S’il n’est pas encore Président de la République, Sarkozy en prend le ton et la pose au Mali et au Bénin : un président français, en Afrique, ça donne des leçons, ça morigène ses hôtes, ça évoque « l’âme africaine », car l’Afrique est le seul continent qui ait une âme. Au lieu d’instruire ses hôtes sur la situation et les besoins de la France, il va donc se présenter en expert du continent et de la bonne gouvernance, lui qui n’a encore dirigé aucun pays, qui n’a aucune expérience personnelle de l’Afrique, qui n’a même jamais manifesté jusqu’alors une attirance particulière pour cette région du monde. De toutes façons ce qu’il va livrer a été écrit par quelqu’un d’autre, tout aussi néophyte, et c’est sans doute pour cela qu’il lui arrivera souvent de se dédire d’une escale à l’autre, de dire à Bamako que la France et le Mali étaient « les héritiers de grandes civilisations », et, quelques mois plus tard, d’ affirmer tout aussi péremptoirement, à Dakar, que l’Afrique « n’était pas assez entrée dans l’Histoire » !
Culpabilisez ! Il en restera toujours quelque chose !
Mais à Bamako, à Cotonou, à Dakar, Sarkozy n’avait pas fait que donner des leçons, il avait aussi pris des engagements. Mille jours après son accession au pouvoir, et au moment où se tient le Sommet France-Afrique (encore une survivance du passé !), il n’est que naturel de lui demander des comptes.
Il avait pris l’engagement de promouvoir une véritable refondation des rapports franco-africains, de les transformer en une « relation assainie, débarrassée des réseaux et non personnalisée » .L’un de ses ministres, Jean-Marie Bockel, l’avait pris au mot, peut-être parce qu’il venait d’ailleurs, et s’est vite brûlé les ailes sur le brasier Bongo. Excédé par ses rodomontades le président gabonais avait exigé et obtenu sa tête, puis, accueillant son remplaçant à Libreville, avait préféré s’entretenir d’abord avec le messager « personnel » du Président français avant de recevoir le ministre de la France. Aujourd’hui encore, comme aux beaux temps de la Françafrique, les ambassadeurs de France sur le continent souffrent d’être souvent court-circuités par des émissaires de l’Elysée, plus « compréhensifs »ou plus arrogants, c’est selon, plus crédibles en tous cas, que les représentants officiels.
Sarkozy avait promis qu’il allait instaurer des liens non condescendants mais particuliers, « affectueux »mêmes, avec nous, reconnaissant une « parenté » entre la France et les états issus de son ancien empire. Sans contrepartie, car la France ne « fait pas d’affaires en Afrique », précisait-il sans réaliser que c’était peut-être les Africains qui préféraient faire des affaires ailleurs. Pourtant, il a visité l’Angola avant le Burkina, et pour cause : la première est devenue le premier producteur de pétrole au sud du Sahara. Pourtant c’est à Prétoria, et non à Dakar ou à Abidjan, qu’il fera l’annonce du retrait des bases françaises d’Afrique. Cela ne concernait en rien ses hôtes mais la caution sud-africaine pèse bien plus lourd à ses yeux que celle des petits pays francophones.
Avant d’être élu Président, il vantait « l’alliance des peuples », établissait un lien entre «immigration et tolérance », proclamait que « la France devait s’ouvrir au monde ».Une fois élu, il jugera qu’il faut plutôt apparier immigration et identité nationale, ouvrant la voie à des dérives verbales tenues par ses propres ministres et indignes du génie français. Il avait théorisé la doctrine de « l’immigration concertée », qui n’est qu’une sélection organisée des cadres et techniciens au profit du Nord. Dans la réalité, il est le seul auteur du concept, se contentant, de solliciter, avec plus ou moins de bonheur, la ratification des parties africaines. La France est plus que jamais crispée sur son identité et le brigadier parachutiste Guissé, qui l’avait servie sur deux fronts de guerre mais avait le malheur d’être issu de l’immigration, s’est vu contester sa nationalité parce qu’il y a plus de dix ans son père n’avait pas respecté les lois sur le regroupement familial !
Nicolas Sarkozy avait assuré aux Africains que l’un de ses principaux combats serait la défense des droits de l’Homme, dont la France était « la patrie », contre « toutes les forces obscures », qu’elles soient du nord ou du sud. En trois ans le bilan est édifiant. Malgré les états d’âme d’une de ses ministres, l’un des premiers chefs d’état africains qu’il ait reçu à Paris, Kadhafi, était arrivé au pouvoir il y a 40 ans par un coup de force et gouverne un pays sans parlement, sans presse libre ni partis politiques. Il a rendu visite à la Tunisie dont le président, élu par des scores « à la soviétique », exerce son pouvoir par la corruption et l’intolérance, et où un journaliste a été condamné à six mois de prison en l’absence de sa présumée victime, de son avocat et des témoins. Il a envoyé un émissaire spécial pour remercier le président soudanais, et, du Kazakhstan aux pays du Golfe Persique en passant par le Rwanda, il a fréquenté beaucoup de chefs d’états qui n’étaient pas des parangons de la démocratie.
Il avait promis que l’Afrique ne serait pas la seule à être mise on observation par ses soins et que « les valeurs des droits de l’Homme seraient aussi défendues en…Asie ».Pourtant il a envoyé son Premier Ministre en Chine à la veille de la condamnation d’un universitaire dont le seul crime avait été d’être le porte-parole de ceux qui réclament plus de démocratie et de respect. Lui-même s’y est rendu, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition universelle, et on ne l’a guère entendu évoquer le sort des Tibétains ou celui des dissidents mis à l’ombre au moment de sa tournée, ou celui des internautes soumis à la censure. Il est sans doute plus facile de témoigner sa sympathie au chef indien Raoni que de recevoir le Dalaï- Lama.
Il ne s’était pas contenté de dire que la France « bannit toute prise de pouvoir par la force », il avait ajouté qu’elle n’attendra pas les coups d’Etat pour « dire à ses partenaires africains que telle décision ou telle politique ne sont pas moins que des manipulations électorales ou des dérives autocratiques », annonçant en quelque sorte l’avènement d’une diplomatie préventive. Depuis qu’il est au pouvoir, plusieurs coups d’Etat militaires ou constitutionnels ont eu lieu en Afrique et non seulement Paris ne les a pas contrecarrés, mais a eu, généralement, une attitude plutôt complaisante vis-à-vis de leurs auteurs.
Sarkozy avait dit : « la France se fera respecter »et, naïvement, les Africains avaient compris qu’elle banderait les muscles contre les « grands bandits » du monde. Ils ont vite réalisé que c’était surtout eux qui allaient (re)découvrir de quel bois elle se chauffe. Lorsque des « humanitaires »français, accusés de trafic d’enfants, seront arrêtés au Tchad et mis en prison, Sarkozy lancera cette provocation : « J’irai les chercher, quoiqu’ils aient fait ! »Mais lorsque la Française Florence Cassez, interpellée au Mexique dans des circonstances rocambolesques, sera, après un simulacre de procès, condamnée à 60 ans de prison, il se contentera de suggérer avec diplomatie, son transfert dans une prison française. Depuis Napoléon III on connaît en France le coût d’une expédition au Mexique !
Pour l’Afrique francophone Sarkozy reste donc l’homme du « discours de Dakar », et non celui de la rupture qu’il nous avait annoncée, et ce n’est pas en passant six heures en R.D.Congo et autant au Niger ou en convoquant le continent à Nice qu’il percera « l’âme africaine » .Mitterrand avait promis aux Africains que la France allait leur « parler le langage qu’ils ont aimé d’elle », lui leur a tenu celui qu’ils croyaient révolu. Pour la première fois depuis les indépendances africaines un Président français n’impressionne plus ses homologues africains, et de Wade à Gbagbo, en passant par le débonnaire ATT, beaucoup lui résistent ou le critiquent ouvertement. Il est vrai qu’il n’a ni l’aura de De Gaulle, ni la séduction de Mitterrand, ni la chaleur de Chirac.
Avec ses compatriotes il a connu en trois ans, nous dit-on, le « désamour ». Avec les Africains il n’y a pas eu d’amour
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