Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mardi 6 juillet 2010

Sarkozy et l’Afrique : 1000 jours plus tard !

Ce texte a été publié dans "Le Quotidien" du 2 juin 2010
En mai 2006 Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur de la France, effectuait, au pas de charge, une tournée en Afrique francophone. C’était une tournée électorale, même s’il ne s’adressait pas aux Français d’Afrique, dont les voix ne pèsent pas lourd dans la balance électorale et qui d’ailleurs lui préféreront Ségolène Royal. Les visites dans le « pré-carré »africain de la France constituent toujours un rite initiatique auquel sont soumis tous les Présidents français soucieux de mettre en évidence leur fibre africaine et Sarkozy avait pris les devants. D’ailleurs, même si l’on n’est pas chef d’état, dans quelle autre région du monde une personnalité française de haut rang peut-elle espérer mobiliser autant de foules qu’en Afrique francophone, susciter autant de curiosité et de sympathie ?
S’il n’est pas encore Président de la République, Sarkozy en prend le ton et la pose au Mali et au Bénin : un président français, en Afrique, ça donne des leçons, ça morigène ses hôtes, ça évoque « l’âme africaine », car l’Afrique est le seul continent qui ait une âme. Au lieu d’instruire ses hôtes sur la situation et les besoins de la France, il va donc se présenter en expert du continent et de la bonne gouvernance, lui qui n’a encore dirigé aucun pays, qui n’a aucune expérience personnelle de l’Afrique, qui n’a même jamais manifesté jusqu’alors une attirance particulière pour cette région du monde. De toutes façons ce qu’il va livrer a été écrit par quelqu’un d’autre, tout aussi néophyte, et c’est sans doute pour cela qu’il lui arrivera souvent de se dédire d’une escale à l’autre, de dire à Bamako que la France et le Mali étaient « les héritiers de grandes civilisations », et, quelques mois plus tard, d’ affirmer tout aussi péremptoirement, à Dakar, que l’Afrique « n’était pas assez entrée dans l’Histoire » !

Culpabilisez ! Il en restera toujours quelque chose !
La première phase de son exercice oratoire consistera à assommer ses hôtes africains, à leur flanquer au visage l’état de leur ruine et de leur délabrement, à leur apprendre ce qu’ils sont et qui ils sont. Et ce n’est pas beau :1 médecin pour 100000 habitants, soit 300 fois moins qu’en France,10 fois moins de ressources électriques par habitant ,60 % de la population occupée dans une agriculture arriérée et 30 % des terres arables disparues en une génération, alors que la population a doublé dans le même temps, un taux de mortalité infantile 10 fois plus élevé qu’en Europe etc. Après cet inventaire accablant d’une misère immuable il leur assène un dernier coup de massue : les Africains n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes, ils sont les seuls responsables de leur malheur. La colonisation, dira-t-il, n’est à l’origine « ni des guerres (civiles), ni des génocides, ni des dictatures, ni du fanatisme, ni de la corruption, ni du gaspillage, de la prévarication et de la pollution ! » C’est monstrueusement excessif, pour le moins, mais c’est cela qu’il appelle tenir le langage de la vérité, et comme il est le seul à s’exprimer, on ne saura jamais quelle vérité ses hôtes pourraient lui opposer. Il se gardera en tout cas de tenir le même discours en Chine, d’y stigmatiser les massacres de la Révolution culturelle, l’écrasement du peuple tibétain, l’opulence des oligarques face au dénuement des campagnes : la vérité ne peut pas être dite partout !
« Un kit de développement » en cadeau !
La deuxième phase du discours de Sarkozy consistera, après le diagnostic, à offrir le remède, à se présenter en expert en développement, à donner à ses hôtes les directives nécessaires pour sortir de leur désastreuse situation. Lui qui affirmait que « la France n’acceptera jamais de leçons des puissances commerciales( !)et des professeurs de vertu », ne se gênera pas pour distribuer aux Africains des leçons d’économie et même d’éthique. Il ne se contentera pas de donner quelques idées générales, il leur proposera un véritable « kit de développement », prêt à l’usage. Tous les domaines sont abordés : entreprises, infrastructures, finances, éducation, mines, mais les propositions ne sont que des lieux communs qu’on ne balance plus qu’aux Africains, et il n’y a plus que les Français à répéter de telles antiennes.
Mais à Bamako, à Cotonou, à Dakar, Sarkozy n’avait pas fait que donner des leçons, il avait aussi pris des engagements. Mille jours après son accession au pouvoir, et au moment où se tient le Sommet France-Afrique (encore une survivance du passé !), il n’est que naturel de lui demander des comptes.
Il avait pris l’engagement de promouvoir une véritable refondation des rapports franco-africains, de les transformer en une « relation assainie, débarrassée des réseaux et non personnalisée » .L’un de ses ministres, Jean-Marie Bockel, l’avait pris au mot, peut-être parce qu’il venait d’ailleurs, et s’est vite brûlé les ailes sur le brasier Bongo. Excédé par ses rodomontades le président gabonais avait exigé et obtenu sa tête, puis, accueillant son remplaçant à Libreville, avait préféré s’entretenir d’abord avec le messager « personnel » du Président français avant de recevoir le ministre de la France. Aujourd’hui encore, comme aux beaux temps de la Françafrique, les ambassadeurs de France sur le continent souffrent d’être souvent court-circuités par des émissaires de l’Elysée, plus « compréhensifs »ou plus arrogants, c’est selon, plus crédibles en tous cas, que les représentants officiels.
Chassez le paternalisme, il revient au galop !
Sarkozy avait promis la fin du paternalisme. Mais le paternalisme ne peut être révoqué par decret, c’est un comportement dont on ne peut se défaire sans une sorte de révolution mentale et celle-ci n’a pas encore eu lieu. La preuve en est fournie par le ministre de la Coopération, qui affirme que la Côte d’Ivoire (et l’Afrique en général ?)n’a pas besoin d’une liste électorale irréprochable et qu’il lui suffit de se conformer au calendrier approuvé par la « communauté internationale », ou par Robert Bourgi, conseiller inamovible à « la cellule africaine » ( !), qui laisse entendre que Ali Bongo est le candidat de la France aux élections présidentielles gabonaises. C’est aussi faire preuve de paternalisme que d’imposer à Bamako la libération des terroristes de l’AQMI en échange d’un otage français, quand on se dit outré par la proposition d’élargir l’assassin de Chapour Bakhtiar en échange de Clotilde Reiss détenue alors à Téhéran.
Sarkozy avait promis qu’il allait instaurer des liens non condescendants mais particuliers, « affectueux »mêmes, avec nous, reconnaissant une « parenté » entre la France et les états issus de son ancien empire. Sans contrepartie, car la France ne « fait pas d’affaires en Afrique », précisait-il sans réaliser que c’était peut-être les Africains qui préféraient faire des affaires ailleurs. Pourtant, il a visité l’Angola avant le Burkina, et pour cause : la première est devenue le premier producteur de pétrole au sud du Sahara. Pourtant c’est à Prétoria, et non à Dakar ou à Abidjan, qu’il fera l’annonce du retrait des bases françaises d’Afrique. Cela ne concernait en rien ses hôtes mais la caution sud-africaine pèse bien plus lourd à ses yeux que celle des petits pays francophones.
Vérité au sud du Sahara…erreur au nord !
Au-delà des promesses il y a le double langage : ce que Sarkozy dit en Afrique, dont il se promettait d’être l’avocat( !), n’est pas ce qu’il dit en France. Il avait dit à Bamako : « les Maliens (de France) sont honnêtes et travailleurs…Ils sont les bienvenus».Il avait renchéri à Cotonou : « je constate que l’Afrique aime la France ».C’est encore le genre de banalités qui ont fait le lit de l’ère coloniale et qui font croire que tous les Africains sont coulés dans le même moule. Mais, face à ses compatriotes, Sarkozy exprime ses doutes et, surtout, le fond de sa pensée. A Agen il lancera cette menace aux immigrés : « ceux qui n’aiment pas la France ne sont pas obligés de rester sur le territoire national ».Face aux troublions de la banlieue parisienne, il ne verra plus que des « voyous »qu’il faut « nettoyer au karcher ». A Cotonou il avait promis de « respecter le nécessaire devoir de mémoire », à Agen il prendra à partie « ceux qui préfèrent chercher dans les replis de l’Histoire une dette imaginaire, qui préfèrent attiser la surenchère des mémoires pour exiger une réparation ».Pour lui la France n’a de dette qu’à l’égard de ses rapatriés, de « ceux qui ont été chassés de leurs pays et qui ont tout perdu. »
Avant d’être élu Président, il vantait « l’alliance des peuples », établissait un lien entre «immigration et tolérance », proclamait que « la France devait s’ouvrir au monde ».Une fois élu, il jugera qu’il faut plutôt apparier immigration et identité nationale, ouvrant la voie à des dérives verbales tenues par ses propres ministres et indignes du génie français. Il avait théorisé la doctrine de « l’immigration concertée », qui n’est qu’une sélection organisée des cadres et techniciens au profit du Nord. Dans la réalité, il est le seul auteur du concept, se contentant, de solliciter, avec plus ou moins de bonheur, la ratification des parties africaines. La France est plus que jamais crispée sur son identité et le brigadier parachutiste Guissé, qui l’avait servie sur deux fronts de guerre mais avait le malheur d’être issu de l’immigration, s’est vu contester sa nationalité parce qu’il y a plus de dix ans son père n’avait pas respecté les lois sur le regroupement familial !
Nicolas Sarkozy avait assuré aux Africains que l’un de ses principaux combats serait la défense des droits de l’Homme, dont la France était « la patrie », contre « toutes les forces obscures », qu’elles soient du nord ou du sud. En trois ans le bilan est édifiant. Malgré les états d’âme d’une de ses ministres, l’un des premiers chefs d’état africains qu’il ait reçu à Paris, Kadhafi, était arrivé au pouvoir il y a 40 ans par un coup de force et gouverne un pays sans parlement, sans presse libre ni partis politiques. Il a rendu visite à la Tunisie dont le président, élu par des scores « à la soviétique », exerce son pouvoir par la corruption et l’intolérance, et où un journaliste a été condamné à six mois de prison en l’absence de sa présumée victime, de son avocat et des témoins. Il a envoyé un émissaire spécial pour remercier le président soudanais, et, du Kazakhstan aux pays du Golfe Persique en passant par le Rwanda, il a fréquenté beaucoup de chefs d’états qui n’étaient pas des parangons de la démocratie.
Il avait promis que l’Afrique ne serait pas la seule à être mise on observation par ses soins et que « les valeurs des droits de l’Homme seraient aussi défendues en…Asie ».Pourtant il a envoyé son Premier Ministre en Chine à la veille de la condamnation d’un universitaire dont le seul crime avait été d’être le porte-parole de ceux qui réclament plus de démocratie et de respect. Lui-même s’y est rendu, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition universelle, et on ne l’a guère entendu évoquer le sort des Tibétains ou celui des dissidents mis à l’ombre au moment de sa tournée, ou celui des internautes soumis à la censure. Il est sans doute plus facile de témoigner sa sympathie au chef indien Raoni que de recevoir le Dalaï- Lama.
Il ne s’était pas contenté de dire que la France « bannit toute prise de pouvoir par la force », il avait ajouté qu’elle n’attendra pas les coups d’Etat pour « dire à ses partenaires africains que telle décision ou telle politique ne sont pas moins que des manipulations électorales ou des dérives autocratiques », annonçant en quelque sorte l’avènement d’une diplomatie préventive. Depuis qu’il est au pouvoir, plusieurs coups d’Etat militaires ou constitutionnels ont eu lieu en Afrique et non seulement Paris ne les a pas contrecarrés, mais a eu, généralement, une attitude plutôt complaisante vis-à-vis de leurs auteurs.
Sarkozy avait dit : « la France se fera respecter »et, naïvement, les Africains avaient compris qu’elle banderait les muscles contre les « grands bandits » du monde. Ils ont vite réalisé que c’était surtout eux qui allaient (re)découvrir de quel bois elle se chauffe. Lorsque des « humanitaires »français, accusés de trafic d’enfants, seront arrêtés au Tchad et mis en prison, Sarkozy lancera cette provocation : « J’irai les chercher, quoiqu’ils aient fait ! »Mais lorsque la Française Florence Cassez, interpellée au Mexique dans des circonstances rocambolesques, sera, après un simulacre de procès, condamnée à 60 ans de prison, il se contentera de suggérer avec diplomatie, son transfert dans une prison française. Depuis Napoléon III on connaît en France le coût d’une expédition au Mexique !
Pour l’Afrique francophone Sarkozy reste donc l’homme du « discours de Dakar », et non celui de la rupture qu’il nous avait annoncée, et ce n’est pas en passant six heures en R.D.Congo et autant au Niger ou en convoquant le continent à Nice qu’il percera « l’âme africaine » .Mitterrand avait promis aux Africains que la France allait leur « parler le langage qu’ils ont aimé d’elle », lui leur a tenu celui qu’ils croyaient révolu. Pour la première fois depuis les indépendances africaines un Président français n’impressionne plus ses homologues africains, et de Wade à Gbagbo, en passant par le débonnaire ATT, beaucoup lui résistent ou le critiquent ouvertement. Il est vrai qu’il n’a ni l’aura de De Gaulle, ni la séduction de Mitterrand, ni la chaleur de Chirac.
Avec ses compatriotes il a connu en trois ans, nous dit-on, le « désamour ». Avec les Africains il n’y a pas eu d’amour
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« Tristesse africaine » : : Qu’est-ce qu’être « franco-étranger » aujourd’hui ?

Ce texte est a été prononcé à l'occasion d'une conférence en France en mars 2010

La France compte près de 3 millions de chômeurs (avec des taux proches de 25%pour certaines tranches d’âge), plus de 5 millions de Français vivent au-dessous du seuil de la pauvreté, l’agriculture française, longtemps une des premières exportatrices du monde, perd des bras et son moral, le pays se désindustrialise à pas rapides, des Français sont de plus en plus nombreux à rejoindre les sans abris pendant que des demeures restent vides et fermées…Pourtant depuis près d’un an les échos que nous recevons de France nous font croire que les préoccupations des Français sont ailleurs, qu’elles tournent autour de thèmes qui ,vus d’ici, nous paraissent presque folkloriques : le voile, les minarets, la burka, que le seul débat qui vaille la peine de mobiliser les préfets porte sur cette question : « Qu’est-ce qu’être Français aujourd’hui ? » et que cette interrogation participe à la raison d’être d’un ministère qui conjugue l’immigration et l’identité nationale. La consultation a levé les masques mais ne semble pas avoir atteint les objectifs que s’étaient fixés ses plus ardents défenseurs. Au moins Eric Besson, Nadine Morano, Bruce Hortefeux, Dominique Bussereau Gérard Longuet et d’autres, peuvent se satisfaire d’avoir appris à leurs concitoyens ce que c’est que« ne pas être Français ».
Pour nous, Africains issus des anciennes colonies françaises, et que ce débat laisse perplexes, c’est peut-être le moment, après l’expression de la « mélancolie française », d’exhaler notre « tristesse africaine » et, comme l’a fait le Rwanda, de nous poser cette interrogation : « Qu’est-ce qu’être franco-étranger aujourd’hui ? »Je dis « franco-étranger »et non pas « francophone », parce que nous sommes plus que des usagers de la langue française, nous sommes des usagers de la culture, de l’histoire, de l’imaginaire français qui sont des constituants de notre personnalité, de notre passé récent (sur plus d’un siècle tout de même, quelquefois), qui sont présents dans notre vécu quotidien .Nous n’avons pas appris que la langue française, nous avons aussi appris ce qui fait la fierté de la France. Si les préfets de France me le permettent, je crois avoir une réponse à leur question : être Français c’est aussi se sentir fier de Molière et de Voltaire, de 1789 et de la Résistance, de Pasteur et de Marie Curie, de la Tour Eiffel et du Mont Saint-Michel…
C’est tout cela qui explique l’ étonnement, puis la frustration des Africains de France de retrouver parmi ceux qui les somment « d’aimer la France ou de la quitter »,des Français « issus de l’immigration » dont le parcours rappelle le leur ,à cette différence près que les parents de ces derniers sont venus de l’est et non du sud, des Carpates ou du Caucase et non des Aurès ou de la vallée du Sénégal, se sont installés dans le pays quelquefois de manière fortuite parce que la France était généreuse ou qu’elle se trouvait sur leur chemin, alors que les Africains sont venus en brigades réquisitionnées pour compenser les bras manquants. Ces « produits de l’immigration » dont la traçabilité n’est jamais mise en exergue, heureusement plus bruyants que nombreux, et qui s’érigent en défenseurs zélés de l’identité française ne pardonnent pas aux Africains de France d’exprimer leur attachement à leur pays d’accueil selon leur propre sensibilité.
« La « méconnaissance est génératrice de malentendus », (V. Jankélévitch) et un siècle et demi de fréquentation régulière n’y a pas mis un terme. Quand j’étais élève au lycée Van Vollenhoven de Dakar, on interdisait aux élèves africains, minoritaires, de porter leurs habits traditionnels. Résultat : quand nous croisions nos camarades européens en ville ils ne nous reconnaissaient pas dans des tenues qu’ils ne nous voyaient jamais ! Ils n’avaient de nous que le visage que nous imposait l’école et ce n’était pas notre vrai visage. Aujourd’hui comme hier, beaucoup de Français se refusent à voir les Africains sous leur vrai visage, à reconnaître qu’ils ne sont pas venus en France vierges de toute culture. Lorsque M.Sarkosy s’offusque que les parents d’un jeune Français d’origine africaine se présentent à son audience en tenues traditionnelles, il reproduit une vieille méfiance, ignorant que, pour ses visiteurs, le malaise est contagieux et que se présenter à leur avantage et non étriqués et mal à l’aise, constitue pour eux une marque de respect.
Je crains fort que l’interdiction du voile ne soit inspirée par le même stéréotype.
La France subit aujourd’hui le « syndrome Nagui »,du nom de cet animateur de télévision, toujours obligé de clamer que s’il est « d’origine arabe »,il n’est surtout pas musulman, que s’il est d’Egypte il ne parle pas arabe et que d’ailleurs il est interdit de séjour dans ce pays. A contrario, son alter ego, Michel Drucker ne renie pas ses racines et le comédien Jean Reno non content de revendiquer ses origines espagnoles, apporte cette précision : andalouses !
Des Français comme Eric Zemmour regrettent le temps du jacobinisme triomphant et de l’assimilation à outrance, quand il était interdit de parler breton à l’école et que tous les enfants s’appelaient Marie ou Pierre. Pour lui l’assimilation totale est le seul ciment d’une nation. Il ne supporte pas qu’il y ait encore en France des Français qui s’appellent Dalil Boubakeur ou Abdel Malick .Il y a quelques milliers de Français qui chaque année changent de prénoms pour mieux s’intégrer, mais pour Zemmour cela ne suffit pas : il faut substituer l’injonction au volontariat. Il voudrait que toutes les Zohra deviennent des Isabelle ,sans réaliser que, malgré son prénom très « convenable », il continue, par son patronyme, à évoquer aux oreilles de certains Français « de souche » des terres d’au-delà de la Méditerranée. Faudrait-il aussi changer les noms de famille, les Zemmour en Dupont, les Zidane en Durand, les Soumaré en Michel ? La France va-t-elle retirer leur nationalité française à Angelin Preljocaj, Enki Bilal, Niels Arestrup pour patronymes non conformes à la francité ? Va-t-elle exiger des Mahorais, dont l’île sera bientôt érigée en département à part entière, de se dépouiller de leur patronymes, de leur histoire, et pourquoi pas de leur religion comme au temps des Huguenots ? Ce serait là une violence comparable à celle que le Code Noir de Louis XIV avait imposée aux esclaves des Iles.
L’assimilation et même l’engagement patriotique ne suffisent pas, nous rappelle Gérard Longuet, pour appartenir au « corps français traditionnel ». L’identité d’un homme ne se construit pas en une génération et, même rebaptisé Bernard Michel, Ali Soumaré ne restera pas insensible au sort de l’Afrique, Rama Yade qui ne manque jamais de dire qu’elle est née « à l’étranger », en parlant de la terre de ses parents, avoue tout de même qu’elle est remuée quelque part par les chansons de Youssou Ndour. Ce n’est que justice puisqu’Arnaud Klarsfeld a conservé le droit d’être conseiller du Premier Ministre de la France après avoir accompli son service militaire au service d’Israël. L’amour de la France dépasse d’ailleurs les noms et les origines et, de Mazarin à Necker et jusqu’à l’Affiche Rouge, des hommes et des femmes nés sur d’autres terres l’ont servie aussi bien, voire mieux que beaucoup de ses fils.
La France de Zemmour est une France qui a peur et j’ai envie de lancer aux Français ce mot du Pape : « N’ayez pas peur ! », sinon de ceux qui cherchent à vous faire peur. La France n’est pas installée sur les grandes fractures du monde, elle n’est pas sur le passage préféré des grands cyclones et des tsunanis, elle échappe aux extrêmes comme on me l’enseignait à l’école coloniale .Ce n’est ni une dictature, ni un régime militaire, elle a une longue tradition démocratique, une presse libre, le meilleur système sanitaire, une voix qui compte dans le monde. Elle n’a aucune raison d’avoir peur, surtout si sa peur vient de l’étranger, non de ce que celui-ci a fait, mais de ce qu’on imagine qu’il pourrait faire. Elle n’est pas au bord de la guerre civile, elle ne doit pas confondre le communautarisme, et les communautés, réalités traversées par des questions qui sont d’ordre social et non ethnique ou idéologique. Dans ces lieux-là on ne vote même pas contre Sarkozy : on ne s’inscrit tout simplement pas sur les listes et quand on le fait, on s’abstient de voter parce qu’on a l’impression de « ne pas avoir d’existence politique ».Dans certains « quartiers » des Muraux ou des Bosquets le taux de participation aux élections locales est descendu à moins de 20% et fait même douter de la légitimité des élus.
La France ne doit pas galvauder son indignation parce que l’indignation est, tout comme le rire, le propre de l’homme ,une denrée trop précieuse pour qu’on la mette dans toutes les sauces .Il vaut mieux s’indigner des propos de Zemmour qui renient un précieux héritage et ignorent que 20% des naissances ,en France, sont le fait des « immigrés »,que de l’ouverture d’un fastfood hallal dans une ville du nord ,Roubaix, qui s’est abstenue à 72%.Cet artifice commercial ne « hallalisera » plus la France que la prolifération de restaurants ou boucheries kasher boulevard Voltaire à Paris ne l’a « kasherisée »,parce que simplement tout développement est fondé sur la complémentarité .
Pour notre part, nous « franco-étrangers », ce n’est pas le droit d’être reconnus Français que nous revendiquons, c’est celui de savoir quelle part nous revient en France si nous continuons à y placer nos fonds de pension émotionnels et quel intérêt y a-t-il à demeurer francophone. Notre attachement à la francophonie repose aujourd’hui moins sur le culte de la langue française dont nous savons bien qu’elle n’ouvre pas toutes les portes, y compris en France, que sur notre attachement aux valeurs qu’elle véhicule. Si la France renonçait à ces valeurs-là nous n’aurions plus aucune raison de rester des « franco-étrangers ».

lundi 1 mars 2010

LES ARMEES DES ANCIENNES COLONIES FRANCAISES D’AFRIQUE DEFILERONT-ELLES SUR LES CHAMPS-ELYSEES LE 14 JUILLET 2010 ?

LES ARMEES DES ANCIENNES COLONIES FRANCAISES D’AFRIQUE DEFILERONT-ELLES SUR LES CHAMPS-ELYSEES LE 14 JUILLET 2010, ALORS QUE LE CONTENTIEUX ENTRE LA FRANCE ET LES ANCIENS COMBATTANTS AFRICAINS N’EST PAS REGLE ?


Ce texte a été publié dans l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » (n° 711, du 24 février 2010)


Fêter l’indépendance chez le colonisateur ?

Les pays d’Afrique noire issus de l’ancien empire colonial français commémoreront tous cette année (à l’exception de la Guinée-Conakry) les cinquante ans de leur accession à l’indépendance. Mais d’ores et déjà pour les médias français, et même africains, l’évènement de l’année 2010 ne sera pas la célébration de ce demi-siècle d’existence mais le défilé des armées africaines sur les Champs-Elysées, à Paris, à l’invitation de Nicolas Sarkozy, celui-là même qui avait affirmé ici, à Dakar, que l’Afrique n’était pas « entrée dans l’Histoire ». L’histoire semble bégayer tant cette perspective rappelle le défilé des armées des pays feudataires de la France, le 14 juillet 1959, à l’occasion de la première et unique « fête de la Fédération des Etats franco-africains » présidée par De Gaulle, au milieu d’un aréopage de Chefs de gouvernements africains tout intimidés. Mais, surtout, faire encore de Paris le centre névralgique des manifestations du cinquantenaire, c’est, une fois de plus, nous voler la vedette et notre droit d’inventaire, comme si nous étions condamnés à la figuration ou aux seconds rôles, à cet eternel besoin de nous faire reconnaître par l’ancienne métropole, plutôt que d’affirmer que désormais « l’important est à notre discrétion ». Défilé pour défilé, pourquoi ce ne serait pas le tour de l’armée française de venir parader chez nous la fleur au fusil pour une fois, s’incliner devant les tombes des anciens combattants africains qui ont servi la France , compatir au désarroi de ceux qui sont encore en vie mais n’ont jamais été payés à la hauteur de leurs droits, et enfin, faire sa propre introspection et exprimer sa repentance ?

Tout le monde sait en effet que les forces françaises n’ont pas quitté les « colonies » après la proclamation de leurs indépendances, qu’elles ont continué à sévir, à servir les Chefs d’Etat qu’elles avaient contribué à mettre en place, que plusieurs d’entre ceux-ci leur doivent leur maintien au pouvoir et qu’elles avaient participé à la répression contre les opposants à ce nouvel ordre. Plutôt que de sacrifier au folklore, Français et Africains doivent d’abord se plier à un examen de conscience, cinquante ans après, mesurer l’abîme qui sépare encore les rêves de la réalité.

Mais puisqu’il s’agit ici d’exhiber les armées africaines et non de faire le bilan de celle de l’ancienne métropole, le minimum serait d’exiger que la France fasse auparavant ce qu’elle n’a pas fait en 1960 : solder ses comptes à l’endroit de ses anciens combattants d’Afrique, qui l’avaient servie et s’étaient sacrifiés pour elle. Les soldats que Paris se propose d’inviter en 2010 sont les héritiers de ces combattants oubliés dont ils doivent porter les revendications et auxquels la France peut rendre justice, définitivement et solennellement, pour boucler un demi-siècle d’occasions manquées.

Un siècle au service de la France !

Les soldats africains ont servi la France pendant un siècle, depuis la création du régiment des Tirailleurs Sénégalais par Faidherbe, en 1857, jusqu’à la guerre d’Algérie. Ils l’ont fait quelquefois contre les intérêts de leurs propres peuples, en participant à la conquête coloniale, en constituant l’essentiel des effectifs de police extérieure dans les colonies. Ils ont été le fer de lance de combats menés contre le droit à l’autodétermination, en Indochine, en Afrique du Nord, notamment. Ils ont participé à des guerres intestines européennes qui n’avaient pas prioritairement pour objectif la défense des droits humains. Ils ont aussi été d’un apport décisif dans la coalition contre les régimes fascistes et nazis, entre 1939 et 1945. Leur participation n’était pas symbolique : ils étaient quelque 200 000, réquisitionnés souvent de force, pour la première guerre mondiale, autant pour la seconde, ils constituaient la moitié de l’armée d’Afrique du Général De Lattre, leur rôle a été décisif dans les victoires des forces françaises à Koufra et à Bir Mogreim. Du fait de leur impréparation et de leur place dans le dispositif militaire, ils ont subi des pertes souvent importantes (plus de 100 000 morts), auxquelles s’ajoutent les dégâts commis sur leur psychisme et leur réinsertion dans leur milieu naturel. Ils ont participé à la résistance, en Afrique et en France, ont été parmi les premiers à rejoindre la France libre, ont constitué un élément important du renouveau de l’armée française. Ils ont subi les affres de la captivité et du travail forcé en Allemagne et de la vindicte des Nazis. Ils étaient au premier rang des libérateurs de la France, notamment sur les côtes de Provence.

Après avoir été des combattants courageux et engagés, après avoir participé à la défense du monde libre, ils ont été, avant même la fin du conflit, victimes d’ostracisme et d’injustice. Le témoignage qu’en a donné le tirailleur El hadj Ousmane Alioune Gadio, décédé en 2008, père de l’ex ministre des Affaires Etrangères et ancien président de l’Association des Anciens Combattants et Prisonniers de Guerre est édifiant. Mobilisé en décembre 1939, il a subi le baptême du feu à la frontière franco-italienne, a échappé au massacre de soldats sénégalais opéré par l’armée allemande à Chasselay, aux portes de Lyon, a été fait prisonnier en France, avant d’être déporté en Allemagne. Après la guerre et son rapatriement au Sénégal, il se retrouvera privé de ses indemnités, de sa prime et même de son pécule pour les années de captivité en Allemagne, la France s’étant refusé à changer en monnaie locale les maigres marks qui lui avaient été payés pour solde de tous comptes. D’autres soldats africains, soumis aux mêmes injustices, se révolteront à leur retour, au camp de Thiaroye : 35 d’entre eux seront tués. Ces rapatriements précipités participaient eux-mêmes à une opération dite de « blanchiment de l’armée française » : une fois la victoire acquise, les Tirailleurs ont été en effet retirés des troupes, privés des hourras et de la reconnaissance des Français qu’ils avaient contribué à libérer. Pourtant tous les anciens combattants qui ont survécu ont toujours parlé de la France sans haine et, au sein de leurs associations, ils ont cultivé leur attachement à ce que certains d’entre eux continuent d’appeler « la mère-patrie », ils ont figuré avec dignité dans les hommages qui lui ont été rendus, sans jamais rien exiger en retour.

Une « décristallisation » interminable !

Paradoxalement, De Gaulle, dont ils avaient nourri l’armée avant tout le monde, restera insensible à l’autre affront qui leur sera porté près de quinze ans après la fin de la guerre. En 1959, le Parlement français votera une loi qui leur refuse l’égalité de droit avec leurs camarades français, proclamant en quelque sorte que le prix de la guerre n’était pas le même, selon que l’on était Français ou Africain. C’est la « cristallisation », la transformation des pensions des anciens combattants africains en indemnités viagères : c’est plus qu’une banale histoire de sous, c’est une faute d’Etat, un acte d’ingratitude, un déni de justice. Par cette décision, les anciens combattants africains ne percevront plus que le quart de ce que reçoivent leurs camarades de souche française, sous prétexte que leurs pays d’origine avaient cessé de faire partie de l’Etat français. Décision juridiquement non fondée puisqu’ils étaient Français au moment de la guerre et avaient servi la France à ce titre. Moralement inexplicable, car comme ils le rappellent, les soldats africains ont combattu dans les mêmes conditions que leurs camarades français, ils étaient « ensemble sous la mitraille, ensemble au fond de la cuvette de Dien Bien Phu ». Face à ce mépris, l’ancien sergent-chef Amadou Diop avait osé attaquer cette loi, après des années de souffrance et, en novembre 2001 le Conseil d’Etat français avait jugé inacceptable « cette différence de traitement entre les retraites en fonction de la seule nationalité ». Le sergent-chef Diop obtenait gain de cause, mais. .. à titre posthume : il n’avait pas eu la décence de rester en vie jusqu’au dénouement.

Il faudra un petit évènement mondain (la projection privée, en septembre 2006, du film « Indigènes ») pour décider le président Chirac à « aller plus loin ». Le Conseil d’Etat avait prescrit une revalorisation et le versement des arriérés, le Parlement français se contentera de voter un alignement des pensions africaines sur les pensions des anciens combattants français, mais seulement à compter de 2007 et sans rétroactivité. Pourtant les exigences financières des Tirailleurs Sénégalais étaient largement à la portée du Trésor français, à la fois en raison des sommes en jeu et aussi du nombre de plus en plus restreint de personnes concernées, en extinction rapide du seul fait de leur âge. En janvier 2008, le ministre français des Anciens Combattants vantait à Dakar la générosité de son pays : 780 millions de francs dégagés pour satisfaire les 3000 bénéficiaires sénégalais recensés à l’époque ! Les années passent, la petite troupe de « gueules cassées » africaines s’amenuise de jour en jour, les promesses s’ajoutent aux promesses et la revalorisation initiée par le gouvernement français est partielle et à minima. On avait usé naguère de petites mesquineries (« principe d’équité » plutôt que « principe d’égalité », critère de « parité du pouvoir d’achat » etc.), maintenant on « entretient délibérément une confusion entre les différents types de prestations », en servant les pensions de retraite du combattant et la pension militaire d’invalidité, qui sont très modestes, plutôt que la pension civile et militaire de retraite et la pension de réversion beaucoup plus consistantes.

« Assez de galons ! Du riz ! »

Il n’appartient à aucun Etat africain de se substituer à l’ancienne métropole, comme s’y était engagé Wade, parce que la dette est française. Il est déjà assez choquant pour le prestige de l’ancienne métropole qu’il ait fallu une plainte d’un ancien combattant sénégalais en fin de vie, pour que, par les voix de ses institutions, elle reconnaisse la pertinence des revendications africaines. Il est incompréhensible qu’après ce verdict « la patrie des droits de l’homme » ne se soit pas hâtée de réparer l’oubli. Aujourd’hui, au moment où il ne reste plus que quelques témoins désabusés et pourtant encore fidèles, les hésitations et les mesquineries des autorités françaises sont proprement intolérables. Comme est intolérable leur propension, et récemment encore le ministre de l’immigration et de l’identité nationale et l’ambassadeur de France, à distribuer de bonnes paroles (pour l’un) ou des médailles (pour l’autre), et de croire que cela peut panser des plaies et remplir les estomacs de ceux qui depuis cinquante ans crient dans le désert. Comme le rappellent les Tirailleurs : « Assez de galons ! Du riz ! ». En ce début de l’année 2010, il ne subsiste plus que 2000 (environ) anciens combattants sénégalais de l’armée française et moins d’une centaine d’entre eux ont été « décristallisés », partiellement puisqu’ils ne peuvent pas bénéficier de la sécurité sociale française, à moins qu’ils ne se résolvent à aller … s’installer en France. A la Maison des Anciens Combattants, à Dakar, le Secrétaire Général de l’association, ancien d’Indochine et d’Algérie, de même que le doyen, 94 ans, et d’autres encore, attendent qu’une réponse soit donnée aux 700 dossiers qui dorment près des tribunaux parisiens. Car les anciens combattants n’ont plus pour ressource que de solliciter les lourdes institutions internationales (de l’ONU ou de l’Union Européenne) ou les juridictions françaises, sans garantie de succès. En octobre 2008, le Tribunal Administratif de Bordeaux a donné droit à la plainte d’anciens combattants marocains, mais débouté le tirailleur sénégalais qui avait invoqué les mêmes motifs. Assez donc de solennité car de Michèle Alliot-Marie à Jean-Marie Bockel, en passant par Hamlaoui Mékachéra ou Alain Marleix, chaque déplacement à Dakar d’une délégation ministérielle française coûte pratiquement les pensions annuelles de dizaines de tirailleurs sénégalais ! Si les soldats africains doivent défiler à Paris le 14 juillet 2010, alors que ce soit plutôt les éclopés et les survivants de 39-45, d’Indochine et d’Algérie, pour étaler aux yeux des Français leurs illusions perdues et leur détresse de serviteurs mal récompensés. Il est temps, enfin, que la dette du sang que leur doit la France cesse d’être un « contentieux », pour devenir le « gage d’une histoire commune », que les Tirailleurs Sénégalais ne soient plus, comme le craignait Senghor, des « morts gratuits », que les Français réalisent qu’il ne s’agit pas ici seulement « d’un devoir de mémoire » mais « d’un devoir d’histoire et de vérité » selon le mot du député socialiste Alain Rousset.

CHACUN D’ENTRE NOUS A QUELQUE CHOSE D’HAÏTI*

Si la tragédie haïtienne touche autant le monde entier, suscite autant de solidarité, provoque un élan de générosité aussi exceptionnel, il faut le dire, dans les pays africains, occasionne autant de déplacements de personnalités, de Ban Ki Moon à Jessie Jackson en passant par Bill Clinton, c’est parce que sans doute, Haïti c’est un peu comme l’élection d’Obama : à la fois presque un miracle et l’espoir d’une injustice réparée. L’écrivain Danny Laferrière, témoin oculaire du séisme, l’a dit avec colère : il est insultant de toujours employer le terme de « malédiction » à propos de son pays. S’il en était ainsi le peuple haïtien aurait disparu, comme a disparu le peuple dont il avait pris la place, presque au pied levé, sur cette île qui a été la porte de l’Amérique. En fait, tout comme les bons meurent souvent jeunes, certaines terres attirent plus que d’autres le regard du Ciel et Haïti est de celles-là.

Les télévisions occidentales nous ont montré à profusion les images d’une île ravagée, traversée de pillages et de désordres, mais des observateurs plus attentifs soulignent au contraire l’extraordinaire courage, l’obstination, la foi, l’envie de survivre et le sens de la solidarité du peuple haïtien : jamais dans une catastrophe de ce niveau, on n’a extrait des débris des maisons autant de personnes en vie, et si longtemps après la catastrophe. Danny Laferrière exalte « l’énergie incroyable de ces hommes et de ces femmes qui, avec courage et dignité, s’entraident » et c’est, dit- il, « l’énergie des plus pauvres » qui a sauvé Port-au-Prince du pire. Ce n’est pas partout dans le monde qu’on peut voir un village démuni accueillir à bras ouverts un convoi de cent bus de rescapés, un autre village qui réussit à survivre une semaine sans recevoir aucun secours, des hommes et des femmes armés de leurs seuls bras s’affairer à dégager, au prix de leurs vies, des voisins ensevelis sous les décombres. Ce qu’on appelle « pillage » n’est souvent qu’une forme de survie, selon un témoin.

Mais ce qu’on dit moins c’est ce que le monde et le combat pour la liberté doivent à ce peuple : chacun d’entre nous a quelque chose d’Haïti. Elle a été d’abord la première nation indépendante de toute l’Amérique latine, avant le Brésil ou le Mexique et elle a longtemps assumé cette responsabilité de précurseur. Ainsi avant même d’être indépendants, les Haïtiens étaient au siège de Savannah (1779), aux cotés des insurgés américains et contre les forces anglaises. Dès après son indépendance, Haïti apportera une aide non seulement militaire, mais financière aussi à Simon Bolivar, participant ainsi à la libération des nations qui sont devenues le Venezuela, le Pérou ou la Colombie. Elle a été aussi le premier Etat noir indépendant issu de la colonisation et la seule nation de l’Histoire dont l’indépendance a été conquise par d’anciens esclaves. Ici encore, le peuple haïtien n’a pas failli à ses responsabilités, soutenant les Noirs du sud des Etats-Unis, proposant à ceux d’entre eux qui avaient été libérés de venir s’installer sur son sol, avant même la création de l’Etat du Libéria.

On le dit encore moins : avant de bénéficier des secours des pays du Nord, Haïti avait contribué à les enrichir, grâce à ses mines et, surtout, ses produits agricoles (tabac, sucre, indigo, café), obtenus par l’effort de ses enfants et au moyen d’un savoir-faire dans lequel entrait une bonne part d’expertise africaine. Au prix aussi de la forme d’exploitation coloniale la plus brutale de l’histoire, sous le régime du Code Noir promulgué par Louis XIV. Vers la fin du XVIIIe siècle, Haïti était la perle des colonies françaises, accueillant jusqu’à 30 000 Français (soit la moitié de ceux qui étaient installés au Québec), faisant la fortune de négociants de Bordeaux ou de Nantes et de la monarchie française en général.

« Une indépendance payée par deux fois »

C’est pourtant ce peuple exténué qui aura la force d’arracher sa liberté au colonisateur, d’abord en lui imposant l’abolition de l’esclavage, puis, lorsque celle-ci sera rétablie par Napoléon, en prenant les armes contre lui. Cette liberté se fera au prix de lourds sacrifices : 100 000 tués, face à une armée coloniale qui comptera jusqu'à 50 000 combattants, et la déportation du héros de l’indépendance, Toussaint-Louverture. Cette victoire, le peuple haïtien la doit à son courage, mais aussi à son ingéniosité, comme l’attestent les traces laissées par la résistance, telle la citadelle Laferrière qui est la plus importante forteresse jamais construite dans les Amériques depuis Christophe Colomb. Après avoir arraché son indépendance par les armes, en 1804, Haïti négociera la paix en signant, en 1825, un traité avec la France par lequel elle s’engageait à lui verser, à titre de « compensation », une indemnité de 150 millions de Francs (ramenée plus tard à 90 millions), la plus forte jamais versée par une colonie dans les temps modernes, et qui l’épuisera pour de longues années. Haïti tiendra une promesse que la riche Angleterre ne tiendra pas face aux colons rhodésiens, et, revers de l’Histoire, aujourd’hui ce sont les Etats-Unis qui se sont engagés à indemniser les Indiens qu’ils avaient spoliés. Mais, surtout, comme le dira V. Schœlcher : « imposer l’indemnité aux esclaves victorieux, c’est leur faire payer avec de l’argent ce qu’ils avaient déjà payé avec le sang ».

En deux siècles d’existence. Haïti n’a pas toujours eu les dirigeants qu’elle méritait, loin de là. Mais ses forces vives ont toujours rempli leur contrat avec l’Histoire. Ses bâtisseurs avaient été des pionniers de la mémoire : pour la désigner, ils avaient réhabilité le nom de Haïti, un de ceux par lequel ses premiers habitants, les Tainos, appelaient l’ile, et renvoyé à l’histoire ceux que les colonisateurs leur avaient imposés, Hispaniola puis Saint-Domingue. Aujourd’hui encore, le peuple haïtien voue un culte à Anticoana, résistante capturée par les envahisseurs et exécutée devant son peuple, près de deux siècles avant l’indépendance de l’ile. Mais il n’a pas non plus renié sa part africaine puisque la moitié des Haïtiens reste fidèle au culte vaudou. L’élite haïtienne a toujours cultivé ce double héritage. Elle s’est engagée aux cotés de ses frères africains et de Price-Mars, qui fut président de la Société Africaine de Culture, à Garvey Laurent, agronome, auquel on doit l’implantation de la FAO en Afrique, elle a participé à la lutte pour l’émancipation politique et le développement économique du continent noir. Les haïtiens ne cessent encore de nous étonner, tel Raoul Peck, premier cinéaste à consacrer un film à Patrice Lumumba, ou Jean Michel Basquiat, peintre du vaudou et idole du pop art, et c’est une ministre haïtienne, d’origine africaine, qui osa pour la première fois s’exprimer dans une langue africaine, le lingala, à la tribune des Nations-Unies.

« Reconstruire … par les Haïtiens »

Haïti a connu 32 coups d’état, souvent fomentés par des comploteurs étrangers qui, au fil des ans, ont été Français, Allemands, Américains et même … Syriens. Elle a connu des dictatures immondes, dont celle tristement célèbre de François Duvalier et de ses « Tontons Macoutes ». Elle a été victime d’un génocide de la part de son seul voisin, la République Dominicaine sous l’ère du dictateur Trujillo. Elle a perdu 98% de ses forêts, est souvent balayée par des cyclones, des glissements de terrains, connait la sécheresse et l’inondation. Elle se serre sur une terre fragile et instable : ils sont plus de 10 millions de Haïtiens, Noirs à 95%, sur une surface à peine plus vaste que le département de Bakel. Un peuple qui a survécu à tant d’épreuves mérite le respect. Grâce à cette énergie dont parlait Laferrière, Haïti est comme le Phénix et renait toujours de ses cendres. On ne peut pas l’effacer sans appauvrir l’histoire du monde et, plutôt que d’appeler ses habitants à la quitter, il faudrait inviter les Africains à la visiter plus souvent, à s’y rendre en pèlerinage pour mieux comprendre cette terre où, pour la première fois « le Nègre fut debout », selon le mot du poète. Déjà des Haïtiens de la Diaspora se mobilisent, notamment aux USA (Réseau d’action pour la reconstruction de Haïti) et au Canada (Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle) pour réfléchir à sa reconstruction, car ce sont, bien sûr les Haïtiens et non la « Communauté internationale », qui changeront l’ile. Mais cette fois, comme le rappellent les promoteurs de ces mouvements, il ne s’agira pas d’une simple réfection des infrastructures, mais d’aller plus loin, « de s’étendre à la construction d’une société moins inégalitaire, fondée sur le droit, le partage, la solidarité, l’éducation, le respect de l’environnement et le culte du bien commun ».

Tâche certes ardue, mais un peuple qui a conquis sa liberté est un peuple qui ne manque pas de ressources.

* « A la mémoire de Pierre Vernet, ancien Correspondant national de Haïti auprès de la Confemen, ancien Doyen de la Faculté de Linguistique, enseveli sous les décombres avec 300 de ses étudiants ! »