Historien et géographe de formation, et après avoir été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, j’ai occupé diverses fonctions nationales et internationales. Aujourd’hui à la retraite, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que deux essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 et "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010). Je publie règulièrement des chroniques dans divers journaux dakarois (en particulier l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

lundi 15 décembre 2014

ABDOU DIOUF-BASHING !

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 15 décembre 2014

Les Sénégalais acceptent mal que ceux parmi eux qui ont exercé des fonctions importantes dans la vie publique, confient à l’opinion les fruits de leur expérience, se livrent à des confessions dans lesquelles sont citées des personnes vivantes ou mortes. C’est, estiment-ils, contraire au « maslaa » sénégalais qui veut que l’on cultive le compromis, quitte à noyer la vérité sous  un flot  de banalités. Le résultat est là : à force d’auto-censure, notre histoire récente comporte des trous béants, faute d’informations de première main. Quelques rares personnalités ont pris le risque de nous éclairer, mais d’autres, qui étaient des acteurs de premier plan ou des témoins bien placés, ont préféré se taire et des pages entières de notre histoire de notre vie resteront inconnues.

Une « part de vérité » contestée !

Abdou Diouf a choisi de publier ses mémoires et depuis plusieurs semaines, cela lui vaut une volée de bois vert. Si l’on en croit certains, lui qui se vante  d’avoir « gardé une mémoire intacte », aurait tout faux, sur les choses anodines comme sur les évènements les plus importants. Ses détracteurs s’épanchent dans la presse-people et les médias audiovisuels et certaines critiques revêtent un ton blessant, car elles s’en prennent à l’homme et non au politique, à sa vie privée et non à sa fonction. Pourtant Diouf avait prévenu qu’il ne faisait « qu’apporter sa part de vérité  » et tout compte fait, il n’y a pas vraiment dans son livre de quoi fouetter un chat. S’il a quelques cibles préférées, il ne ménage pas non plus ses amis, ceux qui l’ont quitté comme ceux qui lui sont restés fidèles. En réalité son livre trace du personnel politique sénégalais le portrait d’une classe à l’humeur très changeante et dont la passion de l’Etat n’est pas souvent la principale qualité.

Il y a, bien sûr, quelques cancaneries, certaines discutables, comme l’évocation de la première rencontre entre Jean Collin et celle qui devait devenir sa deuxième épouse. Il y a des insinuations non fondées sur des arguments, comme le doute porté sur l’honnêteté de certains, il y a des « comploteurs » dont on ne dit pas toujours les noms. Mais il y a très peu de révélations croustillantes, sinon peut-être que Collin aurait été… un espion  des Russes ou, sur un autre plan, que dès 1964, Senghor avait manifesté le désir de faire de Diouf son successeur. Il y a surtout l’omniprésence de Collin et cette confirmation qu’avant d’être le Maire du Palais, il avait été pour le Premier Ministre Diouf, l’intercesseur auprès de Senghor ou de son épouse. Comme on ne prête qu’aux riches, il serait aussi l’artisan du fameux article 35, et c’est lui qui aurait inspiré à Diouf la suppression du poste de Premier Ministre, à l’insu du titulaire, Habib Thiam, pourtant ami et confident du chef de l’Etat ! Evidemment, au travers du récit, on apprend aussi des choses qui nous laissent dubitatifs, crédules ou admiratifs : un Président de la République qui discute de la sécurité du pays en présence d’un conseiller étranger, la Première Dame réduite à vendre ses bijoux et les… cravates de son mari pour financer sa fondation, le salaire du Chef de l’Etat réduit à 250.000 F, etc.

Il y a surtout des confidences qui sont des révélateurs de la nature profonde de Diouf. Ainsi, ce serait seulement après avoir prêté son premier serment de Président de la République, dans la voiture qui le conduisait de la Cour Suprême au Palais, qu’il aurait eu l’idée de nommer Habib Thiam comme Premier Ministre, à la surprise générale ! Ainsi, c’est en signant le décret nommant Tanor Dieng Ministre d’Etat chargé des affaires présidentielles, qu’il découvrit que celui-ci était aussi chargé de l’intérim du Premier Ministre, prérogative qui allait fâcher des membres influents de son gouvernement !

Le livre de Diouf a inspiré aussi des avocats, au profil souvent surprenant,  qui se sont acharnés à le défendre, sans même lui laisser le temps de répondre à ses détracteurs. Mais ils ne lui rendent guère service ces Zorro zélés, car le principal reproche qui a toujours été fait à l’ancien président, c’est justement de s’être toujours abrité derrière d’autres personnes, d’être un planqué derrière un paravent de serviteurs. N’était-il pas enfin temps qu’on le laissât seul, affronter à visage découvert, comme un grand, ceux qui l’ont servi et qui, à tort ou à raison, se sentent trahis par ses propos ? Cette rescousse, dont on ne sait pas si elle est spontanée ou commanditée, est d’autant plus vaine que certaines de ces bonnes âmes tentent des parallèles bien hasardeux. Comme cette assimilation, au travers de leurs mémoires, entre le parcours de Diouf, qui a eu la chance d’avoir été, sa vie politique durant, une sorte de pupille de l’Etat, et celui du Juge Ousmane Camara, qui à trente ans, lors du procès Mamadou Dia, s’était retrouvé dans la solitude d’un procureur placé entre l’enclume de l’opinion et le marteau du pouvoir. A l’occasion d’une des expériences les plus dramatiques de sa vie et presqu’au même âge, Diouf pour sa part, avait pris moins de risques en faisant pression sur Senghor pour le convaincre d’annuler la traditionnelle réception au Palais après l’attentat manqué à la Grande Mosquée de Dakar, oubliant qu’en République, comme dans le spectacle, « the show must go on ! ». 

Le plus important c’est ce qu’il n’a pas dit !

Mais l’erreur fondamentale de ceux qui substituent leurs paroles à celle de Diouf, et s’érigent en boucliers, c’est de méconnaître ce fait : ce n’est pas ce que Diouf dit qui pose problème, c’est ce qu’il ne dit pas ! Pendant quarante ans, il a été « aux abords du sommet et au sommet de l’Etat », on attendait donc qu’il nous éclaire sur les « fait les plus marquants », ceux qui n’ont pas livré leurs secrets ou dont les contours et les implications sont restés flous ou contestés, plutôt que sur les querelles de préséance. Non seulement, il ne nous livre pas toujours les éléments les plus significatifs, mais des pans entiers de notre vie politique sont « oubliés » ou bradés. Ainsi, il n’y a que quelques lignes sur le drame cornélien vécu, en 1962, par le jeune gouverneur de région qu’il était, sommé de choisir entre celui qui avait raison et celui qui avait la force, y compris celle de l’étranger, et rien sur le procès Dia. Il y une page, à peine, sur la crise universitaire de  1968 et bien moins sur le drame vécu par Ousmane  Blondin Diop et ses compagnons, ou sur la fronde de ceux qui estimaient que Senghor avait « sauté une génération » en le nommant Premier Ministre. Diouf, Président de la République, est très peu disert sur le rôle, les états d’âme de notre armée et de ses chefs dans les conflits qui ont opposé le Sénégal et ses voisins, ou dans ses crises internes, pas plus qu’il n’est explicite sur les dessous de la crise casamançaise, qui a éclaté et s’est internationalisée sous son mandat, sauf à nous révéler qu’il se proposait de porter l’abbé Diamacoune à la… présidence du Sénat ! Il ne nous dit presque rien sur la révolution que fut le multipartisme intégral, sur les tumultueuses élections de 1988 qui conduisirent Wade en prison, ou plus tard, sur la cohabitation avec le pape du Sopi, etc. Sur l’assassinat de Me Sèye, son seul mot c’est de dire que « tout le monde sait ce qui s’est passé ! ». Eh bien non, M. le Président, personne, en dehors de vous peut-être, ne sait ce qui s’est VRAIMENT passé… Pour lui, le « Congrès sans débat » n’a qu’un seul fondement : sa décision de ne plus tenir les réunions de son parti au Parlement et de ne plus s’y rendre pour ne pas perturber la circulation !


Ce livre nous laisse sur notre faim et, si Diouf veut inscrire ses pas sur ceux de celui qu’il prend pour maître, il devra alors en corriger les coquilles, remplacer quelques expressions malheureuses et apprendre les règles de la transcription du wolof ! 

POUR UNE FRANCOPHONIE DU TROISIEME TYPE…

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 29 novembre 2014

Le sommet de l’OIF à Montreux, en Suisse, en octobre 2010, s’était tenu dans l’indifférence de la majorité des Helvètes et dans un décorum bien moins chaleureux que lorsque l’institution tient ses assises en Afrique. Aucun grand média du Nord n’avait consacré une place significative à cette rencontre et, symboliquement, le président Sarkozy n’avait passé que quelques heures dans la ville suisse. Le XVe sommet se tient à Dakar et depuis des semaines, c’est l’effervescence générale, l’économie est au ralenti, l’administration est en vacances et la ville est en fête. C’est cela aussi la Francophonie : dans les pays du Nord, elle figure à la rubrique des chiens écrasés, elle est confidentielle et timorée, elle ne sort pas des salons feutrés. En Afrique, elle est populaire et engagée : on bat les tamtams, on ameute les foules, on paralyse la circulation pour accueillir ses acteurs. La Francophonie était déjà une idée africaine et ce sont les Africains qui assurent sa maintenance, son animation et sa défense, allant jusqu’à interdire toute critique contre l’institution. Abdou Diouf, qui n’est pas coutumier des esclandres, était pourtant sorti récemment de ses gonds pour  déplorer ce paradoxe. « Les intellectuels et les universitaires (du Nord) avait-t-il lancé, se moquent de la Francophonie. C’est la nouvelle trahison des clercs. Et les hommes d’affaires s’en moquent encore plus… Quand vous leur en parlez, vous les ennuyez. On a l’impression que seule la mondialisation les intéresse !  ».

Mais il n’y a pas que le décorum et les postures, car, à regarder les plats de résistance de ses sommets, on a quelquefois l’impression que la Francophonie sert des croissants à des gens qui n’ont pas souvent accès au pain.

Mettre  fin au « ronronnement »

On ne peut pas comprendre que neuf mois après la plus grande catastrophe urbaine de l’histoire (300.000 morts à Port-au-Prince !), l’OIF, qui a pour ambition de réduire les disparités entre ses membres, n’ait pas bouleversé l’ordre du jour de son sommet pour inscrire comme thème central  un sujet qui traduise sa vocation de solidarité. Le sommet de Montreux avait préféré débattre des « Défis et visions d’avenir pour la Francophonie ». C’était, évidemment, un sujet suffisamment vague et général, qui ne pouvait aboutir  qu’à des conclusions plus  ésotériques, que pratiques. Deux ans plus tard, le sommet de Kinshasa aura pour thème une dissertation philosophique : « La Francophonie : enjeux environnementaux et économiques face à la gouvernance mondiale ».

C’est bien de tout cela que parlait Calixte Béyala, candidate à la mode Coluche, lorsqu’elle raillait le « ronronnement » de l’institution et sa difficulté à passer de la simple et molle défense d’une langue à un véritable engagement politique. La Francophonie n’a pas fait pour Haïti ce que l’Union Européenne a fait pour la Grèce, elle n’a pas fait  pour le Mali ce que l’OTAN a fait pour la Bosnie… Si l’OIF est si peu visible, c’est aussi qu’elle vole souvent trop haut, qu’elle s’attaque à des bastions qui sont au-dessus de ses moyens et qui sont ceux sur lesquels butent des institutions bien mieux armées, comme l’ONU ou le G20. Ses assises sont une sorte de Davos des pauvres où les discours sont écrits par des experts qui s’essayent à mâcher la besogne au G8 ,en débattant de la réforme du FMI ou de la place de l’Afrique au sein du Conseil de Sécurité, alors qu’en termes d’influence ses 77 membres et observateurs pèsent moins lourd que les 4 pays du BRIC.

Après la Francophonie sentimentale et nostalgique, après celle qui se voulait plus politique, il est peut-être temps d’essayer une Francophonie plus généreuse, plus égalitaire plus pragmatique surtout, prête à faire face à des défis, spécifiques ceux-là, les seuls qui peuvent justifier son existence. C’est en préférant l’impertinence au politiquement correct, en bousculant certains stéréotypes, dont elle a du mal à se défaire après 40 ans d’existence, qu’elle peut offrir une plus-value, par rapport aux autres organisations. L’un de ses enjeux, c’est de prouver qu’on peut instaurer l’égalité entre des nations d’inégales fortunes, d’être, enfin, une institution paritaire au sein de laquelle aucun pays n’impose sa loi aux autres. Ce qui est encore loin d’être acquis : il ne viendrait jamais à l’idée du Premier Ministre britannique de promettre le poste de Secrétaire Général du Commonwealth à Museveni, par exemple, comme Hollande l’a fait, pour l’OIF, à Compaoré, sans que cela choque Abdou Diouf. Mais l’égalité, c’est aussi prêter la même vigilance aux dérives des deux rives, aussi bien à l’endroit des violations des droits de l’homme en Afrique qu’à l’encontre des outrances droitières ou ségrégationnistes qui s’opèrent quelquefois au Nord, lorsqu’on y stigmatise les étrangers en interdisant l’accès à son territoire des ressortissants des pays atteints par le virus Ebola, ou tente d’assimiler délinquance et immigration. L’égalité, c’est enfin cultiver la connaissance réciproque. Hier notre histoire était absente des manuels de l’Occident, aujourd’hui notre actualité est absente de ses médias. Ainsi, si TV5 Monde, «la chaine francophone internationale», propose chaque jour à ses téléspectateurs les journaux télévisés complets de la France ou des modestes communautés francophones de Suisse et de Belgique, elle n’offre aucune fenêtre sur les réalités africaines en ne diffusant aucun journal télévisé d’un membre africain de la Francophonie. Sans doute parce qu’aucune des télévisions du Sud, ni leurs best off, ne sont jugés dignes d’intérêt pour être proposés aux exigeants téléspectateurs occidentaux. En somme, on nous offre de regarder vivre les pays du Nord, mais eux n’ont aucune occasion de nous juger sur nos propres pièces.

Le « noyau dur » de la Francophonie

Un autre défi autrement plus important, est notre rapport avec la langue française. La France demeure encore le propriétaire jaloux de son état civil, mais elle pourrait cesser d’en être l’actionnaire principal dans quelques décennies, car le français reculant partout, sauf sur le continent noir, 80% des quelques 750 millions de francophones que pourrait compter le monde en 2050, pourraient être Africains. Si la langue française survit, il n’est pas exclu que se développe en dehors de sa terre d’origine, voire contre elle, un « français africain « qui se passera de son Académie, tout comme l’américain et le brésilien se sont émancipés de leurs langues mères. Mais pour qu’elle se développe et que son prestige reste intact, il faut que la scolarisation se généralise et se consolide en Afrique, c’est-à-dire dans les pays où le français est langue d’enseignement et qui ne représentent plus que le tiers des membres de l’OIF. Le recensement de locuteurs francophones est encore une fiction et les étrangers qui se promènent dans les rues de Dakar réaliseront vite que la plus ancienne colonie française d’Afrique est loin d’être francophone. Le français n’est pas seulement une langue étrangère, c’est aussi une langue imposée et, pour certains, l’ignorer c’est en quelque sorte se libérer. Contrairement à ce que l’on croit, son statut est loin d’être irréversible et la menace ne vient pas seulement des langues africaines, mais aussi d’autres langues étrangères comme l’anglais, comme le montre l’exemple du Rwanda qui en quelques années est passé de l’anglophilie à l’anglophonie.

Si la Francophonie garde son nom  et ses références, un de ses combats doit être celui de l’éducation en farçais. Elle n’y perdrait rien, car en matière de profit, l’investissement en éducation est l’un des plus rentables. Evidemment ce combat est difficile au sein d’une institution devenue hétérogène, qui semble quelquefois lâcher le poisson qu’elle serre entre ses mains au profit de celui qu’elle ne retient que par ses pieds. L’avenir du français se jouera néanmoins dans ce tiers de membres où l’apprentissage de la langue est en déconfiture et les universités en ruines. Certes l’éducation, en élevant le niveau des Africains ferait d’eux des partenaires plus exigeants, mais pour que les Africains s’engagent dans « sa défense et son illustration », il faut que le français reste attractif, utile et rentable, que les universités francophones du Nord s’ouvrent aux étudiants et aux chercheurs.


Faute de cela, les hommes et les femmes qui demain seront aux commandes de notre économie et de notre politique pourraient être majoritairement des produits des universités et du monde des affaires de pays dont les langues et la culture nous étaient étrangères. La vérité, c’est qu’aujourd’hui, la raison nous pousse déjà vers ces pays  qui sont aussi ceux avec lesquels nous n’avons pas de contentieux historiques. Demain, c’est notre cœur qui jouera contre la Francophonie.

lundi 17 novembre 2014

STOCKHOLM-OUAGADOUGOU : REGAINS D’ESPOIR !

PS : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 15 novembre 2014

Les manifestations qui se sont déroulées le 30 octobre dans la capitale du Burkina Faso ne doivent pas nous faire oublier que le même jour, à des milliers de kilomètres de là, à Stockholm, capitale de la Suède, était posé un autre acte tout aussi symbolique et qui interpelle aussi notre conscience. Certes, les deux évènements n’ont pas la même signification, ne portent pas la signature des mêmes instances, n’ont pas le même cadre. A Stockholm, c’est une note diplomatique, mesurée, calculée au mot près, presque froide, qui annonce au monde que la Suède reconnait par décret l’Etat de Palestine. A Ouagadougou c’est une insurrection populaire, ce sont des foules improvisées, désordonnées, incontrôlables, qui sonnent l’hallali de l’ère Compaoré. Pourtant ces deux formes d’expression relèvent de la même inspiration et elle s’appelle lassitude.

De la lassitude suédoise…

Depuis plus d’un demi-siècle, la Suède s’est érigée en grande puissance, non pas militaire, mais humanitaire, offrant son territoire, sa diplomatie, son hospitalité, pour défendre ou protéger les plus faibles et les plus démunis. Son engagement pour la paix au Moyen Orient a résisté à toutes les illusions, elle a apporté son soutien à tous les processus de paix, de la conférence de Madrid aux accords  d’Oslo, en passant par les sommets de Camp David  ou de Taba ; son militantisme et sa bonne volonté ont survécu aux frustrations nées de Sabra et Chatila, de l’assassinat d’un vieil handicapé, à l’aube, au sortir d’un lieu de prière, des punitions collectives, des bombardements d’écoles et d’hôpitaux, des massacres d’enfants… Mais la politique, c’est aussi la lucidité et ce sont des signes, et la Suède réalise que depuis près de vingt ans, depuis au moins l’assassinat de Rabin, la compassion occidentale à l’égard d’Israël n’a fait que renforcer son intransigeance. Aucun des problèmes de la crise israélo-palestinienne n’a trouvé un début de solution, que ce soit l’arrêt de la colonisation, la reconnaissance d’un Etat palestinien, le statut de Jérusalem, le partage de l’eau ou la situation des réfugiés. Aujourd’hui les extrémistes juifs menacent même, pratiquement, de faire sauter les lieux saints de l’Islam à Jérusalem, au risque de provoquer une nouvelle intifada, mais en fait, c’est la survie même de la communauté arabe de Palestine qui est en cause puisque 500.000 colons israéliens sont installés sur son territoire et que pour assurer la protection et l’accessibilité de cette population (zones tampons, voies d’accès, murs de protection etc), Israël occupe en fait 60% de la Cisjordanie !

La Suède a donc décidé de ne plus se faire complice de cette politique. Israël, comme d’habitude, tente de tourner en dérision le communiqué suédois : le logo israélo-palestinien est, dit son ministre des Affaires étrangères, plus difficile à assembler qu’un meuble Ikea ! Peut-être serait-il tenté de poser la question : « La Suède, combien de divisions ? ». Rodomontades, car la voix de la Suède porte loin et son exemple peut être contagieux. La réalité, c’est que le ver est dans le fruit, que pour la première fois un Etat déjà membre de l’Union Européenne reconnait l’Etat de Palestine. La réalité, c’est que le monde entier est las de l’intransigeance et de la rouerie israéliennes, ce qui s’est traduit par un vote éloquent lors de la dernière consultation effectuée par l’Assemblée Générale des Nations-Unies : il ne s’est trouvé qu’une demi douzaine de voix sur près de 200 pour soutenir l’Etat hébreu. C’est pour toutes ces raisons que la note diplomatique suédoise est un signe d’espérance et, peut-être, le début d’une révolution…

à l’exaspération burkinabé !

Si le monde entier est las d’Israël, au Burkina c’est tout le peuple qui s’était lassé de son Président. Pendant de longues années, il avait avalé des couleuvres. Mais, pour peu que Blaise Compaoré accepte de débarrasser le plancher après 27 ans de pouvoir, qu’il s’abstienne de violer la constitution, les Burkinabés étaient presque prêts à passer en pertes et profits l’insoutenable voile qui couvre l’assassinat de ses compagnons d’armes, Sankara, Zongo  ou Lingani, l’exécution du journaliste Norbert Zongo, les services rendus à l’ancienne puissance coloniale quelquefois contre les intérêts locaux, la compromission avec les trafiquants de diamants, les amitiés douteuses avec Charles Taylor ou Kadhafi, l’enrichissement de la tribu et la répression de la révolte de 2011, etc. Leur bonne volonté n’a pas suffi et, gagnés par l’exaspération, ils ont usé de la force pour faire reconnaitre leurs droits. Cela s’appelle le ras-le-bol et c’est cela qui pousse aujourd’hui les Palestiniens à s’autodétruire en se jetant contre les chars et les missiles israéliens, c’est cela qui demain conduira les pays européens à rejoindre les 135 nations du monde qui ont déjà reconnu l’Etat de Palestine.

Compaoré aussi avait tourné en dérision les avertissements qui lui avaient été adressés, il s’était prévalu du soutien, de la complicité de ses parrains, de ses réseaux et lobbies, pour provoquer l’opinion au-delà du soutenable. Mais il avait ignoré ces mots de Paul Valéry selon lesquels «  tout pouvoir est exactement dans la situation d’un établissement de crédit : si, à un moment quelconque, (il) était sommé de produire ses forces réelles sur tous les points de son empire, (il) serait en tous ces points à peu près égal à zéro ! ». C’est ce qui s’est passé le 30 octobre à Ouagadougou lorsque l’opposition, la société civile, l’armée, les chefs traditionnels ont uni leurs voix. Le paradoxe, c’est que Compaoré qui se gargarisait de nationalisme et d’authenticité, n’ait dû la vie sauve qu’au secours et aux artifices d’une puissance étrangère, et que lui qui rêvait d’un Prix Nobel de la Paix, ait fui une capitale en feu… Quel gâchis !

vendredi 12 septembre 2014

LECONS D'EBOLA

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 8 septembre 2014


L’épidémie provoquée par le virus Ebola n’est pas seulement une « urgence de santé publique de portée mondiale » et une catastrophe humanitaire pour notre région, elle nous livre aussi des leçons que nous aurions tort de prendre à la légère.

Mgr Ebola

La première est pourrait-on dire d’ordre sémantique puisqu’elle se rapporte aux mots et discours qui ont accompagné l’épidémie. Face à la tragédie qui se joue en Afrique de l’Ouest, les Français mesureront peut-être, enfin, la monstruosité des propos tenus par Jean-Marie Le Pen qui, lors d’une adresse destinée aux « Frontistes des origines », s’était élevé contre la menace de « subversion » que les immigrés feraient peser sur la France et avait conclu  que « Mgr Ebola pouvait régler ça en trois mois ! ». Il appelait donc au secours une maladie qui se manifeste par des hémorragies externes et internes, le saignement des muqueuses, des vomissements et des diarrhées accompagnés de sang, des peaux qui s’arrachent, et se termine par des corps incinérés alors qu’ils sont encore vivants, une mort atroce, des cadavres jetés dans des fosses communes… Malgré l’indignité des termes utilisés, ce discours n’a pas soulevé des vagues semblables à celles qui, en 1988, avaient accompagné l’ignominieux « Durafour-crématoire » de Le Pen et lui avait valu l’opprobre de toute la classe politique française et une condamnation pour injure. La passiveté de la même classe face aux attaques racistes et sexistes lancées contre des Françaises qui ont le tort d’être non « souchiennes »,comme Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem, est à ce titre édifiante. Il en est désormais ainsi : la qualité de l’insulté importe plus que la nature de l’insulte !    
            
C’est aussi une querelle de mots quand, comme on l’a déjà souligné, la presse occidentale place le Sénégal parmi les pays « touchés par Ebola », alors qu’il n’y existe aucun foyer de la maladie, et que le seul malade qui y a été répertorié  est venu de l’extérieur. A ce compte-là, même si les modes de transfert sont différents, les Etats-Unis, l’Allemagne ou l’Espagne qui eux aussi ont accueilli des malades, devraient figurer sur le même tableau infâmant !

Quelle conclusion tirer de ce deux poids deux mesures ? Qu’au-delà du fléau, il y a aussi une bataille de communication qui se fait à nos dépens et que nous devons relever les injures et récuser les amalgames, même vis-à-vis de nos « amis ». « Africains, si vous parliez ! », disait Mongo Betti ? Cette invite s’adresse d’abord aux dirigeants qui doivent parler pour déterrer les maux enfouis sous les mots.

Mourir à cause Ebola !

Cette tragédie nous rappelle un autre mot, celui de Charles De Gaulle : « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ! ». Pour notre malheur, Ebola est une endémie africaine et, face à ce fléau, la première réaction des grandes puissances a été de se barricader et non de l’enrayer. Si le financement de la recherche sur la maladie de Charcot a pu collecter des millions de dollars en quelques semaines, au moyen d’un simple jeu (Ice Bucket Challenge), c’est que celle-ci représente une menace universelle, tout comme le sida qui, pour les mêmes raisons, avait bénéficié d’une manne  inégalable. Mais si, comme on l’annonce, la lutte contre Ebola est déjà perdue, il faudra situer la responsabilité autant au manque de générosité des riches qu’à notre imprévoyance et à notre incapacité à mettre en place des moyens coordonnés d’investigation et de traitement des maladies qui naissent ou se développent sur notre continent.  

Un autre enseignement à tirer de cette douloureuse expérience est celui-ci : la maladie ne tue pas que les humains, elle peut aussi tuer tout le système sanitaire ! Il y a aujourd’hui, en Guinée ou au Libéria, des hommes et des femmes qui meurent non d’Ebola mais à cause d’Ebola : parce que les structures de santé sont désertées par leur personnel, parce que les soignants, hantés par le doute, hésitent à prendre en charge une femme enceinte ou un paludéen, parce que la faim ou le désespoir précipite la mort avant même la contamination ! Que restera-t-il de l’édifice sanitaire du Libéria, dans six mois, lorsque la maladie aura atteint son pic ?

Il y a, pour terminer cette analyse qui est loin d’être exhaustive, une leçon qui remonte à nos impulsions et met à mal nos illusions. Le Sénégalais a un péché mignon : c’est de se mirer dans son nombril et de prétendre qu’il n’est pas comme les autres. Au point qu’il y a déjà un livre qui se prépare et qui a l’ambition de mettre en évidence que notre histoire en est la parfaite illustration. Nous serions donc insensibles à l’intolérance et aux divisions intestines qui ont mis à mal la paix civile chez nos voisins. Nous sommes le pays de la « Téranga » et la violence est une arme que nous méprisons. Hélas, tout n’est pas aussi simple et Ebola démontre que les mêmes démons sont à nos portes, pour peu que nous manquions de vigilance. On a ainsi vu de jeunes sénégalais tenter de forcer les portes d’un hôpital pour imposer une solution radicale en immolant l’étudiant guinéen qui a troublé leur quiétude. On a entendu d’autres sénégalais expliquer qu’accueillir un malade et le soigner c’est créer un appel d’air qui ferait  basculer vers Dakar toutes les populations désespérées du Golfe de Guinée. D’ores et déjà, certains de nos concitoyens ne se fient qu’au faciès pour serrer la main des personnes qu’ils rencontrent. D’ores et déjà, certains spéculent, d’autres exercent des trafics et des chantages…

Alors n’ajoutons pas le malheur au malheur. Il y a dans notre pays un service chargé de soigner les malades, qui se bat avec courage et abnégation, il n’en existe pas pour réduire à néant le venin de l’intolérance et du désordre !

dimanche 24 août 2014

Commémoration du 70e anniversaire du débarquement en Provence : LES TIRAILLEURS SENEGALAIS OU L’HISTOIRE D’UNE INGRATITUDE…

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 aout 2014

L’hommage rendu par François Hollande aux soldats d’Afrique, «  la France a remporté ses premières victoires », devant un parterre de chefs d’Etats africains, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire du débarquement en Provence, peut-il être considéré comme le solde de tous comptes de la dette de la France à l’égard de ceux qu’on appelle communément « Tirailleurs sénégalais » ?

Avant de répondre à la question, levons d’abord quelques équivoques.

La première c’est que les Tirailleurs étaient loin d’être, majoritairement,  des Sénégalais et ils le seront de moins en moins au fil des ans. Entre le premier corps créé par Faidherbe au milieu du XIXe siècle et les troupes françaises de la Force Garbo qui débarquent le 16 août 1944, il y a eu la conquête d’un vaste empire et la délocalisation des champs de bataille d’Afrique vers l’Europe et le Moyen Orient.

Deuxièmement : les Tirailleurs ont rarement défendu les intérêts des Africains. Leur vocation première était de servir de supplétifs aux forces européennes, sans bénéficier ni des égards, ni du confort, ni des promotions auxquels celles-ci avaient droit. De l’extermination des résistances africaines à la lutte contre les soulèvements indépendantistes à Madagascar, au Vietnam ou en Algérie, en passant par la Grande Guerre qui n’était qu’un règlement de comptes intereuropéen, ils ont souvent, de gré ou de force, fait le sale boulot de la puissance coloniale. L’idée de Me Wade de prendre leur sort en charge était à la fois saugrenue et injuste : c’est au bénéficiaire de leurs sacrifices de payer le service !

Troisièmement : contrairement à l’opinons très répandue, les tirailleurs n’étaient pas composés que de trouffions « Y a bon Banania ».  La distinction au sein de leurs troupes se faisant sur la base du lieu de naissance  et non sur les qualifications  académiques, des Africains instruits ont vécu le même triste sort et le regretté Assane Seck, diplômé de la prestigieuse Ecole Normale W. Ponty de Sébikotane, futur professeur d’université et ministre, en fit l’amère expérience.

Deux destins, une même passion…

En revanche, ce que tous les Tirailleurs avaient en commun, ce qu’ils ont cultivé  tout au long de leur vie, de manière quasi obsessionnelle, c’est l’amour de la France, et c’est en cela qu’on peut dire que leur histoire est l’histoire d’une ingratitude. Ils ont servi la patrie pendant un siècle, sur trois continents, et elle ne leur reconnait toujours pas les droits qu’elle accorde à ses fils de « métropole ».

Deux destins illustrent cette fidélité et cet engagement.

Abdel Kader Mademba Sy était fils de roi. Son père, qui avait servi la France dans la conquête du « Soudan », avait été récompensé par le titre de « Fama  de Sansanding ». C’était un vrai « roi », à l’africaine, et Hampathé Ba témoigne qu’avant son réveil, aucun coup de pilon ne pouvait retentir le matin dans sa capitale. Son fils avait fait de solides études, il était l’un des premiers africains diplômés du lycée français d’Alger, il n’a pas attendu d’être appelé, il s’était engagé, « par amour pour la France », dès le début de la Grande Guerre. Mais il avait oublié un détail : tout prince qu’il était, il n’en restait pas moins « sujet » français, car né hors des « Quatre Communes » du Sénégal, il n’avait droit ni à un lit, ni à la viande, ni aux chaussures. C’est le carnet d’adresses de son père, familier des Joffre, Mangin, Archinard et autres Blaise Diagne, qui l’a sauvé de la dépression et lui a permis de faire son devoir sans déchoir de son rang. Son amour pour la « patrie », il le transmettra à son fils, mort tout récemment, qui fera une carrière militaire et se battra sans succès pour que les anciens combattants africains bénéficient des mêmes avantages que leurs collègues français.

Bakari Diallo était fils de berger et c’est dans sa paillotte que l’armée était allée le chercher pour en faire un soldat. Il fera toute la Seconde guerre mondiale, jusqu’au grade de sous-officier, avant de se faire rappeler que « si au point de vue civil, il était français, au point de vue militaire il ne l’était pas». Il passera pourtant sa vie à chanter le « doux visage » de la France, sa « force-bonté », et terminera son existence dans une hutte à peine plus confortable que celle qu’il avait quittée à vingt ans…

Ce que les Tirailleurs ont fait, jamais aucune bête de guerre ne l’a fait et aucune n’a jamais été aussi mal récompensée. Il y eut d’abord des milliers de vies brisées puisqu’un quart d’entre eux ne revinrent pas des combats. On nous dit souvent que, proportionnellement, il n’ ya pas eu plus de morts chez eux que chez les soldats métropolitains pendant les deux guerres mondiales. Peut-être… Mais il y a eu sans doute plus de dégâts collatéraux chez eux. Parce que le départ de jeunes gens qui représentaient la partie la plus vive de la population et le fait qu’à leur retour la plupart d’entre eux n’ont pas voulu retourner à la terre, a désorganisé le monde paysan. Parce que, surtout, tout comme les « Vétérans » américains, beaucoup d’entre eux, traumatisés par la guerre, ont perdu jusqu’au goût de la vie.

Il y eut  les railleries qui réduisaient leur participation à une représentation folklorique et qui faisaient les choux gras des caricaturistes et des bonimenteurs. Ils étaient à Fachoda, ils étaient sur la Somme et dans le Bosphore, mais on ne retenait d’eux que l’image de grands gaillards « chargés kif kif bourricots », avec leurs « dents comme l’ivoire », leurs « sacs au dos », leurs « souliers sur l’épaule ».

Il y eut l’exfiltration pour les priver des hourras. A la fin de la seconde guerre mondiale et avant les parades de la victoire, ils avaient été sommés de rentrer, pour « blanchir » les troupes, comme si on avait honte qu’ils aient contribué au succès des armées. Le jeune soldat Amadou Mahtar Mbow, celui-là  même qui sera le premier africain à diriger une institution du système des Nations-Unies, dut prendre le risque de désobéir à ces ordres pour poursuivre ses études en France. Les « clandestins » ne datent pas d’aujourd’hui !

« Moi pas vouloir galons ! »

Il y eut aussi le temps des médailles. Mais après l’engouement des premiers jours pour les cuivres et les rubans qui ornaient leurs poitrines, ils voulaient plus : ils réclamaient des droits et non plus des faveurs. « Le prix de la guerre, clamaient-ils, le dédommagement pour un corps bléssé, mutilé, sous le même drapeau », devaient être les mêmes, que l’on soit français ou africain. « Moi pas besoin galons, moi besoin de riz ! ». Les premiers à en payer le prix furent les soldats libérés des camps de prisonniers, et dont certains avaient servi aux FFI et FTP, débarqués au camp de Thiaroye, près de Dakar, et qui furent férocement réprimés pour avoir exigé le paiement de leurs primes avant de rejoindre leurs villages. Le massacre fera 35 morts et des dizaines de blessées, les survivants seront condamnés à de lourdes peines.

Il fallut des cris et des larmes, il fallut la révolte du sergent-chef Amadou Diop qui, à l’orée de la mort, exigeait réparation auprès du Conseil d’Etat français, il fallut, et cela parait dérisoire compte tenu de la dimension de la tragédie, que le président Chirac visionne un film au cours d’une soirée mondaine pour que le déclic ait lieu !

Le déclic a donc eu lieu, mais il ne reste plus que quelques centaines de survivants pour en tirer profit. En somme, les Tirailleurs, on les a eus à l’usure ! Aujourd’hui, il faut plus qu’une cérémonie protocolaire, il faut plus que des décorations, pour que du fond de leurs tombes ils pardonnent à la France son bien tardif repentir, l’injustice de la cristallisation et, surtout, cet amour trahi !

vendredi 22 août 2014

AVONS NOUS BESOIN D'UNE AMBASSADE DE L'ETAT D'ISRAEL AU SENEGAL ?

NB Texte publié dans "Sud Quotifdien" du 28 juillet 2014

Le sourire de l’ambassadeur israélien à Dakar, déguisé en Sénégalais dans son boubou brodé, satisfait de son coup au milieu d’une escouade d’imams et d’oulémas avides d’agapes, n’y change rien. Aujourd’hui, après trois semaines de frappes sur Gaza, la question que nous devons nous poser est celle-ci : avons-nous vraiment besoin d’une ambassade de l’Etat d’Israël au Sénégal ?Quel privilège diplomatique avons-nous à entretenir des relations avec un gouvernement qui n’en fait qu’à sa tête, qui bafoue toutes les résolutions des Nations-Unies, qui méprise royalement celles de l’Union Africaine ainsi que les requêtes répétées d’institutions telles que MSF ou le HCR impliqués bien malgré eux dans le conflit israélo-arabe ? Avec Israël, toute diplomatie est vaine et bien vaine était la chimère de l’ancien président Wade qui rêvait de réunir à Dakar un sommet  pour mettre fin au conflit israélo-arabe, alors que les meilleures bonnes volontés se sont brisées sur le roc d’Israël. Les autorités de l’Etat hébreu ont bousculé tous les grands de ce monde, de Chirac, quasiment molesté au cours d’une visite en Cisjordanie, à Joe Biden, victime d’un camouflet alors même qu’il se trouvait sur le sol israélien, en passant par Obama défié comme jamais ne l’a été le président des Etats-Unis d’Amérique…

Quel intérêt politique peut nous pousser à solliciter la coopération d’un gouvernement toxique dont la seule vraie expertise est le renseignement, au point qu’il est difficile de distinguer, dans ses missions diplomatiques, le conseiller économique du chargé de renseignement ? Sa principale spécialité en Afrique a toujours été d’assister les services secrets de gouvernements qui n’étaient pas parmi les plus démocratiques du continent. C’est sa propension à sans cesse rechercher des lobbies pour appuyer sa politique qui explique la compromission d’imams et oulémas du Sénégal qui, non contents d’être les commensaux de  l’ambassadeur d’Israël en ce mois voué à la paix et à l’heure où précisément des bombes s’abattaient sur la population civile de Gaza, ont pris l’énorme risque d’adouber un comportement  fustigé par tous les peuples épris de liberté. Il est peu probable qu’entre le fromage et le dessert, ils aient pris le risque d’évoquer les menaces de destruction qui pèsent sur le troisième lieu saint de l’Islam ou l’interdiction de l’accès de l’esplanade de la mosquée Al Aqsa à la majorité des Palestiniens !

20 fois le nombre de victimes françaises d’Air Algérie !

Quel profit moral ou humaniste devrions-nous tirer en tissant des liens forts avec un gouvernement qui n’use que de sa force, qui refuse à certains de ses citoyens l’accès à de multiples fonctions, notamment dans la diplomatie et l’administration, ce qui est une forme d’apartheid ? Un gouvernement qui vient de sacrifier déjà plus d’un millier de vies, soit 20 fois le nombre de victimes françaises du crash du vol Air Algérie, des femmes, des enfants en majorité, tous ceux qui n’ont pas assez de force pour fuir et se mettre à l’abri de ses bombes ! On ne peut pas avoir une appréciation exacte du désespoir qui pousse les Palestiniens au pire, et quelquefois à l’irrationnel, si on ne prend pas en compte que Gaza est sous blocus israélien et ne communique avec aucune autre partie du monde, ni par air, ni par terre, ni par mer. Les Syriens qui fuient les massacres d’Assad se réfugient au Liban ou en Turquie, Gaza est une île cernée de bombes et n’a pas de zone de  repli : ceux qui fuient s’entassent chez d’autres fuyards et partagent leur misère ! Israël, qui se flatte d’être maître en frappes chirurgicales, ne pourra convaincre personne qu’en bombardant un hôpital, une mosquée, une école, une plage, un immeuble de treize étages, il visait des tunnels souterrains, et c’est heureux que pour une fois, une organisation internationale ait parlé de crimes de guerre en évoquant le sort fait aux habitants civils de Gaza !

Nous aurions tant préféré aimer Israël ! Nous aurions aimé citer en exemple la détermination de ses fondateurs  à surmonter la barbarie et l’injustice, même  si sa création est aussi un acte d’injustice. Nous aurions aimé nous instruire de l’expérience d’hommes et de femmes qui ont transformé un désert en verger et construit une nation à partir d’ilots de citoyens venus d’un peu partout. Hélas, tous nos espoirs sont déçus et, depuis des années, et notamment depuis la mort de Rabin, le gouvernement d’Israël est devenu impérialiste, colon, et parfois même raciste. Il a renoncé à chercher à vivre en paix avec ses voisins pour ne plus chercher qu’à les écraser, « sûr de lui et dominateur », comme dirait De Gaulle. C’est un Etat qui a son sol au Proche Orient et veut placer son destin en Occident.

« Notre liberté est incomplète… »


Nous n’avons pas besoin de l’ambassade d’Israël parce que nous n’avons pas les mêmes intérêts que son pays, et nous ne sommes pas les seuls puisqu’à la dernière consultation de l’Assemblée Générale de l’ONU, qui compte près de 200 membres, moins d’une dizaine de voix se sont portées à son secours, celle des Etats-Unis, parrain indéfectible et de ses affidés, issus principalement de la Micronésie. Nos repères ne sont pas les siens : il a snobé les obsèques de Mandela, lui reprochant sans doute d’avoir proclamé que« notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens », il n’a pas réussi à séduire Lula dont il voulait faire une caution pour faire arrêter la vague de reconnaissances de la Palestine qui déferle en Amérique Latine, il a toujours l’appui de Bernard-Henry Lévy, mais a perdu le soutien de grandes voix juives comme Noam Chomsky ou Edgar Morin, et je ne suis pas sûr qu’il ait gagné au change. Certes il vient de recevoir la pleine adhésion du gouvernement français et c’est même la première fois que celui-ci manifeste à l’endroit de la politique de répression israélienne un appui plus ferme que celui exprimé par les Etats-Unis ! Mais M. Hollande n’est pas toute la France et ceux qui manifestent ces jours ci dans les rues ne sont pas seulement des membres de la « diversité » ou des casseurs, mais, majoritairement, des Français soucieux de défendre l’honneur et la réputation de leur pays. En Afrique, il y a longtemps qu’on a compris que M. Hollande n’incarnait pas seulement la « gauche molle », mais surtout la gauche complaisante et qu’il ne lui reste plus que les deuils, sa campagne au Sahel et le soutien à Israël pour redresser la courbe déclinante de sa popularité.

jeudi 17 juillet 2014

MATCH TRAGIQUE : ISRAEL 160, GAZA 0 !

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 14 juillet 2014

Le match Brésil-Allemagne parait dérisoire face à celui qui se déroule devant l’opinion internationale, toujours impuissante quand il s’agit de l’Etat juif. C’est un match tragique : on n’y marque pas de buts, on verse du sang, on tue des hommes, de préférence des civils, et à ce jeu là, Israël est toujours gagnant. Au dernier score, il a fait plus de 160 morts au sein de la population gazaouie, et ce n’est pas fini puisque selon le ministre israélien des affaires étrangères, on n’est qu’au début du processus !

Depuis cinquante ans, l’Etat d’Israël se permet des gestes et des actes qu’on ne tolérerait pour aucune nation, et d’abord celui d’annexer un territoire conquis militairement, de s’emparer de ses terres, d’y installer des colons, de confisquer le produit du travail de ses habitants. Depuis qu’il est membre des Nations-Unies, Israël est le pays qui a le plus souvent bafoué les résolutions de son Assemblée Générale, et c’est aussi le pays qui a renié le plus fréquemment les engagements internationaux auxquels il avait souscrits ! C’est le seul gouvernement qui pratique l’assassinat ciblé de ses adversaires, au pas de leur porte, voire d’un lieu de prière, comme ce fut le cas de Cheikh Yassin, ou à l’étranger… Toujours sans conséquence, car l’Occident est d’une coupable tolérance à l’égard de cet Etat…

Punition collective

La stratégie d’Israël repose sur deux principes, tous deux condamnés par toutes les conventions internationales : la riposte disproportionnée et la punition collective. Rappelons l’origine du conflit qui, depuis quelques jours, l’oppose au Hamas. Trois jeunes israéliens sont enlevés et tués, ce qui est une monstruosité impardonnable. Israël met alors en branle la riposte traditionnelle. Pour lui, tout acte criminel commis contre ses citoyens n’est jamais l’acte d’un désespéré ou d’un groupe de révoltés. C’est le peuple palestinien, hommes femmes et enfants, qui est le comploteur général et c’est lui qu’il faut punir. En conséquence, plus de six cents personnes sont, préventivement, arrêtées, les maisons des familles des personnes suspectées sont rasées, la répression fait des morts avant même que la culpabilité des accusés ne soit établie ! Si les suspects sont châtiés, les victimes sont honorées et bénéficient d’obsèques  solennelles, paisibles et nationales, comme il convient à un deuil de cette nature.

Mais ce qui, déjà, n’était pas convenable, c’est le déchainement de violence verbale qui a accompagné ce drame et qui est porté d’abord par les plus hautes autorités politiques de l’Etat. Les menaces ne sont pas seulement dirigées contre les populations des territoires occupés, mais contre tous les Arabes, y compris les arabes israéliens, car il en existe. Le résultat ne se fait pas attendre : un jeune palestinien est enlevé, torturé et brûlé par une escouade d’israéliens en signe de représailles. Le crime est encore plus odieux que celui que l’on veut venger puisqu’il se fait en pleine ville et non sur des chemins perdus et qu’il est le fait d’hommes qui vivent dans un Etat dont les institutions fonctionnent et qui a, déjà, usé de ses forces militaires pour imposer sa loi. Que croyez-vous qu’il arriva ? Que les parents de la victime palestinienne bénéficieraient, eux aussi, de la commisération et de la protection du pouvoir public pour célébrer leur deuil ? Que les maisons familiales des coupables seraient détruites ? Rien de tout cela n’a été fait : la police a chargé le cortège funéraire, et si les israéliens auteurs du crime sont interpellés, ils seront jugés à titre personnel, seuls responsables du forfait, et leur sanction sera sans excès et peut-être même purement symbolique.

Une guerre indigne

Alors pour noyer médiatiquement cette tragédie, pour qu’on ne parle pas de ce deux poids deux mesures, pour aussi répondre aux attentes d’une partie de son opinion qui jugeait trop molle sa réaction face aux Palestiniens, Ie gouvernement Netanyahou décide d’entreprendre une opération de grande envergure contre son punching-ball favori : Gaza. Comme d’habitude et suivant ses prédécesseurs, il donne à cette opération un nom de code à la mesure du débarquement des alliés sur les plages normandes : Raisins de la Colère (1996), Plomb Durci (2009), Piler de Défense (2012) et maintenant Haie de Protection ! On a l’impression qu’Israël affronte l’empire Moghol, alors que Gaza est une bande de 360 km2, peuplée de 1,5 millions d’habitants, parmi les plus démunis du monde puisque la plupart sont des réfugiés, et que 60% de sa population a moins de 18 ans ! En quelques jours l’aviation israélienne a effectué des centaines de bombardements sur cette petite enclave cernée de toutes parts par son adversaire, a détruit des dizaines d’habitations, a tué plus de cent cinquante personnes, des civils essentiellement, des femmes et des enfants souvent. Il ne pouvait en être autrement puisque la bande est l’un des territoires les plus densément peuplés du monde… La riposte est bien sûr sans commune mesure avec l’affront : les roquettes du Hamas plus ingénieuses qu’efficaces, sont si peu précises que les habitants du sud israélien vont au spectacle, assister, à partir d’un promontoire bien choisi, au déluge de feu qui s’abat sur Gaza  et à l’interception des engins qui en viennent.

La guerre menée à Gaza n’est pas faite contre une armée, elle est lancée contre un peuple, contre des familles qui reçoivent, au téléphone, l’ordre d’abandonner leur maison en quatre minutes, et qui, pour peu qu’elles hésitent ou trainent se retrouvent ensevelies sous les débris. Ce n’est pas seulement une guerre cruelle et injuste, elle est indigne de notre siècle. « Où est la solidarité islamique ? », crie désespérée une habitante de Gaza. Non, madame, il faut crier : « Où donc est l’Humanité ? ». La Palestine est oubliée par la « communauté internationale » qui préfère   exprimer sa compassion à l’Ukraine et condamner Poutine. Alors Netanyahou peut lancer ses troupes au sol et, avec un peu d’effort, il battra le record de Palestiniens tués en 2012 !


Dire que cette violence, que Mahmoud Abbas a appelé génocide, vient d’un peuple qui invoque à l’envi les moments de souffrance et d’injustice qui l’ont conduit à se chercher une terre !

dimanche 6 juillet 2014

A QUOI SERVENT « NOS » ELECTIONS ?

NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 5 juillet 2014

Que nous votions, rien de plus normal, voire nécessaire ! Les élections, la consultation populaire, sont les fondements de la démocratie et si la démocratie est, dit-on, le pire des régimes, il n’y en a pas de meilleur pour exprimer la volonté du peuple. En revanche, ce qui est regrettable, c’est que chaque élection nous ruine, nous prive de ressources qui auraient pu contribuer à renforcer notre système éducatif et sanitaire qui est en ruines ! Ce qui est impardonnable, c’est que certaines de nos élections – (et là, je ne parle pas du seul Sénégal, mais de l’Afrique francophone en général) – nous conduisent à des comportements indignes d’un Etat qui se dit indépendant : mendier des subsides, se plier à des diktats, se voir imposer des us et coutumes étrangers ! Si l’Occident paie nos élections, ce ne sera jamais par souci exclusivement humanitaire..

Une consultation à 20 milliards de francs !

Treize milliards de francs ! C’est ce que les dernières élections locales auraient coûté au budget de l’Etat. En réalité, si l’on considère que, de tous temps, les moyens mis en œuvre pendant les campagnes électorales par les candidats issus du pouvoir (moyens financiers et logistiques) sont prélevés, plus ou moins directement, sur les ressources publiques, il faudrait considérer que nos impôts ont contribué pour 15 à 18 milliards à l’organisation et au déroulement de la consultation. On sait par ailleurs que les moyens mis en place par l’opposition elle-même viennent, pour certains, de profits plus ou moins licites accumulés quand elle était au pouvoir ou de la gestion des collectivités qu’elle contrôle. Certains candidats sont en réalité des sous-traitants subventionnés par d’autres qui se sont sustentés aux mamelles de l’Etat ou des collectivités et qui cherchent à combattre leurs adversaires à visage masqué. Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que les dernières élections locales ont coûté quelque 20 milliards au pays, plus que le budget de nombreux ministères, soit l’équivalent de 1% du budget de l’Etat ! Il est vrai que si elles coûtent cher à la nation, les élections sont en revanche une rente pour certains milieux affairistes, un investissement à amortissement garanti pour d’autres et l’occasion pour certains citoyens de grappiller un peu des réserves des nantis.

On ne peut pas faire une élection sans frais mais on devrait, pour le moins, s’attacher à la rendre moins coûteuse (réduction du nombre de listes, bulletin unique, etc.), et aussi, et peut-être surtout,  savoir d’où vient l’argent, en contrôler les sources, en fixer les limites…

2700 listes : 2700 idées ?

Mais évidemment une élection n’a de sens que si elle est l’occasion d’un débat d’idées, si elle oppose des projets de sociétés, des ambitions qui ne sont pas que personnelles. Peut-on espérer faire ce débat quand il y a 2700 listes en présence ? Evidemment non ! Nos campagnes électorales sont des foires d’empoigne. Quand on a échappé aux invectives, quelquefois aux insultes, on tombe dans la démagogie. Tel candidat se propose de créer une Silicon Valley dans sa circonscription, sans préciser d’où viendraient les moyens financiers et surtout humains. Tel autre promet d’offrir des emplois à tous, sans réaliser que ce sont les entreprises et non l’Etat ou à fortiori les collectivités qui créent l’emploi. D’autres, plus généralement, promettent de raser gratis demain ! Ce n’est pas l’imagination qui manque, sauf peut-être celle de donner aux partis et coalitions des noms et titres qui sortent des sentiers battus puisque tous, désormais, tournent autour de « And… (ou Andando) » ou «  Benno… ». Les Sénégalais cultivent ce paradoxe de vanter les mérites de l’alliance et de l’unité et d’aligner 200 partis !

Retour au double collège !

Enfin, toute élection repose sur une convention, acceptée et garantie par les représentants du peuple et qui porte le nom de code électoral. Les élections de conseillers départementaux et municipaux imposent que les listes de candidature comportent « un nombre égal d’hommes et de femmesde manière alternative » (article  R.84 du Code Electoral). Celles qui viennent de s’achever marquent à cet égard un tournant : celui du retour de notre pays à l’époque coloniale, celle des « 4 Communes », l’époque du double collège, quand on  distinguait les «  citoyens », qui avaient des droits, des « sujets » qui n’avaient que des devoirs. Désormais il y a au Sénégal un territoire où s’applique le code électoral dans son intégralité, y compris la parité hommes-femmes, et un autre, réduit à la dimension d’un « titre foncier », mais autrement plus puissant que le reste du pays et qui bénéficie de dérogations, y compris la liberté de refuser l’exercice de la démocratie puisqu’à Touba aucune liste ne s’est présentée contre celle parrainée par l’autorité religieuse. Le comble c’est que ce viol est approuvé et justifié par le ministre chargé du respect des lois, qu’il est ignoré par l’ancien Président de la République qui, tout au long de son indécente campagne électorale, n’a jamais rappelé qu’il avait conçu et porté la loi à bout de bras, snobé par le Parlement qui avait voté cette loi et l’avait présentée comme une avancée démocratique exceptionnelle. Le plus désolant, peut-être, c’est une voix, celle de l’une des porte-parole des bénéficiaires de la loi, qui défendait bec et ongles sa légitimité il y a peu, et qui se contente aujourd’hui d’affirmer qu’il n’y a pas péril en la demeure puisqu’elle est appliquée à… 99% ! Mesure-t-elle l’ampleur du désordre qui s’installerait dans notre pays si 1% de nos concitoyens s’amusaient à bafouer, impunément, chacune de nos lois ? La loi, Madame, bonne ou mauvaise, est une règle d’application obligatoire! C’est sans doute ce qu’ont compris les électeurs de Touba qui, plutôt que de voter pour une liste non conforme à la loi, ont été nombreux à préférer voter blanc.

Au total, on peut dire que les élections locales nous ont réservé des surprises, procuré quelques satisfactions ou confirmé nos craintes. Elles ont mis en évidence l’existence d’un tabou que personne, même au plus haut sommet de l’Etat, n’est prêt à affronter. Elles ont  montré que les Sénégalais ont pris désormais pour philosophie : « Prends l’oseille et vote pour qui tu veux ! ». Elles ont révélé la fragilité des alliances et la lassitude des citoyens face aux promesses jamais tenues. Elles ont confirmé que pour certains, la politique est d’abord un métier dont ils ne se lassent jamais, à moins d’être chassés. Elles ont élu des hommes et des femmes dont certains ne savent  même pas le contenu de leur engagement…

Mais ces leçons valaient-elles le prix payé ? Au bout du compte on peut dire : tout ça pour ça !

IRAK, LIBYE... LES « PAIX MEURTRIERES »


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 26 juin 2014

« La guerre ne peut plus être considérée, même par le calculateur le plus froid et par la nation la plus puissante, comme un moyen d’atteindre, avec une probabilité suffisante, un but déterminé ». Pour avoir ignoré ces mots, prononcés il y a plus de huit décennies par Paul Valéry, les puissances occidentales ont plongé l’Irak et même la Libye, dans une situation pire que celle qu’elles avaient invoquée pour justifier leur entreprise militaire. Quelle que soit l’issue de la guerre, avait averti le même écrivain, « ses effets seront essentiellement désastreux, pour les belligérants » comme pour les autres.

La plus grande supercherie de l’histoire du renseignement

Restons encore avec Valéry : «  l’hostilité entre les nations repose sur un nombre très restreint de personnes… La politique dite « extérieure » est en réalité le jeu des relations de ces minorités, de leurs sentiments (…), de leurs ambitions propres ». Les guerres « coloniales » menées contre l’Irak et la Libye en sont une parfaite illustration. Les peuples américain et britannique, de même d’ailleurs que la « communauté internationale», par la voix du Conseil de Sécurité, étaient opposés à la guerre d’Irak, mais MM. Bush et Blair la voulaient et elle a eu donc lieu. La chance de la France, c’est  que ni les Français ni surtout M. Chirac ne la jugeaient nécessaire. La preuve c’est que, malgré l’hostilité de l’Union Africaine, la France s’est lancée à la conquête de la Libye, qui n’a jamais fait partie de son pré carré, parce que, pour des raisons différentes, M. Sarkozy et surtout M. Bernard Henri Lévy voulaient la peau de Kadhafi. On a donc inventé des arguments fallacieux, en toute connaissance de cause, et la presse internationale a embrayé sur ces inventions pour les rendre crédibles. Kadhafi, nous disait-on, avait déjà empilé 3.000 cadavres dans une morgue improvisée dans la banlieue de Tripoli ! Personne n’en a vu les traces après la prise de la capitale libyenne. Quant à l’Irak, il suffit de rappeler l’une des plus grandes supercheries de l’histoire du renseignement : la théorie des « armes de destruction massive » qui fit couler tant d’encre et conduisit Colin Powell à faire des déclarations qu’il regrettera toute sa vie ! Dans ses Mémoires, Bush a reconnu avoir commis des erreurs, des fautes graves qui sont à l’origine de centaines de milliers de morts et pourtant il n’a jamais été traduit devant un tribunal !

La paix qui tue !

Car la guerre tue ! Celle d’Irak a fait près de 5.000 morts et près de 8.000 blessés parmi les soldats des puissances alliées, pourtant superbement armés, et des milliers de « vétérans » sont enfermés dans des hôpitaux psychiatriques ou errent dans les rues des villes américaines. Quant à ses victimes irakiennes elles se comptent probablement par centaines de milliers, dont plus de 100.000 civils, et 1.500.000 Irakiens ont connu l’exil… Sans compter les tortures et les humiliations dont l’un des symboles est la prison d’Abu Ghraïa où de jeunes américains, ceux-là même qui étaient censés rétablir les Droits de l’Homme, se sont amusés à se livrer à des actes sadiques contre des soldats irakiens enchaînés !

Mais si la paix est la fin de l’occupation étrangère, alors la pax americana aussi tue. Elle tue parce que la guerre avait été conduite pour défendre, en priorité, les intérêts de l’envahisseur et non ceux des populations secourues et devait aboutir à amener celles-ci à ne plus troubler le sommeil du Nord. Elle tue parce que la « pacification »  de l’Irak a consisté à communautariser à outrance le pays, à armer les plus forts, à exclure du pouvoir la minorité sunnite, à affaiblir l’idée même de nation. Au sortir de la guerre, les Américains ont fait en Irak ce que sans doute aucun vainqueur n’avait fait à l’époque moderne : l’’armée vaincue a été tout simplement dissoute, comme si la responsabilité de la guerre était partagée entre Saddam Hussein et le fantassin réquisitionné par le pouvoir ! On ne s’étonne donc pas de la débandade de l’armée irakienne face aux milices de l’EIIL, puisqu’elle avait été dépouillée de ses éléments les plus expérimentés.  Depuis le départ des Américains, il meurt en moyenne 900 Irakiens par mois, tués dans des attentats dont les responsables sont rarement appréhendés. Mais les «  morts de la paix » intéressent moins les médias internationaux car il s’agit de « locaux », d’Irakiens victimes de querelles intestines dont on ne connait pas toujours les motivations. Aujourd’hui, malgré les check-points et l’omniprésence de l’armée dans les rues, le sentiment le mieux partagé reste la peur, plus grande encore qu’au temps de Saddam Hussein, au point que celui-ci est regretté par les Chrétiens d’Irak. Tout comme les Libyens regrettent Kadhafi puisque leur pays n’est pas seulement désorganisé économiquement, divisé en zones d’influence tribales et secoué de violences : en fait il n’existe plus politiquement !

Somalie, Libye, Irak et demain, peut-être, Afghanistan : on peut paraphraser ce qu’on disait jadis des Huns et dire que, désormais, partout où passent les forces militaires américaines, et aussi européennes, la démocratie, l’unité et la sécurité ne repoussent plus.


L’investissement le plus impressionnant laissé par les Etats-Unis à Bagdad est leur ambassade. C’est la plus grande ambassade américaine, et donc du monde, et c’est un signe : ce n’est pas une représentation diplomatique, c’est en fait une « concession », comme les Européens en possédaient en Chine au XIXe siècle. Israël, qui rêve de faire reculer jusqu’au Tigre et au Bosphore le mur qu’il a construit pour emprisonner les Palestiniens, pousse les Américains à de nouvelles aventures militaires, dans l’espoir sans doute que cette base yankee pourrait être le point de départ vers le démantèlement de la Syrie et de l’Iran et dans l’espoir d’installer dans ces pays une paix aussi meurtrière que celle qui sévit en Irak. En matière de «  paix meurtrière », l’Etat d’Israël est en effet un expert.

POUR EN FINIR AVEC L’EXPRESSION “ISLAMISTE” !


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 13 juin 2014

Mérah, Nemmouche …et les autres !

Mehdi Nemmouche, principal suspect de la tuerie de Bruxelles, avait été abandonné par son père à l’âge de trois ans et a passé son enfance et son adolescence ballotté de foyers en familles d’accueil. Il n’a jamais connu d’autorité paternelle et sa première condamnation, pour vol avec violence, date de ses 19 ans. Avant d’être accusé d’assassinat, il avait passé plusieurs années en détention, connu plusieurs prisons françaises, et c’est en prison qu’il a rencontré la religion. Il ne parle pas arabe et n’avait aucune pratique islamique avant ses vingt ans…

Mohamed Merah aussi avait été abandonné par son père, à 5 ans, après le divorce de ses parents. Le père avait été interpellé pour trafic de cocaïne, et c’est la mère, qui assurera, seule, l’éducation et la survie des enfants. Merah bascule entre la délinquance et l’oisiveté (même l’armée ne voudra pas de lui !) et, avant même sa majorité, il a dans son casier judiciaire dix-huit (18) faits de violence. Comme Nemmouche, c’est en prison qu’il fait la découverte du Coran et qu’il s’est initié à la pratique religieuse. Si on le connait surtout  pour sa descente sanglante dans une école juive, il est rare en revanche qu’on souligne qu’avant ce forfait, il avait  assassiné, de sang froid et en connaissance de cause, trois militaires français qui, pour leur malheur, étaient tous les trois d’origine maghrébine. Il n’en voulait donc pas qu’aux Juifs …

Abubakr Shekan, dont le mouvement, Boko Haram, signe de monstrueux massacres de musulmans, principalement, à travers le Nigéria, s’abrite plus souvent derrière des gris-gris que derrière la parole de Dieu. Il est, nous dit-on, si souvent perdu dans les brumes de l’alcool, qu’il croit encore que l’Angleterre est toujours sous l’autorité de Margareth Thatcher.

Les milices des Signataires par le Sang de Mokhtar Bel Mokhtar qui ont écumé le nord du Mali, exécuté ou assassiné des populations islamisées depuis des siècles, se sont enrichies et armées par des moyens prohibés par l’Islam : la prise d’otages, le trafic de stupéfiants…

Eliminer l’espace et le temps…

Qu’y a-t-il de commun entre Merah, Nemmouche, les terroristes du nord-est du Nigéria et du Sahel malien ? Le mal-vivre ? Un combat politique dévoyé et devenu pervers ? Un penchant criminel irrépressible ? Une folie meurtrière ? Nenni ! Rien de tout cela ! Ce qu’ils ont en commun, c’est qu’ils sont tous des « islamistes », c’est en tout cas ce que clament les médias occidentaux et nous, comme les moutons de Panurge, nous les suivons et empruntons la même expression. Pourtant Nemmouche né aux confins de la Belgique, Mérah qui n’était presque jamais sorti du pays toulousain, le chef kanouri issu des savanes nigérianes et les rebelles arabes ou touaregs du Sahara appartiennent à des régions et à des cultures différentes, ils ne partagent même pas la même conception ni la même intimité de l’Islam  ! Qu’importe, car, comme l’avait écrit le palestino-américain Edward Said, « quand on parle de l’islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps ». Qu’importe car pour l’Occident tous les problèmes du monde musulman ne s’expliquent que par l’Islam !

Mais si Merah et les autres sont musulmans, ils ne sont pas appelés « islamiques », comme on le dit pour qualifier la culture, les arts, voire la finance. Eux sont « islamistes » et la nuance est importante. L’Islam est en effet la seule religion pour laquelle on ait inventé deux termes différents pour désigner ceux qui se revendiquent de sa mouvance, selon la nature de leur engagement et si l’on pourfend l’intégrisme religieux, on ne voit que l’intégrisme musulman. Il existe pourtant des mouvements extrémistes chrétiens ou juifs, mais aucun d’entre eux n’est désigné sous les noms de « christianistes » ou « juifistes » pour les distinguer des pratiquants « orthodoxes ». On les désigne tout simplement sous le terme de « sectes » sans jamais insister sur  leurs fondements religieux, à peine reconnait-on les « sectes tueuses » et des sectes plus folkloriques. Ainsi les Chrétiens n’ont pas  à culpabiliser des dérives de Moon ou des atrocités et des enrôlements d’enfants de l’Armée de Résistance du Seigneur en Ouganda, ou des meurtres ou suicides collectifs du Temple du Peuple (923 morts en Guyana) ou des Davidiens (87 victimes à Waco). A l’inverse, les Musulmans sont sommés de s’excuser pour les attentats commis par Aqmi  ou par quelques loups solitaires ! « Chaque fois qu’un attentat est commis en France, observe en substance une Française « issue de la diversité », je prie pour que l’auteur ne soit pas  musulman… ».

Un racisme culturel ?

Le terme « islamiste » serait-il donc « une forme de reconversion du vieil racisme anti-arabe en racisme culturel » ? On a tendance à le croire lorsqu’on entend le directeur du Musée juif de Bruxelles affirmer, alors même que l’identité du coupable n’est pas prouvée, qu’il ne sert à rien de punir Nemmouche parce qu’il s’agit d’une guerre de civilisation ! En somme la violence serait dans les gènes de l’Islam ! Cela facilite tous les dénigrements et rend légitime le combat contre une religion jugée  intemporelle et monolithique, permettant, par exemple, au directeur d’un grand magazine français de proclamer, sans fioritures et sans risque, qu’il est « un peu islamophobe » !

Ceux que l’on appelle « islamistes » ne seraient pourtant que quelques milliers de combattants reniés par 99% des Musulmans. Aucune autorité religieuse musulmane, de Qom à Al Azar, de La Mecque à Fez, aucun chef d’Etat de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique), ne leur ont manifesté un soutien et du reste, l’islam condamne « ceux qui émiettent leur religion et se divisent en sectes » (Coran vi, 159). Ils trahissent les principes parmi les plus sacrés de l’Islam et notamment, le respect de la vie humaine  (« Ne tuez point la vie qu’Allah a rendue sacrée », Coran, XVII, 33). Leur connaissance des idées qu’ils invoquent est superficielle ou erronée : le « djihad » est d’abord un combat intérieur et celui qu’ils mènent est dirigé contre des populations islamisées depuis des siècles ; il n’y a pas une  charia unique, codifiée et celle qu’ils cultivent abime l’héritage musulman. Il ne suffit pas de se revendiquer de l’Islam pour être musulman et, comme le rappelle Al Ghazali, prier et jeuner par ostentation n’est aucunement piété mais espèce d’idolâtrie du Moi. Par son étymologie même, Boko Haram – (qui signifierait  « l’école est illicite ») – est à l’opposé de la Tradition puisque le Prophète (PSL) enseignait qu’il faut aller chercher le savoir jusqu’en Chine !


Pourquoi donc s’évertue–t-on à rattacher à l’Islam des hommes que les Musulmans, dans leur écrasante majorité, ne reconnaissent pas comme frères en religion ! Plutôt que de stigmatiser toute l’Umma islamique, pourquoi ne pas, solidairement, lutter contre ceux qui ternissent non l’image d’une religion, mais celle de l’homme ? Ceux qui lancent des bombes dans des foules pacifiques, ceux qui violent des femmes et des enfants, ceux qui enlèvent, enchainent et vendent d’innocentes jeunes filles, ceux qui sèment la détresse et la misère au sein de leurs communautés ne méritent pas d’être nommés en référence à l’Islam, même pas par le néologisme contesté d’ « islamistes ». Tous ceux là  ne devraient avoir droit qu’à un nom : celui de salauds !