Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

lundi 16 juillet 2018

LES PRESIDENTS DE LA REPUBLIQUE ONT-ILS BESOIN D’AVOIR LES MARABOUTS COMME COPILOTES ?

NB : Texte publié dans "Sud-Quotidien" du 14 juillet 2018

  

On a l’habitude de dire que les présidents américains ont Dieu comme copilote et, de Ronald Reagan à Donald Trump, les «conseillers  spirituels » ont joué un rôle considérable dans la conduite des affaires aux Etats-Unis. Au Sénégal, depuis quelques années, on a l’impression que les chefs religieux, plus exactement les marabouts, sont devenus les copilotes du Président de la République, et c’est autrement plus périlleux pour nous autres passagers ordinaires.
Parce que si Dieu est unique, tout au moins dans les religions révélées, les marabouts sont nombreux et qu’ils ont même une fâcheuse tendance à se multiplier.
Parce qu’ils sont faits de chair et d’os et que malgré leur foi, ils ont des besoins bien terrestres et des sentiments.
Parce que, hélas, ils sont mortels, et que leurs fonctions, et leurs privilèges, sont héritables.
Autant dire que chercher à les satisfaire tous, sans en léser aucun, c’est entreprendre un travail de Sisyphe.
Pourtant, malgré les apparences, ce sont eux qui ont le plus à perdre dans cette collusion avec le pouvoir, du moins si l’on prend en compte les valeurs qui fondent leurs sacerdoces.                                
                                        
Politique et  religion : deux mondes opposés 

D’abord parce que les normes sur lesquelles le politique fonde son action sont diamétralement opposées aux impératifs éthiques qui sont de règle pour le religieux. Pour le premier, la dissimulation est un art et même si l’on ne peut pas dire qu’il a le droit de mentir, force est de reconnaître qu’il ne s’en prive pas lorsque cela peut servir ses intérêts. L’affabulation peut même le porter au délire, comme récemment lorsqu’un ancien Premier Ministre a pris la grave décision d’annoncer la mort d’un manifestant en ne se fondant que sur des rumeurs. L’escobarderie est en tout cas naturelle chez le politique qui ne conçoit pas une société dont les acteurs se mettraient à appliquer de manière absolue le « principe moral de dire la vérité » à toutes les occasions. Des  exemples fourmillent de par le monde  de personnalités de qualité dont la carrière politique a été abrégée parce qu’elles fondaient leurs actions sur le principe que « la vérité est un devoir et qu’elle est due en toutes circonstances ». Au Sénégal, l’ancien président Mamadou Dia en a été une parfaite illustration.
Ensuite, cette collégialité, pour ne pas dire cette complicité, pourrait vite épouser la forme d’un marché entre le religieux, considéré ici principalement comme porteur de voix, et le politique qui est tenté de monnayer le soutien que lui apporte son partenaire dans le seul but de se fidéliser ses disciples.
Troisièmement, au plan de la justice sociale, les débours que les gouvernants versent au profit des chefs religieux et qui sont prélevés sur le trésor public, s’effectuent souvent aux dépens du peuple. Cela met à mal la mission du Chef d’État qui est de porter secours aux faibles et aux pauvres, et celle du religieux qui est de défendre celui qui a raison et non celui qui est le plus fort, fût-il son plus proche ami. Il y a, par exemple, injustice à octroyer  la gratuité de l’eau à toute la population d’une cité de plus d’un million d’habitants, qui n’est pas la plus déshéritée du pays, quand des quartiers entiers de Dakar et des milliers de villages manquent du précieux liquide…
Enfin, en contrepartie de l’appui que le religieux leur apporte, les gouvernants pourraient être tentés de manquer à une autre responsabilité, celle de faire respecter les textes votés par les représentants du peuple, seul dépositaire légitime du pouvoir. Cette responsabilité  a été trahie par l’État lorsqu’il a fermé l’œil sur le non-respect de  la loi imposant la parité hommes-femmes dans les institutions électives, et par ceux qui, à sa suite, – partis politiques, y compris ceux de l’opposition,  syndicats,  institutions des droits humains et, suprême paradoxe, organisations féminines, etc. – ont préféré jouer les filles de l’air !

 
La majorité n’est pas la totalité !

Cette situation s’explique par la tournure prise, depuis quelques années, par les relations qu’entretiennent les chefs religieux, musulmans en particulier, et les autorités politiques, au premier rang desquelles le Président de la République. Pendant les vingt années qui ont suivi notre indépendance, les rapports sont restés empreints d’une élégante courtoisie, traversés parfois par de petits heurts, mais toujours respectueux des responsabilités de chaque partie. Puis, dans les vingt années qui ont suivi, l’autorité des chefs religieux s’est sensiblement accrue aux dépens du pouvoir politique qui est devenu plus obséquieux, plus prompt à céder à leurs exigences, jusqu’à brader une partie importante du domaine national. Enfin, depuis quelques années, ces relations se sont muées en vénération affichée, exclusive et unilatérale. Pour la première fois, un éminent guide religieux a été inscrit (et vite désinscrit, heureusement !) tête de liste dans une consultation électorale, pour la première fois on a vu le Président de la République se prosterner devant un chef religieux, non pas en humble disciple, ce qui est son droit, mais ès qualité, publiquement et en présence des médias d’État, entouré de tout son aréopage. Pourtant ici aussi et malgré les apparences, cette une posture fait plutôt tort à celui qu’elle est censée honorer parce que l’Islam est une religion d’individus pour laquelle le salut ne se fait ni à travers l’Église ni à travers les guides religieux.  
Ces observations ne remettent nullement en cause le devoir des autorités politiques, chefs d’État en premier lieu, à manifester respect et considération aux dépositaires des religions, toutes confessions confondues. Ce n’est d’ailleurs que justice car si leur pouvoir émane du peuple, c’est souvent la religion qui détermine les votes des citoyens. Mais cette reconnaissance n’implique pas qu’il faille rendre des comptes au religieux,  solliciter non des avis mais des directives ou des instructions, en particulier sur des sujets dans lesquels il n’a pas forcément de compétence particulière, ou est mal informé, par nature ou par manque d’inclination. Lorsqu’elle a lieu, la consultation doit avoir pour objectif d’aider au respect de la justice et non pas de rallier le religieux à des causes politiques qui ne respectent ni le droit ni la raison. Nous devons donc nous inquiéter de la propension de nos dirigeants à « réduire l’État à l’Église », comme on disait autrefois en France, d’associer les religieux à la gestion de la chose publique, d’assumer à leur profit des charges qui ne relèvent pas de l’État. Rappelons pour terminer sur ce sujet que la majorité n’est pas la totalité.

En situation de rivalité religieuse…

Le Sénégal avait déjà la particularité d’être le seul pays au monde où toutes les fêtes chrétiennes et musulmanes donnent droit à des jours chômés et payés, mais au train où vont les choses, notre pays n’aura bientôt plus rien à envier à la Rome impériale qui a compté jusqu’à 175 jours fériés. En dehors des fêtes « officielles », nous commémorons les dates symboliques de la geste des fondateurs de confréries, la plupart des actes de leurs vies, et même celles de leurs héritiers et disciples. Même si elles ne donnent pas droit à des congés, ces commémorations sont l’occasion de manifestations festives qui se répercutent sur le déroulement de notre quotidien et sapent les fondements de notre économie. Cette situation est exacerbée par le fait que la communauté musulmane ne parle pas toujours d’une même voix, que les confréries dans lesquelles elle est éclatée se comportent quelquefois comme des groupements sectaires et que si nous ne sommes pas en situation de conflit religieux, nous sommes bien en situation de rivalité religieuse. L’État entretient le flou, et non content d’assurer l’encadrement logistique et sanitaire de ces manifestations, s’est érigé en manager de manifestations religieuses, subvient largement à leur financement jusqu’à pourvoir désormais aux frais d’hôtellerie ! La charge budgétaire de cet engagement est chiffrable et elle est énorme. On parle volontiers des mouvements de fonds qui accompagnent ces rassemblements, sans d’ailleurs se poser la question de savoir s’ils concourent réellement au développement du pays, mais on s’attache moins à compter les pertes imputables au nombre de journées pendant lesquelles le travail s’est arrêté ou se trouve au ralenti, à la paralysie des administrations et des services, aux dégâts subis par le réseau routier, aux accidents de la circulation, au gaspillage qui est non seulement ostentatoire mais voulu et revendiqué par les organisateurs.
Mais le plus grave sans doute est le coût politique pour une nation en construction. Mais ça c’est un  sujet tabou et qui risque, un jour, de nous réserver de mauvaises surprises…

dimanche 17 juin 2018

Tirailleurs Sénégalais : « Morts PAR la France ! »


NB : Texte publié dans "Sud-Quotidien" du 14 juin 2018

Plus de soixante-dix ans après le massacre de Thiaroye, le temps est venu de ne parler des « Tirailleurs sénégalais » qu’avec gravité.
Avec colère aussi.
Au-delà du « dessert » qui leur aurait été servi, au-delà de la statue héritée de la colonisation, recyclée et rebaptisée « Dupont et Demba », au-delà des décorations tardives, distribuées alors que c’est le pain qui manque, des trémolos servis à toutes les occasions, au-delà de l’hommage rendu au sergent Malamine dont on ne cite jamais le patronyme, le seul débat qui vaille la peine aujourd’hui est de savoir pourquoi et comment des soldats africains qui avaient servi sous les couleurs de la France, bravé la mitraille allemande, subi de dures épreuves dans des camps de prisonniers, participé quelquefois à la Résistance contre l’occupation du seul pays qu’ils prenaient pour « patrie », pourquoi, à Thiaroye aux portes de Dakar, ces anciens combattants démobilisés ont été fusillés un matin de décembre, alors qu’ils s’apprêtaient à retrouver leurs familles après une longue séparation.
Combien étaient-ils réellement ? Quels étaient leurs noms et origines ?
Ou sont leurs tombes ? Dorment-ils dans des fosses communes dissimulées sous nos maisons ou sous des tas d’ordures ?
Qui étaient les responsables de leur massacre et quel sort leur a été réservé ?
Pourquoi nous cache-t-on la vérité et où sont les archives qui nous permettraient de reconstituer leur histoire ?
Rébellion ou crime de masse ?
La réponse à ces questions ne concerne pas les seuls Sénégalais. Contrairemennt à une idée reçue les « Tirailleurs Sénégalais » n’étaient pas tous des Sénégalais, ils étaient même souvent majoritairement originaires de régions qui ne sont pas comprises à l’intérieur des limites du Sénégal d’aujourd’hui, même si à l’issue de leur service militaire certains d’entre eux, qui n’étaient pas Sénégalais de naissance, ont pris racine chez nous, constituant quelquefois dans nos villes des quartiers dont les noms rappellent leur origine ethnique. Il n’en reste pas moins vrai que les bataillons auxquels ils appartenaient avaient l’apparence d’une force  armée « internationale », avec cette nuance que  leurs membres ne venaient pas de « nations » indépendantes, mais de plusieurs territoires réunis artificiellement dans des ensembles placés sous la même autorité fédérale.
Le débat qui est en cause ici dépasse donc nos frontières, il concerne un grand nombre de pays de la sous-région, c’est un sujet d’intérêt national pour plusieurs d’entre eux, et outre le Sénégal, pour le Burkina Faso et pour le Mali notamment. C’est d’ailleurs dans ce dernier pays et à l’initiative d’un Président de la République qui était aussi un historien, que les Tirailleurs ont reçu symboliquement l’hommage le plus significatif...
Le sort de ceux d’entre eux qui sont tombés à Thiaroye a passionné une historienne qui le porte en bandoulière depuis des années et qui, à notre grande honte, n’est pas africaine et n’enseigne pas dans nos universités. C’est peut-être mieux ainsi car il ne s’agit pas ici de combat patriotique, mais de vérité historique. C’est la difficile entreprise conduite par cette universitaire, les obstacles qu’elle a rencontrés pour soulever la chape de plomb qui recouvre la tragédie de Thiaroye que raconte une bande dessinée publiée sous le  titre éloquent de « Morts par la France ». Malgré la nature du support, un album rédigé sous la forme d’une fiction, et bien que  l’enquête ne soit pas encore achevée, cet ouvrage devrait suffire pour mobiliser l’opinion et les politiques africains et les pousser à exiger de l’ancienne puissance coloniale qu’elle mette à la disposition des chercheurs tous les éléments qui peuvent concourir à l’établissement de la vérité. On ne sait pas tout, mais la chercheuse, qui a dû faire face à une forte obstruction du ministère français des armées et des servies responsables de ses archives, a conclu que, contrairement à l’historiographie officielle, il y a bien eu à Thiaroye un massacre de masse prémédité et non une « mutinerie », qu’il n’y a pas eu 35 victimes mais probablement des centaines, que les sources d’informations ont été caviardées, que certaines ont disparu et que d’autres seraient gardées au secret. Ces révélations porteraient donc à croire que Thiaroye s’inscrit sur la longue liste des « bavures » coloniales que la France a toujours du mal à assumer.
Restituer la vérité !
En 2014, François Hollande, en visite à Thiaroye, avait fait un pas en enterrant la thèse de la mutinerie et en reconnaissant les droits des victimes. Mais son pays doit encore vaincre les réticences d’une opinion qui pense, à l’image de l’ancien président Nicolas Sarkozy, que « la repentance est une forme de haine de soi » et qui fustige ceux qui s’obstinent à « attiser la surenchère des mémoires » et à « chercher dans les replis de l’histoire (de France) une dette imaginaire ». La dette qui nous occupe ici est loin d’être imaginaire, elle existe même « physiquement » puisque les soldes de captivité et les primes de démobilisation des soldats tués sont restées dans le Trésor français. Par ailleurs, il s’agit  aussi d’une dette de sang et l’ancien président français est mal placé pour la contester parce que les Tirailleurs tiraient précisément contre des combattants venus, notamment, du pays de son père et que contrairement à nous, ses ancêtres n’avaient pas combattu pour la France à Fachoda, à Sébastopol, à Verdun ou dans la Somme.
Nous, citoyens et politiques, ne pouvons pas nous contenter de compter les points du combat d’une universitaire face aux mensonges d’État, ni laisser ce débat aux seuls historiens, car il s’agit de réparer des erreurs qui peuvent nuire à notre prise de conscience, il s’agit de notre droit de donner des noms à nos morts et de réclamer lumière et réparation au profit d’hommes qui n’ont plus que nous comme ressources. Si la restitution de notre patrimoine historique spolié par le colonisateur est une nécessité, celle de notre dignité et de la vérité, qui ont subi les mêmes violences, est une urgence. Cette restitution a le mérite d’être moins couteuse car elle est immatérielle, elle n’impose pas de vider des musées ou de déposséder des collectionneurs.

mardi 29 mai 2018

FAUT-IL BOYCOTTER LES PELERINAGES EN ARABIE SAOUDITE ?



NB : Publié dans Sud Quotidien du 15 mai 2018

En 1986, Fahd Ben Abdel Aziz s’était proclamé « Gardien des Deux Saintes Mosquées ». Cela n’ajoutait rien à ses fonctions de roi d’Arabie Saoudite et de chef du plus riche pays arabe, mais, au-delà des deux sanctuaires, ce titre lui permettait de se présenter aux yeux du monde  comme le défenseur des valeurs de l’Islam et de l’intégrité de ses  lieux saints. Ce titre n’a plus aucun sens aujourd’hui puisque ses successeurs acceptent et cautionnent le bradage du troisième lieu saint musulman et prennent fait et cause pour celui qui a perpétré ce crime et pour celui qui l’a inspiré. Ce n’est pas au souverain qui, pour beaucoup de pays dans le monde incarne pratiquement l’Islam, même si sa souveraineté sur La Mecque et Médine relève plus de l’accident historique que de la légitimité, qu’il faut apprendre que Jérusalem a été la première Qibla, que le destin du Prophète est intimement lié à ce site et que celui-ci estimait que la mosquée Al Aqsa était l’une des trois  destinations qui méritent que l’on selle son cheval et entreprenne un grand voyage. Ce n’est pas un hasard si Jérusalem porte en arabe le nom d’Al Quds, la « sanctifiée »…

L’indifférence, la complicité pour tout dire, des rois saoudiens ne sont qu’une illustration parmi d’autres de leur disqualification à porter un titre usurpé. L’Islam n’est pas fait que de murs, il est aussi fait de vies humaines, d’hommes, de femmes et d’enfants dont ils devraient aussi se préoccuper, et en quelques jours, plusieurs dizaines d’entre eux ont été tués, plusieurs milliers ont été blessés, à Gaza, quelquefois marqués pour la vie, pour avoir, les mains nues, contesté l’occupation illégale de leurs terres. L’Arabie Saoudite est devenue une puissance impérialiste qui use des mêmes méthodes, des mêmes armes que les puissances européennes qui ont balkanisé le Moyen Orient et étouffé les mouvements de libérations nationales. Ses dirigeants se distinguent plus souvent par les frasques qu’ils affichent sur les lieux de plaisir européens plutôt que par leur lutte contre l’islamophobie qui prospère dans le monde. Ils s’arment abondamment, non pour combattre Israël dont le but affiché est de conquérir par la force des terres occupées par les Arabes depuis deux mille ans, mais pour détruire le seul pays de la région, l’Iran, dont la foi en l’Islam est incontestable, mais qui a le tort de refuser le diktat de l’Occident et ses modèles culturels. L’Égypte écrasée par une dictature militaire, le Liban étouffé et pris en otage, la Syrie réduite à feu et à sang, l’Irak démantelée, le Yémen condamné à la famine, la Jordanie harcelée, qui restera-t-il pour affronter la force militaire israélienne qui désormais ne fait la guerre qu’aux civils, contrairement à toutes les armées du monde ? La vérité, c’est que les autorités saoudienne ont choisi leur camp et décidé de servir les intérêts des Américains et d’être sous la bonne grâce des Israéliens.

Puisque, grâce aux pétrodollars, l’Arabie Saoudite tient par la gorge les dirigeants des pays à majorité musulmane, que reste-t-il aux populations de ces pays pour exprimer leur colère et leur frustration ? D’abord affirmer haut et fort que leur combat n’est pas que religieux et que la décision prise par le président américain de transférer son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem est une grave entorse au droit international et une violation manifeste des accords internationaux qui ont été à l’origine de la création de l’État d’Israël. L’Arabie Saoudite s’était pourtant à l’époque, opposée à ce que les Palestiniens considéraient comme une catastrophe, en proclamant, comme d’autres pays, qu’elle violait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Depuis soixante-dix ans, et malgré tous les coups de force menés par Israël, le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, dont les Etats-Unis sont le membre le plus influent, n’a jamais cessé  de réitérer l’interdiction de toute modification du statut de Jérusalem avant la conclusion d’un accord de paix. C’est ce qui explique la déconfiture du gouvernement américain, abandonné par ses plus vieux alliés lors de l’examen de sa décision de reconnaître Jérusalem comme capitale de fait de l’Etat hébreu.


La protestation des musulmans, et celle de tous les hommes attachés au respect des lois internationales, devraient donc s’accompagner de mesures concrètes visant à maquer leur défiance à l’endroit des autorités saoudiennes. Cela pourrait se traduire par la proscription totale de tout déplacement à caractère religieux en Arabie qui ne soit pas inscrit parmi les obligations recommandées par l’Islam, en particulier les umra qui prennent une ampleur de plus en plus grade. La mesure ne ruinera pas sans doute les finances saoudiennes qui reposent sur d’autres ressources, mais elle aura une portée considérable au plan symbolique. Mais après le massacre sanglant de ce 14 mai, date de l’inauguration de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem et qui a fait plus de cinquante morts dont des enfants, en une seule journée, et sans préjuger de celui qui sera commis le 15, jour de commémoration de la NaKba, ce boycott sélectif ne devrait plus suffire. Parmi les devoirs du musulman il y a aussi le refus de l’oppression et le refus de contribuer au pouvoir de ceux qui gouvernent par l’injustice. Le pèlerinage annuel à La Mecque est certes une des cinq prescriptions de l’Islam, mais on peut considérer qu’aujourd’hui La Mecque est séquestrée et que ceux qui prétendent la garder trahissent le symbole qu’elle représente. Elle  est même en danger pour la simple et bonne raison qu’il n’est pas exclu, au train où vont les choses, qu’elle soit sous peu placée sous la garde non du roi d’Arabie Saoudite, mais sous celle, directe et incontrôlable, des services de sécurité israéliens, comme l’est déjà semble-t-il, l’aéroport de la capitale du royaume. Autant dire qu’elle sera alors placée sous la responsabilité de ceux qui chaque jour travaillent à miner la solidarité entre musulmans et à la déconfiture de la Umma. Nous pouvons donc considérer que ce n’est pas nous qui boudons La Mecque, mais que nous constatons qu’elle nous est provisoirement interdite. Dieu qui pardonne tout, nous pardonnera bien cette infidélité !