Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

lundi 3 avril 2017

LEÇON AUX DONNEURS DE LEÇONS



NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 27 mars 2017

Ils nous avaient chanté les valeurs de « l’humanisme » sur tous les tons et nous avions fini par croire qu’aucune détresse humaine ne leur était indifférente…

Pourtant leur compassion ne profite pas à deux des  pays les plus meurtris de la terre, au point de mettre en péril leur existence même en tant que nations. La Somalie et le Yémen connaissent en effet, entre autres malheurs, celui de la famine. Une famine atroce qui pourrait faire des millions de morts et qui est d’abord la conséquence d’aléas climatiques face auxquels les populations locales sont impuissantes. Comme un malheur n’arrive jamais seul, cette famine s’installe dans des pays ravagés par la guerre, les querelles intestines et l’intervention de puissances étrangères. Les nations riches restent indifférentes et c’est même le moment que choisit la plus riche d’entre elles pour fermer ses portes, en ne se fondant que sur des critères religieux, aux rares, très rares, rescapés de ces pays qui, à priori, ne sont pas des terroristes, mais des hommes et des femmes désespérés, révoltés par le fanatisme et la violence, et qui tentent de fuir l’enfer qu’on leur impose !

Ils nous avaient répété, face aux dérives de nos gouvernants, que les prisons sont faites pour les coupables et que la liberté de circulation était un principe fondamental des relations internationales…

Mais ils construisent plus de murs que de ponts et en attendant que sorte de terre la Grande Muraille des Amériques, on  construit en Hongrie des murs d’acier sur le flanc sud du pays, du côté des miséreux, pour le fermer  aux réfugiés. Mieux encore, le Parlement a décrété (par 136 voix contre 6 !) que tout immigré sera considéré coupable et automatiquement placé en détention dans des « zones de transit » qui sont en fait des camps fermés que le droit européen interdit formellement. Les dirigeants hongrois ont la mémoire courte : il y a soixante ans, 200.000 de leurs concitoyens, fuyant une révolution écrasée dans le sang, étaient accueillis dans les pays voisins, dont certains n’avaient pas encore pansé les plaies de la guerre, et répartis au moyen d’une politique de quotas que Budapest refuse d’appliquer aujourd’hui…

La Hongrie reste un membre, ménagé, de l’Union Européenne !

On croyait qu’après les drames qu’ils avaient vécus au siècle dernier, ils ne laisseraient plus jamais prospérer chez eux la haine raciale et la discrimination religieuse…
Pourtant  aux Pays-Bas, un homme politique, chef d’un parti qui a pignon sur rue, a fait de la discrimination et de l’incitation à la haine les fondements de son programme. Si Geert Wilders milite pour la sortie de son pays de l’Union Européenne et l’annexion de la Flandre, c’est d’abord à l’Islam, dans sa globalité et non aux seuls musulmans radicaux, qu’il consacre ses diatribes. Il peut ainsi en toute impunité désigner les électeurs musulmans sous le terme de « bovins islamiques » et promettre de débarrasser son pays des Marocains, qu’il traite de « racailles »…

Geert Wilders reste député des Pays-Bas et peut même épancher sa rancœur devant la Chambre des Lords !

Ils avaient inscrit la fraternité sur leur devise, rappelé qu’il ne suffisait pas que les hommes soient libres et égaux, et qu’il fallait aussi qu’ils soient fraternels, même si la fraternité ne pouvait pas être réglementée par la loi…

Pourtant, c’est dans leur pays qu’un agriculteur a été condamné (avec sursis, mais condamné tout de même) pour avoir aidé et hébergé des migrants en détresse, qu’un enseignant a été traduit devant la justice pour avoir transporté des réfugiés malades… Le crime de ces deux Français porte un nom dont les deux termes paraissent antinomiques puisqu’il s’agit  de « délit de solidarité ». Sur la base de telles accusations, des millions d’Africains se retrouveraient en prison !

Mais on peut s’attendre au pire puisque la cheffe du premier parti de France a aussi promis « d’éradiquer l’immigration bactérienne » car, selon elle, les migrants véhiculent des « maladies contagieuses non européennes »….

Ils nous avaient martelé que, chez eux, les hommes politiques fondent leur action sur des principes, qu’ils méprisent l’argent et que pour eux, les deniers de l’Etat étaient sacrés, au point qu’un humoriste africain a bâti sa carrière en stigmatisant nos hommes politiques réputés tous véreux…

Pourtant les Français découvrent avec stupéfaction que leur Assemblée Nationale était aussi une assemblée de familles au sein de laquelle un quart des députés, gauche et droite confondues, rétribuent leurs enfants, y compris des mineurs, ou leurs conjoints sur le budget public, déterminent la nature et la durée de leurs contrats et fixent leurs salaires ! Ces élus du peuple n’excluent même pas que cet « argent-boomerang » leur soit partiellement ristourné ou qu’il leur serve en quelque sorte de complément de salaire.

François Fillon reste candidat à la présidence de la République, mais maculé de doutes. C’est vrai que tout homme reste innocent tant qu’il n’a pas été condamné, mais n’est-ce pas l’école de son pays qui nous avait  enseigné que la femme de César ne doit point être soupçonnée ?

Ils avaient  glosé  sur le retournement de veste de nos politiciens, ils n’arrêtent pas de rire à s’en tenir les côtes à l’évocation de la « transhumance » et du « wox-woxet » (dits et dédits) à la sauce sénégalaise. Eux aussi ont la mémoire courte, mais sans remonter à Talleyrand et à sa conception de l’opportunisme en politique qu’il résumait par la formule « je me suis mis à la disposition des événements », on peut faire l’amer constat que la classe politique française a tué dans l’œuf le principe même des primaires, et peut-être plus que cela, et que ses chefs ont abandonné le candidat du parti qui les avait portés au pouvoir pour s’aligner derrière la bannière d’un homme qui certes a le vent en poupe, mais qui revendique haut et fort son mépris pour ce même parti !

Pourtant, nous ne nous réjouissons pas que tous ceux là qui ne cessent de nous donner des leçons soient pris en flagrant délit de trahison des principes qui depuis toujours ont constitué l’arme de destruction massive de toutes nos tentatives de relever la tête. Mais au moins, leurs faiblesses toutes humaines, leurs outrances verbales, leur peur de l’autre, leurs revirements et leurs contradictions, nous rassurent. Nous savons désormais qu’ils ne sont ni de purs esprits, ni de petits anges. Nous savons surtout que notre objectif ne doit pas être de les imiter, de les prendre en modèles, mais de chercher notre propre voie  et compter sur nos propres forces !


BOUNA, ZIED, ADAMA … LA DIASPORA TRAHIE PAR SES PATRIES !



NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 28 février 2017

Bouna Traoré, Zied Benna, Adama Traoré avaient respectivement 14,17 et 24 ans et appartenaient à ce qu’on appelle communément en France, au moins dans les médias, des « Français issus de l’immigration », expression  quelque peu discriminatoire puisqu’elle ne s’applique qu’aux Français nés, ou dont les parents, voire les grands parents, sont nés en Afrique sub-saharienne ou au Maghreb. Jamais en effet il ne viendrait l’idée à un organe de presse français de désigner sous ce terme Manuel Carlos Valls Galfetti, ancien Premier Ministre né à Barcelone et naturalisé français à vingt ans, ou Ana Maria Hidalgo, née à San Fernando, en Espagne toujours, et qui a conservé sa nationalité espagnole, ou encore Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale française, né à Tunis, sous la colonisation, d’un père italien et d’une mère maltaise… Il leur a suffi, à ces trois personnalités et à bien d’autres, d’opérer une légère et indolore chirurgie sur leurs patronymes et le tour était joué. Pour le malheur de Bouna et Adama, Traoré est moins soluble en terre française et peut difficilement passer pour un nom gaulois ! La  réalité, c’est qu’en France, l’origine africaine ou maghrébine est une tâche plus indélébile que l’encre dont on se sert en Afrique pour les élections, et ni les ruades ni le zèle patriotique de Rama Yade, qui se dit « française née à l’étranger » (merci pour nous !) ou de Rachida Dati, qui clame partout qu’elle est « française de France », n’y changeront  grand chose !

Bouna, Zied et Adama resteront donc à jamais des « Français issus de l’immigration »… Si au moins ce rappel intempestif pouvait servir à quelque chose, si au moins il pouvait en contrepartie assurer aux trois jeunes gens un élan de solidarité de la part de leurs terres d’origine, amener celles-ci à prendre le relais de leur défense quand leur patrie de papier est défaillante ! Malheureusement, ce ne fut pas le cas pour eux, et lorsque Bouna, Zeid et Adama ont perdu tragiquement la vie, les premières n’ont été d’aucun secours. Elles ont au contraire fait le mort, elles ont fait profil bas, elles ont, dans le meilleur des cas, observé une discrète compassion, si  discrète qu’elle est passée inaperçue et que n’eût été l’enterrement d’Adama au Mali, personne n’aurait connu le nom d’un des pays d’origine de leurs familles. Aucun de ces pays n’a entrepris une action significative pour exiger que lumière soit faite sur leur mort ou pour que justice leur soit rendue. Aucun n’a honoré publiquement leurs dépouilles ni célébré leur mémoire en invoquant le fait qu’aucun d’entre eux n’était ni un délinquant ni un criminel. Le désespoir et les frustrations de leurs familles respectives, laissées à l’abandon, restent incommensurables parce que la justice n’est pas passée, et quand elle est passée elle n’a pas bien fait son travail. Les circonstances de leur mort restent pour le moins troubles et inexpliquées et tout porte à croire qu’ils  ont été victimes de bavures des forces de l’ordre.

Le contraste est frappant entre le comportement des gouvernements africains, si passifs face aux malheurs d’une diaspora qu’ils sucent avec délectation, et celui des pays du Nord qui mobilisent toute leur diplomatie et usent de moyens de pression, voire de chantage, lorsque leurs ressortissants, y compris les binationaux, sont, en terre étrangère, victimes d’incidents de ce genre ou d’actes de terrorisme, voire suspectés de crimes ou de délinquance. « J’irai les chercher, quoi qu’ils aient fait ! », avait dit Nicolas Sarkozy lorsque des Français suspectés de trafic d’enfants avaient été interpellés au Tchad, soulignant au passage son mépris à l’endroit des populations et des gouvernements africains. La France a eu le même comportement, au risque de provoquer une crise diplomatique, lorsqu’une de ses ressortissantes a été condamnée au Mexique pour enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d’armes à feu et de munitions ! Elle a ouvert des enquêtes préliminaires pour apporter une assistance judiciaire à ses citoyens expatriés ou à leurs familles, dans des cas d’enlèvements, d’assassinats, de bavures supposées des forces de l’ordre ou d’attentats terroristes en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali ou en Algérie… Les Etats-Unis vont encore plus loin pour assurer la protection et la défense de leurs citoyens expatriés, au point de s’opposer souvent à ce qu’ils soient jugés par les tribunaux de leurs pays d’accueil, même dans des cas de crime avéré, et de faciliter ou organiser leur fuite pour échapper à la justice… Mais c’est Israël qui a porté la défense de ses enfants de naissance ou ceux qu’il revendique comme tels, puisque cela inclut tous ceux qui ont une attache quelconque, y compris confessionnelle, avec ce pays, à un niveau qui n’est atteint nulle part et qui devrait inspirer les gouvernements africains. Il suffit de rappeler ses prises de position à l’occasion d’attentats ou simplement d’actes antisémites commis en France contre des citoyens français de confession juive, dont certains n’avaient même jamais vécu en Israël : protestations véhémentes, stigmatisation de la politique du gouvernement français, tir groupé contre les musulmans, appel à quitter le territoire français. C’est comme si les gouvernements africains interpellaient celui des Etats-Unis et lui demandaient des comptes à l’occasion des violences subies par les Africains-Américains. Mais la politique israélienne est payante puisque le gouvernement français fait non seulement acte de repentance, mais se fait toujours représenter à l’enterrement en Israël des victimes des incidents, alors qu’à l’enterrement de Adama Traoré au Mali, il était aux abonnés absents !
A la mort de Bouna Traoré et de Zied Benna, l’ancien ministre Christian Estrosi n’avait eu que des mots méprisants pour les jeunes gens, les traitant  de « délinquants en excès de vitesse », alors qu’ils étaient à pied et que le policier qui les poursuivait, et qui les avait vu se réfugier dans un poste EDF, s’était contenté d’observer qu’il ne « donnait pas cher leur peau ». Après dix ans de procès (« dépaysé » à Rennes !), la justice avait presque conclu que « rien ne s’était passé » et écarté tout versement de dommages et intérêts aux familles des victimes …

Après sa nomination comme Premier Ministre, l’un des premiers gestes de Bernard Cazeneuve a été de rendre une visite de courtoisie aux gendarmes impliqués dans la mort de Adama Traoré, ceux-là même qui l’avaient maîtrisé au moyen d’un « placage ventral », pratique interdite dans de nombreux pays, et qui, de l’avis des sapeurs pompiers, avaient  eu le tort de ne pas l’avoir placé en « position latérale de sécurité ».

Ni cette indifférence, ni cette brutalité, ni ces lenteurs, ni ce déni de justice n’ont ému les pays africains d’où étaient partis les parents de Bouna et de Adama, au point de les amener à exercer une pression ferme et visible sur le pays qui les accueille et qui refuse de leur concéder la plénitude de leurs droits. Nos gouvernants sont toujours en quête des voix et des subsides de leurs diasporas, sans trop s’inquiéter de savoir si elles portent un ou plusieurs passeports, mais quand nos concitoyens ou leurs proches se noient en Méditerranée, quand ils sont pris dans des rafles ou occis par des maffias, quand ils sont victimes de bavures ou  étouffés dans les postes de police, ils préfèrent invoquer le respect de la non ingérence dans les affaires d’un pays étranger !  

Voila pourquoi, face à la défection des pays d’origine de leurs parents, la rue a pris en France la défense de Bouna, Zied, Adama et aujourd’hui celle de Théo !

mardi 24 janvier 2017

LES ETATS-UNIS, UNE RÉPUBLIQUE BANANIÈRE ?

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 janvier 2017

Comment cela s’appelle un pays qui confie son sort, et indirectement celui du monde, à un homme, multimilliardaire, dont l’équipe gouvernementale, recrutée sur le seul critère de son aisance matérielle, dispose d’une  fortune qui dépasse les revenus cumulés du tiers de sa population (ce qui représente tout de même plus de 120 millions de personnes !), ou  l’équivalent du PIB de 100 pays du monde, un président qui avoue sans honte qu’il  s’est enrichi par des procédés certes légaux mais moralement condamnables parce qu’ils reposent sur l’exploitation des failles de la loi, sur l’art de frauder sans se faire prendre ?

Comment cela s’appelle un pays dont le président, propriétaire d’un groupe aux vastes ramifications internationales, négocie encore des contrats à quelques jours de son investiture officielle, annonce qu’il conservera de fait ses actifs dans ses sociétés, ce que n’avait fait aucun de ses prédécesseurs depuis près d’un demi siècle, refuse donc obstinément de se défaire de ses responsabilités de chef d’entreprises au sein desquelles il exerçait plus de 500 fonctions de premier plan ?

Comment cela s’appelle un pays dont le président, au mépris de toute éthique, confie à des membres de sa famille, tous novices en politique, les fonctions parmi les plus importantes dans la gestion de l’Etat, sur la seule base des liens qu’il entretient avec eux et non en se fondant sur leurs compétences, sans même exiger d’eux qu’à leur tour ils se préservent de tout conflit d’intérêts entre leurs propres affaires et celles de la communauté nationale ?

Comment cela s’appelle un pays dont le président ne reconnait pas la continuité de l’Etat républicain et la nature sacrée de la chose jugée, qui se propose de remettre en cause les engagements les plus solennels souscrits par le gouvernement, les acquis les plus significatifs de son prédécesseur et qui touchent au bien être de ses concitoyens, à la préservation de la qualité de la vie dans le monde, au maintien de la bonne entente entre les nations ?

Comment cela s’appelle un pays dont le président se propose d’exercer son autorité, alternativement, entre sa résidence officielle et son domicile privé, mettant à rude épreuve les agents destinés à assurer sa sécurité, qui dénie néanmoins toute crédibilité aux informations fournies par ses propres services de renseignements, les plus performants du monde, et préfère s’en remettre à ses états d’âme, qui exprime le plus profond mépris à l’endroit des plus défavorisés de ses concitoyens, des handicapés, des minorités ethniques et religieuses et des ressortissants des pays étrangers ?

Comment cela s’appelle un pays dont le président a vu son élection  désavouée par la majorité de ses concitoyens, qui s’était fait remarquer par un opportunisme politique qui l’avait conduit à changer de parti une bonne demi douzaine de fois, qui avoue d’ailleurs qu’il n’a aucune conviction en politique, même sur les sujets les plus graves, et que sa seule ambition est de faire de l’argent et encore de l’argent et de contribuer à accroître le patrimoine des nantis, y compris le sien et celui de ses proches, quitte à enrichir les plus riches et à appauvrir les plus pauvres ?

Comment cela s’appelle un pays où tous les pouvoirs, exécutif et législatif notamment, et même judiciaire, sont aux mains de la même faction dont les représentants sont pour la plupart des milliardaires, ou en tout cas  parmi les mieux nantis de la nation, mais aussi parmi les plus incultes, politiquement et socialement parlant, si l’on considère leur indifférence ou leur méconnaissance de l’état de détresse de certains de leurs concitoyens ou de la désespérance d’une partie des peuples du monde ? Ce mode de gouvernement censitaire explique notamment que chaque membre de cette oligarchie d’argent, imbu de sa richesse, s’exprime sans mesure ni discipline, et qu’à peine nommée l’équipe appelée à diriger le pays, mais qui n’est pas encore aux commandes, se fait remarquer par la cacophonie  installée en son sein et qui donne l’impression qu’elle est un bateau ivre !

Comment cela s’appelle un pays dont le président, appelé à jouer le premier rôle dans la gestion du monde, a pour préoccupation, au cours de sa première prestation publique, non de livrer à l’opinion sa vision des grands défis qu’il aura à affronter, mais à répondre aux questions touchant à ses mœurs, aux turpitudes sexuelles dont on l’accuse et qui peuvent mettre en danger sa liberté d’action si elles s’avéraient exactes ?

Le pays décrit ici n’est pourtant pas une « république bananière », parce que les Etats-Unis ne sont pas la terre d’élection de ce fruit, parce que, surtout, ils ont bien d’autres ressources et sont capables d’étonner le monde, comme ce fut le cas avec l’élection de Barack Obama comme premier président noir d’une nation qui, quarante ans auparavant, contestait aux Noirs les plus élémentaires des droits civiques. C’est bien pour cela, parce que la femme de César ne doit pas être soupçonnée, que nous sommes déçus et inquiets pour l’avenir. Les Etats-Unis ne sont assurément pas cette caricature de gouvernement rongé par la dictature et la corruption qui avait inspiré l’expression à l’écrivain O. Henry au début du XXe siècle, mais ce qui se profile à l’horizon avec l’arrivée au pouvoir de l’arrogante et imprévisible « Trump team », composée très majoritairement d’hommes, de blancs et de riches, de militaires bellicistes et d’hommes d’affaires lobbyistes et comploteurs, rescapés des plus grands scandales financiers des dernières années, avec un chef qui déjà foule aux pieds ses promesses de campagne, c’est en toute beauté, le symptôme du délabrement spirituel et moral qui plane sur une nation gouvernée par l’argent et par le spectacle…


jeudi 5 janvier 2017

ANNÉE NEUVE, VIEUX DÉMONS !

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 5 janvier 2017

Une année vient de s’achever et nous avons tous la crainte que celle qui commence ne soit gâchée par les pitreries de deux saltimbanques, deux bouffons, d’envergure fort différente, dont l’un vient de faire une entrée fracassante sur la scène politique à la surprise générale, et l’autre refuse de la quitter, au grand désappointement de tous les démocrates. Mais la dictature prédictive ayant subi de graves revers au cours de l’année écoulée, tous les espoirs ne sont pas perdus, y compris les plus fous. En revanche, il est peu probable qu’un miracle se produise dans notre vie quotidienne et, que d’un coup de baguette magique, l’année 2017 nous fournisse l’occasion de nous débarrasser de tous les vieux démons qui appartiennent à notre histoire et que nous traînons comme des boulets…

Il y a ainsi le démon de l’incivisme, illustrée par deux images d’anthologie qui devraient nous faire mériter l’oscar du chauffeur le plus imaginatif.   

Le premier est un chauffeur de taxi qui, empêtré dans les embouteillages de la circulation, ne trouve comme solution que d’engager sa voiture… sur la passerelle qui enjambe l’autoroute dont il sait pertinemment qu’elle est réservée aux piétons ! Le second, tout aussi acariâtre, tente un demi-tour digne de James Bond sur le vieux pont Faidherbe, à Saint-Louis, au risque de provoquer un carambolage qui lui ferait perdre le temps qu’il cherche  à gagner. Dire que sous la Grèce antique et même sous la Révolution française, des hommes ont été condamnés à mort ou à la déportation pour manque de civisme !

La discipline n’est pas en effet notre fort et les deux extravagances rapportées plus haut ne constituent qu’un petit échantillon, glané dans l’année qui vient de s’achever, de notre propension  à bafouer les règles du vivre en commun. Faire la queue devant un guichet, céder la priorité, s’abstenir de jeter un détritus dans la rue, de perturber le repos de ses voisins ou de squatter le trottoir ou la chaussée… ces petits gestes là, nous ne savons pas les faire et, mieux, nous les jugeons dérisoires ou fastidieux…

Il y a aussi le démon des pesanteurs sociales, syncrétismes où s’entrechoquent les dérives de nos traditions, de nos croyances et des mauvais exemples que nous empruntons aux autres. Toutes nos cérémonies familiales (baptêmes, décès, mariages et autres commémorations) ont fini par prendre la même allure, avec le même désordre dans l’organisation, la même profusion d’argent distribué avec ostentation à des gens qui ne sont pas dans le besoin, le même étalage de nourriture et de paroles servies dans le même brouhaha.

C’est ce démon qui a poussé un homme, qu’on dit pourtant bien intégré dans la famille qui l’emploie, à assassiner froidement sa patronne pour faire face aux obligations que lui imposent les rites sociaux. L’affaire est encore entre les mains de la justice, et il est sans doute prématuré de cerner le parcours du présumé coupable, mais il n’en demeure pas moins que notre société est minée par le paraître, les extravagances et le gaspillage, et qu’elle a bâti tout un échafaudage de codes qui ne sert que les profiteurs et ne favorise ni le développement ni le progrès social. L’Etat lui-même n’échappe pas à cette frénésie : chaque tournée présidentielle dans le pays profond coûte à la collectivité l’équivalent d’une école ou d’un dispensaire, chaque participation du gouvernement à l’un des grands rassemblements religieux (qui restent tout de même des manifestations d’ordre  privé !) avoisine ou dépasse le budget annuel de certains ministères…

Il y a également le démon des basses querelles, souvent vaines, quelquefois prématurées, toujours stériles, qui décrédibilisent nos hommes politiques et nous font croire que tout est mise en scène et que leur gloire passe avant le bonheur de la collectivité. Des députés qui se querellent en séance, s’étripent même, on voit cela dans des parlements qui revendiquent des siècles d’existence. Ce qui est inadmissible, c’est que chez nous, les débats parlementaires virent souvent en foires d’empoigne, qu’on s’insulte et qu’on s’interpelle sur des questions superficielles, que nos parlementaires oublient quelquefois que l’essentiel de leur mission est de contrôler et non de servir le pouvoir exécutif, que leurs débordements et leurs états d’âme donnent un mauvaise image de leur congrégation et humilient leurs mandants…

Le pétrole a sali et abîmé des régions entières, créé des oligarques corrompus et des misères extrêmes. Pétrole, qu’as-tu fait du Nigéria, du Venezuela ou du Tchad ? Le Sénégal n’a pas encore de pétrole, il n’a que des espérances de pétrole, certes fondées, mais aucune goutte de l’or noir n’est encore sortie de notre sous-sol. Mais voila que déjà cette arlésienne sème le trouble dans notre pays, suscite des soupçons, nourrit des ambitions personnelles, installe la zizanie et prend l’allure de règlements de comptes, voila même que l’on fait pointer à l’horizon la menace d’un conflit avec nos voisins. Il serait à l’honneur de notre gouvernement de rappeler qu’il ne faut pas vendre la peau …du phacochère avant de l’avoir tué et, pour prouver sa bonne foi, de réunir une véritable conférence nationale, sur le modèle de celles qui ont changé le cours de la vie dans plusieurs nations africaines, mais avec des objectifs ciblés, et dans laquelle les débats partisans seraient exclus…

Il y a enfin et surtout, sans que cette liste soit exhaustive, le démon de l’intolérance qui représente à mes yeux la menace la plus grave que notre pays aura à affronter dans les prochaines années.

Elle a fait en 2016 une résurgence inquiétante parce qu’elle ressemble plus à une tendance qu’à un incident de parcours. Elle n’est pas que religieuse, elle est plus largement la manifestation du refus de toute expression personnelle qui ne soit pas conforme à des règles préétablies et qui composent un dogme social. Ainsi il a fallu exfiltrer un imam, menacé de lynchage, parce que, semble-t-il, il avait émis des réserves sur la manière dont on commémorait au Sénégal la naissance du Prophète (PSL) ; fort différente de celle qui a cours dans les pays arabes. Pourtant le rôle d’un imam c’est, comme le rappelait l’un d’entre eux, « d’être un vecteur de savoirs, et non un donneur de leçons ». Ainsi des individus  ont été molestés, menacés de mort ou contraints de se cacher parce qu’ils avaient fait sur des comportements ou sur des hommes des commentaires ou des observations qui, à leurs yeux, n’étaient ni des insultes ni des blasphèmes. Pourtant en Islam, il n’y a d’infaillibilité que celle de Dieu et il est du devoir du croyant de combattre l’aliénation et l’instrumentalisation de la religion. Les meilleurs défenseurs de la tolérance, ce sont les croyants eux-mêmes et, au nom du précepte bien connu et selon lequel « c’est l’enfant de ta mère qui peut te dire que ton haleine est mauvaise », il appartient à ceux au nom desquels ces imprécateurs prétendent parler d’agir en sorte que le dialogue et la reconnaissance de nos différences soient préservés…


« C’est avec des mots, et non avec des idées, qu’on fait des vers ! » avait dit un poète à un mauvais rimailleur. C’est avec des actes forts, et non avec de belles paroles, que l’on peut changer le destin d’une nation. Souhaitons donc qu’en 2017 nous fassions, tous, l’effort de nous débarrasser de quelques uns de nos vieux démons…

BONNE NOUVELLE : ISRAËL SUSPEND SON « AIDE» AU SÉNÉGAL !

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 27 décembre 2016

Barack Obama termine son mandat en beauté : par le pari le plus audacieux, le plus courageux, le plus conforme  à l’idée que l’on se fait d’un grande puissance éprise de paix et de justice qu’un président américain ait prise depuis près de quarante ans sur la crise israélo-palestinienne. Ce n’est pourtant pas un défi, c’est même un geste qui peut paraître banal, c’est une main levée, non pour dire « niet », comme le font si souvent les Russes et avant eux les Soviétiques, mais pour dire clairement que trop c’est trop. La position du président américain se résume en quelques mots : « Je ne peux pas avoir toujours raison contre tout le monde, je m’en remets à la sagesse de mes pairs, et, surtout, je refuse d’obéir aux menaces et au chantage ! ». La résolution 2334 du 23 décembre 2016 du Conseil de Sécurité, approuvée par 14 pays sur 15, à laquelle il n’oppose pas son veto, et qui exige « l’arrêt immédiat et complet des activités israéliennes de colonisation dans les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est », est un camouflet pour Tel-Aviv. Elle peut contribuer, avec la sortie de Cuba du lazaret dans lequel l’avaient enfermé les Etats-Unis, à faire en sorte que Barack Obama mérite un peu mieux le Prix Nobel de la Paix qui lui avait été attribué trop tôt.

L’Etat d’Israël est l’une des rares nations du monde à devoir son existence à une résolution des Nations-Unies, décision d’ailleurs anti-démocratique puisque votée contre la volonté de la majorité de la population  palestinienne composée alors d’arabes pour les deux tiers. Paradoxalement, Israël est aussi le pays qui bafoue le plus fréquemment les décisions de cette assemblée, avec une désinvolture qui touche à la provocation et au mépris de la communauté internationale, comme vient de le montrer encore sa diplomatie qui traite de « ligue anti-israélienne » les pays qui ont voté la dernière résolution du Conseil de Sécurité. Israël a déjà annoncé qu’il ne l’appliquera pas, pas plus qu’il n’a appliqué plusieurs dizaines de résolutions de la même instance stigmatisant le traitement des réfugiés, les actes de violence, l’expulsion de populations civiles, les expropriations ou les crimes commis par les forces de sécurité. Depuis près de soixante-dix ans, ses gouvernements successifs n’ont jamais cessé de défier les lois internationales. Ils n’ont jamais voulu appliquer les principes mêmes qui avaient présidé à sa création et qui stipulaient que la Palestine serait partagée en deux Etats, arabe et juif, et que Jérusalem resterait une entité séparée. Ils ont bafoué impunément un principe reconnu par tous et qui proscrit toute annexion d’un territoire conquis par la force et qui fait que l’occupation de Jérusalem et de territoires palestiniens est illégale. Ils ont enfreint les dispositions de la Convention de Genève qui interdit à la puissance occupante « de déporter ou de transférer une partie de sa population civile dans les territoires qu’elle occupe… ».

Depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, le gouvernement Netanyahu, le plus réactionnaire qu’ait connu Israël, a multiplié les provocations à l’endroit de son plus proche allié, de son principal soutien économique et militaire, celui dont il s’est servi comme parapluie face aux injonctions de la communauté internationale. Il s’est ingénié à faire échouer l’accord sur le nucléaire iranien dans lequel Obama s’était beaucoup investi. Sur la crise israélo-palestinienne, il a gelé délibérément les négociations sur tous les dossiers sensibles, est resté intransigeant sur les colonies, accélérant même leur création puisque 100.000 colons ont été installés sur des terres palestiniennes au cours des huit dernières années. On peut même dire qu’il y a du racisme dans le manque de considération manifesté à l’endroit du président Obama, réduit à une malheureuse parenthèse, puisque, contrairement à tous les usages diplomatiques, le Premier Ministre israélien s’est permis de rendre visite au Congrès américain sans en aviser dans les formes le chef du pays hôte. Aujourd’hui, il poursuit  dans la même veine en s’adressant  directement au président élu, mais non encore investi, comme s’il était déjà aux affaires, et  les rues des villes israéliennes sont déjà pavoisées d’ affiches saluant l’arrivée de Trump comme celle de l’homme qui va « rendre à Israël sa grandeur » ! A tous ces titres, on doit saluer le geste symbolique du président américain, même si sa portée est limitée, puisque Barack Obama est à la fin de son mandat et que la résolution votée n’a pas de caractère contraignant. Il était temps, comme l’a dit son ambassadrice à l’ONU, de rappeler qu’il fallait « faire le choix entre la colonisation et la séparation ».

Mais pourquoi Israël sort-il la Grosse Bertha pour tirer sur tout ce qui bouge, alors que le texte voté est, de l’avis même de ses alliés traditionnels, un document équilibré, qui ne ménage pas les Palestiniens non plus et qui ne fait que réaffirmer le droit ? Pourquoi sommer des ambassadeurs à répondre à sa convocation un jour de Noel, alors qu’il aurait crié au blasphème si son diplomate subissait le même sort le jour du shabbat ?

Pourquoi cible-t-il tout particulièrement le Sénégal, avec à l’appui des menaces de rétorsion, alors que notre pays a porté cette résolution, après la capitulation égyptienne sous la pression (déjà !) de Trump, en même temps que d’autres nations plus riches et qu’en fin de compte 14 pays l’ont signée, dont l’Angola et l’Egypte ? Parce qu’Israël a fait de la victimisation une arme dont il use à toutes les occasions. Parce que sa tactique  a toujours été de frapper les faibles et d’exiger la soumission de tous à sa volonté. Parce que son vrai domaine de compétence, celui où il ne compte aucun rival, c’est la sécurité et le renseignement, que ses fonctions de barbouze du monde et sa capacité de nuisance font peur aux hommes de pouvoir et représentent un instrument de chantage contre les pays pauvres.

Qu’avons-nous à perdre en cas de retrait de son aide, bien trop conditionnelle et relativement modeste ? Très peu, et en tout cas pas l’honneur. Il n’y a aucune gloire à bénéficier de l’assistance d’un pays qui est lui-même l’un des plus aidés du monde, comme l’atteste l’accord de défense d’un montant de 36 milliards de dollars signé il y a quelques mois entre les Etats- Unis et Israël. Il y a de l’indignité à bénéficier des fonds publics d’un pays dont la richesse ne vient pas seulement du fruit de son travail, certes indéniable, et qui entre autres exactions, n’hésite pas à confisquer les recettes fiscales de son petit et malheureux souffre douleur.


Pour toutes ces raisons nous disons « Bye-bye Israël ! ».

LE QUART D’HEURE DE GLOIRE DE ADAMA BARROW

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 6 décembre 2016

« A l’avenir, avait prédit Andy Warhol, chacun aura son quart d’heure de célébrité mondiale ». Adama Barrow, qui vient d’être porté à la présidence de la Gambie, a eu son moment puisqu’il a réussi  à renvoyer les faits et gestes des grands de ce monde en pages intérieures de nos journaux et de ceux d’autres régions du globe, par exemple le renoncement de François Hollande à la candidature aux élections présidentielles françaises ou le coup de téléphone échangé entre Donald Trump et la présidente de Taïwan. On ne savait rien de lui il y a quelques jours, sa vie, son parcours sont désormais sondés, disséqués, commentés dans tous les médias. La divine surprise qui lui a valu cette soudaine et fugace notoriété, ce n’est pas que Yaya Jammeh ait eu moins de voix que lui, la divine surprise c’est que le président sortant en ait fait le constat sans chercher à user d’autres recours et qu’il se soit trouvé en Gambie un homme pour lui rappeler que face à l’évidence il n’avait pas d’autre choix honorable… Sans doute les nations méritent-elles plus que quinze minutes car, ce faisant, Yaya Jammeh et Momar Alieu NJie, le premier malgré lui et le second en connaissance de cause, ont fait que ce 2 décembre 2016 aura été véritablement la journée de la Gambie…

Une des leçons que l’on peut tirer de la déconfiture d’un homme qui depuis plus de vingt ans concentre entre ses mains tous les pouvoirs, y compris celui de vie et mort de ses concitoyens, c’est que pour venir à bout de cette forme d’oppression, les opposants et les militants de la bonne gouvernance doivent auparavant jeter leur ego aux orties et travailler non pour leur propre gloire mais pour le triomphe des principes qu’ils portent en bandoulière. Ils doivent accepter de s’effacer, si nécessaire, derrière celui d’entre eux qui a le plus  d’atouts, selon la conjoncture  du moment, et quelquefois, de sacrifier leur carrière au profit du bien commun. Trop souvent dans nos pays l’opposition est une armée mexicaine au sein de laquelle chaque chef de parti brandit son image et ses prétentions et entretient une escouade de laudateurs et de clients auxquels il promet monts et merveilles. En Gambie, l’opposition a su faire cause commune comme il convient dans les moments décisifs, elle a su échapper au syndrome Gilchrist Olympio-Jean Pierre Fabre, éviter (pour le moment) les querelles de chapelles et les reniements, elle a donné sa chance à un néophyte en politique plutôt que de se focaliser sur la primauté de l’opposant historique…

Une autre leçon est que les institutions ne valent que ce que valent  les hommes et les femmes qui les servent. La tournure des événements en Gambie aurait sans doute été différente s’il y avait eu à la tête de la Commission électorale indépendante  un homme docile ou zélé, prêt à tout pour rester dans les bonnes grâces du régime. La vérité c’est qu’il n’y a pas, à proprement parler, de justice indépendante, il n’y a pas d’instruments de régulation infaillibles, en revanche il peut y avoir des juges et des régulateurs qui savent résister aux pressions, celles des familles, celles de la rue, celles des chefs religieux, celles des lobbies financiers, et bien sûr, celles du pouvoir en place, et quelquefois au péril de leurs vies. Ceux là savent que, selon l’expression d’Edward Abbey, « un  patriote doit toujours être prêt à défendre son pays contre son gouvernement… ».

Je n’ai pas épuisé la liste des leçons que l’on peut tirer des événements de Gambie, mais il y en a au moins une que je ne peux passer sous silence. On peut la formuler comme suit : les hommes politiques, plus à l’aise dans l’esquive et dans l’esbroufe, font souvent des paris dont ils ne mesurent pas l’ampleur lorsqu’ils prennent Dieu à témoin et s’érigent en relais entre Lui et leurs concitoyens. Yaya Jammeh s’était auto-attribué de multiples et ronflants titres, dont ceux de Docteur et d’El Hadj, il se déplaçait dans les lieux les plus profanes en tenant ostensiblement à la main un Coran, sans s’inquiéter de la dangereuse confusion des symboles puisque l’autre main tenait ce qui ressemble à un sceptre. Il aurait intérêt, maintenant qu’il a des loisirs, à bien (re)lire le Livre Saint. Il y trouverait cette sentence : « Allah ne change rien chez un peuple tant que ce peuple n’a pas procédé à son propre changement » (Coran XIII.11). Pour le malheur du président défait, le temps était venu pour le peuple de Gambie de ne plus accepter de supporter l’injustice et la tyrannie, et les élections constituaient une formidable occasion pour le lui faire savoir. C’est surtout maintenant, alors qu’il est redevenu un citoyen ordinaire, plus vulnérable et moins entouré, que Yaya Jammeh, qui ne veut plus être que le paysan de Kanilai, aura besoin, non de brandir le Coran, mais de se plonger dans sa lecture et de solliciter le pardon de Dieu, à défaut de celui des hommes.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, car la transmission du pouvoir par des voies légales est un phénomène inconnu en Gambie. Toutefois un deuxième quart d’heure de célébrité serait des plus fâcheux pour Adama Barrow, et il faut souhaiter que son investiture, dans deux mois, ne fera pas le gros des titres de la presse mondiale, tout simplement parce qu’elle ne sera plus qu’une banale cérémonie protocolaire et l’expression de l’alternance démocratique…


mardi 11 octobre 2016

MENSONGES ET MANIPULATIONS

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 10 octobre 2016

Ainsi donc nous sommes dans le temps des mensonges et des manipulations politiques…

Rien de nouveau dans le monde, me dira-t-on : du prétendu coup d’éventail porté au « consul » de France par le dey d’Alger (1827), à la dépêche d’Ems (1870), pour ne nous en tenir qu’à l’histoire de la France, les politiques ont toujours usé de manœuvres et de  délations pour légitimer leurs forfaits. Plus récemment, c’est sur la base de fausses informations, c’est en produisant des documents fabriqués de toutes pièces pour l’occasion, que Bush et Sarkozy ont conduit les bombardements qui ont détruit l’Irak et la Libye et installé la guerre civile sur leurs territoires.

Les droits humains sont souvent habillés des dépouilles de sordides ambitions politiques…

Pourtant, jamais comme aujourd’hui les acteurs politiques, presque sans exception, les communicateurs souvent, qu’ils soient modernes ou « traditionnels », et même, de plus en plus, les personnes investies du titre de chef religieux, n’ont usé aussi abondamment de mensonges et de manipulations pour parvenir à leurs fins. Jamais comme aujourd’hui la « communauté internationale » n’a subi sans réaction vigoureuse autant de propos émaillés de menaces, d’injures et de falsifications de l’histoire que ceux par lesquels s’illustrent le premier ministre hongrois Viktor Orban ou Donald Trump candidat aux élections américaines…

Notre pays n’échappe évidemment pas à l’épidémie, et nos médias font chaque jour leurs choux gras des reniements, des calomnies, des déballages d’hommes et de femmes dont la seule vraie ambition est de faire parler d’eux. Mais nos mensonges et nos manipulations ne sont que menu fretin face aux constructions sophistiquées de ceux qui sont à la fois les gendarmes, les juges et les bien-pensants du monde. 

Nous nous en tiendrons à la France, parce qu’en dépit des ruptures formelles opérées il y a quelques décennies, elle  continue à peser  fortement sur notre vie, au plan économique, politique et médiatique. Il se trouve par ailleurs qu’elle vit ces moments privilégiés pendant lesquels prospèrent les excès de langage : une crise économique persistante et la proximité d’élections  décisives. Jusqu’ici les outrances verbales étaient surtout le fait des dirigeants du Front National et de quelques intellectuels « faussaires, experts en mensonge » selon les mots de Pascal Boniface, intellectuels fongibles  dont la cible préférée reste invariablement nous, les  étrangers, les immigrés et les musulmans. Mais le filon s’épuise et Eric Zemmour se pend à sa propre corde lorsqu’il affirme qu’aucun citoyen de France ne doit plus s’appeler Mohamed et que tous les Français doivent porter des prénoms français ! Autant dire que Dany Boon, né Hamidou, s’est fait débaptiser pour rien… Mais au fait c’est quoi un prénom « français », puisque Louis ou Henri, prénoms de plus de vingt rois de France, sont d’origine germanique ? Faudrait-il que des célébrités comme Johny Halliday ou Tony Parker ou les petits Kevin ou Ryan qui prolifèrent depuis peu sur le sol français retournent  dans les centres d’état civil? Cela réglerait-il d’ailleurs le problème car, même  en se faisant appeler René et Nicole (prénoms qui du reste sont d’origine latine et grecque),le dessinateur Enki Bilal ou la ministre Najat Belkacem ne parviendraient pas à faire oublier leurs « infamantes » racines bosniaque ou maghrébine ?

L’habit, dit-on chez nous, peut cacher le corps, pas la généalogie.

Mais si l’on peut abandonner Zemmour dans son trou, comme aurait dit Alain Badiou, on ne peut pas ne pas s’alarmer quand ce sont des femmes et des hommes politiques qui ambitionnent de diriger la France, qui, désormais, alimentent cette dangereuse surenchère.

François Fillon vante ainsi sans retenue les bienfaits de la colonisation.

Hervé Mariton veut effacer le droit du sol, vieux de plusieurs siècles.

Manuel Vals fait du burkini une affaire d’Etat quand, ailleurs, les chefs de gouvernement se donnent pour règle de ne pas régenter l’habillement de leurs concitoyens…

Mais le champion toutes catégories de ces dérives, l’adepte du « Donald Trumpisme », stratégie qui consiste à multiplier les bourdes et les provocations au point de donner le tournis à l’opinion qui reste toujours en retard d’une indignation, c’est un ancien président de la république française ! « Quelle inculture ! », aurait dit Mitterrand en parlant de Rocard. « Quelle vacuité ! », pourrait-on dire dans le cas de Nicolas Sarkozy qui s’attache à bafouer les valeurs sur lesquelles la France a bâti son crédit.

Sarkozy ignore que le mythe des ancêtres Gaulois est une invention du XIXe siècle, que c’est le contexte historique qui a fait préférer les Gaulois aux Francs et que dès le VIIe siècle toute connotation ethnique avait disparu entre les deux composantes.

Sarkozy ignore que la laïcité, arrachée au début du XXe siècle,  c’est aussi le respect mutuel, qu’elle garantit la liberté, y compris celle de s’habiller selon son choix, que les lieux publics sont des lieux de confrontation respectueuse et de débat et non d’exclusion. Il dresse les Français les uns contre les autres, il dresse contre la France ses amis qui ne sont pas Français mais francophones ou francophiles. Il n’est pas encore au pouvoir que déjà il somme les Gabonais, qui lui demandent des comptes, de rentrer chez eux !

François Hollande a dit publiquement que Trump n’était pas un « candidat politique sérieux » et que ses excès de langage provoquaient chez lui « un sentiment de haut-le-cœur ». La victoire de Trump, a-t-il ajouté, serait « dangereuse », parce que selon lui, les élections américaines sont des « élections mondiales »…

Les élections présidentielles françaises ne sont certes pas mondiales, mais elles sont largement « africaines » par les effets qu’elles peuvent avoir sur notre quotidien. S’ils avaient le sens de la répartie, s’ils voulaient faire preuve de courage politique et suivre le raisonnement de Hollande, les chefs d’Etats d’Afrique de l’ouest et du centre devraient d’ores et déjà proclamer à leur tour que le retour aux affaires de Sarkozy représente un « danger » pour la coopération franco-africaine.

Parce que ce serait le retour de l’homme qui a envahi la Libye contre l’avis de l’Union Africaine.

Parce que ce serait l’arrivée au pouvoir d’un homme prêt à renier tous ses engagements, qui aujourd’hui dit vouloir combattre la « tyrannie des minorités », terme qui ne désigne dans son esprit que la communauté musulmane, qui veut dans ce but, interdire le voile à l’université et dans les entreprises, supprimer les menus de substitution dans les cantines scolaires.

Parce que c’est celui qui, ignorant sans doute que 63% des immigrés qui entrent en France ont le niveau du baccalauréat, veut réduire « drastiquement » l’immigration, alors que l’Allemagne, qui n’a pas de « pré carré », a accueilli 1.200.000 étrangers sans s’effondrer.

C’est celui qui veut procéder à « l’assimilation » des immigrés, à marche forcée, et qui sans doute ignore aussi que la moitié d’entre eux sont d’origine européenne, comme l’étaient ses propres parents.

C’est celui qui veut suspendre le regroupement familial consacré pourtant par la Convention européenne des droits de l’homme.

C’est celui qui envisage de remettre en cause le droit du sol, alors que son père n’a acquis la citoyenneté française qu’en 1975, et qui est prêt à violer la constitution en autorisant la rétention administrative des personnes fichées S et le placement préventif des suspects…

Le premier Sarkozy, qui se disait gaulliste, a donné le discours de Dakar, le prochain, qui siphonne le programme du Front National, pourrait faire pire !



jeudi 21 avril 2016

CI-GÎT LA SOLIDARITÉ HUMAINE !

NB : texte publié dans « Sud Quotidien » du 4 avril 2016

Faut-il qu’ils soient bien malheureux, désespérés, désemparés, faut-il qu’ils soient déboussolés, qu’ils n’aient rien à perdre ou qu’ils n’attendent plus rien de la vie, faut-il qu’ils soient ignorants, mal informés ou naïfs, faut-il qu’ils soient téméraires, casse-cou ou irresponsables, pour que ces hommes et femmes venus de Syrie, d’Irak, ou de plus loin encore, sans armes et sans bagages, continuent à se ruer sur les plages des îles grecques, à frapper aux portes éparpillées d’une Europe qui n’est plus qu’un bunker gardé par une armada de gendarmes et de juges dont la seule mission est de les refouler ?

Peut-être ont-ils simplement perdu la raison, parce que la guerre tue et jusqu’à la raison ! Parce que si des actes de guerre sont commis en France ou en Belgique, eux, la guerre, ils l’ont vécue dans le corps et dans la tête, la guerre, la vraie, celle qui détruit les villes et les routes, brise les foyers, qui installe le désordre et rend les lendemains incertains…

Depuis ce lundi, l’Europe se réjouit de se voir débarrassée d’eux, mais n’est-ce pas une victoire à la Pyrrhus et, surtout à quel prix elle a été acquise ? La vérité, c’est que, par sa transaction politique avec la Turquie, l’Europe a, de bas en haut, « marché à pieds joints sur ses principes », ces principes qu’elle aime tant rappeler aux autres…

Au sommet de l’édifice, il y a l’Union Européenne, forte de 28 nations. Non contente de signer avec la Turquie un accord que beaucoup jugent illégal au regard du droit international, elle trahit ses engagements en renvoyant les migrants vers un pays qui n’est pas totalement partie prenante de la convention sur les réfugiés et elle ferme les yeux sur le sort de ceux qui parmi eux ne sont ni syriens ni irakiens. Comme au beau temps du Code Noir, elle traite en marchandises des hommes et des femmes qui, pour la plupart, représentent l’élite politique et sociale de leurs pays et les « vend » à la Turquie pour 3 milliards d’euros !

Au palier suivant, il y a les Etats, et les plus généreux ne sont pas ceux qui, il y a moins de trente ans, vivaient dans l’asservissement et sous des dictatures et rêvaient d’évasion. En Pologne, dans le pays de Lech Walesa, le parti au pouvoir a propagé des propos mensongers sur la charia, poussé la mauvaise foi jusqu’à prétendre que les migrants étaient porteurs de maladies disparues en Europe et qu’ils avaient déjà gangrené les pays du nord de l’Europe qui leur avaient ouvert leurs portes. Il a sans doute oublié qu’en d’autres temps, pendant la deuxième guerre mondiale, des militants polonais avaient trouvé refuge jusqu’en Iran et qu’aujourd’hui, un polonais sur dix est expatrié à l’ouest de l’Europe. En Pologne, la patrie de Jean Paul II, la charité chrétienne est sélective : charité bien ordonnée commence par les Polonais d’Ukraine et des voix ont suggéré que l’on « tue » carrément les migrants musulmans pour éviter le « retour des invasions turques » !

Descendons encore  d’un palier, allons sur le terrain, à la rencontre des citoyens. Nous sommes dans le XVIe arrondissement de Paris, dans l’amphithéâtre d’une université, au milieu de parisiens qui sont parmi les plus privilégiés de la capitale française et les  mots volent bas. « Salope ! Brosse à caca ! » lancent des dames distinguées à l’adresse de la sous-préfète venue leur présenter un projet visant à installer à la lisière du Bois de Boulogne, un campement d’urgence, modulaire, provisoire, pour deux cents sans-abris. Quant à l’architecte chargé d’en délivrer les caractéristiques, il s’est vu traiter de « clown » et surtout de « fauteur de trouble », ce qui est sans doute la pire injure dans ce quartier… Les plus conciliants avaient fait preuve d’une incroyable mauvaise foi, expliquant que les migrants seraient bien malheureux dans un quartier où la baguette de pain coûte 1 euro, que les arbres pourraient les blesser en cas d’orage ou que le spectacle de la faune nocturne du Bois choquerait leurs enfants…

Les étudiants, témoins involontaires de la scène, ont peut-être cru qu’il s’agissait d’un happening, d’un exercice thérapeutique par lequel la bonne bourgeoisie se défoulait à bon compte. 


L’Europe s’émeut à juste raison des actes commis par des criminels sans foi ni loi auxquels elle a donné le nom d’ « islamistes » et qui collent aux musulmans comme la crotte de chien colle aux semelles du promeneur, mais elle semble oublier que les réfugiés qui viennent de Syrie ou d’Irak méritent aussi sa compassion. Ils sont eux aussi les victimes des mêmes assassins, ce sont des résistants qui représentaient la partie la plus hostile à leur propagande, parce que la plus éveillée à la liberté et au progrès, et leur exil achève la ruine de leurs pays. L’Union Européenne (500 millions d’habitants, 2e puissance mondiale) a vu ses fondement ébranlés par l’afflux d’un million de réfugiés politiques, comment peut-elle croire que la Turquie, qui est un pays en guerre, non respectueux des normes démocratiques européennes, pourrait en recevoir le triple, de façon digne et durable ?

LE SÉNÉGAL : UN PAYS EN VOIE DE « DEFRANCOPHONISATION »

NB : texte publié dans « Sud Quotidien » du 19 mars 2016

C’est au Sénégal, il y a juste deux cents ans, qu’est née l’école publique et laïque en langue française en terre africaine. L’établissement n’avait évidemment pas pour vocation de former des élites et il fallut plus d’un siècle pour que l’école française produise son premier bachelier sénégalais. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, l’autorité coloniale n’encouragera pas, c’est le moins qu’on puisse dire, les jeunes africains à accéder à l’université ; comme l’illustrent les parcours chaotiques d’un Mamadou Dia, d’un Assane Seck ou d’un Amadou Mahtar Mbow… Néanmoins le français avait pris racine au Sénégal, il était parlé notamment dans les « Quatre Communes », c’était la langue des assemblées ou des conseils locaux .De David Boilat à Ousmane Socé Diop en passant par Mapathé Diagne, les Sénégalais seront parmi les premiers africains à traduire en langue française leurs rêves ou leur imagination…

C’est au Sénégal que furent implantés le premier lycée assurant l’enseignement en français et le premier établissement à caractère fédéral pour la formation de cadres dans des domaines aussi essentiels que l’enseignement ou la santé…

C’est un Sénégalais qui fut le premier africain agrégé en grammaire française, c’est un Sénégalais qui fut le premier africain titulaire d’un doctorat d’état, en histoire, dans une université française…

C’est un Sénégalais qui « porta en ses mains périssables » le sort de ce qui devait devenir la Francophonie, qui  fut l’artisan le plus engagé et l’avocat le plus constant de l’union des pays ayant le français en partage…

C’est un Sénégalais qui fut le premier africain admis à l’Académie Française…

Enfin on pourrait clore cette énumération des lettres acquises par notre pays dans la défense et l’illustration de la langue française en rappelant que le Sénégal a été le premier pays africain à accueillir un sommet de la Francophonie, et le seul à en avoir abrité deux.

sont les francophones ?

Tout cet héritage semble menacé aujourd’hui, et l’on peut dire que si la langue française ne meurt pas au Sénégal, elle y est en ruines. Notre pays se « défrancophonise » lentement et doublement. Quantitativement, si on peut dire, parce que l’usage de la langue française s’y réduit comme peau de chagrin, qu’elle déserte la rue, et qu’en  matière d’alphabétisation nous sommes à la traine par rapport aux autre pays francophones d’Afrique de l’Ouest et surtout du Centre. Qualitativement parce qu’une partie des élites sénégalaises ne se soucie plus de la parler avec l’harmonie, la clarté et la rigueur que cultivait Senghor, qui doit se retourner dans sa tombe de Bel Air.

Le voyageur qui débarque à l’aéroport qui porte le nom de l’ancien président est frappé par le fait qu’une fois franchi le contrôle de police, il doit affronter une faune de cokseurs et d’intermédiaires en tous genres dont aucun ne maîtrise ce qui reste pourtant la langue officielle du pays dont il foule le sol.

Le touriste qui fréquente nos hôtels, fait ses courses dans nos taxis, visite nos marchés, rencontre les mêmes difficultés, et à Sandaga il a plus de chance de trouver des interlocuteurs qui parlent italien, voire russe, que de croiser des partenaires qui maîtrisent la langue de Molière.

La vérité, c’est qu’aujourd’hui nos étudiants, nos hommes politiques, un bon nombre de nos enseignants, quelquefois à un niveau très élevé, s’expriment en français avec moins d’aisance que les balayeuses de rues d’Abidjan ! La réalité c’est que, souvent, nos « libraires par terre », qui n’ont jamais été à l’école, ont plus de culture française que beaucoup parmi nos bacheliers.

Comment expliquer que RFI, autoproclamée « radio mondiale », puisse interroger les poissonnières du marché de Libreville, les marchandes de cacahuètes de Grand-Bassam, les camionneurs du Burkina, les paysans camerounais ou les réfugiés centrafricains et qu’elle obtienne d’eux des réponses dans un français fluide, alors qu’à chaque fois qu’elle se livre au même exercice dans les rues de Dakar, elle doit se résoudre à user des services d’un interprète ! Ce n’est donc pas un hasard si les festivals africains du rire, en langue française, se tiennent à Abidjan ou Libreville plutôt qu’à Dakar…

Assis entre deux langues

Si la rue ivoirienne s’est faite inventive, si elle s’est appropriée la langue française comme on prend possession d’un « butin de guerre », si elle l’ a enrichie d’images et d’expressions dont l’Académie Française devra bien tenir compte un jour ou l’autre, au Sénégal le greffon s’étiole au point qu’on ne semble même plus savoir quelle place accorder à un instrument dont on use depuis deux siècles. Les Sénégalais donnent l’impression d’être assis entre deux langues, ce qui n’est jamais confortable, et s’expriment en ignorant le génie de l’une et de l’autre. On passe de l’une, ou des unes, à l’autre dans les instances les plus officielles, le discours tourne au charivari, il s’allonge mais il se disperse, s’abâtardit et se dissout.

Mais le plus grave, ce n’est pas que le français soit chassé des cours de nos écoles, de nos bureaux, de nos réunions, y compris souvent au niveau le plus élevé. Le plus grave, c’est que ceux qui s’en servent, non contents de l’écorcher (après tout on peut pardonner des fautes d’orthographe !), n’en comprennent pas le sens au point de ne pouvoir exposer clairement leurs idées ou de saisir le sens des discours qu’on leur tient. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » et ce qui est mal compris s’exprime avec difficulté, c’est donc faute de bien comprendre la langue dans laquelle ils sont formulés que les mots manquent à nos élèves pour disserter sur un sujet de philosophie ou résoudre une équation mathématique.

Tout  le dilemme se résume en quelques mots.

Tant qu’il restera notre langue officielle, et même lorsqu’il ne sera plus que notre langue de communication internationale, nous devons faire mieux qu’enseigner le français. Nous devons apprendre à le comprendre et nous évertuer à le parler, dans sa richesse et dans ses nuances.

Mais nous pouvons estimer que notre pays ne peut se contenter de reposer son système éducatif sur une langue dont l’état-civil même est sous le contrôle exclusif d’une puissance étrangère. On ne peut toutefois pas la jeter par-dessus l’Atlantique sans avoir pris la précaution de combler le vide, sans armer nos langues dites nationales, sans les rendre utiles et efficaces, sans forger des outils didactiques, former des maîtres, entreprendre un vrai travail de recherche et de modernisation.


Ce chantier là est presque vierge. En tout cas, il dépasse largement la seule « codification » de nos langues qui semble être la seule préoccupation de nos  services éducatifs. Mais, au-delà de l’enjeu scientifique, il y a un choix politique qui doit être conduit avec exigence et justice.