo avait reçu, en aparté, l’émissaire de Sarkozy, le porteur des secrets et des codes. Devant ses hôtes, comme à son habitude, Bongo ne mâche pas ses mots : ce qui se passe entre les « Grands » échappe aux « petits », les ministres, fussent-ils français, ne boxent pas dans la même catégorie que lui et il ne supportera aucune impertinence…

Voilà donc la Françafrique restaurée dans toute sa splendeur et il y a bien loin de la coupe aux lèvres. Pour sa tournée de propagande, le candidat Sarkozy avait choisi le Mali et le Bénin, emblèmes de la nouvelle démocratie africaine, mais une fois élu, il préférera, sagement, se rendre au Sénégal et au Gabon, qui représentent plutôt les « scories du passé ». Non seulement ses ministres ne sont plus autorisés à parler de « ce qui est sensible », mais ils devront accepter « les complaisances, les secrets et les ambiguïtés ». A Tunis, Rama Yade s’est délestée de ses responsabilités de Secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme et Sarkozy peut proclamer que « l’espace des libertés progresse » dans un pays où les journalistes, les avocats, les opposants sont réduits à l’exil. M. Bongo pourra donc construire sa basilique à 70 milliards F CFA sans soulever l’ire de l’un de ses bailleurs, l’Agence Française de Développement, et au mépris des urgences de son peuple, tout comme naguère, Houphouët-Boigny avait bâti la sienne à Yamoussoukro. M. Biya peut triturer sa constitution à son aise, comme l’avaient fait avant lui MM. Eyadema et Deby. De même qu’elle avait aidé Hissène Habré à écarter Goukouni Oueddei, avant de le faire destituer au profit de Deby, de même la France de Sarkozy vient de sauver le régime à bout de souffle du même Deby contre les coups de boutoir conjugués de l’opposition armée et de militaires issus de la garde présidentielle. C’est une « ingérence à l’ancienne », comme l’écrit un journaliste, et qui démontre que la France demeure le gendarme et le mentor des pays africains francophones.

Enfin, on ne peut pas manquer d’observer que le retour de la Françafrique, c’est aussi le retour du mépris et de la condescendance. En mai 2006, à Cotonou, Sarkozy avait salué « l’Afrique ancrée dans le XXIe siècle » ; en Juillet 2007, à Dakar, il avait insulté les Africains qui, selon lui, « n’étaient assez entrés dans l’Histoire ». A Capetown, quelques mois plus tard, il annonce son intention de remettre en cause les accords de défense qui lient la France et ses anciennes colonies. Cela concerne précisément Dakar et Libreville où il n’en a pas soufflé mot et les Sud-Africains n’y comprennent rien. Mais qu’importe ! Pretoria est une puissance qu’il faut ménager, un marché attractif. C’est aux partenaires, et non aux obligés, qu’on s’entretient des choses sérieuses !

Fadel Dia
[1] Décidément !

mercredi 5 mars 2008

A LA MANIERE DE N. SARKOZY... ALLOCUTION DE M. BOUGNOUL, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE DE ZIZANIE, PRONONCEE A L’UNIVERSITE PARIS-MIRAGE



Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de remercier d’abord le gouvernement et le peuple français de leur accueil sans flouflous ni liesse populaire si different de celui que nous réservons à nos hôtes en Afrique. Permettez-moi de remercier l’Université de Paris-Mirage qui me donne l'occasion pour la première fois, de m’imaginer m’adressant à l’élite de la jeunesse européenne en tant que Président de la République de Zizanie.
Je suis venu vous parler avec une franchise et une sincérité auxquelles vous n’êtes pas habitués de la part des Chefs d’État de ce que l’on appelle le « pré-carré » de la France et qui sont pourtant celles que l’on doit à ceux qui se disent être vos amis et que l’on aime et respecte.
J’aime l’Europe, je respecte et j’aime les Européens.
Entre la France et la Zizanie l’histoire a tissé des liens longtemps empreints d’hostilité réciproque et qui ont laissé des plaies que l’on a du mal à guérir. C’est pour cela que je souhaite adresser, de Paris, le salut, enfin fraternel, de la Zizanie à l’Europe toute entière.
Je viens, ce soir, m’adresser à tous les Européens qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, qui n’ont pas la même croyance, qui n’ont pas le même climat, la même cuisine et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme des Européens. Là réside le premier mystère de l’Europe,celui d'avoir les mêmes caractéristiques que ceux qu'elle reproche à l'Afrique.
Je veux m’adresser à tous les habitants de votre continent dominateur et sûr de lui et en particulier aux jeunes, à vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres,un siècle durant quelquefois, entraînant trés souvent le monde entier dans vos querelles, qui parfois vous combattez et vous haïssez encore, mais pourtant vous reconnaissez comme frères, frères dans votre arrogance, dans la défense de vos privilèges, frères dans votre hostilité contre l’étranger, voire contre vos propres minorités comme les gens du voyage, frères à travers cette foi mystérieuse en votre supériorité qui vous rattache à la terre européenne et que même le déclin de l’Europe ne peut effacer.
Je ne suis pas venu, jeunes européens, pour pleurer avec vous sur les désarrois de l’Europe et la fin de son empire car l’Europe n’a pas besoin de mes pleurs. Je ne suis pas venu pour exiger votre repentance, car la vérité n’a rien à voir avec les larmes de la repentance. Je ne suis pas venu pour tracer les voies de votre avenir, car votre sort est d’abord entre vos mains et nous-mêmes avons assez souffert du zèle de ceux qui voulaient faire notre bonheur à notre place. Je ne suis pas venu pour vous faire porter, tout seuls, le poids de votre passé, mais pour vous dire que celui que nous avons en commun a besoin et de nous et de vous – Car, contrairement à l’avenir et au présent, le passé ne sait pas se défendre tout seul.
Je suis venu vous proposer, jeunes d’Europe, non de ressasser ensemble ce passé, mais de ne tourner les pages qu’après les avoir lues. Il y a eu, vous le reconnaissez desormais, la traite négrière, il y a eu l’esclavage. Mais il ne suffit pas de dire : c’étaient des fautes, c’étaient des crimes, et d'en conclure que nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier les erreurs perpétrées par les générations passées, et de croire que vous en avez fini. A qui fera t-on croire qu’il n’existe nulle part de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un état tout au long de son histoire ?
C’est faire deux poids deux mesures quand la conscience morale que vous invoquez pour retarder l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne reste muette face au génocide perpétré au Rwanda sous les caméras d’aujourd’hui.
De toute façon les représentants de pays qui, comme le vôtre, ont porté les coups ne sont pas les mieux placés pour décider qu’il ne faut pas ressasser le passé et, qui plus est, unilatéralement.
La traite négrière et l’esclavage ne sont pas, pour nous, qu’une nostalgie douloureuse. Ils ne sont pas des incidents de parcours suscités par quelques aventuriers démoniaques mais isolés. Ils sont nés sur des échafaudages d’idées et de théories construits, raisonnés et qui sont au cœur de votre histoire. Ils ont été conçus, entretenus, propagés par des hommes, des institutions qui sont encore présents dans votre héritage culturel. C’est un jésuite, Luis Molina qui a fourni les premiers arguments justifiant l’esclavage des Noirs. Ce sont des Dominicains qui ont été les premiers et les plus ardents défenseurs de la diffusion du discours colonial et raciste. De grands esprits européens qui font partie de votre panthéon culturel, Montesquieu, Voltaire, Renan… ont versé dans les excès de l’intolérance entretenue encore par certains de vos partis politiques.
Jeunes d’Europe vous devez savoir, que la traite négrière et l’esclavage ont représenté, en nombre d’hommes exploités, en volume de produits marchands, en chiffres monétaires,
le phénomène économique le plus important quantitativement de toute votre histoire pendant trois siècles. Une partie importante de votre prospérité d’aujourd’hui a été donc fondée sur ce mode d’exploitation.
Jeunes d’Europe, comme vous le voyez, condamner l’esclavage et la traite impose de remettre en cause une partie de votre histoire, de revisiter votre système éducatif…
Jeunes d’Europe, ne vous laissez donc pas abuser par les lobbies mémoriels qui tentent de profiter des trous de mémoire de vos sociétés. L’Europe démocratique d’aujourd’hui ne doit pas vous faire oublier l’Europe impérialiste qui a contribué à façonner le monde actuel et est à l’origine d’une partie de ses maux. Elle ne peut pas se contenter d’affirmer aux Africains que la colonisation avait pris leurs terres, banni leurs dieux, leurs langues, leurs coutumes, imposé ses modes de pensée, son histoire et, après cet aveu, conclure tout simplement : nous avons eu tort, mais si nous avons pris, cela vaut bien ce que nous avons donné. L’occupation coloniale ne fut pas seulement un acte illégitime, elle fut une terreur en soi, marquée par des exactions et des représailles qui ont fait reculer l’Afrique de plusieurs décennies. Les routes, les ports… qu’elle a construits avaient pour principale utilité de drainer vers les côtes les richesses de notre sol et de notre sous-sol au profit de vos populations. La colonisation a eu pour conséquence de spécialiser les pays colonisés dans des produits complémentaires à ceux des métropoles et qui étaient vendus à des prix inéquitables, ce qui a contribué tout à la fois à freiner la révolution industrielle dans les pays sous domination et à contre carrer leur autosuffisance. Elle a, au contraire, négligé les ressources humaines, sur lesquelles l’Afrique aurait dû s’appuyer en priorité, en faisant peu cas de l’éducation et de la formation de ses enfants. Savez-vous par exemple, que plus d'un siècle s'est écoulé entre la création de la première école française au Sénégal et la délivrance du baccalauréat à un sénégalais et que les premiers bacheliers sénégalais étaient traités en hors-la-loi et sanctionnés? La colonisation est à l’origine de l’extrême morcellement de l’Afrique, de la faible dimension de ses marchés nationaux, de l’enclavement de plusieurs de ses états, (un africain sur trois vit dans un pays sans débouché sur la mer, contre 1 sur 30 en Amérique latine, et un sur 50 en Asie), phénomènes qui, ajoutés aux conditions naturelles souvent difficiles (aridité, maladies spécifiques aux tropiques…), ont contribué à plomber le développement du continent.
Parmi les aspects positifs de la colonisation que célèbrent à l’envi ceux qui chez vous veulent instrumentaliser l’histoire, votre président a cité le fait d’avoir mêlé le destin de l’Europe et de l’Afrique, un destin scellé, selon lui, par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes.Mais il ne précise pas que ces soldats étaient rarement des volontaires et que peu d'entre eux connaissaient les enjeux de ces guerres.
La France, a t-elle d'ailleurs,payé ce sang à sa juste valeur, le sang des 6 000 Tirailleurs sénégalais morts dans le seul Chemin des Dames, le sang de milliers de soldats africains qui ont péri dans les deux guerres mondiales ? Leurs tombes sont souvent restées à l’abandon dans vos campagnes, comme s’ils étaient sans descendance puisque personne ne vient s’incliner devant elles. Si les morts n’ont plus que les vivants pour ressources, si nos pensées sont pour eux les seuls chemins du jour, alors ils sont bien morts les soldats africains tombés en Lorraine, Champagne…
Mais je ne suis pas venu, Jeunes d’Europe, vous donner des leçons. Je ne suis pas venu vous faire de la morale. Je suis venu vous dire que la part de l’Afrique qui est en vous est le fruit de cette histoire partagée et que cette part en vous n’est pas indigne. Car elle est le fruit d’un engagement sans contrepartie, elle est l’appel de la reconnaissance de la solidarité entre les hommes. Elle est l’appel à la raison et à la conscience universelle.
Le problème de l’Europe, et permettez à un ami de l’Europe de le dire, il est là. Le problème de l’Europe c’est que l’homme européen veut s’approprier tout seul l’histoire et les progrès du monde. Le dilemme de l’Europe c’est de vouloir s’ériger en modèle absolu, dépositaire exclusif de la science, du droit et de la démocratie, de la liberté et de la justice, de considérer qu’elle est le seul vrai théâtre de l’histoire universelle et qu'elle seule,avec l'Amérique du Now,constitue l'opinion internationale.
Jeunes d’Europe, vos ancêtres ont longtemps cru qu’eux seuls étaient le peuple de la machine auxquels devaient être soumis les paysans et les ouvriers qui constituaient le reste du monde. Ils vous ont caché que la science des choses était cumulative alors que la connaissance scientifique est universelle. Ils ne vous ont pas appris à distinguer le savoir technique et scientifique, susceptible de progrès linéaire, de la culture qui n’est susceptible d’aucune évaluation ou de hiérarchisation.
D’où votre étonnement, aujourd’hui, devant l’émergence de nouveaux pôles de création, nés hors d’Europe,en Chine et en Inde notamment, et qui menacent vos privilèges.
D’où aussi votre surprise devant les splendeurs des arts africains que l’on s’obstine chez vous à appeler arts premiers, depuis que vous avez du renoncer à les appeler arts primitifs.
Le défi de l’Europe c’est d’accepter de reconnaître que la culture africaine a des valeurs sur lesquelles pourrait se fonder un modèle africain de développement durable. Le défi de l’Europe c’est de se laisser convaincre que le retard économique de l’Afrique ne peut être mis sur le compte de son identité, mais est dû au refus de la communauté internationale, et des pays africains eux-mêmes, de prendre en compte les logiques culturelles comme dimensions essentielles du développement.
Jeunes d’Europe n’écoutez pas les voix flagorneuses de ceux qui, chez vous, tentent toujours d’opposer ce qu’il y a de meilleur chez vous à ce qu’il y a de pire chez nous. Cela s’appelle préjugé.
Le problème de l’Europe c’est de toujours se référer à un héritage obsolète, de ressasser des références vieilles de deux siècles toutes imprégnées d’arrogance occidentale. De toujours se référer à une Afrique naturellement violente dont la caractéristique fondamentale serait le repliement sur soi. D’invoquer encore Hegel et, à travers lui, une pensée qui a servi, parmi d’autres, à fournir les outils conceptuels et les principes théoriques qui ont permis de justifier la colonisation.
Le drame de l’Europe c’est de récupérer les vieux fonds ethnologiques fondés sur une connaissance parcellaire de l’Afrique et sur une vision eurocentrée de l’histoire et de la culture africaine.
N’est-il pas désespérant qu’en ce début du XXIème siècle, le président d'une vieille nation comme la vôtre puisse encore puiser dans cette bibliothèque coloniale et raciste et cautionner des théories pseudo-scientifiques opposant l’homme occidental, doué de raison, et les peuples et races africains enfermés dans le cycle de la répétition et du temps mythique cyclique. Qu’il fasse encore appel à cette notion idiote d’âme africaine et ne donne de l’Afrique qu’une définition purement négative.
Le problème de l’Europe c’est de toujours répéter les mêmes erreurs, d’annoncer des ruptures qui ne viennent jamais, cachant aussi sa responsabilité dans la détérioration du sort de l’Afrique contemporaine.
N’est-ce pas elle qui, par son bras armé, le FMI, dont elle préside les destinées depuis un demi siècle, avec la complicité de son puissant allié américain, ont imposé à l’Afrique cette thérapie meurtrière connue sous le nom d’ajustement structurel et dont l’échec est aujourd’hui reconnu par tous.
L’Europe n’est-elle pas le premier marchand d’armes du monde, celui des bombes et des mines, dont le commerce représente vingt fois l'aide au developpement, et n’a t-elle pas laissé faire des génocides en Yougoslavie ou au Rwanda, cinquante ans après les crimes nazis?..
Elle qui aime tant parler de droits de l’homme, de démocratie et de transparence, ne continue–t-elle pas à soutenir, en Afrique même, des régimes corrompus, sous prétexte que leurs dirigeants sont ses amis ?
Elle qui prêche haut pour la franchise que l’on doit aux amis, que n'a t-elle fait bénéficier de cette disposition à son plus proche ami, les États Unis, sous l'ère G. W. Bush,en refusant de s’aligner sur les thèses les plus dures des néo-conservateurs américains au pouvoir, en condamnant l’idée d’une nécessaire confrontation entre l’Islam et l’Occident, l’abomination que représentait la torture dans les prisons américaines de Guantanamo et d’Abou Graib ou l’effet de pourrissement provoqué par le non règlement du conflit israélo-arabe voulu par Washington.
La réalité de l’Europe c’est qu’elle vit le présent dans la nostalgie de sa grandeur passée et qu’elle a du mal à se débarrasser de ses oripeaux impérialistes.
Ainsi après une décolonisation, souvent formelle, la France a installé en Afrique la françafrique, c’est-à-dire un système de corruption réciproque entre elle et ses affidés africains. Car, on ne le dit pas assez, la corruption des dirigeants africains profite aussi aux sociétés et aux dirigeants européens,comme l'a révélé recemment chez nous le procés de l'Angola gate.
La réalité de l’Europe c’est de vouloir maintenir avec l’Afrique des rapports où l’une des parties, l’Afrique, n’est pas assez libre ni égale à l’autre, de tenir un langage par lequel elle s’exempte de tout refus d’exposer ses raisons et s’auto-immunise, tout en faisant porter le poids de la violence au plus faible, comme si elle pouvait s’exprimer sans fin sous prétexte qu’elle est décomplexée par rapport à son histoire coloniale.
A tous ceux qui la croyaient soumise parce qu’appauvrie, l’Afrique a dit non, à Lisbonne, non à la camisole de force des Accords de Partenariat économique (APE), non à la libéralisation sauvage des échanges commerciaux et à tous les avatars du pacte colonial.
La réalité de l’Europe c’est celle d’un grand continent héritière d’une très vieille civilisation. Mais elle oublie justement que l’âge d’une civilisation doit se mesurer par le nombre des contradictions qu’elle accumule, par le nombre des coutumes et des croyances incompatibles qui s’y rencontrent et s’y tempèrent.
Jeunes d’Europe ne cédez pas à la tentation de la pureté, parce qu’elle est une maladie, une maladie de l’intelligence.Elle est un enfermement ,elle est une intolérance.
Jeunes d’Europe ne vous coupez pas de ce qui vous enrichit. La pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance.
Ne fermez pas vos frontières à tous ceux auxquels il manque quelque chose et qui ne veulent que vivre, car vivre c’est, à chaque instant, manquer de quelque chose.
Jeunes d’Europe, refusez de faire de l’immigration une cible de substitution, un bouc émissaire idéal pour faire oublier les difficultés économiques et sociales et de n’en donner qu’une vision utilitariste et eurocentriste.
N’écoutez pas, Jeunes d’Europe, ceux qui font un étrange amalgame entre l’immigration et la délinquance. Refusez les ministères de la peur et de l’hostilité, l’utilisation électorale permanente de l’immigration et la politique du chiffre qui lui sert de viatique. Combien d'immigrés a t-il fallu controler pour en expulser 25000 en un an.
L’immigration est un facteur de croissance économique incontournable pour l’Europe dont la population vieillit; plutôt qu’une immigration choisie par l’une des parties, donc imposée, préférez une régulation soumise aux intérêts des uns et des autres.
La peur de l’Europe, c’est de préserver une identité nationale homogène, repliée sur elle-même, dans le déni de son hétérogénéité constitutive. Le risque que court l’Europe c’est de remettre en cause les principes mêmes de démocratie, puisque celle-ci se définit comme une souveraineté non soumise à une condition d’appartenance ethnique, culturelle ou linguistique.
En quoi la France, grande et vieille nation, avait-elle besoin de pointer, comme un problème gravissime, les rapports entre les flux d’étrangers (qui ont construit ce pays depuis des siècles) et son identité ? Les migrations ont accompagné toute l’histoire de l’humanité, elles sont une chance contre la guerre des cultures où certains voient en elle l’avenir de celle-ci.
La faiblesse de l’Europe c’est de croire qu’elle ne peut résister aux dangers de la mondialisation qu’en renforçant les égoïsmes de ses riches citoyens aux dépens des plus pauvres et des nations les plus démunies. De croire qu’elle peut refuser à l’Afrique le recours à la protection et à la subvention de sa production agricole alors que si la terre a une valeur chez elle, c’est que le revenu des paysans y est subventionné.
Le drame de l’Europe c’est qu’elle a besoin de penser que l’Afrique ne va pas bien, même si le taux de croissance du continent noir est 2 à 3 fois supérieur à celui d’un pays comme la France.
C’est de toujours jeter sur l’Afrique un regard misérabiliste et compassionnel et faire croire qu’elle a besoin des Européens. Après un demi siècle de décolonisation formelle, les jeunes générations africaines ont appris que de l’Europe, tout comme des autres puissances mondiales, il ne fallait pas attendre grand chose. Les Africains se sauveront eux mêmes ou ils périront.
Jeunesse européenne, ce que l’Afrique veut ce n’est pas être aidée, c’est être considérée.
Ce que veut l’Afrique ce n’est pas que l’Europe prenne son avenir en main, ce n’est pas que l’Europe pense à sa place, ce n’est pas que l’Europe décide à sa place.
Les Européens voudraient que le pétrole africain leur soit réservé et ne soit pas donné aux Chinois. Ils reprochent aux Chinois de ne pas conditionner leurs investissements à la bonne gouvernance, comme si eux-mêmes n’avaient soutenu que des pays honorables.
L’Europe promet une Eurafrique chimérique, calquée sur celle qu’exaltait De Gaulle il y a …cinquante ans, sans faire un geste pour encourager les efforts intenses de construction du cadre économique unitaire africain. Elle appelle d’ailleurs l’Afrique, non pas à s’unir à elle, mais à se mettre derriere elle et à ce que toutes deux se dressent, ensemble, contre les pays émergents d’Asie.
L’Europe s’investit pour la constitution d’une union méditerranéenne entre elle et l’Afrique du Nord, dans le but de promouvoir une alliance économique et surtout sécuritaire dont la conséquence est, une fois encore, de conforter un découpage géographique opposant les pays africains riverains de la Méditerranée du reste de l’Afrique. Sans compter d’autres arrières pensées, moins avouables, comme l’introduction d’Israël dans le débat africain ou la guerre contre l’Iran.
N’écoutez pas, Jeunes d’Europe, ceux qui veulent vous faire prendre votre part dans l’aventure humaine en expropriant les jeunes d’Afrique de ce qui leur appartient.
N’écoutez pas ceux qui sont restés aux vieux classiques, qui citent Senghor et oublient Cheikh Anta Diop, qui manient une phraséologie à géométrie variable.
Écoutez plutôt, Jeunes d’Europe, la grande voix de Thomas Sankara qui, toute sa vie, porta haut et fort les revendications des plus démunis.
Il disait, lui, le premier des hommes intègres, celui qui voulait inventer l’avenir, qu’il fallait que l’Afrique et l’Europe, et tous les hommes de bonne volonté, mettent ensemble leurs efforts pour que cesse la morgue des gens qui n’ont pas raison.
Il voulait une révolution s’inspirant de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité, héritière de toutes les révolutions du monde.
Il refusait de laisser le monopole de la pensée, de la créativité, de l’imagination aux ennemis de l’Afrique.
Il voulait promouvoir un ordre économique mondial fondé sur la ruine de l’ancien ordre et qui ne serait pas le résultat d’un acte de générosité d’une puissance quelconque.
Il voulait que l’Afrique ait un droit de regard et de décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie ou la monnaie à l’échelle planétaire.
Jeunes d’Europe, voulez-vous l’avènement de cette Afrique forte, unie, sûre d’elle, partenaire et non plus servante d’une alliance euro-africaine ?
Jeunes d’Europe, voulez-vous contribuer à cette Renaissance de l’Afrique, qui peut, aussi, être celle de l’Europe, et qui commencera en vous apprenant ce qu’est l’Afrique, et non ce qu’on veut qu’elle soit. Cette Renaissance, vous seuls pouvez contribuer à l’accomplir parce que vous en avez la force.
Ce que l’Afrique veut faire avec l’Europe c’est une alliance de la jeunesse européenne et de la jeunesse africaine pour que le monde de demain soit un monde meilleur, pour que cessent l’arbitraire et l’arrogance.
Si vous le voulez aussi, Jeunes Européens, alors nous serons ensemble pour regarder avec confiance l’avenir et pour nous sentir, tous, enfin, des hommes, comme tous les autres hommes de l’humanité.
Je vous remercie.


P.c.c. Fadel DIA
fadeldia@gmail.com

NB Ce texte a été publié sur le site du mouvement des indigènes de la république (http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article1265)


Ce texte est construit sur l’allocution prononcée par Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 Juillet 2007, revue, corrigée et enrichie de citations empruntées à Thomas Sankara, Paul Valery, Jean Paul Sartre, Bruno Jaffre, Claude Liauzu, Anne Cécile Robert, Ignacio Ramonet, Marc Crépon, Achille Mbembe, Olivier Pironet, Laurent Giovannoni, Odile Tobner, Cheikh A. Diop, Augusta Conchiglia.Les idées exprimées ici n’engagent que le Président Bougnoul.

jeudi 10 janvier 2008

POURQUOI JE N’AI PAS ECRIT LE LIVRE QUE JE VOULAIS ECRIRE ?

C’était le printemps et j’étais à Limoges pour écrire un livre. J’avais un sujet, mieux : un projet, l’histoire d’une « femme réduite à ses fesses », celle de Saartje Baartman, plus connue sous le nom moqueur de « Vénus Hottentote » et dont les restes étaient devenus, prés de deux siècles après sa mort, un « enjeu identitaire » en Afrique du Sud, son pays d’origine… C’est en France qu’elle était morte, après y avoir été exhibée comme une bête de foire ou réduite à une marchandise culturelle selon les époques. Elle y avait été disséquée par un homme que l’on disait être alors « la science à lui tout seul », Georges Cuvier, ses restes y étaient devenus une des pièces des « collections inaliénables » des musées nationaux… Mais ce n’était pas le procès de la France républicaine et coloniale que je voulais faire, en ce printemps troublé par les sommations et les rodomontades. J’éprouvais même une bouffée d’amour pour la France qui avait tenu tête à l’Amérique, refusé l’inévitable guerre d’Irak, et qui s’était fait applaudir par l’ONU. Même si Saartje Baartman avait été le symbole des humiliations subies par les Noirs sous le colonialisme, ce qui m’intéressait alors, c’était le combat intérieur d’une femme prise au piège de sa nature. La « monstruosité » que lui trouvaient ceux qui fréquentaient les bouges où elle était exhibée avait été son fardeau, mais aussi son atout pour exister. Son martyre s’était commué en victoire, car, comme l’affirmera le président Thabo Mbeki à l’occasion des obsèques nationales organisées à son honneur en Afrique du Sud, Saartje Baartman révélait par son histoire que « ce n’était pas elle la barbare, mais ceux qui l’ont traitée avec une brutalité barbare »…
C’était le printemps et il faisait froid et gris sur le Limousin. À travers la fenêtre de ma chambre, j’épiais l’arrivée des rayons du soleil, avec l’espoir qu’ils éclaireraient ma plume et, peut-être, exciteraient en quelque sorte mon inspiration. Deux jours de traque et puis enfin au troisième jour, le soleil était là, sans chaleur, mais éclatant de lumière, presque provoquant, et comme si enfin je retrouvais une vieille connaissance, je suis sorti à sa rencontre. Nous étions nombreux sur une des places de la cité à profiter de ces rares moments. J’étais loin de Saartje Baartman, attentif aux babillements des oiseaux, qui déployaient langoureusement leurs ailes comme pour les faire sécher, ou à la rosée du matin qui ruisselle sur les feuilles. Je me suis assis sur un banc en gardant mon imperméable et mon écharpe. Je restais longtemps seul pendant que les promeneurs indigènes passaient devant moi sans s’arrêter, préférant se serrer sur les autres bancs dispersés à travers la place. Quelques petits enfants s’aventuraient jusqu’à moi, vite rejoints et récupérés par des mamans vigilantes qui m’adressaient un petit sourire, comme si elles devaient s’excuser d’avoir fait irruption dans mon domaine. Un homme pourtant, sans doute très entreprenant, ou plus curieux, a pris le risque de me rejoindre sur « mon » banc. Il s’est assis à l’autre extrémité, tout de même, et de la tête et du sourire, il a cherché à attirer mon attention. Je lui ai rendu son salut. Peut-être a-t-il compris que j’étais flatté. En tout cas, il m’a parlé, le téméraire :
- Tu dois être content, aujourd’hui !
Nous n’avions pourtant pas gardé, ensemble les vaches du Limousin pour qu’il ait le droit de se permettre, si vite, une telle familiarité ! Mais ce n’est pas le tutoiement qui m’a mis sur mes gardes et m’a poussé à l’offensive. Là-bas, à Paris, j’avais l’habitude d’observer sans rechigner la condescendance des commerçants du boulevard Magenta à l’endroit des clients Africains qui s’aventuraient dans leurs magasins :
- Mon ami, entre ! Tu veux un costume, une chemise ? Viens, j’ai ce qu’il te faut !
Et ce qu’il nous faut, à nous « Africains », ce n’était jamais le costume le plus discret, le plus raffiné.
C’est fou comme l’amitié vient vite avec le Français de passage... J’étais donc habitué au tutoiement, qui du reste, ne me choquait que parce que j’avais été à l’école française.
- Pourquoi devrais-je être content selon vous ?
J’avais maintenu la distance mais mon interlocuteur n’en démordait pas : il restait dans la familiarité.
- Ben à cause du soleil ! C’est comme chez toi en Afrique !
Et voilà : même emmitouflé dans mon imperméable et la tête à moitié couverte par mon écharpe, pour mon voisin de banc, je ne pouvais qu’être Africain, parce que j’étais noir. Je suis passé à l’attaque :
- Afrique ? Mais je n’ai rien à voir avec l’Afrique ! Je n’ai jamais été en Afrique ! Je suis Français de France moi. Je suis de Partigny-les-Bormes, tout à coté d’ici, dans la Creuse…
J’avais un peu forcé la dose : un village imaginaire, dans un département abandonné où sans doute le Noir devait être une denrée rare. Mais le jeu en valait la chandelle, ce n’est pas l’affrontement que je cherchais, je voulais seulement savoir si mon interlocuteur agissait par ignorance ou par dérision, et si nous pouvions établir un vrai dialogue, sur nos vraies différences, nous instruire mutuellement, lever ce voile d’incompréhension qui toujours nous a opposés.
- Ah ? Tiens donc ! Hé ben !
Mon voisin en était interloqué. Il m’a regardé, je veux dire un peu mieux regardé, cherchant sans doute quelque indice, quelque signe révélateur de cette africanité que je refusais d’avouer. Des scarifications, des gris-gris, le plus petit indice… Il a hésité sur la nécessité de poursuivre l’approche, puis, déçu, il s’est levé, il est parti après un salut aussi timide que muet.
Mon voisin intermittent s’en est allé sans livrer le combat, sans satisfaire ni sa curiosité ni la mienne. Je ne l’intéressais que si j’étais Africain. Il pourrait alors me parler de son séjour au Burkina où les « Africains » sont si simples, si accueillants. Il pourrait exprimer sa compassion devant cette grande misère africaine étalée sur tous les medias et, si affinité, décrier la corruption et l’inefficacité de nos régimes politiques. Pour faire bonne mesure, il jurerait le cœur sur la main, qu’il « aimait » les Africains et d’ailleurs, n’en avait-il pas donné la preuve en prenant près de moi cette place que beaucoup avaient boudée ?
Mais voilà : j’étais, avais-je dit, Français de France ! Et de la Creuse ! Comment donc un Noir peut-il survivre dans cette province glacée ? Décidément on n’était plus à l’abri nulle part en France. De quoi donc pourrait-il s’entretenir avec un Noir français, habitant au cœur de la France, dans cette Creuse dépeuplée et arriérée, et auquel il ne pourrait exhaler ni sa compassion ni sa sollicitude. Sans doute ce monsieur sympathique – car il paraissait sympathique – ne pouvait-il imaginer qu’il puisse laver le linge sale de la France avec un Noir, fut-il Français. Que nous puissions par exemple partager le plaisir d’entendre , « dans le texte », Dominique de Villepin s’adresser solennellement aux représentants du monde à New York et affirmer que si l’âge et la force ne sont pas toujours compatibles, la sagesse est souvent la marque de ceux qui ont vécu longtemps. Ou, plus banalement, que nous puissions parler de la situation des paysans du Limousin, des beaux jours de la porcelaine, des bureaux de poste et des écoles qui ferment dans les campagnes ou du trou de la sécurité sociale… bref de toutes ces questions qui tracassent le Français moyen, le citoyen à part entière. L’homme qui avait été mon interpellateur et qui recherchait ma compagnie, et peut-être mon amitié, ne s’intéressait au Noir que s’il lui donnait l’occasion de sortir de son propre enfermement, d’effectuer une sorte de diversion mentale, comme lorsqu’il s’évade de son opulent pays pour observer la misère des tropiques. Français, je n’étais ni assez pittoresque ni assez dépaysant, et il était parti à la recherche d’un autre dérivatif…
Savait-il même qu’il existe près d’un million et demi de Français « de couleur » qui n’ont pas de racines africaines, et sont citoyens français depuis des siècles, et d’autres Français plus nombreux encore dont les parents ou grands parents sont venus d’ailleurs, qui ont choisi, ou non, d’être Français, et qui ont tous droit à la France au même titre que lui ? Savait-il que le passé de la France n’est pas fait que de 1789 et d’Austerlitz, qu’il comporte d’autres pages, moins glorieuses, et était-il près à accepter l’exigence de les assumer ? Accepterait-il de reconnaître que la France n’est ni monocolore ni monoethnique, et que tous ses dieux n’étaient pas logés dans le même panthéon ? Que c’était elle, la France, qui l’avait voulu ainsi, que c’était elle qui était allée chercher ces barbares que beaucoup se refusent encore à reconnaître comme ses fils? J’avais faim de ce débat en ce matin de beau soleil et soudain le récit des humeurs et des émois de Saartje–la-Hottentote m’a paru moins urgent. Puisque c’est en français que j’allais m’exprimer, il m’a semblé qu’il y avait une sorte de pré requis, une formalité préliminaire qu’il me fallait remplir pour qu’un échange soit possible avec ceux dont j’empruntais la langue. Avec l’espoir qu’ils ne fuiraient par le débat comme mon voisin intermittent, l’homme avec lequel j’avais partagé un banc, un court instant, qu’ils patienteraient juste le temps de comprendre que nous avons un passé commun et que ce passé a besoin de nous, c’est-à-dire d’eux et de moi. Parce que « le passé ne se défend pas tout seul comme se défendent le présent et le futur » (J.P. Sartre). Voilà pourquoi j’ai mis mon livre sur Saartje Baartman en stand by, comme disent les anglophones et les Français cultivés, et écrit, à la place, une « Lettre aux Français »
[1].

[1] « À mes chers parents gaulois », Éditions Les Arènes, Paris, 2007.

vendredi 9 novembre 2007

POST SCRIPTUM A ADAMA BA KONARE : POUR UNE LECON D'HISTOIRE OU POUR UNE RIPOSTE POLITIQUE ?

C’est une femme, Adama BA KONARE, historienne engagée, qui a pris le risque de « défier » Nicolas Sarkozy et de proclamer la nécessité, l’urgence même, de lui donner une leçon d’histoire «par devoir scientifique et militant », et de « défendre la mémoire de l’Afrique ». Certes une leçon n’est jamais perdue surtout en ces temps où la tentation est grande d’instrumentaliser l’histoire comme le montre « l’affaire Guy Mocquet, mais après le coup de colère bien compréhensible des historiens (africains et français) il est temps, me semble t-il de lever un malentendu : ce n’est pas aux historiens de donner une leçon à Sarkozy, ce devoir revient aux politiques et c’est en cela que leur silence est si pesant.
Le Président français ne s’exprimait pas en effet devant une Académie des Sciences ni devant un symposium d’érudits. S’il a décliné son « message à la jeunesse d’Afrique » dans l’amphithéâtre d’une université, c’est devant un aéropape de notables, de corps constitués, devant des invités BCBG, tous respectueux du protocole et il le savait. Il n’a aucune compétence pour parler de l’histoire ou de la culture africaines et n’a d’ailleurs jamais manifesté un intérêt quelconque pour notre continent au cours de sa déjà longue carrière politique. Le conseiller qui a rédigé le discours de Dakar, et que Sarkozy lui même traite de « fêlé », n’est pas connu dans le cercle des africanistes avertis, et le serait-il que cela n’y changerait rien. En effet, Nicolas Sarkozy demande à ses « nègres » non d’exprimer leurs pensées mais tout simplement de traduire en mots, de préférence provocants, ses propres convictions. Il a été élu pour cela, nous répète-t-il à l’envi…. Alors à quoi cela servirait –il de lui donner, à lui et à tous ceux qui ressassent des théories éculées et des affirmations gratuites, des matériaux dont ils n’ont nul besoin et qui ne présentent aucun intérêt à leurs yeux ? Des matériaux déjà disponibles puisqu’en la matière il existe des ouvrages, des références, des spécialistes, souvent prestigieux, qui peuvent attester du rôle de l’Afrique et de sa place dans l’histoire. Il n’y a pas grand chose à ajouter à ce patrimoine, sinon peut-être à le vulgariser et on sait ce que ce mot implique de sacrifices et quelquefois de déformations….
C’est en vérité un discours politique que le Président français a tenu à Dakar, une allocution qui exprime une vision politique, qui poursuit des objectifs politiques. C’est aux politiques de lui donner la réplique.
Nous les invitons donc à sortir de leur réserve, sans même tirer sur la corde sensible. Qu’ils oublient, pour une fois, la colonisation ou l’esclavage que nous évoquons trop souvent pour justifier nos malheurs présents. Qu’ils acceptent même l’opprobre de reconnaître que l’Afrique n’a inventé ni la roue ni l’écriture et que nos états ont été plus souvent des anarchies que de grands empires. Encore que … car Sarkozy a bien parlé de « l’Afrique » et comme beaucoup d’autres il en exclut l’Egypte et fait semblant d’ignorer ce que celle-ci doit à sa périphérie. C’est plus facile car qui comprendrait que l’homme qui vient d’une ville dont la plus belle place se glorifie d’un authentique obélisque égyptien vieux de plusieurs millénaires accuse le pays des Pharaons d’être « hors de l’histoire » ?
Mais oublions toutes ces arguties. En ne s’en tenant qu’aux cinquante dernières années, que nos politiques posent à l’opinion occidentale en général et à Mr Sarkozy en particulier cette embarrassante question : qu’avez-vous donc fait depuis un demi siècle pour nous sortir de ce malheureux sort, de ce retard économique et culturel que vous stigmatisez aujourd’hui.
Qu’avez-vous fait, lorsque nos pays ont accédé aux indépendances pour que ne s’installe pas entre vous et nous cette « liaison incestueuse » qui a fait que vos gouvernements « pilotaient des guerres civiles en Afrique » des conflits qui nous ont coûté autant que l’aide que nous recevons de vous ? Pour que vos pays n’attisent pas chez nous des querelles ethniques (« tribales » dites-vous ), ne « déversent pas des armes sur des régions déjà à feu et à sang », ne s’appuient pas sur des « réseaux maffieux ou ne couvrent même, carrément, des assassinats ».
Qu’avez-vous fait pour prévenir la balkanisation, pour que l’Afrique ne soit pas plus morcelée encore – donc plus affaiblie – qu’elle ne l’était sous la période coloniale ? Pourquoi avoir dynamité la fédération du Mali, tenté de sortir le Biafra du Nigéria, le Katanga du Congo et avoir exfiltré Mayotte des Comores ?
N’est-ce pas vous qui, au lendemain des indépendances, avez imposé à la tête de nos jeunes nations des hommes qui foulaient aux pieds les droits humains et manifestaient peu d’enthousiasme à transformer leurs sujets en citoyens libres ?
N’avez-vous pas longtemps flirté avec Botha et le Maréchal Mobutu, accepté les diamants de l’Empereur Bokassa, châtié Lumumba, Nkrumah et Sankara ?
N’est-ce pas vous qui affirmiez que nous n’étions pas mûrs pour la démocratie et qu’au fond, nos gouvernements avaient assez fait s’ils parvenaient seulement à assurer notre survie alimentaire ?
Qu’avez-vous donc fait pour que les richesses de notre sol et de notre sous sol profitent d’abord à nos populations, pour que vos multinationales ne les pillent pas, sans se préoccuper de notre avenir, en semant la mort et les luttes intestines sur leur passage et pour que les termes de nos échanges soient équitables ?
Avez-vous tenu toutes les promesses que vous aviez faites comme celle qui consistait à porter votre aide aux pays pauvres à 1% de vos revenus ?
A défaut de rendre à l’Afrique ce qu’elle a reçu d’elle, pourquoi l’Europe, si proche géographiquement et historiquement, n’a t-elle pas uni ses forces pour nous faire bénéficier d’une aide comparable à celle que les Etats Unis d’Amérique lui ont fournie au lendemain de la 2ème guerre mondiale ? Pour mettre en place un nouveau Plan Marshall généreux et cohérent et promouvoir ainsi la coopération interafricaine, au lieu de disperser ses aides en privilégiant souvent une générosité intéressée ?
Car, faut-il le rappeler, c’est un autre NEPAD qui il y a soixante ans, vous a sortis du marasme et de la désorganisation provoqués par la guerre, et la leçon aurait du vous servir.
Entre 1948 et 1952 c’est l’équivalent de 170 milliards de dollars d’aujourd’hui (soit 85 000 milliards de francs CFA), en argent et en nature que les Etats Unis avaient mis à la disposition de 16 pays d’Europe.
C’était à 85 % des dons, la participation était volontaire et la France était la mieux servie (après la Grande Bretagne) avec 35 milliards de dollars dont 90 % en dons. La gestion des fonds était à la charge des bénéficiaires eux-mêmes par le canal d’une coordination régionale Ce sont ces mêmes bénéficiaires qui ont déterminé leurs priorités et comme il fallait si attendre, un tiers des moyens est allé à l’agro-alimentaire. Voilà bien des règles que la coopération internationale n’a pas appliquées à l’Afrique.
Le Plan Marshall n’était pas une simple opération humanitaire. Il avait des objectifs politiques (contenir le communisme) mais surtout économiques. Les Américains avaient compris que la misère européenne déferlerait sur eux (comme ce fut le cas au XIXème siècle) si on le l’éteignait pas à sa source et qu’il fallait faire de l’Europe un partenaire crédible. C’est encore une leçon pour tous ceux qui cherchent à freiner l’immigration africaine vers l’Europe : la solution c’est tout simplement de créer des emplois dans les zones de départ et non pas de construire un mur génétique.
Le Plan Marshall a donné la preuve que des crédits et dons massifs pouvaient aider à assurer un décollage économique. Il a aussi démontré que démocratie et développement vont de pair puisque c’est dans les pays européens où les droits étaient respectés, les libertés reconnues, qu’il a eu les effets les plus immédiats.
Le NEPAD, on l’a raté il y a cinquante ans !
Vous avez raison Mr Sarkozy : nous ne nous sommes guère développés depuis cinquante ans, mais êtes-vous les mieux placés pour nous le reprocher ? Comment dès lors pouvez-vous, vous arroger le droit de remontrance, celui de vous mêler de nos affaires à notre corps défendant, et tancer Abdoulaye WADE qui s’exprimait sur l’immigration en France en lui rappelant qu’il n’appartenait pas à un chef d’Etat étranger de définir la politique française en la matière. A Dakar pourtant, vous vous êtes accordé le droit d’ingérence dans notre vie et jusque dans notre conception du monde.
Osez !osez donc politiques africains, osez répondre à ce contempteur !

mercredi 3 octobre 2007

LE JOOLA : UNE LEÇON POUR L’ETERNITE

Des milliers de bateaux relient tous les jours la Grèce et ses îles éparpillées dans la mer Egee, Java et les autres îles de la Sonde… alors que le Sénégal ne possédait qu’une seule ligne maritime régulière. Pendant des siècles, des navires de tous genres ont sillonné l’Atlantique entre l’Europe et les Amériques. Pourtant aucun de ces vaisseaux n’a fait autant de victimes que le Joola qui en une seule nuit a emporté dans ses cales près (plus ?) de 2000 corps, 2000 vies dont beaucoup fauchées à la fleur de l’age. Même le Titanic qui était un paquebot géant capable de naviguer sur plusieurs milliers de kilomètres n’a fait « que » 1500 disparus et a sauvé plus de 2000 vies.
Le naufrage du Joola n’est pas seulement une immense douleur, c’est aussi un scandale cosmique, vertigineux, une terrible leçon pour un pays qui depuis des années cultive le laisser-aller, la négligence, la fatalisme et l’irresponsabilité. Il y a dans cette épreuve tous les ingrédients qui font la « sénégalainiaiserie », du pain bénit pour tous ceux qui répètent à l’envi que les Africains sont décidément hors du temps, inaptes au progrès, plombés par les habitudes rétrogrades.
Rappelez-vous bien.
Le Joola a fait 1863 victimes annoncées (plus de 2000 selon certaines sources) : comment est-ce possible puisque le navire n’avait qu’une capacité de moins de 600 places ? Comment est-il concevable qu’un tel outil de transport qui nécessite autant de vigilance, par un voyage aussi long dans un océan jamais sûr, puisse accueillir trois (quatre ?) fois plus de passagers qu’il n’est censé en recevoir ? Les marges d’erreur s’évaluent en général par une note à un chiffre, mais pas à 300 ou 400%.
Cette seule monstruosité aurait dû faire de la recherche des responsabilités le premier objectif de l’Etat. « L’Etat est responsable », avait avoué le président Wade. Mais l’Etat ce n’est pas seulement une abstraction froide et irresponsable, c’est aussi des hommes et des femmes qui sont à l’origine de cette faute préjudicielle.
On sait pourtant comment cela se passe dans notre pays : il y a ceux qui paient leurs billets et il y a ceux qui sont « recommandés », imposés quelquefois par l’autorité. Il y a la règle et il y a les usages, les connivences et les compromissions. A-t-on jamais cherché à remonter le fil de ces donneurs d’ordre qui inconsciemment ont accru le taux de morbidité du convoi ?
Cette faute est d’autant plus lourde que, reconnaît-on, le Joola avait de graves insuffisances techniques connues des autorités et dont la solution était à la portée de l’Etat. Qui a, malgré tout, pris le risque, ou plutôt a laissé les passagers prendre – sans le savoir – le risque de voyager dans un esquif mutilé et mal outillé pour les coups durs.
Voila un navire en danger qui ne donne pas signe de vie au moment où il le fallait, qui chavire et se disloque dans la nuit noire et les secours mettent des heures et des heures à s’ébranler. Quand ils sont mis en place, ils se révèlent insuffisants, tardifs, inappropriés et pour tout dire superfétatoires, alors qu’il y a des services entiers et des hommes dont la mission et la raison d’être sont de les assurer en tous temps et en tous lieux.
Le drame du Joola aurait dû d’abord s’ouvrir, une fois le constat fait, l’irréparable attesté, sur ces interrogations : qui sont les responsables ? où se situent les responsabilités ?
C’est dès le lendemain du naufrage du Titanic que le gouvernement américain avait mis en place une commission d’enquête avec une mission incluant à la fois l’état du navire, les dispositions du sauvetage, les consignes de navigation et de secours et toute la chaîne de commandement.
Le naufrage du Joola a donné lieu à un rapport désavoué par le Chef de l’Etat et donc jamais validé. Aucune mission parlementaire, aucune saisine directe de la justice, aucun ordre du Parquet ne sont venus troubler la quiétude des responsables supposés. Presque tous ceux qui pouvaient être considérés, pour peu ou prou, comme impliqués dans l’origine ou la gestion du drame, ont conservé leurs responsabilités, ont été recasés ou promus à des fonctions dont certaines sont de véritables sinécures. Paradoxalement, ce sont les proches des victimes étrangères – une petite minorité – qui sont les seuls à avoir réussi à sensibiliser leur gouvernement à la recherche de la vérité et à entreprendre une action judiciaire à l’endroit des autorités de tutelle.
Au Sénégal, le débat, la passion, les querelles aussi, se sont focalisés sur l’indemnisation. De même qu’il avait tenté de nier l’évidence, sur la base d’une chaîne de communication défaillante (on a du mal à réentendre les premiers mots de Mame Madior Boye), de même le gouvernement fera montre de petites mesquineries avant d’assumer cette part de responsabilité (on se souvient du ton provocateur de Idrissa Seck). Aujourd’hui, c’est son seul bilan : 14 milliards, nous dit-on, dispersés dans les familles des victimes, en petites coupures qui souvent ont semé la zizanie. Des milliards pour solde de tous comptes. En revanche la journée du 26 septembre n’est déjà plus la journée du recueillement, les nécropoles dispersées à Mbao, Ziguinchor et en Gambie sont envahies par les herbes, l’épave est oubliée, les orphelins trahis par de fausses promesses et la division balaie toujours les rangs des associations des victimes. Mais surtout les Sénégalais n’ont pas retenu la leçon du Joola. Ils ont oublié le pari fait il y a cinq ans de ne plus tolérer l’anarchie et l’indiscipline et qui avait conduit les « cars rapides » à refuser la surcharge. Ils ont répété les mêmes dénégations, les mêmes mensonges puisqu’il y a quelques semaines, on nous jurait que le Willis n’avait aucun problème technique avant de se résoudre à l’immobiliser pour une durée indéterminée.
En cinq ans, on n’a rien fait pour désenclaver la Casamance et pour échapper au diktat de la liaison maritime, et ce n’est pas le cortège, improvisé et disparate, de minibus et de camions imaginé par Farba Senghor qui mettra un terme aux doléances des commerçantes du marché Elisabeth Diouf. Mais pire que cela : des ouvrages s’écroulent, des crimes sont commis, les détournements se répètent, mais nous ne sommes toujours pas prêts à prendre des sanctions ou à assumer nos responsabilités.

vendredi 24 août 2007

LETTRE OUVERTE AUX SOUS TRAITANTS DE L'ALTERNANCE ET A TOUS LES CHEFS DE CLAQUE DE LA PENSEE UNIQUE...

« Quand la vérité est remplacée par le silence, le silence est un mensonge »
(Evtouchenko)

Nous sommes des milliers de Sénégalaises et de Sénégalais à avoir fait notre choix le 19 mars 2000, non par attrait pour l’un des deux candidats restants, mais tout simplement parce que l’un d’entre vous nous avait persuadés, qu’à cette étape de la confrontation, l’un des postulants était meilleur – ou « moins mauvais » - que l’autre et était plus porteur d’espérances. Nous nous sommes fiés à votre parole comme on se fie à la fermeté du sol, convaincus qu’avec vous, nous ne serions pas « les suppôts de spéculations et de manœuvres de la politique ». Nous avons donc voté par respect de vos consignes, par sympathie pour vos idées, et malgré ce que nous savions ou subodorions du candidat. Notre suffrage était en fait une expression par procuration.
Certains parmi nous s’honoraient d’être de vos amis ou de votre famille, ou avaient été vos collaborateurs, vos collègues, ou avaient milité dans les mêmes mouvements que vous. D’autres, la plupart, ne vous connaissaient pas personnellement, ou ne vous avaient jamais rencontrés. Mais, tous, nous avions été séduits par votre discours, votre parcours politique, par l’engagement que vous mettiez à défendre des principes que nous partagions. Nous étions convaincus que ce que nous savions de vous suffisait pour donner notre parole et apaiser nos craintes… Bref, c’est plus à vous qu’à celui qui allait être élu que nous avons confié nos fonds de pension faits de rêves de changement. Vous avez fait le roi, mais c’est nous qui avons fait de vous des princes, des lieutenants crédibles. A moins d’un an des élections, c’est-à-dire du moment où, à nouveau, nos voix vous sont indispensables, nous avons donc le droit de vous poser cette question :
« Qu’avez-vous fait de nos espérances » ?
Au tout début de l’Alternance, nous avons, tout naturellement, pardonné les premiers couacs : le bafouillement des chargés de communication ou du protocole, les erreurs de casting illustrées, notamment, par cette ministre au profil flou qui eut la sagesse de jeter le manche après la cognée au bout d’une semaine… Même plus tard, nous avons accepté de passer en pertes et profits ces projets mal mûris ou simplement improvisés, comme cette Brasilia au site mouvant, l’aéroport ultramoderne ou le jet présidentiel qui ne devaient pas coûter un sou aux finances publiques, cette fête des moissons étouffée dans l’œuf ou ce tramway à l’échéancier incroyablement optimiste…
Tout cela, nous l’avons pardonné. Diantre, on n’apprend pas à gouverner dans les bains de foule et les « marches bleues » qui étaient le terrain privilégié du nouvel élu… Encore que, tout de même, quand on s’est autoproclamé chef de l’opposition pendant un quart de siècle et créé même ce « shadow-cabinet » à l’anglaise, on est censé savoir que c’est à l’hymne national que l’on doit sacrifier lorsqu’on prête serment et non à une sonatine de son cru…
Nous avons quand même fermé les yeux, nous étions tout indulgence, prêts à concéder des mois, que dis-je une année ou plus, de grâce.
La première année de l’Alternance s’est achevée avec les premières ruptures, les premières excommuniations. Le plus important – le plus pesant ? – des alliés d’hier a été défénestré après avoir trop longtemps avalé des couleuvres sans oser prendre l’initiative du divorce. Mais vous, qui aviez été notre référence, vous êtes restés, vous avez resserré les rangs autour du nouveau pouvoir. Nous avons eu la naïveté de penser que grâce à votre vigilance et au rôle accru que vous alliez jouer, le Chef de l’Etat, délesté de son principal rival, allait enfin tenir les promesses pour lesquelles nous l’avions choisi.
Nous avons été, très vite, tirés du doute et nous attendions que vous soyez les premiers à sonner l’alerte. Au lieu de cela, nous avons fait le constat, qu’au contraire, votre mansuétude croissait comme en proportion des honneurs et privilèges qui vous étaient accordés. D’ailleurs, d’alliés vos partis devenaient des annexes, des excroissances, voire de simples tendances au sein du parti dominant, vous privant ainsi de ce qui avait fait que la valeur de vos arguments compensait largement le nombre restreint de vos suffrages : « la force d’être libre et la volonté d’être égal ».
Voilà-t-il pas, par exemple, que vous restez sans réaction devant ce blanchiment politique qui voit ceux que naguère nous avions tous combattus et dont les excès ou la fatuité avaient constitué le lit de notre colère, se précipiter dans les rangs du nouveau pouvoir, se prosterner sous les lambris de ses palais. Nous ne vous avons guère entendus ruer dans les brancards ou exprimer votre sarcasme devant la pauvreté, l’indigence des arguments qu’ils nous ont servis pour exprimer leur revirement.
Celui-ci avait, disait-il « transhumé » (mot impropre ici pour exprimer un mouvement si peu naturel) sur injonction de son guide religieux.
Tel autre avait eu une sorte d’illumination qui lui révélait, disait-il, la vraie nature de l’élu qu’il avait pourtant voué aux gémonies quelques mois auparavant.
Celui-ci évoquait des liens de famille jusque-là inavoués. Celle-là répétait sans sourciller qu’elle avait rejoint le PDS parce que de petits chefs de son ancien parti avaient échangé des coups dans son salon et manqué de briser ses bibelots.
On oubliait que ce « transhumant » avait interdit l’entrée de son village au cortège du nouvel élu en prétendant qu’il n’y avait aucun militant, ou que celle-là l’avait traité de « Fantômas » !
Tous ces repentis, désormais réinstallés dans les centres de décision qu’ils avaient longtemps monopolisés, étaient unanimes à louer les qualités du vainqueur, avec les mêmes mots dont ils s’étaient servis pour vanter son prédécesseur…
Le résultat de ces reniements, c’est qu’aujourd’hui, ce sont des femmes et des hommes qui en 2000 avaient voté contre l’Alternance et appelé à la différer, qui tiennent dans le Gouvernement des départements aussi symboliques que l’Intérieur et l’Emploi, la Famille et la Culture, les Langues Nationales et l’Aménagement du Territoire, la Pêche et l’Urbanisme…
Me WADE – puisqu’il faut dire son nom – nous avait assuré le 11 septembre 2000 : « Le PDS ne sera pas le refuge des détourneurs ».
C’était quelques semaines après le lancement des audits de 20 sociétés et institutions et vous aviez applaudi avec nous, vous qui réclamiez depuis longtemps que l’enrichissement illicite soit condamné par la loi.
Les audits sont restés sans suite et tous ceux qu’ils visaient et qu’ils avaient conduits, pour un court terme, en prison, sont aujourd’hui dans le saint des saints du PDS ou à la tête des principaux rouages de l’Etat. Ils sont devenus des hommes courtisés par le nouveau pouvoir, les sauveurs du parti, le bouclier que l’on dresse contre les amis d’hier et les ennemis d’aujourd’hui. Ils sont devenus vos amis et vos complices.
Comment dès lors s’étonner que les déclarations de patrimoine soient tombées dans les oubliettes et, surtout, que toutes les faillites économiques et sociales survenues dans notre pays sous l’Alternance (Chantiers de Thiès, ICS, SONACOS, SENELEC… et même le naufrage du Joola) aient pour fondements des fautes de gestion ? Les fautes de gestion se payent toujours très chers !
Me WADE avait proclamé solennellement : « L’ère de l’exercice solitaire du pouvoir est terminée. Commence la République des citoyens ».
C’était le 1er Avril 2000 dans un stade en transe et face à l’opinion nationale émue et le monde admiratif.
Quel est le bilan de six ans d’exercice du pouvoir ?
Lisez le communiqué du conseil des Ministres : les 3/4 de son contenu sont consacrés aux seules activités du Chef de l’Etat et le reste est constitué de félicitations des participants à son endroit.
Que fait donc le gouvernement ? Les ministres se bousculent à propager l’image d’un Chef omniscient et infaillible et si, comme l’a écrit J. Audibert, « le ministre représente le degré le plus élevé du domestique », nous avons atteint le fond de l’abîme car on n’avait jamais vu au Sénégal de ministres courant devant le cortège présidentiel parmi les badauds ou dansant le sabar dans un stade.
Regardez notre Télévision Nationale, elle n’attire plus que les accros de novela latino-américaines ; elle a exclu de son programme tout débat contradictoire et son journal n’est plus qu’un carnet mondain dont l’animateur principal tient ses quartiers au Palais. D’ailleurs, le Chef de l’Etat a affirmé haut et fort qu’il n’autorisera aucune chaîne de télévision susceptible de brouiller son image.
Ouvrez notre « Quotidien national », dont Wade avait dit aux premiers jours de son mandat qu’il n’avait plus de raison d’être : jamais sans doute, comme aujourd’hui, le « Soleil » n’a répandu dans ses éditoriaux quotidiens le culte de la pensée unique ni exhibé à sa Une l’image du Chef de l’Etat !
Regardez ces foules qui accueillent et accompagnent le Président de la République : toutes arborent non l’emblème national, mais le fanion du parti, comme si le Chef de l’Etat ne visitait plus son peuple mais ses militants. Aujourd’hui comme hier, il est devenu l’otage de Sénégalais qui ont plus d’entregent que de mémoire, embrigadés dans des cénacles dont les sigles déjà nous rappellent de mauvais souvenirs.
Comment comprendre votre silence, messieurs, vous qui autrefois reprochiez au parti dominant de réunir ses instances dans l’enceinte du Parlement, devant l’image, presque quotidienne, de la salle des banquets de la Présidence transformée en lieu de spectacle, devant ces happenings de « coxeurs » néo-libéraux conduisant des cohortes de repentis ? Pourquoi n’exprimez-vous pas votre désapprobation face à ses rabatteurs de suffrages, ces démonstrations de fidélité qui se concluent généralement par une distribution d’argent ? Pourquoi ne pas marquer votre réserve quand les ministres renoncent à toute responsabilité et que toutes les crises sociales se dénouent à la Présidence dans l’ignorance de la tutelle ?
Pour tout dire, rarement nous avons été gouvernés de manière aussi personnelle et autocratique. Rarement au Sénégal un Chef d’Etat a fait autant usage « de crayon et de gomme », décidant seul de la destination des moyens de l’Etat, scellant seul le sort des citoyens, selon son humeur, offrant ou retirant prébendes et sinécures, sans jamais solliciter l’aval du Parlement et de l’opinion.
Le Président WADE avait dit le 6 juillet 2000 : « Plus de répression violente dans les manifestations ! »
Mais six mois plus tard, le 31 Janvier 2001, un étudiant était tué dans une manifestation et dans des circonstances non encore élucidées.
Depuis lors d’autres étudiants ont été gravement blessés, marqués à vie pour certains délits, en dépit de soins coûteux dispensés à l’étranger.
Dans ces cas aussi, les coupables courent toujours !
Car le scandale n’est pas seulement qu’il y ait eu des morts et des blessés, c’est aussi que désormais les crimes sont impunis ou que leurs auteurs sont rarement appréhendés. De l’incendie de la bourse du Travail au matraquage de Talla Sylla, en passant par les violences contre les journalistes, les « affaires » s’accumulent et s’entassent, au grand désespoir des victimes ou de leurs familles.
Me WADE avait dit le 7 janvier 2001 : « Je ne modifierai pas seul le code électoral »
C’était un engagement fort parce que le code électoral était, en quarante ans de régime socialiste, le seul texte élaboré et entériné par consensus national. Le Chef de l’Etat en a déjà changé le socle, seul, puisque le fichier électoral a été refondu contre l’avis d’une partie importante de l’opposition. Il a modifié, tout seul, la durée du mandat des députés en faisant reporter d’un an les élections législatives au moyen d’une séance houleuse à l’Assemblée nationale, boycottée par l’opposition. Il se propose de réinstituer le Sénat qui avait été pourtant supprimé par référendum constitutionnel. Il a mis en branle la procédure visant à accorder le droit de vote aux militaires et assimilés, sans que le projet ait fait l’objet d’un débat national et que les risques politiques aient été évalués…
Voilà enfin que le bruit court que le deuxième tour allait être réformé ou supprimé aux élections présidentielles, voire que celles-ci allaient être, à leur tour, reportées. Certes, ce n’est encore qu’une rumeur, mais c’est ainsi qu’avait commencé la loi Ezzan. Les idées nocives doivent être tuées dans l’œuf et nous aurions apprécié que, dès les premiers susurrements, vous affirmiez sans ambiguïté et publiquement, qu’il y a des pas que l’on ne peut pas franchir et que l’on ne peut pas toujours compter sur vous pour jouer les chefs de claque et les Romains du parterre. Car le fond du problème est bien là : on vous entend souvent, et plus qu’à votre tour, défendre le bilan de l’Alternance, on vous entend plus rarement exprimer vos réserves quand, de toute évidence, le nouveau pouvoir bafoue les principes que vous défendiez il y a six ans. Certes, certains d’entre vous répètent à l’envi que ces réserves, ils les expriment quelquefois, mais en aparté et face à l’autorité suprême. Ces confidences, apparemment sans effet, ne nous suffisent plus et c’est d’abord à nous, qui vous donnons nos voix, que vous devez des comptes. Et c’est très précisément parce que vous êtes des alliés du Chef de l’Etat et que votre fidélité ne fait pas de doute que vous lui devez cette vérité, au nom du principe selon lequel, c’est votre frère ou votre sœur qui peut vous dire que votre haleine est mauvaise. Il ne s’agit pas de tout critiquer et nous-mêmes savons que tout n’est pas négatif dans l’Alternance, que la mauvaise foi fait partie de la boîte à outils de toute opposition, que la presse a besoin pour se vendre de titres accrocheurs et d’affirmations excessives ou péremptoires. Mais il est trop facile, quand on a bâti ses succès sur les slogans qui vantent le changement, de dire qu’autrefois on faisait pire.
Oui, on ne peut pas toujours cacher la déconfiture des plus grandes entreprises de l’Etat, les libéralités excessives du Président de la République, la multiplication des dérives politiques qui ruinent le crédit du Sénégal à l’extérieur, la puérilité ou l’incompétence de certains acteurs de l’Alternance trop vite propulsés à des postes de responsabilité.
Oui, lorsqu’on a rejeté longtemps l’entrisme et refusé les compromissions, lorsqu’on a été à l’initiative d’un rassemblement qui prétend que « deuggeuy mujj », on ne peut pas rester silencieux quand un obscur député, inconnu des combattants pour la justice, impose à une Assemblée courbée le vote d’une loi scélérate qui n’a fait que raviver des plaies jamais fermées et dont les principaux pourfendeurs sont justement, ceux-là mêmes qu’elle prétendait défendre.
Oui, on ne doit pas se taire lorsqu’un livre paraît qui parle de complot, de crime et d’assassinat, et que l’accusé principal, nommément cité, n’entreprend aucune action ni pour en démentir le contenu, ni pour contraindre l’auteur à reconnaître ses torts devant la Justice.
NB Cet article a été publié dans le Nouvel Horizon de la semaine du 02 AU 08 juin 2007.


vendredi 10 août 2007

SEPT BOULETS DE L'ALTERNANCE

« En termes d'art dramatique, la présidence (de la République) est, avant tout, un rôle héroïque. S'il veut être crédible, l'homme qui joue le Président doit comporter en lui-même une suggestion de danger potentiel ».

Cette observation d'un politologue étranger s'applique parfaitement au Sénégal et à son si « spécial » Président. En sept (7) ans d'Alternance notre pays a vécu sur le fil du rasoir. Dans la crainte qu'un mot, un geste du Chef de l'Etat ne mettent le feu aux poudres et ne brisent le fragile équilibre sur lequel reposent de jeunes nations comme la nôtre. Ne nous brouillent avec nos voisins et nos partenaires. Ne mettent en péril notre survie économique même, à la merci de promesses hasardeuses, de libéralités excessives, de dépenses inconsidérées, de projets faramineux... Ne provoquent des fêlures irréparables consécutives à des actions marquées par l'amateurisme ou l'improvisation. Dans la crainte, enfin, que les compromissions ou les reniements de la classe politique, déboussolée par ces menaces, n'accréditent davantage l'idée, solidement ancrée à l'extérieur, que le Sénégalais est le symbole de l'opportunisme, de l'esbroufe et de la flagornerie. Après sept ans de pouvoir « impérial » (selon le mot d'Amadou Toumani Touré), malgré sa victoire flagrante, même si elle reste incompréhensible, Me Wade n'a pas éloigné, bien au contraire, ces orages qui brouillent notre horizon, ni guéri les maux qu'il s'était promis de cicatriser. En réalité, si l'on soumet l'Alternance au sérum de vérité, ce que l'on observe d'abord, c'est qu'elle traîne des boulets aussi lourds qu'encombrants, et qu'en toute logique, la priorité du Président réélu devrait être, non de tirer de nouveaux plans sur la comète, mais de fermer ces plaies béantes qui entachent son premier mandat. Nous avons recensé 7 boulets plus ou moins visibles et la liste n'est pas exhaustive.
1- LE BOULET LE PLUS ATTENDU : INCOMPETENCES ET INSTABILITE OU LA VALSE DES PROMUS

On le savait depuis bien longtemps : Me Wade est le roi de la chalandise, il sait comme personne, remplir la rue et exalter les foules, mais jusqu'en 2000, son armée était surtout faite de fantassins et il était le seul propriétaire des biens matériels et immatériels de son parti. Bref s'il pouvait faire un opposant teigneux, on savait que pour gouverner, il lui faudrait nécessairement sortir de sa basse-cour, apparier les apparatchiks du PDS avec des compétences et des talents extérieurs. Encore fallait-il avoir la main heureuse !
Hélas ! Me Wade s'est arrêté au rayon des fans et des ralliés, tous subjugués par son charisme et sa prodigalité, il a souvent ignoré le stand des grands commis de l'Etat et des hommes libres. Pas étonnant donc qu'il ait changé très souvent, trop souvent, de collaborateurs, au point de nous donner le tournis.
Il n'a pas créé le changement : il a installé l'instabilité.
Plus de 100 nominations de ministres en 7 ans, quand Senghor n'en a installé que 78 en vingt ans ! Plus de 50 renvois de ministres, dont une dizaine en moins de cent jours d'exercice et une dizaine d'autres nommés, renvoyés, rétablis avec la même désinvolture. C'est vrai que la durée n'est pas nécessairement signe d'efficacité, mais un département ministériel qui, comme celui de la Culture, a changé de titulaire tous les dix mois, en moyenne, ne peut prétendre mener une politique cohérente et harmonieuse.
Instabilité aussi à la tête des services de l'Etat comme le montre cette illustration franchement rocambolesque. L'homme qui dirigeait la RTS en 2000, celui-là même qui avait banni de ses antennes le retour triomphal du Chef du PDS, en 1999, et qui passait alors pour un groupie de la famille Diouf, est sept ans et trois directeurs plus tard, après avoir été sabré puis réhabilité, l'artisan de la promotion électorale du candidat Wade en 2007.
Avec l'Alternance changer c'est tourner en rond.

2- LE BOULET LE PLUS IMPREVISIBLE : SCANDALES FINANCIERS ET PREVARICATION OU L'ARGENT NEBULEUX DES CHANTIERS ET DES COMBINES

Qui eût cru que Me Wade, le seul président sénégalais à avoir publié sa déclaration de patrimoine, serait aussi celui dont le gouvernement serait entaché des bruits de corruption les plus retentissants et qui n'épargnent ni les plus hauts dirigeants de l'Etat, ni même les membres de son entourage, voire de sa famille.
De l'avion présidentiel aux chantiers de Thiès et de la Corniche, des fonds secrets de la présidence aux nébuleux fonds de la Chine-Taïwan, ils sont nombreux les scandales financiers qui ont émaillé les sept ans de l'Alternance, avec cette particularité que désormais au Sénégal les prévarications supposées se calculent en milliards de francs et que les comptes se règlent, non devant le prétoire, mais par cassettes ou conférences de presse interposées. Avec des mots, des aveux, des incongruités jamais entendues !
Un ancien Premier Ministre qui affirme, droit sur ses bottes, avoir soutiré des fonds publics pour servir ses intérêts et sa gloire ...
Un Premier Ministre, en exercice celui-là, qui avoue avoir redistribué des fonds dont il ne connaît pas l'origine et dont il n'est pas sûr de la légalité et qui dit que cela ne l'intéresse pas...
Un Président de la République qui exhibe devant l'opinion nationale et étrangère, un contrat par lequel un homme qu'il accuse de vol, s'engage à lui restituer, à lui personnellement et non à l'Etat, contre une promesse de blanchiment politique, des fonds illégalement puisés dans les ressources publiques...
« Les scandales financiers ne sont pas une "spécificité sénégalaise" » nous assure Me Wade. Certes, mais quand on a accédé au pouvoir avec la promesse de nettoyer les écuries d'Augias, l'explication est un peu courte que de répéter toujours « je n'étais pas aux marchés ! ».

3- LE BOULET LE PLUS SURREALISTE : EMPHASE ET GASPILLAGE OU LES FASTES DE L'EMPIRE

Ce n'est pas dénigrer notre pays que de rappeler qu'il est l'un des plus petits Etats d'Afrique (33e sur 53), l'un des moins peuplés (30e rang), l'un des plus pauvres en ressources naturelles et même l'un des moins scolarisés, que son Revenu National Brut( RNB) n'est que la moitié de celui de la Côte d'ivoire, le vingtième de celui du micro-Etat de Singapour (620 km2) ou le soixantième de celui de la Suisse qui compte 7 millions d'habitants... et, qu'enfin, en qualité de vie, le Sénégal se classe au 154eme rang mondial pour l'Indice de Développement Humain (IDH).
La logique, le bons sens, la morale même voudraient donc que nos gouvernants tiennent compte de cette réalité têtue, qu'ils adaptent leurs ambitions à nos moyens et consacrent l'essentiel de nos ressources au développement harmonieux et durable des populations sénégalaises. Au lieu de cela, le Président Wade – Buur Saalum – mène un train de vie de chef de pétromonarchie et affiche des ambitions de super puissance. Un cabinet obèse qui, à la veille des élections comptait près de 50 ministres (dont plus de 10 ministres d'Etat !) ; des dizaines (?) de ministres-conseillers, oisifs et repus ; des ambassades et des consulats à faire pâlir la France ; des chambres qui compteront bientôt près de 400 parlementaires et assimilés, contre tous les engagements précédents. Ajouter à cela les fastueux voyages tous azimuts du Chef de l'Etat (absent du Sénégal pratiquement 120 jours par an), les « enveloppes » distribuées à la pelle, les hausses de salaires sauvages et clientélistes, le bradage du patrimoine immobilier de l'Etat, la cession de véhicules de fonction à des dignitaires en fin de mandat. Rien d'étonnant donc si les budgets de la Présidence et de la Primature (plus de 70 milliards) dépassent, en chiffres absolus celui de la Présidence de la République de l'opulente France (60 milliards, fonds secrets inclus).
A côté de cette mégalomanie, ruineuse pour le budget de l'Etat, il y a celle, tout aussi ruineuse pour notre crédibilité et notre réputation. Telle cette prétention de penser que l'entregent sénégalais peut venir à bout de la plus longue crise politique de notre temps en voulant convoquer à Dakar un sommet israélo-palestinien, ou qu'il peut être un entremetteur convaincant dans la querelle irano-américaine. Pendant ce temps des conflits à notre portée, à nos frontières, comme la question ivoirienne, échappent à notre diplomatie.
Et nous observons, tout marris, qu'il a suffi d'un froncement de sourcils - peut-être un peu bitumeux - de Khadafi pour déprogrammer un sommet Tchad-Soudan que le Président Wade croyait avoir conquis de haute lutte.

4- LE BOULET LE PLUS SOURNOIS : IMPROVISATION ET AMATEURISME OU L'INQUIETANTE EPEE DE DAMOCLES QUI PESE SUR SAINT-LOUIS

Ce boulet, dont on parle si peu, est peut-être celui devant lequel nous sommes le plus impuissants car il met en jeu des forces qui nous dépassent : c'est le canal de délestage de la Langue de Barbarie.
Il a une histoire et elle est révélatrice des méthodes de l'Alternance. En Octobre 2003, la ville de Saint-Louis est partiellement inondée, menacée par les lâchers d'eau en provenance du barrage de Manantali. C'est un phénomène récurrent mais ce qui est nouveau c'est la solution imaginée et promptement exécutée par le Gouvernement de Wade. A partir d'une étude bâclée et avec le concours d'une expertise étrangère, il décide tout bonnement d'ouvrir une brèche, un canal de délestage, une nouvelle embouchure en fait, à 7 km au Sud de Saint-Louis, comme s'il ne s'agissait que d'un boulot de terrassier.
Le résultat est effrayant : la largeur du canal passe de 4 m à sa création à 200 m vingt quatre heures plus tard, elle dépasse désormais le kilomètre, et ce n'est pas fini. Sans compter les dégâts collatéraux : le barrage de Diama, en amont, perturbé, les îles situées en aval, menacées de disparition, leurs champs inondés, les Niayes du Gandiolais rendues stériles par l'eau salée, l'ancienne embouchure qui risque de se colmater ... plus encore la Langue de Barbarie elle-même, la ville de Saint-louis peut-être, menacées de disparition, tout cela parce que l'on a voulu forcer la main à la nature. A cause de l'improvisation et de l'amateurisme.

5- LE BOULET LE PLUS DEPRIMANT : LES ERREURS DE GESTION OU LA DECONFITURE DU TISSU INDUSTRIEL

Quelques années d'Alternance ont suffi pour accélérer la décrépitude ou mettre à genoux les deux fleurons de l'industrie sénégalaise : la SAR et les ICS. Le Gouvernement accuse le régime précédent et pointe du doigt le dérèglement des termes de l'échange. Parade classique mais facile : la hausse du prix du pétrole ne frappe pas que le Sénégal et la récente chute du cours de l'or noir n'a pas rétabli la santé de nos entreprises.
Selon les observateurs les plus qualifiés (la BCEAO entre autres) l'industrie sénégalaise a dégringolé de 19% en 2006, du fait, principalement, de l'effondrement des ICS, dont dépendaient de multiples PME, et du fait de la baisse de la production agricole. Idrissa SECK, acteur bien averti de l'Alternance, affirme quant à lui que la SENELEC et la SAR traînent des ardoises de plus de 250 milliards de F CFA. En tout cas, de mémoire de sénégalais indépendants, on n'avait encore jamais vécu, comme ce fut le cas à la fin de 2006, de pénurie générale de gasoil et d'essence, ou un mois de rupture totale de distribution de gaz domestique. Le Gouvernement qui avait promis de ramener le prix du riz à 100 F le kg a laissé tripler celui du gaz en moins de deux ans et fait grimper ceux de l'huile, de l'eau ou de l'électricité à des niveaux jamais atteints.
Instabilité des directoires, incompétence des responsables, choisis souvent sur la base de leur appartenance au parti dominant, politisation à outrance des promotions, incohérence des politiques et des choix stratégiques : la gestion des entreprises publiques n'est que le reflet de celle de l'Etat.

6- LE BOULET LE PLUS DOULOUREUX : L'IMPUNITE OU LE DRAME DU JOOLA

Le Sénégal détient un seul record du monde, et il s'en passerait volontiers, c'est celui de la catastrophe maritime la plus meurtrière de l'histoire.
Mais le drame du Joola reste un crime impuni. Les acteurs, les complices, continuent à vaquer à leurs affaires, quand ils n'ont pas été promus à de nouvelles et hautes responsabilités. Pourtant des gens savaient que le bateau n'était pas apte à la navigation, qui auraient dû s'abstenir de le mettre en circulation, ou pour le moins, avertir l'opinion.
D'autres ont vendu des billets au-delà de la capacité du navire, ou imposé à l'équipage des passagers sans titre de voyage. D'autres encore qui étaient commis à la surveillance du Joola n'ont pas sonné l'alarme quand il était en perdition, ou ont pris des vacances au lieu de mettre en branle le dispositif de secours prévu. D'autres, enfin, ont nié l'évidence, ou fourni des informations inexactes, ou tenté de manipuler l'opinion... Aucun d'entre eux n'a été inquiété réellement par la Justice, pourtant si prompte à ouvrir les portes de Reubeuss, et le dossier du Joola a été clos sans avoir été ouvert. Il a fallu une semonce de la justice française, alertée par la colère de parents de victimes étrangères, pour rappeler notre pays à l'ordre et lui signifier qu'il n'y a pas de prescription pour ce crime. Il est vrai que depuis deux ans d'autres Joola occupent les médias et dont la responsabilité est plus diffuse : ces dizaines de naufrages éparpillés entre les côtes mauritaniennes ou marocaines et les Iles Canaries et dont le nombre de victimes se sera peut-être jamais connu.

7- LE BOULET LE PLUS DESTRUCTEUR : CONFRERISATION ET RETOURNEMENT OU LE TEMPS DE LA DIVISION ET DE LA TORTUOSITE

Si le Sénégal indépendant a échappé aux vicissitudes qui ont secoué la plupart des nations africaines c'est qu'il avait choisi, dès le départ, de se doter d'institutions et de gouvernements indépendants des ethnies, des cultes et des régions. Cette laïcité, cette équidistance qui font les nations modernes fondent comme beurre au soleil. Elles sont mises en péril par l'outrance de la médiatisation des accointances et des choix religieux du Chef de l'Etat et de ses ministres. Elles sont niées par cette affirmation d'un « guide » religieux, réputé proche de Me Wade, qui affirme publiquement que le Sénégal ne sera plus gouverné que par un membre de sa confrérie. Sans compter ces manifestations de villes, de régions, de collectivités ethniques ou religieuses qui revendiquent des quotas, des parts de gâteau qui ne sont ni équitables ni justifiées et dont les meilleures vont aux plus bruyants et aux plus opportunistes.
Au démon de la division et de la parcellisation s'ajoute le mal insidieux des volte-face arrachées à coups de promesses.
Jamais le retournement n'a été mieux porté, la tortuosité est devenue le symbole même de notre classe politique qui ne peut plus revendiquer l'héritage des femmes de Nder, d'Aline Sitoe ou de Souleymane Bal, de tous ceux qui avaient préféré la mort ou l'exil à l'asservissement et à la honte. Aujourd'hui, près de la moitié des ministres de Wade est composée d'hommes et de femmes qui avaient voté contre l'Alternance, comme si celle-ci n'avait fait que des enfants illégitimes.
Après les élections présidentielles de Février 2007 c'est un nouveau « mercato » qui s'ouvre puisque, désormais, la tendance est d'exploiter ce qui est de plus bas dans l'homme sénégalais, et nul ne saurait dire ce qu'il restera de l'opposition dans un mois, dans un an...

CONCLUSION

Pourquoi un gouvernement qui traîne autant de boulets est-il sorti vainqueur des consultations électorales et pourquoi le vote des sénégalais est-il allé aussi massivement à Me Wade malgré tous ces griefs ? Ces boulets ne seraient-ils que fétus de paille, infiniment dérisoires au regard des réalisations de l'Alternance : les chantiers « pharaoniques » de la Corniche et de l'Autoroute, le plan Jaxaay, les bassins de rétention, etc. ? L'adhésion populaire ne met-elle pas en évidence l'aveuglement et la mauvaise foi de l'opposition, le parti pris de la presse et de la Société Civile ?
En réalité les succès de Wade découlent d'abord de la mauvaise stratégie de ses contempteurs. On remarquera qu'au cours de la campagne électorale aucun des boulets que nous avons énumérés n'a été exploité pour combattre la gestion de l'Alternance, à une ou deux exceptions près (dont le Joola qui était un thème difficile à manier). Les plus productifs ont été carrément ignorés. Me Wade exhibait les pans les plus réussis et les plus concrets de son bilan, quand d'autres, qui avaient partagé avec lui le pouvoir pendant un, cinq ou sept ans, sans jamais émettre des réserves, tentaient de nous faire croire qu'on pouvait fréquenter assidûment les voleurs et rester pur. Wade invitait ceux qui n'étaient pas rassasiés, et ceux qui n'avaient pas encore participé au festin, à persévérer avec lui, car « le meilleur est à venir », quand d'autres fondaient leur campagne sur cette incroyable assertion : « Cet homme est sûr », alors que la réalité quotidienne nous révèle qu'un homme politique n'est jamais sûr ! La grande erreur de Niasse, Bathily, Tanor et autres candidats au changement, c'et d'avoir ignoré ce précepte : « la gloire ne dépend pas de l'effort, lequel est généralement invisible, elle ne dépend que de la mise en scène » (P. Valéry).
Et en matière de mise en scène, Abdoulaye Wade reste inégalable.

dimanche 5 août 2007

INTRODUCTION "A MES CHERS PARENTS GAULOIS", Les Arènes, janvier 2007, 336 pages

J'ai publié il y a de cela quelques mois un essai consacré aux relations franco-africaines intitulé "A mes chers parents gaulois" (Editions Les Arènes, janvier 2007, 336 pages). Vous pouvez consulter la fiche du livre et accéder à diverses autres informations (revue de presse, etc.) en allant sur le site de la maison d'édition http://www.arenes.fr/livres/fiche-livre.php?numero_livre=166.
Vous trouverez ci-dessous le premier chapitre de mon essai.




« Ce n’est pas en raccompagnant son hôte avec déférence jusqu’à la sortie du village qu’on peut lui faire oublier l’accueil discourtois qui lui a été réservé »
Nous avons si souvent l’habitude de vous lire, de lire vos livres, vos journaux, vos sentences, vos ordres et vos lois, vos admonestations, vos critiques ou vos satires, de vous écouter nous parler de vous, nous parler aussi de nous, que nous ne savons plus très bien comment nous adresser à vous, comment vous demander des comptes...
Depuis des siècles que vous nous visitez, vous comportant chez nous comme si vous étiez chez vous, depuis des années que nous sommes tolérés chez vous, nous efforçant le plus souvent de passer inaperçus, nous avons toujours été, bon gré, mal gré, l’auditeur, le lecteur, le spectateur... et vous l’orateur, le préposé aux discours et aux ordres, l’officiant, le commettant pour tout dire.
Vous, Français, hommes et femmes de ce Nord opulent, qui symbolisez pour nous le monde des « peaux allumées », selon l’expression de Amadou Hampâté Bâ, au point que dans nos langues toubab désigne indifféremment le Français, l’Européen, le Blanc... Nous, Sénégalais, et plus généralement peuples de votre ancien empire colonial, issus de ce Sud dont on ne voit souvent que le délabrement et les excès et que le monde entier déchiffre à travers vos yeux puisque trop souvent, ce qu’il sait de nous, il l’a appris en se fiant à vos écrits et à vos dires. Ne sommes-nous pas le « pré-carré » de la France, expression inconnue de Littré et de Larousse et qui semble avoir été forgée spécialement pour servir de placebo à ce mot désormais honni : colonie.
Voilà plus de cinq siècles que nous nous sommes « découverts », plus de trois siècles que nous nous fréquentons. Pendant ce long côtoiement imposé, nous avons toujours balancé entre la tentation de vous imiter et la folle envie de vous combattre, tant il est vrai que « la racine de tous les conflits, c’est la rivalité mimétique entre les êtres [
2] ». De votre côté, et tout au long de votre domination, l’idée que vous avez voulu nous donner de vous, l’idée que vous avez voulu nous imposer s’il y avait quelque réticence de notre part, a toujours été celle du « maître », au double sens de celui qui détient l’autorité et le savoir. Vos représentants portaient des titres d’autorité : gouverneurs, commandants, chefs de subdivision ou de poste... Tous, y compris ceux qui étaient administrateurs, juges, prêtres ou soldats prétendaient nous éduquer : au progrès, à vos manières, à la « civilisation », à la soumission et au respect de votre exemple et de vos intérêts. Et cela, disiez-vous, dans notre propre intérêt, dont le vôtre ne serait que la conséquence : la colonisation était émancipatrice.
De ce jeu de cache-cache est né ce paradoxe : après plusieurs siècles de relations intenses, nous ne nous connaissons guère. Vous avez conquis et dominé nos pays, exploré nos contrées les plus reculées, exploité nos richesses, écrit des milliers de livres sur nos sociétés... Pourtant il reste encore des Français, la grande majorité, qui sont impuissants à s’ouvrir à nos cultures, qui portent sur nous, qui cultivent même, des jugements pleins de préjugés et d’idées reçues.
C’est la première découverte que j’ai faite lorsque, jeune étudiant, j’ai débarqué dans ce pays que les livres m’avaient rendu si familier que je croyais l’avoir déjà vu. Je constatai que si l’entrée en France était - alors - pour nous libre et gratuite, la famille française nous restait inaccessible et ce sevrage familial pesait plus sur mon esprit et mes nerfs que le froid ou le rythme infernal des études. Je m’en ouvris donc auprès de l’institution internationale qui parrainait ma formation et grâce à son entregent, je reçus l’invitation d’une famille française. J’espérais plus qu’un dîner (deux heures de train, une heure de mangeotte !), mieux que la lointaine banlieue. Mais comme le soulignaient mes parrains, on ne pouvait tout de même pas imposer une invitation aux habitants du Ve arrondissement de Paris ni exiger un week-end dans la vallée de Chevreuse. Je n’étais pas content non plus que l’on ait déterminé à l’avance mes heures de départ et de retour par le train, ou suggéré que je me munisse d’un cadeau. Mais j’avais suffisamment l’expérience du commerce avec les Blancs pour savoir que c’est toujours eux qui fixent les règles et imposent les rites. J’allai donc à mon rendez-vous, à Sartrouville, avec l’idée qu’un bain familial valait bien quelques sacrifices...
Mes hôtes étaient des croisés du volontariat et j’étais peut-être leur première B.A. Ils avaient l’intention non de m’instruire mais de me faire parler pour qu’à l’issue de ce dîner, personne autour d’eux ne puisse leur en remontrer sur « les Africains ». Ils étaient vierges d’africanité, comme cela apparut dès leurs premiers mots :
- « Ah ! monsieur, vous parlez bien français !
Ils savaient pourtant que je venais d’une ancienne colonie française et que j’étais étudiant de troisième cycle. Je résistai à l’envie de leur servir un pastiche de Senghor :
- Moi y en a être pour rien, moi y en a licencié ès lettres !
- Mais vous parlez quand même sénégalais ? insistèrent-ils. Et c’est comment le sénégalais ?
- Euh, c’est comme le belge...
- Le belge ? Ça n’existe pas, monsieur ! En Belgique, chaque communauté parle sa propre langue.
- Eh bien, c’est comme chez nous, à cette différence près qu’aucun de nos parlers n’a un statut de langue officielle.
- Ah ! Ah ! C’est de l’esprit français, ça ! »
Mes hôtes avaient admis que j’étais un être doué de raison et même du sens de la dérision, fût-elle française. Allaient-ils reconnaître que, comme eux, j’appartenais à la même espèce animale ? Je tentai quelques explorations et très vite me rendis compte qu’ils s’attendaient d’abord à ce que je sois différent. Je me laissai donc aller et, comme l’ivrogne va de verre en verre, j’allai d’exagération en exagération au risque de perdre l’équilibre. Je me replongeai dans mes souvenirs de l’école française, puisai sans vergogne chez Hérodote (Ve siècle avant J.-C.), Pline (Ier siècle après J.-C.), le périple d’Hannon (500 avant J.-C.) qui tous avaient chanté la « monstrueuse Afrique ». Bien sûr, nous mangions des bêtes sauvages, à commencer par le gorille (pouah !) et c’est bien pour cela que nous aiguisions les dents des enfants et avions recours à d’autres sévices corporels, mais nous mangions aussi les singes (frissons) et les chiens (Oh !). Nous sommes encore sous l’emprise des fétiches et nos villes ne sont que des ramassis de cases. Nos sociétés demeurent barbares et permissives : tenez, chez nous, il n’y a pas de mariage, les femmes sont communes... Tout cela est passé comme lettre à la poste française !
Je n’étais pas fier de moi. J’étais convaincu que cette invitation ne se renouvellerait pas et c’était mieux ainsi. Quelle fut donc ma surprise - et mon désarroi - quand, au moment de la séparation, mon hôtesse susurra :
- « Pourriez-vous revenir dans quinze jours ? Nous avons des amis qui seraient heureux de vous entendre... »
C’était il y a quelques décennies.
J’ai eu l’occasion de retourner en France et je constate toujours que si les Français ont beaucoup oublié, ils n’ont souvent rien appris, rien en tout cas qui puisse les rapprocher de nous. La situation s’est même dégradée, d’une certaine façon, du fait de « l’autocensure des citoyens doublée de la censure des gouvernements », comme l’observe Marc Ferro. Même ce que l’école coloniale enseignait sans fausse honte - sous forme « euphémisée », il est vrai - est aujourd’hui nié ou occulté, et nos politiciens, les vôtres comme les nôtres, vantent les trois siècles d’amitié qui nous ont unis.
D’amitié ? N’exagérons pas ! D’abord, vous savez, les politiciens sont des hommes qui se trompent - et trompent - dans toutes les règles. D’ailleurs, ils ne parlent d’amitié que depuis que nos liens se sont distendus, comme s’il suffisait de se séparer pour s’aimer ! Mais surtout, l’amitié n’est pas précisément le sentiment dominant qui a gouverné nos relations depuis ce jour de 1659 où, selon vous, la France prit pied sur une île spongieuse de l’embouchure du fleuve Sénégal. Étaient-ce bien des signes d’amitié, ces trafics d’hommes et de femmes, cet échange inégal, l’incendie de nos villages, les décapitations à coups de sabre, celle du marabout Mamadou Lamine Dramé [
3] ou celle du fantassin Baïdy Katié [4], l’exécution de dizaines de chefs traditionnels, de Lat Dior [5] à Djignabo [6], le pillage de leurs États, l’exil d’une petite paysanne casamançaise, Aline Sitoe Diatta [7], à 2 000 km de son village ou celui d’Ahmadou Bamba [8] au Gabon ? Nul sentiment d’amitié ou de respect dans les diatribes du plus illustre des gouverneurs français au Sénégal, le général Faidherbe [9], qui fit régner sa loi pendant près de quinze ans. Il y a une trentaine d’années, Pierre Fougeyrollas, alors professeur à l’Université de Dakar, entra en disgrâce avant d’être banni du Sénégal pour avoir rappelé, et violé par ce fait un vieux tabou, que « dans ce soi-disant couple d’amis, l’un était le colonisateur et l’autre le colonisé ». Nous-mêmes avons succombé à cet abus de mémoire et malgré les crispations et le désenchantement, beaucoup de Sénégalais restent magnanimes à l’égard de la France - de la France, pas des Français ! -, sans doute parce qu’il y a plus fort que l’amour : l’habitude.
Si l’indépendance a été proclamée au Sénégal, l’héritage colonial soldé ou presque, beaucoup parmi nous continuent à chercher leurs références en France. Il n’est pour eux de consécration que celle acquise chez vous : notre plus célèbre chanteur, Youssou Ndour, fait son « Bal » annuel à Paris et nos lutteurs rêvent de se mettre en vedette à Bercy. Nous cultivons les mêmes passions que vous, y compris les plus inattendues, comme celle du rap.
Nos élites lisent avec ostentation Le Monde ou Libé, même si chaque numéro leur coûte l’équivalent d’un Smic quotidien, si l’on peut dire.
Le Sénégalais ne prend une information au sérieux que si elle est relayée par RFI, « la radio mondiale » qui a planté ses relais dans plusieurs de nos cités.
Les seules télévisions que nous pouvons regarder sans interruption et sans bourse délier sont des chaînes françaises ou francophones, ce qui est un peu la même chose pour nous. CFI, TV5, vitrines françaises jamais éteintes : télés publiques, télés offertes, télés imposées, télés inévitables, tout nous est donné par vous mais vous ne prenez rien de ce que nous pouvons offrir en échange. Nous ne pouvons pas vous ignorer : ce n’est pas nous qui allons au-devant de vous, c’est vous qui nous imposez votre présence. Nous savons tout de vous ou presque sans même avoir besoin de nous rendre chez vous et en dépit de l’obstination que vous mettez à nous fermer vos portes.
Nous connaissons votre Grand Chef. Nous le voyons si souvent, sur les marches de son palais, donner l’accolade à nos présidents ! Même celui que nos odeurs incommodent se plie au rite : peut-être que si près du faubourg Saint- Honoré, toutes les odeurs sont masquées par les parfums. D’ailleurs, seul le parfum des classes pauvres s’appelle odeur et, Dieu merci, nos présidents ne sont point pauvres.
L’histoire de France continue à faire irruption dans notre quotidien, quelquefois de manière saugrenue. Ainsi, dans les « cars rapides », ces véhicules déglingués qui n’ont plus aucune pièce d’origine et qui assurent le transport public à Dakar, le strapontin incommode que l’on déplie pour le passager de dernière minute s’appelle... Versailles. Ce n’est pas que nous nous emmêlions les pinceaux, c’est le signe de notre penchant à vous traiter par la « parenté à plaisanterie », ce qui est chez nous une preuve d’affection.
Des dizaines de Sénégalais récitent dans l’ordre les noms des stations du métro parisien, de Porte d’Orléans à Porte de Clignancourt ou de Château de Vincennes à la Grande Arche de la Défense.
Notre télévision nationale passe et repasse, y compris dans nos langues nationales, les petites péripéties de votre vie quotidienne, même si souvent nos populations n’en comprennent pas le sens. C’est par elle que nous avons ainsi vécu, jadis, la solitude de Simone Veil ou, plus récemment, subi les larmes de Christine Boutin.
Nous avons appris Camille Desmoulins à l’école et nous connaissons aujourd’hui José Bové et Ségolène Royal. Nous ne prenons pas La Ciotat pour un boxeur ni Le Corbusier pour un insecte.
Nous connaissons Raimu et Colette, Carné et Prévert, la Champmeslé et Arletty, MC Solaar et Zizou, bien sûr...
Je ne prétends pas que le Sénégalais moyen connaît tout ce beau monde, mais quel est le Français cultivé, informé, ouvert aux autres qui pourrait se vanter de connaître Lat-Soucabe Fall [
10] et Souleymane Bal [11], Aline Sitoe Diatta et Yandé Codou Sène [12], Fodé Kaba [13] et Battling Siki [14] ? Les illustres Sénégalais sont pour vous d’illustres inconnus : ils ne sont ni dans vos journaux ni dans vos dictionnaires ou vos encyclopédies. Il n’y a personne pour vous enseigner notre histoire : elle est absente, totalement, de vos manuels et de vos programmes scolaires.
Bref, nous, citoyens de ce qui était votre plus ancienne colonie en Afrique noire, nous avons beaucoup à vous dire. Alors, comme on l’avait dit naguère à Freud, « taisez-vous et laissez-moi parler » ! Pour une fois, voulez-vous, on parlera de nous, de nos certitudes, de nos illusions... de nous, quoi. Secondairement on parlera de vous, mais seulement tels que nous vous voyons. Après tout, et malgré les apparences, nous vous connaissons bien mieux que vous ne nous connaissez. Il suffit de lire la presse sénégalaise : on y parle de « coup de Jarnac » ou de « landerneau politique », comme si cela coulait de source, et d’ailleurs notre premier quotidien s’appelait Paris-Dakar...
Cessez donc de nous dire : « Ah, vous êtes de Dakar ? Vous devez connaître mon cousin Bernard : il habite Bangui. » Non, nous ne connaissons pas Bernard ! Mais en revanche, nous connaissons la France et les Français bien mieux que vous ne pouvez imaginer.
Oui, nous avons beaucoup à vous dire. N’est-il pas temps que vous nous laissiez la parole ?
Nos choix, nos mots, notre ton peut-être ne vous plairont pas toujours. Mais souffrez qu’après vous avoir si souvent caressés dans le sens du poil, nous venions vous tintouiner les oreilles avec nos récriminations.
Nous tenterons de dire ce que les Français ne disent pas aux Français. Ce que ne disent ni vos radios, ni vos télévisions, ni vos journaux qui ne s’intéressent à nous que lorsque nous allons mal et qu’ils croient que nous n’avons besoin que de pain et de compassion. Ce que ne disent pas vos politiciens qui ne commémorent souvent que les lieux de mémoire ou les événements nostalgiques et dont certains s’égarent à accréditer une mémoire officielle expurgée de toute faute. Nous ne dirons pas tout parce que, vous nous l’avez trop souvent martelé pour que nous l’oubliions, votre temps est précieux, et c’est même votre principale richesse.
Je tâcherai donc d’être bref. Prenez la peine de me lire. Prenez, un court instant, le temps d’écouter une de ces petites voix timides qui, par milliers, tentent vainement depuis des siècles de parvenir jusqu’à vos « oreilles rouges »...

Notes
[
1] De remontrances, ou de conseils paternalistes bien trop souvent
[
2] René Girard, in Le Monde, 11/11/2000.
[
3] Mamadou Lamine Dramé est un marabout originaire de l’Est du Sénégal (1835-1887) qui combattit la présence française à partir de 1885 et jusqu’à sa mort.
[
4] Recruté de force pour servir dans les troupes françaises, Baïdy Katié eut, en septembre 1890, une altercation avec le commandant de cette force, l’administrateur Abel Jeandet, qu’il abattit d’un coup de fusil. Il fut exécuté quelques jours plus tard à Podor, sans procès ni jugement.
[
5] Lat Dior Ngoné Latir Diop (1842-1886) est le vingt-neuvième et le plus populaire des Damels du Cayor, et le seul à porter le patronyme de Diop. Il oscilla toute sa vie entre l’alliance avec les Français et la lutte armée. À partir de 1882, il s’illustra par son opposition à la construction du chemin de fer Saint-Louis-Dakar à travers le Cayor et trouva la mort à Dekhlé, dans un affrontement avec les troupes françaises.
[
6] Valeureux guerrier casamançais, surnommé « Bigolo » (éléphant), Djignabo fut l’âme de la résistance contre les Français à Séleki (nord-ouest de la Casamance) et du refus du paiement de l’impôt. Il est abattu en mai 1906 alors qu’il tentait d’attaquer un camp français.
[
7] Appelée aussi la « Jeanne d’Arc » ou la « prophétesse casamançaise », Aline Sitoe Diatta est à l’origine de la résistance pacifique contre les Français, contre notamment le paiement de l’impôt, l’enrôlement dans l’armée coloniale ou l’abandon des cultures vivrières au profit de l’arachide. Déportée à Tombouctou en 1943, elle y mourut en 1944.
[
8] Chef religieux sénégalais (1850-1927), déporté à plusieurs reprises par les autorités françaises, Ahmadou Bamba fut le fondateur du mouridisme, l’une des plus importantes confréries religieuses du Sénégal.
[
9] Général français (1818-1889), Louis Faidherbe est le fondateur de la colonie du Sénégal dont il fut gouverneur à deux reprises (1854-1861 et 1863-1865). Il fut aussi à l’origine des débuts de la colonisation du Soudan et du premier bataillon de tirailleurs sénégalais.
[
10] Quinzième Damel du Cayor (1697 à 1719), Lat-Soucabe Fall réunit cet État avec celui du Baol, situé au sud et également issu de l’éclatement de l’empire du Djoloff. Ses descendants gouverneront le Cayor jusqu’en 1887.
[
11] Réformateur religieux, Souleymane Bal prit la tête de la révolte contre l’hégémonie maure sur le Fouta et contre la dynastie païenne des Peuls Denianké. Il proclama en 1776 une République théocratique.
[
12] Célèbre cantatrice traditionnelle contemporaine du Sénégal, Yandé Codou Sène a souvent chanté Senghor qui appartenait à la même ethnie qu’elle.
[
13] Résistant originaire de Casamance, Fodé Kaba s’opposa à la fois aux Français (au Sénégal) et aux Anglais (en Gambie).
[
14] De son vrai nom Louis Mbarick Fall (1897-1925), Battling Siki, boxeur sénégalais né à Saint-Louis, est le premier Africain à avoir remporté le titre de champion du monde de boxe professionnelle. Le 24 septembre 1922, il bat en effet par KO, à la sixième reprise, l’idole des Français, Georges Carpentier, et devient par la même occasion champion du monde mi-lourd. Il sera assassiné à New York en 1925 et sa dépouille a été transférée à Saint-Louis en 1993.