Historien et géographe de formation, et après avoir été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, j’ai occupé diverses fonctions nationales et internationales. Aujourd’hui à la retraite, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que deux essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 et "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010). Je publie règulièrement des chroniques dans divers journaux dakarois (en particulier l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mardi 22 avril 2014

BOUTEFLIKA, COMPAORÉ, … ET LA SORTIE PAR LA PETITE PORTE

Texte publié dans « Sud Quotidien » du 17 avril 2014

        
Depuis Cincinnatus, les hommes de pouvoir n’ont jamais eu qu’un seul choix : un jour où l’autre, il leur faudra bien l’abandonner à d’autres mains et soit partir la tête haute, par la grande porte, soit être poussés dehors, en empruntant la petite porte…

La première solution les préserve de la honte, fait quelquefois oublier certaines de leurs fautes et de leurs faiblesses, et leur assure généralement une place honorable dans le panthéon national. La seconde solution les conduit à la raillerie populaire, quand ils échappent à la mort ou à la torture, les mène à la déchéance ou à la prison, fait oublier jusqu’aux bonnes actions qu’ils avaient pu conduire. Kadhafi avait délivré son pays du joug d’une monarchie vieillissante qui méprisait le peuple, Hastings Banda avait été surnommé le « Lion du Nyassaland » pour avoir sorti son pays de la nuit coloniale, et pourtant, tous deux, sur des registres différents certes, faute d’avoir pu tenir leurs promesses, faute d’avoir compris que le pouvoir use quand on s’en sert trop et trop longtemps, sont sortis de l’histoire par la petite porte…

L’exception Mandela

En plus de cinquante ans d’indépendance africaine, un seul chef d’Etat de notre continent a réussi le double miracle d’accéder, mais aussi de renoncer au pouvoir par la grande porte. Nelson Mandela avait été élu président de la République d’Afrique du Sud par des voies démocratiques incontestables, de manière si évidente et naturelle que sa défaite aurait pris l’allure d’une sordide plaisanterie. Il avait exercé ses fonctions presqu’avec détachement et, à l’issue d’un seul mandat, avait transmis le pouvoir à un dauphin qui certes n’avait pas son aura, mais avait été préparé à l’exercice et à sa rigueur. Malheureusement, l’exemple de Mandela est un cas quasi unique. Le seul président africain pour lequel on oserait risquer le parallèle est Julius Nyerere, à ces différences près que celui-ci avait été porté, pour la première fois, au sommet d’un Etat naissant autant par la condescendance de la puissance coloniale que par le choix libre des citoyens, qu’il est resté bien plus longtemps au pouvoir et que c’était plus l’échec de ses réformes que la satisfaction d’avoir accompli sa mission qui le lui a fait quitter.

Mandela et Nyerere mis à part, il ne reste plus que des présidents qui, dans le meilleur des cas, ont réussi leur entrée et raté leur sortie, ou inversement. D’autres, plus nombreux, ont raté l’une et l’autre, et, de Mobutu à Dadis Camara., en passant par Idy Amine Dada, Ould Taya ou Ben Ali, ils sont condamnés à l’exil ou dorment anonymes dans des cimetières étrangers.

Au premier groupe appartiennent Abdoulaye Wade, Laurent Gbagbo, Amadou Toumani Touré… Wade avait été le premier président sénégalais élu par des voies démocratiques transparentes. A.T.T avait sauvé l’honneur de l’armée malienne en rendant le pouvoir illégitime qu’elle lui avait donné pour conquérir le vote populaire et gouverner sans parti et presque sans opposition. Gbagbo avait, non sans difficultés, arraché le pouvoir aux héritiers de Houphouët-Boigny qui pendant plus de trente ans, avait gouverné la Côte d’Ivoire comme une propriété privée.

Tous les trois sont partis sans gloire, Wade avait été battu par ceux qui l’avaient porté à la tête de l’Etat et que son entêtement avait irrités, ATT avait dû descendre les falaises de Koulouba pour sauver sa vie et Gbagbo rumine sa déconvenue dans une cellule de prison ! Au second groupe appartiennent Abdou Diouf, Mathieu Kérékou et leur sort est plus enviable. Ils n’étaient pas arrivés au pouvoir de la manière la plus légitime mais ils ont su partir au bon moment ou de la meilleure façon, et d’une certaine manière ils ont gagné le droit de vivre sereinement parmi leurs concitoyens. Car, on l’aura compris, c’est déjà une grande conquête pour un ancien chef d’Etat africain que de finir sa vie, en homme libre, parmi ceux qu’il avait gouvernés !

Abdoul Aziz Bouteflika, aujourd’hui, et demain, peut-être, Blaise Compaoré, Paul Biya, etc., n’ont pas tiré une leçon de l’histoire et se préparent à emprunter les voies périlleuses qui ont conduit certains de leurs collègues au désastre et semé le désordre dans leurs pays respectifs…

Finir comme Bourguiba ?

Le cas de Bouteflika ressort de la comédie théâtrale mais c’est aussi une tragédie humaine. A l’usure manifeste de ses deux collègues cités - (Biya : 32 ans au pouvoir, le plus ancien président africain en exercice ; Compaoré : 27 ans au pouvoir !) - il ajoute l’impossibilité physique d’assurer ses fonctions. L’ancien et sémillant ministre de Ben Bella et de Boumediene qui fut, il y a quarante ans, l’un des plus jeunes présidents de l’Assemblée Générale des Nations Unies, est l’Arlésienne d’une compétition dont il a manqué tous les rendez-vous. Il fait campagne par ministres interposés et depuis deux ans sa seule prouesse aura été de s’être levé tout seul, une fois, de son fauteuil, et d’avoir grommelé deux bouts de phrase plus proches d’un borborygme que d’un discours articulé. Quels mots, quels arguments peuvent opposer ses adversaires à un candidat virtuel, un fantôme qui n’a participé à aucun meeting public et qui demain pourrait récuser toutes les promesses faites par ceux qui portent sa parole ? En réalité l’enjeu des élections algériennes n’est pas d’exprimer la volonté du peuple, mais de garantir le droit à ceux qui tirent les ficelles de s’assurer les moyens de choisir les cartes du jeu.

Bouteflika sera donc élu, sauf miracle, mais pour quoi faire et pour combien de temps ? La seule question qui se pose aujourd’hui pour l’Algérie est de savoir si, une fois porté au pouvoir pour un quatrième mandat, à 76 ans passés, son vieux président terminera sa carrière présidentielle comme Bourguiba ou comme Houphouët-Boigny. Si, après un laps de temps variable, il devra subir un « coup d’Etat médical » qui propulserait au devant de la scène un des marionnettistes qui déjà exercent la réalité du pouvoir. Ce serait alors la voie ouverte à la dictature puis à la rébellion comme l’a montré l’expérience tunisienne. Ou si, comme Houphouët-Boigny, Bouteflika quittera le pouvoir les pieds devant, et, dans ce cas, le vide politique pourrait comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire, servir de lit au désordre et à la guerre civile.


Ainsi, dans l’un comme dans l’autre cas, son entêtement politique et les manigances de son entourage portent les germes du désordre et il n’y a pas plus grave faute pour un chef d’Etat que de sacrifier la paix civile pour entretenir une gloire personnelle dérisoire au regard de l’Histoire.

RÉGULER N’EST PAS CENSURER !

Texte publié dans « Sud Quotidien » du 3 avril 2014
        

La régulation, celle des moyens audiovisuels en particulier, est un exercice relativement nouveau en Afrique et elle est souvent incomprise, quand elle ne prête pas à de nombreuses critiques plus ou moins justifiées. Pour certains, et notamment pour les producteurs audiovisuels, elle est, par son essence même, une ingérence dans la liberté d’expression. Pour d’autres, elle parait dépassée à l’heure du numérique. D’autres, enfin, et c’est classique lorsqu’il s’agit d’innovations institutionnelles, invoquent le gaspillage que représenterait la prise en charge de ses agents…

La presse sénégalaise, la presse écrite notamment, sert souvent de tribune à des auditeurs, et surtout à des téléspectateurs, dont les doléances et les récriminations traduisent l’exaspération face à la fois aux dérives des médias et à l’impuissance, voire, disent certains, à la complaisance, des organismes de contrôle. Ces critiques sont souvent fondées et force est de reconnaitre que notre paysage audiovisuel offre une image peu reluisante.

En quelques années, il a explosé littéralement et cette croissance s’est faite souvent aux dépens de la qualité et du respect des valeurs les plus sacrées. La réalité c’est que nous nous enfermons dans un isolement tel que notre production audiovisuelle est inexportable parce qu’elle ne flatte souvent que le pire de nos fondements culturels. En faisant peu cas de la diversité culturelle, en s’abreuvant exagérément aux séries à l’eau de rose, en privilégiant la futilité et l’obscurantisme, en préférant s’attacher  les services d’amateurs bon marché mais incompétents plutôt que ceux de professionnels aguerris, elle présente souvent l’aspect d’une usine à gaz exclusivement destinée à la consommation locale.

Enlevez les lutteurs, les footballeurs, les bonimenteurs en tous genres et les guérisseurs universels, et il ne reste pas grand-chose pour subjuguer la chalandise. Ajoutez à cela le mélange des genres qui fait que certains éditeurs sont aussi les animateurs vedettes de leurs groupes ou que d’autres contrôlent toute la chaine, en amont et en aval, et jusqu’aux sous-traitants, ou le manquement caractérisé des obligations professionnelles, l’absence quasi générale de précautions élémentaires qu’impose le genre (pictogrammes, avertissements, etc.) et vous comprendrez l’émoi que certaines émissions soulèvent dans les foyers. La télévision, parce qu’elle touche les parties les plus vulnérables de la population, a besoin de règles et de dispositifs spécifiques.

Mais pour que les critiques les plus pertinentes atteignent leur but, il faudrait qu’elles tiennent compte des réalités de notre pays. On oublie trop souvent que les organes de régulation africains ont pour fondement non les convictions démocratiques de nos gouvernants mais, plus généralement, la nécessité pour ceux-ci de répondre aux pressions de la rue, quand ce ne sont pas celles des bailleurs de fonds. Leur pouvoir est donc souvent limité et la plupart d’entre eux ont pour fonction essentielle de contrôler le contenu des produits diffusés et n’ont pas de prise sur le fonctionnement des médias, ce qui est l’autre domaine de compétence d’une bonne régulation. Il découle de ce fait que la régulation ne peut se faire qu’à posteriori, elle sert plus à éduquer qu’à sanctionner et, lorsqu’elle condamne, le mal est généralement fait, ou entamé. Le reproche qu’on peut faire aux organes de régulation ne peut donc pas  être de ne pas avoir empêché la diffusion d’une émission, mais d’avoir permis qu’elle se reproduise et de ne pas avoir mis en garde ou sanctionné ses auteurs. 

Mais ces limites ne doivent pas, loin de là, empêcher le téléspectateur, l’auditeur, d’exercer son devoir de vigilance et d’indignation, car le citoyen est l’allié indispensable du régulateur et ses avis appréciés et même sollicités. En effet si la régulation a pour mission de préserver le droit à l’expression (celui d’exprimer son opinion et celui de recevoir des informations), son fondement essentiel c’est d’abord de garantir la liberté d’opinion des auditeurs et des téléspectateurs avant même celle des médias, de préserver les droits des plus faibles et des plus démunis. C’est en se fondant sur ce titre que le CNRA s’est attaché depuis un an à se placer aux côtés du public et à placer les médias devant leurs responsabilités plutôt que d’user et d’abuser de mises en demeure.

Cette posture restitue aussi au public ses droits parce que le succès d’une chaine ou d’une émission de télévision est d’abord fonction de l’engouement que lui portent auditeurs et téléspectateurs. A ce sujet il est assez curieux de remarquer, comme l’a montré une enquête du CNRA, que les émissions qui soulèvent le plus de remarques désobligeantes sont aussi celles qui ont le taux d’audience le plus élevé. En effet, la RTS1 mise à part, les émissions les plus suivies sur les chaines de télévision sont les talk-shows, les films et autres rubriques qui soulèvent l’indignation de la majorité des téléspectateurs. Cette situation est d’autant plus paradoxale que la même enquête a révélé que le taux de pénétration de la télévision croit avec le niveau d’instruction, qu’il est plus élevé dans les villes que dans les campagnes, chez les hommes que chez les femmes. En résumé c’est la partie privilégiée de notre pays, celle qui détient le savoir et le pouvoir, qui laisse faire ce que d’autres stigmatisent !


En somme à côté de la régulation institutionnelle, qui doit être autonome et indépendante, bien outillée et reflétant la diversité sociologique, professionnelle et culturelle de notre pays, il y a celle des consommateurs, plus efficace encore pour imposer un paysage audiovisuel de qualité. Il leur suffira en effet de comprendre que l’audiovisuel est d’abord un commerce, hélas, qu’une émission à petit audimat est une émission condamnée et qu’en fin de compte c’est le téléspectateur, l’auditeur, qui assurent sa survie .C’est aussi simple que cela !   

vendredi 21 mars 2014

LE SYNDROME DE PETER

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 13 mars 2014

Si tous les hommes sont égaux, au moins en droit, tous n’ont pas les mêmes dons et l’histoire nous montre que plus il y a d’échelons à franchir, plus chaque homme, ou chaque femme, a une chance de parvenir à son niveau d’incompétence et de subir ce qu’on a appelé « la stagnation de Peter ». Ce n’est pas seulement qu’il cesse de faire des progrès, il commence à exprimer des insuffisances dont certaines peuvent avoir des conséquences graves. Le plus ennuyeux, c’est qu’il est difficile de déboulonner un hiérarque incompétent car seul son supérieur peut le faire et, s’il le fait, il reconnait par là même sa propre incompétence à choisir les hommes qu’il faut à la place qu’il faut.

Erreur de casting

Tout cela pour dire qu’il est fréquent, et en politique plus souvent qu’ailleurs, que l’on récompense un ami, un allié, un serviteur, en le portant à un poste, à une responsabilité qu’il est incapable d’assumer et ainsi de se faire soi même du mal en rendant un mauvais service. Cela s’appelle une erreur de casting. Mais il y a des erreurs de casting qui sont si flagrantes qu’elles donnent l’impression d’avoir été inspirées par des forces obscures. Notre histoire récente nous offre de multiples exemples d’hommes, et de femmes, promus à des postes qui étaient au dessus de leurs moyens et qui ont cherché à cacher leur incompétence sous des rodomontades dévastatrices. On se souvient tous de cet homme, ancien factotum de son parti, élevé miraculeusement au poste de ministre, comme un défi à l’opinion, et qui faillit désintégrer l’ASECNA, le plus vieux et le plus prospère organisme de coopération interafricaine. Malheureusement, la leçon n’a pas été retenue et la tentation persiste de vouloir récompenser un fidèle en respectant ses désirs mais, souvent en trahissant l’intérêt de celui qui détient ce pouvoir et, quelquefois, celui du pays que celui-ci prétend servir. Les évènements survenus ces derniers jours à Matam et au cours desquels un improbable député a brandi son arme, et peut-être tiré, au milieu des militants de son propre parti, nous ramène à cette évidence : à chacun son métier et les vaches seront bien gardées ! En effet un « griot » (bien entendu je ne parle pas de la composante, utile et respectable, de notre société, mais de la perversion de la fonction, qui se retrouve dans toutes les couches sociales !), n’a pas sa place au Parlement, car la fonction de celui-ci est précisément d’exprimer la volonté du peuple souverain et non de vanter un chef. La séparation des pouvoirs est un élément si fondamental que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen conclut qu’il n’y a pas de Constitution si cette séparation n’est pas déterminée et si le respect des droits n’est pas assuré. Rappelons que notre constitution stipule qu’à l’Assemblée Nationale, « le vote est personnel » et que «  tout mandat impératif est nul » (art 64). La « nomination » au Parlement d’un homme qui n’avait de titre et de vocation que d’être laudateur de l’exécutif portait en germe de graves dérives. En cédant à la confusion des genres, on court le risque d’installer dans l’appareil de l’état un homme que sa culture, mais aussi son ignorance conduisent à faire, au Parlement comme dans son parti, ce qu’il faisait dans sa vie antérieure : louer, parader, se livrer au lobbying et à l’exclusion. Il était bon pour entretenir les lignages et restaurer les généalogies, il devient exécrable lorsqu’il s’agit de reconnaitre la liberté de choix ou le droit à l’expression qu’implique le militantisme politique. De par son éducation, il est prédisposé à se montrer, par l’habit, qui oscille entre le chapeau texan et les volutes du derviche tourneur, et par la parole, toujours haute et irréfléchie. C’est en effet par son ramage et son plumage, aussi excessifs l’un que l’autre, qu’on le reconnait d’abord. Alors on le voit plus souvent que nécessaire, on l’entend sur des questions où il n’y entend rien. Il veut être de tous les voyages parce que voyager était son métier. Il est de tous les complots, parce que pour monter un grade, le courtisan doit pousser un autre à en descendre un. Il a été trop habitué à recevoir pour donner sans ostentation. Il est habitué à amuser et un froncement de sourcils suffit à le mettre en alarme et c’est cette peur qui lui a fait sortir l’arme des faibles, celle de la violence.


Il faut rendre justice au régime précédent : il avait au moins compris qu’un homme qui ne croit qu’au bon vouloir d’un seul ne peut voter des lois qui, par nature, sont impersonnelles. Son « griot officiel » était haut en couleur, mais il ouvrait la marche du Chef, il ne se colletait pas avec le labyrinthe des textes réglementaires. Il traduisait, très librement, les discours, il n’interprétait pas les lois. Il tenait le micro, le 4 avril, mais ne prétendait pas à la vérité historique. Son arme ce n’était pas un pistolet, mais sa parole, autrement plus efficace. Au fond, il savait se faire accepter de tous parce qu’il avait compris que les hommes de pouvoir passent et que le pouvoir demeure : il était donc fidèle au pouvoir et non aux hommes. Il n’était pas député, et, s’il avait le titre ronflant de « conseiller », il savait, au fond de lui-même, que les chefs ont plus besoin d’éloges que de conseils.

dimanche 2 mars 2014

A PROPOS DU RAPPORT DE LA CNRI : TOURNER SEPT FOIS SA LANGUE DANS SA BOUCHE...

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 24 février 2014

Les Sénégalais seraient-ils d’éternels grincheux, ou, plus concrètement, des hommes et des femmes qui ne prennent jamais la précaution, et la courtoisie, de tourner sept fois leur langue dans la bouche avant de livrer des vérités qu’ils croient définitives et absolues ? Le rapport de la Commission Nationale pour la Réforme des Institutions (CNRI) est à peine remis à son commanditaire, le Président de la République, que déjà, on sonne l’hallali, on voue aux gémonies, avec un aplomb incroyable, un document qui, même s’il circule sur Internet, n’est pas encore versé dans le domaine public ! Combien parmi ses détracteurs l’ont soupesé, examiné sous toutes les coutures, se sont appropriés son contenu, sa méthodologie, sa philosophie, pour tout dire sa lettre et son esprit ?

La première incongruité, c’est donc que ce document, s’il n’est pas à proprement parler confidentiel est, pour le moins, à tirage limité. On n’a pas entendu ses auteurs le divulguer ou débattre de son contenu, ni même exposer des doléances sur leurs conditions de travail. La petite minorité de privilégiés qui est en sa possession, plutôt que de s’ériger en bouclier, aurait du avoir la délicatesse, et pour certains la loyauté, de ne pas condamner aussi vite un texte que son commanditaire a reçu avec la réserve républicaine qui s’impose. Pourtant même si le Chef de l’Etat, devant le brouhaha soulevé par sa publication, a invité ses affidés à ne pas se livrer à de vaines polémiques et à lui laisser le temps de se faire sa propre idée, on ne peut manquer d’observer que c’est précisément dans son proche entourage qu’on a eu la surprise de trouver un des plus virulents contempteurs du texte. Cet homme, qui revendique le titre de « ministre conseiller juridique  du Président de la République », n’aurait-il pas du, en toute logique, réserver ses appréciations à son employeur ? On a trop de respect pour la bonne foi du Président de la République  pour croire que son conseiller ne fait que dire tout haut ce qu’on susurre au Palais et qu’on n’ose dire aux auteurs du document. Le rôle d’un conseiller n’est-il pas précisément de s’effacer derrière son mentor et de lui laisser la primeur de ses avis ? Que pourrait dire, demain, ce conseiller à celui qu’il est chargé d’éclairer et qu’il n’ait déjà divulgué à la presse ? Quel effet sa précipitation aurait sur l’opinion sinon de donner à penser que le Chef de l’Etat est l’otage de son entourage ?  

Délai de sérénité  

La deuxième remarque, c’est que c’est faire preuve d’une grande désinvolture que de traiter par-dessus la jambe un document qui est le fruit d’une réflexion et d’investigations menées par une commission qui a rassemblé des compétences reconnues et fait preuve d’une générosité rare de nos jours puisqu’aucun de ses membres n’était rétribué pour ce travail de longue haleine. Par ailleurs le chef de cette cellule est un homme qui n’est pas dans le besoin, ni d’argent ni d’honneurs, et qui est, qu’on le veuille ou non, une des fiertés de notre pays. Si le mot n’avait pas été dévoyé, on pourrait dire qu’Amadou Mahtar Mbow et ses compagnons ont fait don au pays de leur expertise, de leur engagement et de leur sens patriotique. Cela ne signifie pas, bien sûr, que leur travail ne doit pas être soumis à la critique, mais que celle-ci devrait être précédée d’un délai de sérénité : le temps de consacrer à son analyse le même effort que celui qui a présidé à sa conduite. Il n‘est pas responsable de faire l’évaluation d’un document qui a demandé des mois d’efforts sans connaitre son contenu, tout son contenu, sans rechercher les sources de son inspiration. Il est prétentieux de croire que des compétences académiques suffisent seules pour faire son exégèse, car ce texte n’est pas que juridique. Il est trop facile enfin de conclure à sa carence, en ne reposant son argumentaire que sur son intime conviction, car trop souvent, les gens pensent dire la vérité parce que tout simplement, ils disent ce qu’ils pensent.

Arriver au but sans faire le chemin ?


Le dernier malentendu est encore plus fondamental puisqu’il porte sur le sens même qu’il faut donner au rapport de la CNRI. Il ne s’agit pas, d’après ce que nous en savons, d’une cogitation d’experts mais de l’expression même d’une partie importante de notre population, puisqu’il découle d’interrogations et d’audits conduits auprès de nos concitoyens, dans toutes leurs diversités. La CNRI a effectué un sondage à grande échelle, interrogé près de 5000 personnes à travers 45 départements, recueilli les avis des composantes religieuses et de la société civile, sollicité l’éclairage de spécialistes pour toutes les questions qui nécessitaient une expertise  supplémentaire. Certes nous ne vivons pas dans une démocratie directe et, chez nous comme ailleurs, les institutions politiques résultent souvent du choix d’un nombre très restreint de personnes, mais nul ne peut prétendre faire le bonheur des peuples malgré eux. Ce rapport qui constitue en quelque sorte, une banque des vœux et ambitions de nos populations et des orientations que celles-ci souhaitent donner à leur gouvernance ne peut pas être réduit à un ersatz, car il s’agissait bien de réfléchir à la REFORME des institutions, comme il est précisé dans le titre de la commission. Le Président de la République peut, comme  il l’a dit à Pékin, y puiser des idées, à la dimension de ses ambitions, et l’importance de ce choix est à sa discrétion. Mais choisir, c’est toujours prendre des risques et il lui restera à prouver qu’on peut arriver au but sans faire le chemin.    

vendredi 27 décembre 2013

MANDELA : L'EXCEPTION ET LA REGLE

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 7 décembre 2013


Que dire encore de Nelson Mandela qui n’ait déjà été dit, écrit et quelquefois chanté ?

Qu’il a été un résistant de la première heure sans avoir jamais été un extrémiste ? A trente ans de distance, entre sa première condamnation par les tribunaux sud africains et sa sortie de prison, il a, sur une question primordiale qui est celle de la coexistence des peuples, prononcé les mêmes mots : « je suis contre la domination des Noirs par les Blancs, je suis contre la domination des Blancs par Noirs l ». Mandela portait en lui ce que Camus appelle « l’intransigeance épuisante de la mesure ». Parce qu’il était convaincu que « les solutions contraignantes sont à la portée de tout le monde », il a recherché le plus difficile : le dialogue et le consensus. Il a inventé les « Commissions Vérité et Réconciliation » qui inspireront beaucoup de pays africains. Son sens de la mesure, il l’a exercé aussi dans sa vie privée et, plus que ses concitoyens ou l’opinion internationale, il a compris son ex. épouse Winnie quand elle a affirmé que pour elle, il y avait eu pire qu’être en prison, c’était être en dehors de la prison !    

Qu’il a résisté à vingt sept ans de bagne, sans jamais cesser d’être, au fond, un homme plus libre, en tout cas plus fier, que ses geôliers? Il a fait de sa prison de Robben Island une « université » où, à son contact, de jeunes et moins jeunes résistants ont appris  à lutter, à se tolérer, à transformer leur colère en arme d’émancipation. Ses compagnons de prison rapportent qu’il faisait circuler ses notes pour recueillir leurs avis et prendre en compte leurs observations portées en marge. C’était, déjà, l’apprentissage d’un pouvoir partagé. Etre libre, disait-il ce n’est pas seulement briser ses chaines, c’est aussi refuser qu’elles asservissent d’autres.

Que c’était un homme sans amertume et sans rancune ? Ce n’est pas seulement qu’il n’a pas exercé sa revanche contre ses anciens adversaires, il est allé au devant d’eux, non pour les amener à la reddition, mais pour les convaincre qu’au-delà de leurs divergences, il y avait la survie de l’Afrique du Sud qui était en jeu. Mais cette condescendance n’est pas un reniement et l’ancien président Clinton qui lui reprochait sa mansuétude à l’égard de chefs d’Etats honnis par l’Occident, Mugabe, Castro ou Kadhafi notamment, se souviendra longtemps de la volée de bois vert qu’il avait reçue à cette occasion : « Que faisait donc le gouvernement américain quand nous subissions les affres de l’apartheid ? ».Clinton avait oublié que Mandela avait la fidélité chevillée au corps et que pour lui, « on n’abandonne pas ceux qui vous ont aidés dans les heures noires  ».

Mais, chaque homme regardant le monde à sa fenêtre, pour nous Sénégalais, Mandela aura d’abord été une curiosité qui nous sort de notre landernau politique.

Savez-vous que cet homme, à l’issue de son mandat de Président de la République la plus riche du continent, est resté dans son pays, alors que très souvent en Afrique la fin du pouvoir signifie le début de l’exil et quelquefois même la fuite ? Il aurait été accueilli à bras ouverts à Londres ou à New York, et lui qui disait qu’il  avait mal dans chaque partie de son corps, aurait pu, pour partir, invoquer l’excuse de présenter sa carcasse endolorie par des décennies de privations, aux meilleurs spécialistes du monde. Il pouvait profiter des palais que ses anciens homologues tenaient à sa disposition. Mandela ne s’est pas contenté de rester dans son pays, il est retourné dans le village de ses ancêtres, il lui a redonné vie, avant d’y rentrer pour l’éternité. Cela parait banal, mais nous autres Sénégalais savons que ce n’est pas évident. Nos trois premiers présidents ont plié bagage dès qu’ils ont quitté le pouvoir et préféré vivre loin des hommes et des femmes qui avaient placé leur sort entre leurs mains. Aucun d’eux n’a pris la peine de nous regarder de l’autre côté de la barrière, de voir le visage que leur avaient caché les Potemkine qui les avaient servis et quelquefois trompés. Mandela a réduit à néant leur argument selon lequel ils s’étaient éloignés pour ne pas gêner leurs successeurs. Il n’a jamais dit un mot sur la gestion de Mbeki ou de Zuma, mais il était là, bien présent, à l’écoute de ses concitoyens. Il lui a suffi de paraître auprès de sidéens, vêtu de leur t’shirt, pour  remettre en cause toute la politique sud-africaine à l’égard de la terrible pandémie.

Savez-vous que ce chef d’Etat, qui est certainement le plus légitime que le monde ait jamais élu, ne s’est jamais considéré comme « la seule constante » de son pays », comme se faisait appeler l’ancien président Wade ? Il ne se jugeait ni indispensable ni irremplaçable, il refusait le titre d’icône, il n’était pas prophète, disait-il, mais serviteur du peuple. Il reconnaissait ses failles et sa femme Graca Machel avouait qu’il avait des faiblesses. Il a réussi cette prouesse de n’exercer qu’un seul mandat, alors que ses concitoyens étaient prêts à le lui renouveler, que la mode, tout autour de lui, était de le porter à vie ! Cet homme auquel on était prêt à offrir tous les pouvoirs, n’était pas un homme de pouvoir. Même durant son (relativement) court mandat présidentiel, il se gardera de jouer au despote, déléguera souvent son autorité et, contrairement aux anciens présidents Senghor, Ahidjo ou Wade, il cédera la direction de son parti à son dauphin, avant de lui céder le pouvoir présidentiel. Jamais son ego n’a étouffé sa chaleur ou sa spontanéité.


Il y a un contraste troublant entre les sud-africains qui chantent et dansent et les mines éplorées des chefs d’Etat africains. Les premiers honorent avec ferveur et sans retenue la fin d’une vie entièrement vouée à leur cause, les seconds, au moins pour certains, enterrent leur mauvaise conscience .Mais les présidents ont, au moins, unanimement, salué la grandeur de Mandela. Ce n’est pas une prouesse, et on n’en attendait pas moins d’eux. Qu’ils fassent mieux encore : qu’ils s’inspirent de son exemple !

jeudi 21 novembre 2013

LE SENEGAL, CHAMPION DU MONDE DES FETES RELIGIEUSES !

NB Texte publié dans "Sud-Quotidien" du 16 novembre 2013

 Le Sénégal a un calendrier œcuménique. Ce qui se fait chez nous en matière de fêtes religieuses ne se fait ni au siège d’Al Azar, au Caire, ni dans la capitale de la Chrétienté, Rome. Notre pays est certainement le seul au monde à ériger en jours fériés, chômés et payés, toutes les dates commémoratives de tous les  grands évènements musulmans (Tamkharit, Maouloud, Korité, Tabaski) et chrétiens (Pâques, Ascension, Pentecôte, Assomption,  Toussaint, Noël). Qu’importe que  9/10 de la population soient incapables d’expliquer le sens ou la signification de certaines d’entre elles, chez nous la règle c’est que toute fête légale donne obligatoirement droit à un congé payé, ce qui est loin d’être une loi universelle. Nous avons tellement de fêtes religieuses que certains de nos hôtes, ambassades  ou institutions internationales, ainsi que la grande majorité des travailleurs indépendants ignorent royalement certaines d’entre elles. A ces fêtes religieuses, s’ajoutent des fêtes à caractère laïc : le Jour de l’An, la fête nationale, la Fête du Travail ! Au total donc, treize  jours de vacances auxquels il faudrait  ajouter les fêtes concédées en cas de désaccords, fréquents, dans la communauté musulmane, les « ponts » généreusement jetés entre certaines fêtes et les week-end qui les suivent ou les précèdent. Sans compter, enfin, que du fait du caractère lunaire du calendrier islamique, une fête musulmane peut être commémorée deux fois dans la même année civile !

Bref, une année au Sénégal peut compter près d’une  vingtaine de jours légalement chômes et payés.

Déséquilibre

La première incohérence de ce calendrier, c’est son déséquilibre et son pari pris. C’est en réalité un calendrier colonial,  extraverti,  calqué sur celui de la France et  que l’on conserve comme une relique du passé. L’un des signes de cette anomalie, c’est que jusqu’à une date relativement récente, la Tamkharit, qui commémore les débuts de l’année musulmane, n’était pas reconnue au Sénégal comme une fête légale. Mais si la France a remis en cause ses fêtes religieuses, transformant par exemple le lundi de Pentecôte en journée fériée mais non chômée pour venir en aide aux personnes âgées et aux handicapés,  le Sénégal reste cramponné à l’héritage qu’elle lui a laissé ! En ne tenant pas compte d’un rapport des forces et d’un contexte socioculturel très différents de ceux de notre ancienne métropole, notre calendrier crée une distorsion injustifiable au regard de l’équilibre démographique. Cela se traduit par la légalisation de six fêtes chrétiennes contre 4 musulmanes, alors que selon des estimations, il est vrai jamais justifiées, la communauté chrétienne ne représenterait que 5 à 6 % de la population. C’est une situation que l’on ne retrouve nulle part en Afrique puisque des pays qui, comme le Mali ou la Gambie ont, approximativement, la même répartition religieuse que notre pays ne s’alignent pas sur notre calendrier, et que ceux qui, comme le Gabon ou le Kenya, sont dans la situation inverse n’accordent pas à leur composante musulmane les privilèges que le Sénégal accorde à sa minorité chrétienne. Cette disparité n’est même pas une exigence des Chrétiens, ce sont en réalité les gouvernants qui n’ont jamais eu le courage de mettre en chantier une véritable réforme de notre calendrier.

Excès de zèle…

Mais ce calendrier a aussi la particularité de faire preuve d’un zèle religieux que l’on ne retrouve, paradoxalement, ni dans le monde arabo-musulman, ni surtout dans des pays de vieille et profonde culture chrétienne. Aux Etats-Unis et au Canada, où le lundi de Pâques est un jour comme un autre, dans le nord de l’Europe et particulièrement dans les pays scandinaves, dont les drapeaux portent pourtant le signe de la croix, ni l’Ascension ni la Toussaint, par exemple, ne donnent droit à des congés payés. Même dans les pays européens qui restent les bastions du catholicisme, comme la Pologne, l’Irlande, l’Espagne ou l’Italie, il y a moins de fêtes chrétiennes chômées et payées qu’au Sénégal. Ainsi, l’Espagne, célèbre par la ferveur exceptionnelle de ses processions religieuses, et l’Italie qui abrite le Vatican, ne fêtent pas le lundi de Pentecôte, pas plus que l’Irlande ou la Pologne ne chôment le jour de l’Ascension.

Pour faire bonne mesure, signalons enfin que dans certains pays très majoritairement musulmans, comme l’Egypte, la Tunisie ou l’Algérie, la Tamkharit ou le Maouloud ne donnent pas lieu nécessairement à des jours fériés.

L’intrusion des politiques

C’est enfin un calendrier qui est devenu un enjeu démagogique et de surenchère politique. Le projet d’ériger la date du Magal en une 11e fête religieuse, chômée et payée, n’est pas une initiative des religieux, il a été porté d’abord par des politiques, dont certains ne sont même pas d’obédience mouride, tous plus préoccupés de plaire aux marabouts mourides que d’inciter les Sénégalais au travail. Il est évidemment plus facile d’ajouter une bouture à un tronc déjà surchargé que de s’attacher à mettre au point un arbre sain et amélioré. Cette initiative, sans risque car pouvant s’appuyer sur la menace concentrationnaire qui pèse sur nos épaules, pourrait ouvrir la boite de Pandore, sans même la garantie de répondre à l’attente de ses initiateurs. Si le projet était conduit à terme, ce serait la première fois qu’une fête légale est surajoutée au calendrier, non au profit de l’ensemble d’une communauté de croyants, mais à celui d’un segment, important certes mais parcellaire, de l’une des deux composantes religieuses du pays. Il pourrait faire jurisprudence et il n’est pas exclu qu’un jour une autre confrérie, voire une portion de confrérie, invoquent les mêmes raisons et réclament les mêmes privilèges. Enfin ce projet ne tient pas compte de cette réalité qui est que, contrairement aux autres fêtes religieuses musulmanes, le Magal, qui sera célébré à deux reprises au cours de l’année 2013, n’est pas un évènement domestique qui se fête à la maison. Il impose des déplacements, plus ou moins longs, vers une même destination et se satisfait rarement d’un seul jour de liberté. Sans compter que la très grande majorité de ceux  qui y participent  ne sont pas des salariés du public, mais des travailleurs indépendants qui n’ont nul besoin de dispositions légales, qu’ils ne respectent d’ailleurs pas souvent pour d’autres fêtes religieuses. Le Magal n’a pas besoin et ne se suffit pas d’un jour de vacance et il aurait été plus judicieux d’organiser et de garantir l’octroi de permissions déductibles du congé. En revanche le seul jour de liberté accordé pour commémorer une fête aussi éprouvante et disputée que  la Tabaski mérite un débat.

Elargirsans accroitre


Comme on le voit, le véritable enjeu ce n’est pas d’ajouter une fête à nos fêtes, mais de conduire une véritable réflexion sur le sens et le nombre de jours chômés, respectueuse de la diversité des croyances et dont les conclusions seraient compatibles avec une économie en développement. Notre calendrier  festif ne fait pas assez de place à des évènements ou des symboles non religieux et qui dans un pays en construction peuvent être aussi des occasions de recueillement, de fraternité, donc de fête.  C’est donc en fonction d’une double exigence, élargir sans accroitre, que nous devons procéder à sa réforme. Si nous ne nous contentons que d’allonger la liste déjà longue  de nos fêtes religieuses, nous ne ferons que renforcer l’idée que notre pays s’éloigne des principes de laïcité qui sont un des fondements de sa constitution. L’érection du Magal en fête légale chômée et payée ne donne pas la garantie que les absences seront mieux gérées, mieux contrôlées, mais, surtout, en portant à un niveau qui n’est atteint nulle part ailleurs le nombre de journées chômées et payées, elle s’inscrit en faux contre le culte du travail exalté par celui que l’on prétend honorer !

LAMPEDUSA, LEONARDA : LA VIOLENCE DES PUISSANTS

Texte publié dans "Sud-Quotidien" du 24/10/2013

 « La guerre ne se fait pas qu’au couteau ! »

De même que, selon un proverbe diola, la guerre ne se fait pas qu’au couteau, de même la violence, et notamment celle des puissants et des forts, ne s’exprime pas qu’au moyen de grenades ou de kalachnikovs. Elle peut être sournoise, sophistiquée, presqu’imperceptible au commun des mortels, et en tout cas ignorée ou justifiée par les médias, sauf si elle atteint certaines proportions ou touche à des cibles sensibles. Les médias prêtent plus d’attention aux larcins des Roms, aux règlements de comptes entre délinquants et, bien sûr, aux attentats des extrémistes « islamistes » qu’à la violence exercée par les patrons qui mettent au chômage des travailleurs, alors que leurs entreprises prospèrent, aux « bavures »militaires contre des populations civiles, aux rapts et à la torture d’opposants pratiqués par les Américains. En l’espace de quelques semaines, l’actualité médiatique nous a offert deux visages de la violence des nantis, fort différents, mais qui révèlent au grand jour les contradictions de ceux qui imposent leur volonté au reste du monde.

Il y a eu d’abord les naufrages de Lampedusa et du Canal de Sicile qui ont fait plus de 400 morts et qui, d’une certaine manière, constituent une forme de terrorisme. C’est une violence chronique, omniprésente, qui se banalise et soulève rarement l’indignation. Les drames de la Méditerranée ne sont pas que la conséquence de l’incurie des gouvernements du Sud. Ils sont aussi le fruit de la pression que les puissants, ceux de sa rive nord et leurs alliés, exercent sur nos pays, en leur imposant des accords iniques, sans leur donner les moyens d’assumer leur responsabilité. Ils découlent  par ailleurs des pressions que ces pays exercent à la fois sur les navires qui empruntent ce passage très fréquenté et qui, souvent, hésitent à faire du zèle pour secourir des victimes encombrantes, sur la partie éclairée de l’opinion publique et sur les organisations humanitaires dont les voix sont contenues par des menaces et des chantages. Ce n’est pas le désir de profiter des allocations familiales qui pousse les populations du Sud à fuir, c’est tout simplement celui d’échapper à la misère ou à la guerre et, pour contenir ce désir légitime, les pays européens n’ont pour réponse qu’une politique exclusivement répressive. Ils mettent en place des moyens de prévention et de secours  dérisoires, des structures d’accueil misérables et, pour couronner le tout, tolèrent voire cultivent la diabolisation des immigrants. C’est un travail de Sisyphe puisqu’une fois rendus à leurs pays respectifs, les rescapés des naufrages et des camps de détention n’ont qu’une envie : repartir.

Cette forme de violence qui s’exerce contre la liberté de circulation et contre l’exode des pauvres et des déplacés de guerre s’exprime de plus en plus par l’endiguement et se manifeste par l’édification de barrières réelles ou fictives mais toutes pleines de périls. La Méditerranée, autrefois trait d’union entre l’Europe et l’Afrique, est devenue un énorme fossé qui défend tous les accès d’un château-fort, miroir aux alouettes aux pieds duquel s’écrasent toutes les espérances. Mais, ailleurs, la barrière est loin d’être symbolique, elle est au contraire matérialisée par des murs et des défenses électriques. Il y a eu d’abord le mur construit par Israël, qui a la particularité d’empiéter sur le territoire palestinien, séparant quelquefois le paysan de son verger, de son cimetière, de son école voire des autres membres de sa famille. Il y a le mur métallique construit par l’Espagne, en terre africaine, pour barrer la route aux pauvres sahéliens qui ont survécu à la traversée du Sahara. Il y a désormais le mur construit par la Grèce, entre elle et la Turquie et, au-delà, entre elle et tous les peuples d’Orient, et qui sera bientôt prolongé par un mur bulgare. Il y a, enfin, le mur construit par les Etats-Unis, qui furent longtemps le pays de l’espoir, pour arrêter la déferlante latino venue du Mexique. Vaines barrières ! Le mur israélien n’a fait que raviver la colère des Palestiniens et briser l’espoir d’une paix juste et durable. La Grèce avait oublié qu’elle était ourlée d’iles dont chacune constitue une parcelle et une porte d’Europe. L’Espagne renie son histoire, elle qui a peuplé toute l’Amérique et qui, il n’y a guère longtemps, servait de foyer de recrutement de travailleurs à toute l’Europe. Quant aux Etats-Unis, ils devraient savoir que le ver est déjà dans le fruit et que dans deux ou trois générations, leurs propres latinos constitueront la première communauté américaine…

Après moi, le déluge !

Cette violence des nantis présente un autre visage exposé jusqu’à l’hystérie depuis une semaine sur tous les médias de France. Elle s’exerce non contre des groupes humains, des foules et des peuples, mais contre un individu, une collégienne, cueillie d’un bus scolaire pour être expulsée vers un pays qu’elle ne connait pas, mais qui est celui de ses parents. Soixante millions de Français tremblent devant les menaces d’invasion de 15.000 Roms. Parce qu’elle touche à un sanctuaire, l’expulsion de la petite Leonarda a fait plus de bruits que les rapatriements forcés d’immigrés africains, baillonnés, attachés à leurs sièges et quelquefois étouffés dans des charters. Mais si l’émotion soulevée par cette affaire est justifiée, elle ne doit pas cependant nous faire oublier qu’elle répond d’abord à une guerre de positionnement interne qui met en péril la cohésion du gouvernement français, décrédibilise son chef débriefé par une gamine de 15 ans, et qu’au final, on a fait payer à Leonarda le comportement de son père…

La violence des nantis, quel que soit son visage, est symptomatique des contradictions des sociétés occidentales qui se sont érigées en gardiennes des droits de l’homme. Elle est le fait d’hommes et de gouvernants que l’on croyait les moins enclins à la produire. Il y a un paradoxe que l’Europe ferme toutes ses portes à des peuples et à des pays qu’elle a longtemps exploités et qui ont combattu pour défendre sa liberté, qu’elle soit prête à livrer la guerre en Syrie mais refuse d’accepter ceux que cette perspective fait fuir. Il y a un paradoxe que ce soit Israêl, le peuple pour lequel le mot ghetto a été inventé, qui, aujourd’hui mette les Palestiniens dans une prison à ciel ouvert. Il y a un paradoxe que les Etats-Unis, bâtis par des immigrés, refusent de partager leur sol avec les peuples autochtones de l’Amérique. Il y a un paradoxe que la Grèce ou la Bulgarie, deux des nations les plus pauvres de l’Union Européenne, se ruinent à servir de garde frontières, tout en sachant qu’elles ne sont pas, loin de là, la destination des immigrants. Il y a un paradoxe que MM. Lopez, l’élu FN de Brignoles, Vals, le ministre socialiste qui se vante d’avoir expulsé plus d’étrangers que ses prédécesseurs, Sarkozy, l’auteur du discours de Grenoble, tous fils d’immigrés et bien intégrés, ferment la porte de la France alors que c’est son ouverture qui leur avait redonné la dignité !


C’est ce qui s’appelle « après moi le déluge ! »

mercredi 11 septembre 2013

ZORRO-HOLLANDE

 

Il y a dix ans la diplomatie française  connaissait un de ses plus beaux titres de gloire. Pour la première fois sans doute dans l’histoire des Nations-Unies, le représentant d’un membre permanent du Conseil de Sécurité, Dominique de Villepin en l’occurrence, était ovationné par l’ensemble des nations du monde, à l’exception des Etats-Unis, du Royaume Uni, et d’Israël  évidemment. Et encore : on ne peut pas dire qu’au fond de leur cœur les délégués des deux premiers pays n’aient pas plutôt sacrifié leur conviction intime au profit de leur sentiment patriotique puisque le Secrétaire d’Etat américain, Colin Powell, regrettera publiquement son discours et parlera de tromperie.

Fallujah, avant Damas

Pour balayer toute équivoque Villepin avait rappelé à ses collègues que le débat ne portait pas sur la culpabilité du président irakien, mais sur la manière de le combattre. « Aucun d’entre nous, avait-il rappelé, n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien ». On est aujourd’hui dans la même position vis-à-vis de Bachar El Assad et de son régime. On n’avait que trop toléré les excès de sa dictature, qui avait bénéficié, faut-il le rappeler, de la complaisance de certains, parmi lesquels Nicolas Sarkozy qui avait fait de lui l’invité d’honneur de la fête nationale française. A fortiori on ne peut tolérer qu’il écrase (?) les populations civiles sous les bombes chimiques, même si d’illustres chefs d’état de pays dits « civilisés » avaient commis le même crime sans être inquiétés. Sans remonter à la guerre du Vietnam, rappelons tout de même qu’en 2004, l’armée américaine  avait lancé une opération intensive de bombardement sur la ville irakienne de Fallujah, lâchant sur des femmes et des enfants, principalement, des bombes enrichies au phosphore blanc et à l’uranium. Aujourd’hui Fallujah est une zone  interdite (y compris aux membres de l’l’AIEA !) et selon le professeur Chris Bubsy, Secrétaire scientifique du Comité européen sur les risques liés aux radiations, sa population serait ravagée par le cancer, la mortalité infantile et les malformations génétiques. Les Etats-Unis sont, et de loin, le pays qui a eu le plus souvent recours aux armes chimiques et si l’humanisme n’est pas à géométrie variable, les défenseurs des droits de l’homme du Nord devraient aussi s’inquiéter du sort des populations de Fallujah et réclamer justice… 

Aujourd’hui aussi le débat porte sur les voies par lesquelles on peut mettre un terme aux pratiques criminelles d’un régime et rétablir la démocratie. En 2003, à la tribune des Nations-Unies, Villepin rappelait que la guerre était toujours « la sanction d’un échec » et que personne ne pouvait affirmer qu’elle « pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste, plus stable ». Il proposait donc d’aller au désarmement de l’Irak d’abord par la voie des inspections et, en cas d’échec, « l’examen par le Conseil de Sécurité de toutes les options, y compris celle du recours à la force ». Comme on le voit, il proposait à la fois une stratégie et une caution, qui toutes ont été rejetées par le président Bush. Les américains sont donc passés outre, ils ont gagné la guerre, mais ils n’ont pas rétabli la paix en Irak.

La France à la remorque de l’Amérique             

Dix ans après le discours de Villepin, la France se retrouve dans le même isolement que celui des Etats-Unis en 2003 et, pour emboucher les trompettes de la guerre, elle use de la méthode qu’elle avait condamnée. Paradoxalement, c’est un président socialiste qui prône le recours exclusif à la force, et à force de vouloir démontrer qu’il n’est pas ce que l’on croit, François Hollande semble  traumatisé par les fantômes de ses deux principaux adversaires aux primaires socialistes et à l’élection présidentielle de  2012. Martine Aubry l’avait traité de symbole de la  « gauche molle » et le voila qui bande les muscles. Sarkozy avait eu sa «  guerre de Libye », Hollande veut sa « guerre de Syrie ». Il ne se satisfait plus de ses bains de foule à Tombouctou et du « plus beau jour de sa vie » vécu à Bamako, car, malgré cinquante ans d’absence de troupes françaises sur son sol, le Mali reste pour lui un élément du pré carré de la France, et il n’y a aucune gloire à reprendre ce qui vous appartenait déjà. Il sera donc BHL, Sarkozy, Bush et la CIA. Tout comme son prédécesseur il fera de la reconnaissance prématurée de l’opposition  comme autorité légitime le point d’orgue de sa politique, alors même que les antis Assad n’étaient d’accord sur rien. Il ne tient aucun compte de son opinion publique, majoritairement opposée à la guerre, ni des avis d’une frange importante de l’opposition syrienne, ni évidemment, de ceux du Pape. Contrairement au Premier Ministre britannique, il refuse que son Parlement se prononce, ce qu’il avait pourtant préconisé lors de la crise irakienne. Comme Bush en 2003, Il ignore superbement la commission d’enquête internationale, et ne s’est résolu à attendre la publication de son rapport que sous la pression de l’Allemagne. De toute façon, l’enquête, il l’a déjà faite, par ses propres services, comme l’avaient fait naguère  les services de renseignements américains, en annonçant la découverte d’armes de destruction massive dont on ne verra jamais les traces ! Enfin, et c’est une première pour la diplomatie française, il se dit prêt à se passer de l’assentiment de l’ONU, ignorant une fois encore cet avertissement lancé par Villepin en 2003 : s’il y a la guerre, « ce sont les Nations-Unies qui resteront demain, quoiqu’il arrive, au cœur de la paix à construire ». Il est vrai que la mission que s’assigne Hollande consiste seulement « à punir Assad », elle est d’ordre moral et non politique, comme si le rétablissement de l’ordre et de la justice était secondaire.

Patatras ! Tout s’écroule ! Parce que la témérité de François Hollande reposait sur ce postulat : la France ne serait pas seule et, comme toujours, le gros œuvre reposerait sur la force de frappe américaine. A la différence du Mali, la Syrie a une armée  et c’est même désormais la seule armée arabe susceptible d’opposer une certaine résistance à Israël. Ce n’est pas la lointaine Australie, seul pays à lui offrir son aide, qui assurera à la France la couverture aérienne indispensable à son opération punitive. Voila pourquoi les hésitations et reculs d’Obama mettent le président français dans une situation inédite : il est suspendu aux décisions du Congrès américain et, sachant l’attachement que les Sénateurs portent à leurs électeurs, la politique extérieure française se fera donc conformément aux intérêts des Etats-Unis d’Amérique.


Hollande veut aller en guerre, mais il n’en maîtrise pas le calendrier et il attend la permission d’Obama pour la conduire ! De Gaulle, qui avait fait de l’indépendance de l’initiative de la France l’axe principal de sa politique extérieure, doit se retourner dans sa tombe ! 

mercredi 21 août 2013

UNE SEMAINE EN AFRIQUE

L’Afrique, la jeunesse africaine, les défenseurs de la Renaissance africaine, ne peuvent pas s’enorgueillir des événements que nous avons vécus au cours de ces derniers jours. Tous démontrent à l’envi que, plus de cinquante ans après l’octroi des premières indépendances, nous n’avons pas réussi à faire  deux conquêtes qui font la force des grandes nations du Nord. Nous n’avons pas pu amener nos chefs politiques à placer l’intérêt des peuples qu’ils gouvernent au-dessus de leurs propres intérêts ni les empêcher de ne prolonger leur pouvoir que par des expédients. Nous n’avons pas réussi à faire en sorte que nos partenaires du Nord cessent de nous gouverner par personne interposée et de nous contraindre à ne lire le monde qu’au travers de leur propre spectre.

Impuissance, indécence, indignité…

Il y eut donc d’abord l’impuissance. La victoire de Mugabe aux élections du Zimbabwe est une défaite pour l’Afrique, non pas à cause de ce que l’Occident dit du personnage et qui est faux ou exagéré, mais parce que c’est un pis aller pour un pays dont plus de la moitié de la population a moins de vingt ans que d’être contraint de porter au pouvoir un vieil homme de près de 90 ans et qui l’exerce déjà depuis plus de trois décennies. Les Zimbabwéens avaient en quelque sorte le choix entre la peste et le choléra. Ils ont choisi Mugabe parce que son adversaire est de manière si évidente le candidat de l’étranger que la peur qu’il remette en cause les acquis, réels  de la réforme agricole, le rend pestiféré. Tsvangirai est une création de l’Occident, son parti a été créé de toutes pièces et est financé par des lobbies britanniques ou américains et autour de lui gravitent des Blancs de sinistre mémoire qui cherchent à se faire une nouvelle virginité. Les électeurs ont donc choisi le choléra qu’ils fréquentent depuis des décennies, plutôt que la peste qui pourrait leur faire perdre tout, y compris l’honneur.

Il y eut aussi l’indécence. Blaise Compaoré a accédé au pouvoir par le sang et par la traitrise. Au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle, il a été érigé depuis plus d’une décennie en parrain de la sous-région. Lui qui ne laisse à son opposition qu’une parcelle du pouvoir, qui est accusé d’être mêlé à des assassinats politiques, est devenu, par la volonté de la « communauté internationale », le négociateur en chef des crises africaines, au point qu’on a même « oublié » de le citer au procès de Charles Taylor dont il fut proche comme cul et chemise pendant des années. Cette semaine, au lieu de commencer le processus de retrait du pouvoir et de préparer la relève, il tente de nouvelles manœuvres que ses collègues et ses protecteurs approuvent et qui toutes visent, par la création d’un Sénat, à légitimer son maintien à la tête de l’Etat.

Il y eut aussi l’indignité. L’ex. capitaine Sanogo a la baraka. Il a pris le pouvoir par les armes et dissous les institutions démocratiquement élues, lui le petit capitaine, dans un pays qui comptait des dizaines de généraux. Sa milice a joué aux cow-boys pendant des mois, arrêtant à tour de bras des civils (dont Soumaïla Cissé) et des militaires, torturant des détenus, défiant la CEDEAO et l’ONU auxquelles elle contestait le droit d’intervenir au Mali ! Et voila qu’il est promu général 4 étoiles par un Président de la République, peut-être légal mais pas légitime, que ses sbires avaient battu, dénudé et laissé pour mort. De qui Dioncounda Traoré, président de compromis, tient-il le pouvoir de porter un putschiste au sommet de l’armée, et comment se justifiera-t-il devant son opinion ? S’agit-il d’un deal comme, on en signe entre bandits de grands chemins, ou d’un diktat imposé par une tierce partie ? La transition au Mali se termine dans l’infamie et il appartient désormais au président élu de faire oublier à ses concitoyens la déroute de leur armée et la capitulation de leurs politiques.

et un bain de sang en apothéose !

Il y eut, enfin l’horreur. Comment cela s’appelle-t-il quand un homme ou un groupe d’hommes, des soldats notamment, s’emparent soudainement du pouvoir, destituent les autorités en place pour leur substituer un pouvoir civil ou  militaire qu’ils contrôlent ? Cela dépend ! En Egypte le général Al Sissi a renversé le président de la République élu au suffrage universel et qu’il servait au titre de ministre, il a dissout les institutions, mis au secret les opposants, il a nommé un président fantoche dont il tire les ficelles, mais, dit-le ministre français des Affaires Etrangères, on ne peut pas appeler cela un «  coup d’état », parce que si on le faisait on serait obligé de prendre des sanctions ! Voila donc à quoi tiennent quelquefois les décisions des chancelleries des grands de ce monde, voila comment la politique extérieure est devenue un jeu de relations dans lequel un petit nombre de pays imposent aux autres leurs sentiments, leurs desseins, leurs ambitions. Cela donne donc tous les droits au Général Al Sissi, y compris celui de tirer sur des foules de manifestants sans armes qui refusent cet acte sans nom et l’audace de reconnaître que son armée a fait  quand même 600 morts, ce qui est sans doute au dessous de la vérité. Où sont donc passés les aboyeurs qui, il y a quelques semaines, s’offusquaient des attaques que la police turque lançait contre les manifestants qui occupaient les places d’Istanbul ou d’Ankara ? Pour les morts du Caire – (plus de 2000 selon les partisans de Morsi) – aucune chancellerie, à Washington, Paris ou Londres n’a, ici encore, osé prononcer le mot « massacre ». Le massacre n’est pas une question de nombre, tout dépend de l’identité des victimes ! Il ne suffit pas, dit un éminent penseur, de convenir de l’existence d’un fait, il faut aussi convenir de son importance. Hélas, l’important n’est pas à notre discrétion, et au scandale du bain de sang s’ajoute celui de sa banalisation, même si les images, quand on veut les montrer, sont édifiantes. Le massacre de 2000 « islamistes » reste une broutille, et peut-être même le prix à payer pour ramener l’Egypte dans le giron de l’Occident. Voila pourquoi la seule sanction prononcée par le président Obama est le report de manœuvres militaires communes, tandis que la France se contente d’appeler l’armée à « la retenue ». C’est une réprobation de pure convenance qui, au Caire, a été interprétée comme une autorisation de poursuivre la répression comme au beau temps de Moubarak.  

Cette semaine était aussi celle de l’anniversaire de la tuerie de Marikana qui fit plus de 30 victimes parmi des mineurs en grève, abattus froidement par la police sud-africaine. Le record est battu : en Egypte on a de toute évidence franchi le cap du millier de morts, et ce n’est que le début !


Rude semaine pour l’Afrique.