Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mardi 8 mai 2012

« SARKO DIGAGE ! »

NB Ce texte a été publié dans "Sud Quotidien" du 8 mai 2012

Quelle réponse donner aux jeunes Sénégalais, notamment, qui s’étonnent, voire s’offusquent, de l’engouement de leurs compatriotes plus âgés ou plus nostalgiques   pour les élections françaises ?   Que d’abord nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui se passe en France. Nous sommes, nolens volens, liés à elle par des liens anciens et forts, tissés au cours des siècles, marqués souvent de violence  et d’arbitraire, mais qui restent une dominante de notre vécu national. Nous entretenons avec elle des rapports économiques, inégalitaires mais très forts, comme l’atteste la présence massive de sociétés françaises dans notre tissu industriel.

Malgré cinquante ans d’indépendance, nos élites politiques, nos gouvernants restent incorrigiblement à l’écoute des avis de l’ancienne puissance coloniale, comme nous le rappelle la visite précipitée,  et diplomatiquement déplacée, de Macky Sall à Paris, quelques semaines après son élection. Comme si, même si l’examen se faisait au Sénégal, le diplôme, lui, était toujours délivré à Paris… Nous avons la langue française en partage, même si elle est au Sénégal dans une décrépitude avancée. Nous sommes encore, pour tout dire, de culture française, même si aujourd’hui Rimbaud est quasi inconnu de nos élèves et si le rêve des Sénégalais les porte plus vers Manhattan que vers Paname. La France n’est plus la première destination des émigrés sénégalais, mais les sportifs sénégalais sont très présents sur les pelouses françaises, et  il y a plus d’électeurs français au Sénégal  que dans le territoire français de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Ceci dit, nous ne faisons pas d’illusions : le changement de majorité en France ne signifie pas nécessairement une remise en cause de la politique africaine de la France et gardons-nous de célébrer la victoire de François Hollande comme la fin de l’inégalité des termes de l’échange entre son pays et le notre. Mais si nous nous intéressons aux dernières élections présidentielles françaises, c’est que surtout, malgré les contextes différents, Wade et Sarkozy cultivaient les mêmes tares et que d’une certaine manière, le combat mené contre eux, au Sénégal et en France, est inspiré par les mêmes colères et les mêmes frustrations. Tous deux étaient des adeptes de l’omni-présidence, méprisant leur entourage, s’ingérant dans des domaines qui n’étaient pas de leurs compétences. Sarkozy, héritier de deux siècles de démocratie, n’a pas fait moins que Wade, en traitant son Premier Ministre de simple «collaborateur», en réunissant son parti à l’Elysée, en présidant une réunion de mobilisation de fonds pour l’UMP, en s’octroyant des indemnités trois fois supérieures à celles de ses prédécesseurs, en nommant des hommes de son  choix dans des institutions de régulation.

Mutatis mutandis, Nadine Morano et les derniers collaborateurs de Wade tiennent les mêmes discours, usent des mêmes brosses à faire reluire leurs héros respectifs. Si l’on tient compte du passé de la France, c’est une grande tristesse. La seule différence, cette fois à l’avantage de Sarkozy, c’est que celui-ci, après sa défaite, a préféré se retirer des combines électorales, ce qui a sauvé (provisoirement ?) son parti de l’éclatement et, qu’au contraire, Wade a brisé le sien en voulant continuer à en tirer les ficelles.

Cette omni-présidence, partagée par les deux hommes, s’accompagnait évidemment d’arrogance vis-à-vis  de leurs collègues chefs d’Etats et de mépris à l’endroit de leurs rivaux politiques. Sarkozy pensait pouvoir faire une bouchée de Hollande, qui pour lui n’était que le candidat par défaut du PS, Wade n’a jamais pris au sérieux la candidature de Macky Sall, qu’il considérait comme sa créature. C’est cet excès de suffisance qui les a perdus. Tous deux, enfin, croyaient que leur engagement, leur agitation plutôt, suffisait à combler leurs lacunes : Sarkozy se prenait comme le leader du monde, le grand Manitou du G20, et Wade était convaincu qu’il pouvait installer le Sénégal comme membre permanent du Conseil de Sécurité, entre autres illusions. Ils avaient annoncé que leurs défaites seraient immédiatement suivies de catastrophes : il n’y a  pourtant pas eu d’effondrement de la bourse après la victoire de F. Hollande et, après celle de M. Sall, au Sénégal, les salaires sont payés et les bailleurs de fonds n’ont pas pris la poudre d’escampette…

Longtemps les deux présidents ont fait illusion en faisant croire que leur opportunisme était surtout la manifestation de la  realpolitik dont ils faisaient montre. Ainsi tous deux  ont accueilli Kadhafi en grande pompe, avant de le jeter aux orties avec la même mauvaise foi. Sarkozy l’a laissé installer sa tente à quelques pas de l’Elysée, a rabroué sa ministre des droits de l’homme, et fait croire que le Guide libyen était sur le point d’effectuer un virage irréversible vers la démocratie, se proposant même de lui vendre une centrale nucléaire. Wade a reçu le même hôte, le saluant comme le seul vrai militant de l’unité africaine. Puis tous deux ont fait du zèle, le premier en menant la croisade contre celui qu’il qualifiait désormais de dictateur et de criminel, quitte à laisser la Libye exsangue, le second en défiant l’Union Africaine, pour prôner la violence à la place de la négociation et  vanter à Benghazi les thèses défendues par l’Occident.

C’est une convergence de plus entre l’auteur irrespectueux du discours de Dakar et son hôte complaisant, puisque Wade, réputé ne pas avoir sa langue dans sa poche, n’a jamais répliqué à cette insulte. Mais le combat contre Wade et Sarkozy, c’est aussi le combat contre la division et pour le rassemblement  de toutes les composantes de la nation. Quelle régression pour la France de Jean Monnet quand le Président de la République, candidat à sa succession, bâtit sa campagne électorale sur la stigmatisation de l’étranger et le retour aux frontières ! Alors qu’elle a été l’initiatrice et la cheville ouvrière de l’union européenne et que, comme par hasard, les animateurs de la campagne électorale portent des noms aussi peu gaulois que Kosciusko, Yade, Moscovici, ou… Sarkozy. Les vainqueurs des élections française et sénégalaise ont en commun le même slogan, le rassemblement, et il est significatif que leurs adversaires du second tour n’aient reçu aucun soutien des huit et douze, respectivement, candidats éliminés au premier tour.

Les deux anciens présidents ont, à des degrés variables, tenté d’opposer leurs concitoyens entre eux. Wade avait cru nécessaire de distinguer les Mourides, qui seuls méritent des égards, des autres Sénégalais. Il  avait sorti de sa poche cette immonde suspicion de vote ethnique et menacé de sanctions une partie du territoire national. Sarkozy a encore fait pire en pêchant dans les eaux troubles du Front National. Pêle-mêle, la burka, le hallal, les magistrats, les syndicats, les banlieues, les jeunes  ont été érigés en fléaux de la nation, et la reconnaissance du droit de vote des étrangers, aux élections locales, assimilée à une forfaiture. Lorsqu’on est fils d’immigré (ce qui est pourtant le cas de Sarkozy), qu’on est musulman et qu’on habite le 93, on est nécessairement un parasite, un ennemi de la France, on est la cause de la crise  et on porte sur le front le refus de l’intégration. Place de la Bastille, dimanche soir, les drapeaux français étaient mêlés aux drapeaux de plusieurs  nations d’Afrique et d’Europe pour signifier que la France se devait d’assumer son histoire et sa vocation.

Les derniers mois ont été meurtriers pour les hommes providentiels. Même s’il n’y a aucune commune mesure entre Sarkozy et Ben Ali, on ne peut que se féliciter de l’arrivée au pouvoir de présidents « normaux », ni falots ni inexistants, mais qui assument leurs limites, qui prônent une « présidence modeste pour celui qui l’exerce et ambitieuse pour son pays », selon les mots mêmes de François Hollande. Nous  nous devons d’être solidaires des Français, comme nous l’avons été des Tunisiens et des Egyptiens. S’il faut donc répondre aux interrogations des jeunes Sénégalais qui prêchent pour le rapatriement de notre dignité, il faudrait leur dire que le monde est devenu un village planétaire, et que rien de ce qui s’y passe ne doit nous être indifférent, surtout quand le cœur et la raison sont de connivence.

mercredi 2 mai 2012

HOMMAGE AU PROFESSEUR AMADOU MAKHTAR MBOW

Le Samedi 26 avril, le Centre de recherche ouest africain (CROA/WARC - a Dakar) a abrité une cérémonie dédiée au Professeur Amadou Makhtar Mbow (ancien DG de l'UNESCO, ancien ministre de l'éducation du Sénégal), à l'occasion de la ré-édition (par l'Harmattan) de deux de ses ouvrages : "Un monde en devenir : réflexions sur le nouvel ordre économique international" et "Aux sources du futur : la problématique mondiale et les missions de l'Unesco".  
J'étais chargé de faire la présentation du premier ouvrage, et ci-joint le texte de mon allocution. 
 

L’exercice auquel vous êtes conviés aujourd’hui - la présentation d’un ouvrage - commence habituellement par la présentation de l’auteur du livre. Mais, pour le cas qui nous concerne ici, l’auteur est si illustre  qu’il faudrait probablement présenter plutôt le présentateur audacieux que je suis. Amadou Mahtar n’est pas seulement un homme connu, il a aussi été récemment et bien involontairement, mis au devant de la scène, il a bénéficié d’une publicité qu’il n’a pas payée et dont il se serait passé  lorsqu’il a été présenté, dans la clameur d’une campagne électorale, comme  étant en quelque sorte le fils aîné du Sénégal .Ce qu’il n’est pas encore, pour notre bonheur et c’est pour moi l’occasion de saluer la présence dans cette salle d’un de ses ainés, parmi d’autres. Le professeur Assante Seck, mon professeur et celui de plusieurs générations d’apprentis géographes, est là et, à moins de lui demander de courir un cent mètres, il garde une forme que beaucoup souhaiteraient garder à son âge. Ces aînés là nous en avons, nous en aurons, besoin, car, comme le dit un proverbe pulaar, l’homme âgé n’a pas forcément appris tout ce qu’il sait, il lui a suffi de vivre.
Si j’ai pris le risque de présenter l’ouvrage d’A.M.Mbow intitulé « Le monde en devenir. Réflexions sur le nouvel ordre économique international », paru, ou plus exactement réédité, chez l’Harmattan, alors que je ne suis nullement un spécialiste du sujet, c’est que d’abord l’auteur lui-même  ne revendique pas le titre d’éminence grise pour distribuer des leçons. Pourtant quelle pertinence dans son analyse ! Depuis que la première édition de cet ouvrage a été publiée, au milieu des années 70, le monde a bien changé. Rappelez-vous, c’était l’autre siècle : Mandela était en prison, nul n’imaginait que le pouvoir passerait en Afrique du Sud, entre les mains de la majorité noire, le mur de Berlin paraissait indestructible, et, comme dirait quelqu’un, la Chine n’était pas encore entrée dans l’histoire moderne. On était bien dans « le temps du monde fini », mais peu  de gens  savaient qu’on était entré dans celui de la mondialisation. Bill Gates avait vingt ans. Pourtant, les idées développées dans cet ouvrage sont d’une actualité, d’une fraicheur, d’une jeunesse impertinentes, et en cela, le titre même  du livre – «  un monde en devenir » – prend un sens particulier. Amadou Mahtar Mbow fait en effet preuve d’un esprit visionnaire et de capacités d’anticipations remarquables, et j’en veux pour preuve la part qu’il y assigne  à des questions qui, il y a trente ans, pouvaient paraitre superflues, et qui, aujourd’hui, sont devenues des préoccupations majeures pour l’humanité. Parmi ces questions, il y a par exemple le développement durable, l’éthique, la révolution des TIC en général et de l’informatique en particulier, l’économie de la connaissance, la nécessité de considérer les problèmes dans une perspective globale, etc. En ce qui concerne ce dernier point, Amadou Mahtar Mbow s’autorise plusieurs développements, et cela alors même que lorsque ces lignes ont été écrites, le concept même de globalisation n’avait pas encore été formellement constitué. Il en est de même pour l’économie de la connaissance,  terme relativement récent, mais dont le concept, les enjeux et les implications ont été plusieurs fois abordés dans le livre. A la lecture par exemple du chapitre 4, consacré à l’importance du développement scientifique, technologique et culturel, l’auteur consacre des pages très intéressantes et très actuelles non seulement à l’impact de la connaissance sur le développement, aux enjeux liés à la diffusion de la science et de la technologie, mais aussi aux dangers ou aux risques qui pourraient en découler. Ainsi, à la page 61, il déclare ceci : « le fait qu’une base scientifique est indispensable au développement pose une question éthique : les inventeurs des savoirs scientifiques – individus ou nations – peuvent-ils se les approprier, se les réserver de manière exclusive ? ». Il y a  trente ans, cet avertissement pouvait ne pas être compris. Mais aujourd’hui, on en comprend certainement mieux le sens, devant les tentations et les tentatives de plus en plus nombreuses d’une privatisation des savoirs et des connaissances, du fait de l’extension croissante des activités et des sources de profit du « capital ». Devant une telle menace, il est en tout cas heureux de constater qu’une résistance s’est organisée au niveau mondial, comme, par exemple, les plateformes d'édition électronique ouverte, qui militent notamment pour un accès libre et gratuit à l’information scientifique.
Mais, en ces temps de crise des valeurs, le passage qui m’a le plus ému dans ce livre et celui qui livre la vraie personnalité de l’auteur est la place faite à l’éthique et à l’humanisme. Nous l’avons déjà évoquée plus haut et elle est omniprésente dans l’œuvre et les discours de Mbow, présente notamment, dans cet autre ouvrage paru quelques années plus tard et intitulé « Le temps des peuples ». Celui qui était toujours Directeur Général de l’Unesco, y montre que son souci n’était pas seulement de sauver des monuments en péril, mais aussi la conscience du monde. On comprend que son souci de combattre un monde inégalitaire, où quelques uns imposent leurs voix, et de promouvoir un autre où chacun respecte l’autre, lui ait valu quelques inimitiés. Dans le livre qui nous occupe aujourd’hui, Amadou Mahtar Mbow mettait déjà au premier plan de ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l'être humain. Tous ceux qui ont la chance et l’extrême bonheur de l’approcher et de le fréquenter ne me démentiront pas si je disais que ce qui frappe le plus chez cet homme, c’est à la fois son respect et son amour de l’homme, et aussi le fait qu’il place l'homme au-dessus de tout. En cela d’ailleurs, le nouvel ordre économique international qu’il appelle de tous ses vœux (et sur lequel je reviendrai plus loin) s’inscrit en droite ligne de cet humanisme principiel. C’est cet humanisme qui explique l’engagement dont il fait preuve dans cet ouvrage pour des causes telles que la paix, la solidarité, ou la coopération internationales. C’est aussi cet humanisme qui explique qu’il propose (p. 17) de « partir des problèmes économiques, mais [de] savoir dépasser cette dimension de l’activité humaine ». Il s’ensuit des contributions majeures que je recommande particulièrement à tous ceux qui s’intéressent aux fondements de la pensée économique ou aux finalités de l’activité économique. Aujourd’hui d’ailleurs, de plus en plus de voix s’élèvent à la fois contre la conception ultralibérale qui domine désormais la pensée économique et contre les impasses auxquelles cette dernière conduit l’humanité. Il y a déjà trente ans, Amadou Makhtar Mbow tirait sur la sonnette d’alarme, et vous me permettrez de revenir en arrière pour ajouter qu’ici aussi, il a été un grand visionnaire. En effet, dans cet ouvrage, il défend l’idée selon laquelle « l’échange économique devrait retrouver, par delà les intérêts en cause, son sens humain profond », et pour cela, il suggère notamment d’une part « d’élargir la conception traditionnelle des échanges économiques, et plus encore de dépasser le domaine économique lui-même », et d’autre part « [qu’il faut restaurer] la signification même de l’échange économique, vécu dans un esprit de réciprocité et de solidarité ».
J’en viens maintenant au sujet qui a donné son titre à cet ouvrage, à savoir « le nouvel ordre économique international ». En dépit de ce que pourrait laisser croire le triomphe, aujourd’hui planétaire, de l’économie de marché, il reste constant, comme le dit Amadou Makhtar Mbow, d’une part que « le système international parait incapable d’expliquer et de maîtriser les évènements économiques dans leur déroulement récent », et d’autre part que « ce système est inadapté à la dimension mondiale des problèmes, aux aspirations légitimes des nouveaux Etats et aux besoins des peuples ». L’humanité a donc plus que besoin aujourd’hui d’un nouvel ordre économique international, ou pour reprendre une terminologie plus moderne « d’un autre monde », selon la formule consacrée par le mouvement altermondialiste. On remarquera au passage que celui-ci reprend aujourd’hui  à son compte bien des idées et des principes défendus il y a plus trente ans par l’auteur du livre. Dans cet ouvrage, Mbow revient longuement sur ce concept de « nouvel ordre économique international », à travers notamment l’énoncé des constats et des aspirations qui ont donné naissance au concept, la nécessité de considérer les problèmes dans une perspective globale, les obstacles à surmonter (dont notamment les rigidités à la fois des structures économiques et du point de vue des mentalités), les voies à emprunter (parmi celles-ci, figurent l’acceptation d’un engagement loyal dans une coopération internationale renouvelée, une solidarité mondiale envers les pays les plus pauvres, la mise en place d’une structure de gouvernance mondiale, l’articulation des transformations à opérer aux niveaux national et international…). L’auteur accorde également une attention particulière à l’adaptation nécessaire du système des Nations-Unies, et fait preuve à ce propos d’un sens critique et d’un esprit d’indépendance remarquables, puisqu’au moment où il écrit ces lignes, il est encore Directeur Général de l’UNESCO. Il est probable que l’affaiblissement regrettable de la voix et du rôle des Nations-Unies, voire même sa « décrédiblisation », n’auraient pas eu lieu si les décideurs de l’époque avaient suivi  Mbow dans ses propositions, lesquelles étaient tout simplement fondées sur l’idée selon laquelle « la mise en place d’un nouvel ordre économique international implique qu’on accepte de reconsidérer avec sincérité et courage l’ensemble du système des Nations-Unies » (p. 46). Parmi les propositions les plus intéressantes au sujet de l’institution formulées par Amadou Makhtar Mbow, on peut noter :
  1. l’adaptation de ses structures et de ses institutions, à travers un triptyque prospective-concertation-programmation,
  2. une nouvelle définition de ses critères et de ses moyens d’action, fondée notamment sur un dépassement de la notion « d’assistance »,
  3. le renforcement de ses ressources financières, afin notamment que ses institutions spécialisées puissent mettre en œuvre des programmes concernant la réorganisation du système économique mondial et le rééquilibrage entre les régions.
Dans ce combat en faveur d’un nouvel ordre économique international – il en est également ainsi pour le nouvel ordre de l’information et de la communication – Amadou Makhtar Mbow s’est engagé plus que quiconque, à porter infatigablement la voix aux quatre coins du monde, et en cela, nous lui devons nous tous une reconnaissance éternelle. Il est heureux de constater qu’il demeure plus que jamais engagé pour un monde meilleur, comme l’illustre – à un niveau national – son militantisme citoyen au sein du mouvement des Assises Nationales, qu’il a dirigé de main de maitre et dont il a contribué grandement au succès. Puissent les générations futures apprendre et s’inspirer de son exemple afin que les idéaux de paix, de justice, d’équité, d’éthique triomphent à jamais, et pour que le monde soit meilleur, définitivement.

jeudi 19 avril 2012

ALI GORGUI ET LES 40 VOLEURS

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 avril 2012

A ce jour, aucun démenti public et solennel n’est venu du Président de la République sortant, de ses anciens ministres, des anciens gestionnaires du Palais présidentiel pour infirmer ou confirmer une nouvelle qui fait la une des journaux depuis plusieurs jours. Le Palais de la République aurait été dépouillé de ses meubles, de ses bibelots et de ses œuvres d’art, sa chambre forte, celle- la même qui longtemps avait servi d’antre d’Ali Baba et qui regorgeait de devises, aurait été dévastée, et des sacs d’argent auraient été emportés par des pilleurs en cravate. L’impressionnant parc automobile de la Présidence, constitué de voitures de luxe, offertes par les amis et bienfaiteurs du Sénégal, se serait volatilisé. Ce ne sont plus désormais des rumeurs puisque le nouveau ministre de la justice a fait état du fric-frac et appelé à la restitution des biens…

En attendant d’autres découvertes plus douloureuses, ces accusations sont-elles fondées et peut-on parler de scandale au Palais ?

En réalité s’il y a scandale, il n’est pas nouveau et il n’est pas que là.
Le scandale c’était déjà, que pendant des années, le Président de la République sortant, plusieurs de ses ministres, son fils, ont été accusés de détournements de deniers publics, de prévarications, de trafics de marchés, etc., sans qu’ils aient jamais traduit leurs accusateurs devant les tribunaux et exigé réparations, sauf à de très rares occasions. Avant de racler les fonds de tiroirs, les prédateurs avaient auparavant dilapidé les joyaux de la couronne. Le pillage du Palais ne serait qu’une opération du même genre, avec cette différence qu’il s’agit cette fois d’objets visibles, reconnaissables et, pour certains, répertoriés, que les habitués de la maison connaissent et dont on peut remarquer la disparition. Certains sont même si voyants qu’ils sont pratiquement inutilisables. « Je ne répondrai pas à Latif Coulibaly », avait dit le chef de l’Etat sortant face aux graves accusations portées contre lui par l’ancien journaliste. Il pouvait alors se permettre de se jouer du peuple et faire le dos rond. Mais la stratégie de l’autruche ne peut pas servir à tous les coups, le contexte a terriblement changé et il n’est plus au dessus de la loi. Cette fois, il lui faudra bien répondre et pas seulement devant la justice, mais, d’abord, devant ses concitoyens, faute de quoi il réduirait à néant tout le bénéfice tiré de son fameux coup de fil de la soirée du 25 mars et, après avoir raté son mandat, il aurait raté sa sortie.

Le scandale, c’est aussi que jamais personne n’a pu démêler, dans le patrimoine national, ce qui appartenait à l’Etat, au Parti ou au Président sortant. Celui-ci parlait à la première personne pour justifier ses libéralités puisées dans les caisses publiques, menaçait de sanctions collectives les régions qui lui refusaient des voix. Il avait inscrit tous les biens du Parti à son nom et disait à qui voulait l’entendre qu’il n’avait nul besoin de l’avis de ses concitoyens ou de leurs représentants pour s’acheter un avion, s’attribuer ou distribuer une terre. Il s’était érigé en légataire universel de la République en se proclamant usufruitier du patrimoine national. Quand on est propriétaire du Monument de la Renaissance, on l’est, a fortiori, du fauteuil du bureau présidentiel. L’Alternance était en fait une monarchie de droit divin, et faute d’être immortel, le roi avait voulu qu’elle soit aussi héréditaire, et c’est ce qui l’a perdu. L’étonnant n’est donc pas qu’il y ait eu pillage du Palais, l’étonnant c’est que les Sénégalais s’en étonnent aujourd’hui et s’en offusquent. Comme s’ils avaient jamais pipé mot quand le Président sortant distribuait « enveloppes » et mallettes d’argent aux visiteurs, ceux du soir comme ceux du jour, quand on entrait à pied au Palais et qu’on en sortait au volant d’une voiture, quand des limousines allaient grossir le parc automobile déjà encombré de magistrats, de marabouts, de hauts fonctionnaires, de cadres du parti ou d’oisifs à la bouche sucrée. Le pillage n’a donc pas commencé dans la semaine qui a suivi la proclamation des résultats des élections, c’était une routine à laquelle on s’était habitué. Il n’y a en vérité aucune différence entre le sauve-qui-peut général, qui est le signe de toutes les défaites, et la pagaille organisée du régime défunt. Ce ne sont que deux des visages de l’automne des patriarches. Le président sortant a toujours nié être trop vieux et c’est pourtant à cause de son âge, parce qu’il était sans avenir, que ses compagnons des beaux jours, devenus orphelins, se sont rués sur des dépouilles. L’héritage du Palais a été dispersé, celui du Parti, qui est en cours, sera plus difficile à brader parce qu’il est encore plus flou.

Revenons donc à la question originelle : y a-t-il eu pillage ? Quoi qu’il en soit, la réponse du nouveau pouvoir devrait être la même. Bien sûr, il faut établir la réalité, mais, surtout, il faut DIRE la vérité, haut et fort, la dire au véritable propriétaire du patrimoine national qui est le peuple. Il faut faire rendre gorge aux éventuels coupables et échapper, par la même occasion, à cet envahissant « massala »sénégalais sous lequel nous enterrons toutes nos dérives. Si, comme nous nous en vantons souvent, nous sommes bien une démocratie exemplaire, nous ne devons pas faire moins que la France qui a traduit Chirac devant la justice. Mais le plus important est que nous ne tolérions plus jamais cette confusion des pouvoirs et des biens. Le Palais de la République doit rester « la maison où habite le Sénégal » et tout ce qui y entre ou en sort doit rester propriété d’Etat. Le maître (provisoire) des lieux peut en modifier l’agencement, mais il ne peut pas disposer du Mobilier National à son profit ou à celui de ses amis. Si l’on en croit son photographe, lui qui vivait déjà sur les ressources publiques, menait aussi un train de vie qui était au-dessus des moyens de l’Etat, puisqu’il s’offrait – (avec quels moyens ?) – des équipements que ne pouvait lui payer son employeur. Il jouait plus à l’Etat parvenu qu’à l’Etat modeste qu’il nous avait promis. Il cultivait la gloire, nous voulons désormais un président qui cultive l’effort.

vendredi 6 avril 2012

COMMENT S'EN DEBARASSER ?

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 2 avril 2012


Ceux qui avaient porté Wade aux nues, salué son coup de fil à son rival comme l’expression même de son fair-play, voire de son esprit chevaleresque, ont du vite déchanter : Wade n’est pas Mandela ! Le 25 mars, personne ne l’aurait suivi, parmi ceux qui comptent (l’armée, la CENA, le Conseil Constitutionnel) s’il avait tenté de forcer le cours du destin. La défaite était trop cuisante, l’écart abyssal entre lui et son adversaire, l’affront public et étalé sur tous les médias, y compris ceux de l’Etat, pour qu’il puisse tenter d’essayer autre chose que faire profil bas. Mais dès le lendemain, alors même que le vaincu ployait sous les éloges, il retrouvait ses bonnes vieilles habitudes. Chassez le naturel…

Il y a donc eu d’abord la tournée d’adieu chez les chefs religieux. La règle, dans ces occasions, c’est de bannir la polémique, de s’élever au-dessus de la mêlée, de prêcher l’union, le pardon et la sérénité. A Touba, au contraire, Wade a insisté sur ce qui divise, il a remis une couche sur son appartenance au mouridisme, comme pour faire regretter à ses frères en confrérie de ne s’être fiés qu’à leur conscience pour traduire leur choix. Le lendemain, à Tivaouone, il s’est érigé en juge d’une seule cause, celle de son fils, dont il a proclamé l’innocence avant même l’ouverture du procès. En ne défendant que Karim, et non la fonction ministérielle, il a manqué de pudeur et surtout d’élégance (notamment à l’endroit de Baldé) et suscité le doute. Si les ministres, de par leur statut, ne gèrent jamais rien du budget de l’Etat, alors pourquoi Salif Ba a été accusé de détournement sous Wade et mis en prison, et pourquoi même Idrissa Seck a-t-il été mis sur le banc d’infamie ?

Les adieux se sont poursuivis, dans l’intimité pourrait-on dire, en conseil des ministres. Au sortir de cette catharsis, le ci-devant porte-parole a résumé devant la presse le testament du père. « Il a, nous dit-il, la larme à l’œil, ordonné de ne rien cacher aux nouveaux arrivants, de ne pas les critiquer, de les aider à remplir leur mission s’ils nous sollicitent ». On ne lui en demandait pas tant, car il existe aussi des critiques constructives. Quelle grandeur d’âme, quel admirable sens de l’Etat !

Il a suffi de quarante huit heures pour que Wade lui-même démolisse cette version. Au congrès extraordinaire, et sans débat, de son parti, convoqué à la hussarde, il nous livre la sienne. Les règlements de comptes avaient déjà commencé dans son camp et beaucoup y espéraient sinon une retraite, au moins qu’il desserre la bride. Wade remet les pendules à l’heure : il est là, actionnaire unique du parti, il en dressera les priorités, choisira les responsables. Il ne se contentera pas d’une fonction honorifique, il fera ce que ni Senghor ni Ahidjo n’avaient pu faire. Il proclame urbi et orbi qu’il va bien rester au Sénégal, lui et son fils, comme si c’était un sacrifice suprême que de continuer à vivre dans le pays qui vous vu naître et vous a porté à la magistrature suprême ! En même temps, il ressasse toujours sa rancœur contre Diouf et le PS, qu’il avait pourtant battus, contre la presse et les puissances occidentales. Mais, surtout, contrairement à ce qu’avait dit son porte-parole, il ne fera rien pour faciliter la tâche à son successeur. Même désavoué par deux Sénégalais sur trois, il estime qu’il a toujours raison contre tout le monde et que personne ne peut faire autant que lui, et n’exclut même pas de revenir au pouvoir ! Il jette ses alliés à la poubelle, il les « libère », dit-il, sans réaliser que parmi ces bénéficiaires de l’abolition de son asservissement, il y en a au moins un qui n’est plus un « allié » mais un membre à part entière du Pds au sein duquel il avait fondu sa formation !

Bref, Wade promet, pour un moment, de pourrir la vie à ses militants, au président élu et, finalement, à tous les Sénégalais, par ses interventions intempestives, ses élucubrations, son ego envahissant. Les plus marris, ce sont les cadres du PDS : la guerre de succession avait déjà commencé et les bookmakers de Sandaga avaient lancé leurs paris. Le président veut reconstituer le parti, faire du neuf ? Ce rajeunissement ne devrait-il pas commencer au sommet, et peut-on faire du neuf avec un vieillard de 86 ans ?

Wade ne sera donc ni Diouf (qui n’est pas, il est vrai, une bonne référence), ni Konaré ni Obasanjo, ni surtout Pedro Pires : une référence, un sage sollicité pour ses conseils et son indépendance par rapport aux clans. Il se trompe, car rester vigilent, pour un ancien chef d’Etat, ce n’est pas élire place au café du commerce, ourdir des complots et insulter à tout va, c’est s’élever au-dessus des petites contingences et n’élever la voix que face aux grandes menaces. Il aura été toute sa vie un partisan, aussi bien comme opposant que comme chef d’Etat ou comme retraité de la République. Il aura aussi été un routinier, ne faisant que ce qu’il a toujours fait : la politique ou plus exactement la polémique. Mandela est devenu une icône, Lula un modèle, Carter court le monde pour assoir la démocratie, Wade consacrera le reste de sa vie à arbitrer des conflits entre ses militants et à se justifier. Mais il oublie qu’il ne dispose plus des prébendes qui avaient fait son succès, ni des médias qui amplifiaient ses paroles. Il ne sera pas du cercle des « Anciens », de ceux qui offrent au monde leur longue expérience, non pour se livrer à une politique politicienne, mais pour résoudre les conflits et apaiser les cœurs. Alors, puisqu’il reste dans ce qu’Alpha Blondy a appelé la « politikidougou », il faut le traiter pour ce qu’il est. Le nouveau pouvoir va devoir passer partout où il est passé pour « découturer » sa toile d’araignée, mettre de l’ordre dans l’informel, calmer les frustrations, et pas seulement au Sénégal. Il devra aussi faire l’état des lieux des ruines que son prédécesseur a laissées, pour lui porter la réplique, tout en s’abstenant de recourir aux méthodes qui ont ruiné le crédit de l’Alternance. Les Sénégalais ne pardonneront pas du Wadisme sans Wade.

samedi 31 mars 2012

LES VANCUS DU 25 MARS

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 27 mars 2012

C’est par leur nuque que l’on reconnait les vieillards. Ce 25 mars, la dernière image que l’on gardera de Wade, c’est celle de ce vieil homme distrait (il aurait oublié son bulletin de vote, qui porte sa photographie, dans l’isoloir !), sortant du centre de vote et qui, le dos tourné à la caméra, répondait sans conviction aux vivats de jeunes gens armés de gourdins. Tout était factice et représentation. Wade était un candidat sans légitimité. Le gourdin n’est pas un instrument de vote, et ceux qui le portent n’étaient pas des militants, mais des supplétifs envoyés par un allié encombrant. Et, surtout, ni eux ni celui qu’ils acclament ne croyaient vraiment à la victoire. Il était difficile, dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de vingt ans, de vendre cette image catastrophique : la défaite de Wade était inévitable. Le président sortant a néanmoins réussi à sauver les meubles en félicitant son rival, très tôt, et en court-circuitant ceux qui, dans son entourage, seraient tentés par l’aventure. Il a sans doute préservé la paix sociale, mais il ne faut pas pour autant en faire un héros. D’abord ce n’est que du rendu pour du prêté : il a payé sa dette, Diouf avait fait la même chose, et c’était plus difficile en 2000 parce qu’il s’agissait alors de véritable alternance et que le geste était inédit. Ensuite, parce que la défaite du 25 mars est la suite de celle du 23 juin : si Wade avait réussi son coup, il n’aurait pas eu à féliciter Macky Sall, il aurait été élu au premier tour. Enfin parce qu’il n’avait pas d’autre choix pour sauver ce qui lui reste : sa réputation. N’oublions tout de même pas qu’il n’avait rien fait pour empêcher la violence qui a émaillé la campagne électorale, il n’a donc fait qu’arrêter les frais pour sauver sa sortie. Un beau geste n’autorise pas de passer en pertes et profits les martyrs du scrutin ou d’oublier les mots terribles prononcés par le Président de la République. Il y a longtemps qu’il ne nous avait habitués à tant de délicatesse et nous ne savons pas encore ce que nous coûtera son fair-play. C’est vrai que, d’une certaine manière, il a, partiellement, effacé le « wax waxeet », il avait promis qu’il « ne ferait pas moins que Diouf » et il a tenu promesse. Mais cela n’en fait pas un vainqueur : même si sa défaite était logique, elle est cuisante, elle est intime puisque, malgré un bruyant renfort de groupies, sa famille et lui ont été battus dans tous les bureaux de leur centre de vote.

Ceci dit, Abdoulaye Wade n’est pas le seul vaincu du 25 mars. D’autres ont subi ce même jour des revers tout aussi cuisants et encore plus difficiles à réparer, car eux n’ont pas à leur portée un beau geste pour susciter le pardon.

Au premier rang de ces vaincus, il y a les marchands du « ndigel » : ses vendeurs, ses transitaires, ses « cokseurs » et même ses acheteurs. Tous ceux qui nous disaient de ne pas nous servir de notre intelligence, qui voulaient nous imposer de renoncer à nos principes, de sacrifier nos intérêts et de suivre aveuglément leur mot d’ordre. Le 25 mars, les Sénégalais ont échappé à la « panurgisation », ils sont devenus des citoyens. Les guides religieux, ceux qui adaptent leur vie à leur foi, les avaient mis à l’aise en les laissant face à leur conscience. Ils les ont pris au mot et défié les autres. Il est aujourd’hui réconfortant de constater que Wade, dont toute la campagne du deuxième tour avait été honteusement axée sur la pêche au « ndigel », a subi le même revers sur l’ensemble du territoire. Son porte-parole avait dit qu’il ne parlerait qu’aux « kilifeus » et ignorerait le peuple. Il est bon pour l’avenir de la démocratie au Sénégal, que ceux qui avaient proclamé que ce sont eux qui font les rois aient été désavoués par ce même peuple.

Parmi les vaincus du 25 mars, il faut aussi ranger les politiciens fongibles, interchangeables, et tous ceux qui, en caressant toujours Wade dans le sens du poil, ont fini par se l’approprier et le séparer de ses premiers militants. Certains étaient senghoristes sous Senghor et anti-Senghor sous Diouf, d’autres qui étaient des dioufistes convaincus sont devenus des wadistes zélés. Certains qui disaient ne s’en remettre qu’à Diouf, sont devenus les plus virulents défenseurs de Wade. D’autres qui traitaient celui-ci de Fantômas, en ont fait une idole. Ce sont eux qui, contre toute évidence, pronostiquaient une victoire dès le premier tour, avant d’affirmer, avec la même assurance, qu’aucun militant ne respecterait le mot d’ordre des candidats éliminés à ce tour. Ils encerclaient le Président de la République, applaudissaient jusqu’à ses outrances, tiraient sur tous ses contempteurs. Ils étaient aux premières loges durant la campagne électorale, en contrôlaient les moyens et le discours, après avoir bouté du Palais les premiers compagnons.

Sont vaincus aussi les permanents des médias, rivés sur les plateaux des radios et des télévisions et qui ont réponse sur tout. Le Sénégal abonde de tous ces gens en « logues » qui en savent plus que tout le monde et prédisent l’avenir sans trembler. Il abonde de pseudo-journalistes et de sermonneurs qui sont les premiers à fouler aux pieds les règles qu’ils veulent imposer aux autres. Ce serait dérisoire s’ils ne lançaient pas constamment des anathèmes, ne fustigeaient pas ceux qui n’ont ni l’envie ni le temps de les affronter, et ne se livraient pas souvent à de véritables jeux de pyromane. Ils travaillent à découdre la cohésion nationale et à semer des mines. L’un d’entre eux, tient écran comme on tient une table, et déverse sa bile, toujours sur la même cible, quand ce n’est pas sur son propre frère. Un autre, qui nous assurait que Wade ne quitterait pas le Palais, a lancé une énormité que peu de gens ont relevée. L’élection de Macky Sall marquerait, à l’en croire, l’avènement d’un « régime toucouleur(sic) » et pourrait accroitre la tension entre le Sénégal et la Mauritanie ! Depuis quand, au Sénégal et dans le monde, un régime est-il défini par l’ethnie du chef de l’état ? Etions-nous sous « régime sérère » quand Senghor était au pouvoir et wolof sous Diouf ? Quel effet spécifique l’arrivée de Macky Sall au pouvoir peut avoir sur les relations sénégalo-mauritaniennes, si l’on sait qu’il n’y a jamais eu de querelles ethniques entre les deux pays, que le contentieux le plus délicat concerne essentiellement le partage des eaux maritimes, et que c’est Saint-Louis, et non le Fouta, qui en subit les méfaits ?

Enfin le 25 mars, c’est aussi la défaite des Cassandre du Nord, les « experts » de l’Afrique, qui, dans les ministères et les milieux culturels occidentaux, prédisent toujours la catastrophe en Afrique. Pour eux, le continent noir n’est lui-même que quand il dérape. Déjà, en 2000, ils avaient conseillé à leurs ressortissants de quitter le Sénégal avant le chaos, et en 2012, ils prévoyaient le pire. Ils seront déçus, mais au moins la présence des médias du Nord aura eu l’effet bénéfique de pousser le pouvoir en place à calmer son ardeur dans la répression et la fraude. C’est toujours ça !