Historien et géographe de formation, et après avoir été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, j’ai occupé diverses fonctions nationales et internationales. Aujourd’hui à la retraite, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que deux essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 et "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010). Je publie règulièrement des chroniques dans divers journaux dakarois (en particulier l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

lundi 17 novembre 2014

STOCKHOLM-OUAGADOUGOU : REGAINS D’ESPOIR !

PS : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 15 novembre 2014

Les manifestations qui se sont déroulées le 30 octobre dans la capitale du Burkina Faso ne doivent pas nous faire oublier que le même jour, à des milliers de kilomètres de là, à Stockholm, capitale de la Suède, était posé un autre acte tout aussi symbolique et qui interpelle aussi notre conscience. Certes, les deux évènements n’ont pas la même signification, ne portent pas la signature des mêmes instances, n’ont pas le même cadre. A Stockholm, c’est une note diplomatique, mesurée, calculée au mot près, presque froide, qui annonce au monde que la Suède reconnait par décret l’Etat de Palestine. A Ouagadougou c’est une insurrection populaire, ce sont des foules improvisées, désordonnées, incontrôlables, qui sonnent l’hallali de l’ère Compaoré. Pourtant ces deux formes d’expression relèvent de la même inspiration et elle s’appelle lassitude.

De la lassitude suédoise…

Depuis plus d’un demi-siècle, la Suède s’est érigée en grande puissance, non pas militaire, mais humanitaire, offrant son territoire, sa diplomatie, son hospitalité, pour défendre ou protéger les plus faibles et les plus démunis. Son engagement pour la paix au Moyen Orient a résisté à toutes les illusions, elle a apporté son soutien à tous les processus de paix, de la conférence de Madrid aux accords  d’Oslo, en passant par les sommets de Camp David  ou de Taba ; son militantisme et sa bonne volonté ont survécu aux frustrations nées de Sabra et Chatila, de l’assassinat d’un vieil handicapé, à l’aube, au sortir d’un lieu de prière, des punitions collectives, des bombardements d’écoles et d’hôpitaux, des massacres d’enfants… Mais la politique, c’est aussi la lucidité et ce sont des signes, et la Suède réalise que depuis près de vingt ans, depuis au moins l’assassinat de Rabin, la compassion occidentale à l’égard d’Israël n’a fait que renforcer son intransigeance. Aucun des problèmes de la crise israélo-palestinienne n’a trouvé un début de solution, que ce soit l’arrêt de la colonisation, la reconnaissance d’un Etat palestinien, le statut de Jérusalem, le partage de l’eau ou la situation des réfugiés. Aujourd’hui les extrémistes juifs menacent même, pratiquement, de faire sauter les lieux saints de l’Islam à Jérusalem, au risque de provoquer une nouvelle intifada, mais en fait, c’est la survie même de la communauté arabe de Palestine qui est en cause puisque 500.000 colons israéliens sont installés sur son territoire et que pour assurer la protection et l’accessibilité de cette population (zones tampons, voies d’accès, murs de protection etc), Israël occupe en fait 60% de la Cisjordanie !

La Suède a donc décidé de ne plus se faire complice de cette politique. Israël, comme d’habitude, tente de tourner en dérision le communiqué suédois : le logo israélo-palestinien est, dit son ministre des Affaires étrangères, plus difficile à assembler qu’un meuble Ikea ! Peut-être serait-il tenté de poser la question : « La Suède, combien de divisions ? ». Rodomontades, car la voix de la Suède porte loin et son exemple peut être contagieux. La réalité, c’est que le ver est dans le fruit, que pour la première fois un Etat déjà membre de l’Union Européenne reconnait l’Etat de Palestine. La réalité, c’est que le monde entier est las de l’intransigeance et de la rouerie israéliennes, ce qui s’est traduit par un vote éloquent lors de la dernière consultation effectuée par l’Assemblée Générale des Nations-Unies : il ne s’est trouvé qu’une demi douzaine de voix sur près de 200 pour soutenir l’Etat hébreu. C’est pour toutes ces raisons que la note diplomatique suédoise est un signe d’espérance et, peut-être, le début d’une révolution…

à l’exaspération burkinabé !

Si le monde entier est las d’Israël, au Burkina c’est tout le peuple qui s’était lassé de son Président. Pendant de longues années, il avait avalé des couleuvres. Mais, pour peu que Blaise Compaoré accepte de débarrasser le plancher après 27 ans de pouvoir, qu’il s’abstienne de violer la constitution, les Burkinabés étaient presque prêts à passer en pertes et profits l’insoutenable voile qui couvre l’assassinat de ses compagnons d’armes, Sankara, Zongo  ou Lingani, l’exécution du journaliste Norbert Zongo, les services rendus à l’ancienne puissance coloniale quelquefois contre les intérêts locaux, la compromission avec les trafiquants de diamants, les amitiés douteuses avec Charles Taylor ou Kadhafi, l’enrichissement de la tribu et la répression de la révolte de 2011, etc. Leur bonne volonté n’a pas suffi et, gagnés par l’exaspération, ils ont usé de la force pour faire reconnaitre leurs droits. Cela s’appelle le ras-le-bol et c’est cela qui pousse aujourd’hui les Palestiniens à s’autodétruire en se jetant contre les chars et les missiles israéliens, c’est cela qui demain conduira les pays européens à rejoindre les 135 nations du monde qui ont déjà reconnu l’Etat de Palestine.

Compaoré aussi avait tourné en dérision les avertissements qui lui avaient été adressés, il s’était prévalu du soutien, de la complicité de ses parrains, de ses réseaux et lobbies, pour provoquer l’opinion au-delà du soutenable. Mais il avait ignoré ces mots de Paul Valéry selon lesquels «  tout pouvoir est exactement dans la situation d’un établissement de crédit : si, à un moment quelconque, (il) était sommé de produire ses forces réelles sur tous les points de son empire, (il) serait en tous ces points à peu près égal à zéro ! ». C’est ce qui s’est passé le 30 octobre à Ouagadougou lorsque l’opposition, la société civile, l’armée, les chefs traditionnels ont uni leurs voix. Le paradoxe, c’est que Compaoré qui se gargarisait de nationalisme et d’authenticité, n’ait dû la vie sauve qu’au secours et aux artifices d’une puissance étrangère, et que lui qui rêvait d’un Prix Nobel de la Paix, ait fui une capitale en feu… Quel gâchis !

vendredi 12 septembre 2014

LECONS D'EBOLA

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 8 septembre 2014


L’épidémie provoquée par le virus Ebola n’est pas seulement une « urgence de santé publique de portée mondiale » et une catastrophe humanitaire pour notre région, elle nous livre aussi des leçons que nous aurions tort de prendre à la légère.

Mgr Ebola

La première est pourrait-on dire d’ordre sémantique puisqu’elle se rapporte aux mots et discours qui ont accompagné l’épidémie. Face à la tragédie qui se joue en Afrique de l’Ouest, les Français mesureront peut-être, enfin, la monstruosité des propos tenus par Jean-Marie Le Pen qui, lors d’une adresse destinée aux « Frontistes des origines », s’était élevé contre la menace de « subversion » que les immigrés feraient peser sur la France et avait conclu  que « Mgr Ebola pouvait régler ça en trois mois ! ». Il appelait donc au secours une maladie qui se manifeste par des hémorragies externes et internes, le saignement des muqueuses, des vomissements et des diarrhées accompagnés de sang, des peaux qui s’arrachent, et se termine par des corps incinérés alors qu’ils sont encore vivants, une mort atroce, des cadavres jetés dans des fosses communes… Malgré l’indignité des termes utilisés, ce discours n’a pas soulevé des vagues semblables à celles qui, en 1988, avaient accompagné l’ignominieux « Durafour-crématoire » de Le Pen et lui avait valu l’opprobre de toute la classe politique française et une condamnation pour injure. La passiveté de la même classe face aux attaques racistes et sexistes lancées contre des Françaises qui ont le tort d’être non « souchiennes »,comme Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem, est à ce titre édifiante. Il en est désormais ainsi : la qualité de l’insulté importe plus que la nature de l’insulte !    
            
C’est aussi une querelle de mots quand, comme on l’a déjà souligné, la presse occidentale place le Sénégal parmi les pays « touchés par Ebola », alors qu’il n’y existe aucun foyer de la maladie, et que le seul malade qui y a été répertorié  est venu de l’extérieur. A ce compte-là, même si les modes de transfert sont différents, les Etats-Unis, l’Allemagne ou l’Espagne qui eux aussi ont accueilli des malades, devraient figurer sur le même tableau infâmant !

Quelle conclusion tirer de ce deux poids deux mesures ? Qu’au-delà du fléau, il y a aussi une bataille de communication qui se fait à nos dépens et que nous devons relever les injures et récuser les amalgames, même vis-à-vis de nos « amis ». « Africains, si vous parliez ! », disait Mongo Betti ? Cette invite s’adresse d’abord aux dirigeants qui doivent parler pour déterrer les maux enfouis sous les mots.

Mourir à cause Ebola !

Cette tragédie nous rappelle un autre mot, celui de Charles De Gaulle : « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ! ». Pour notre malheur, Ebola est une endémie africaine et, face à ce fléau, la première réaction des grandes puissances a été de se barricader et non de l’enrayer. Si le financement de la recherche sur la maladie de Charcot a pu collecter des millions de dollars en quelques semaines, au moyen d’un simple jeu (Ice Bucket Challenge), c’est que celle-ci représente une menace universelle, tout comme le sida qui, pour les mêmes raisons, avait bénéficié d’une manne  inégalable. Mais si, comme on l’annonce, la lutte contre Ebola est déjà perdue, il faudra situer la responsabilité autant au manque de générosité des riches qu’à notre imprévoyance et à notre incapacité à mettre en place des moyens coordonnés d’investigation et de traitement des maladies qui naissent ou se développent sur notre continent.  

Un autre enseignement à tirer de cette douloureuse expérience est celui-ci : la maladie ne tue pas que les humains, elle peut aussi tuer tout le système sanitaire ! Il y a aujourd’hui, en Guinée ou au Libéria, des hommes et des femmes qui meurent non d’Ebola mais à cause d’Ebola : parce que les structures de santé sont désertées par leur personnel, parce que les soignants, hantés par le doute, hésitent à prendre en charge une femme enceinte ou un paludéen, parce que la faim ou le désespoir précipite la mort avant même la contamination ! Que restera-t-il de l’édifice sanitaire du Libéria, dans six mois, lorsque la maladie aura atteint son pic ?

Il y a, pour terminer cette analyse qui est loin d’être exhaustive, une leçon qui remonte à nos impulsions et met à mal nos illusions. Le Sénégalais a un péché mignon : c’est de se mirer dans son nombril et de prétendre qu’il n’est pas comme les autres. Au point qu’il y a déjà un livre qui se prépare et qui a l’ambition de mettre en évidence que notre histoire en est la parfaite illustration. Nous serions donc insensibles à l’intolérance et aux divisions intestines qui ont mis à mal la paix civile chez nos voisins. Nous sommes le pays de la « Téranga » et la violence est une arme que nous méprisons. Hélas, tout n’est pas aussi simple et Ebola démontre que les mêmes démons sont à nos portes, pour peu que nous manquions de vigilance. On a ainsi vu de jeunes sénégalais tenter de forcer les portes d’un hôpital pour imposer une solution radicale en immolant l’étudiant guinéen qui a troublé leur quiétude. On a entendu d’autres sénégalais expliquer qu’accueillir un malade et le soigner c’est créer un appel d’air qui ferait  basculer vers Dakar toutes les populations désespérées du Golfe de Guinée. D’ores et déjà, certains de nos concitoyens ne se fient qu’au faciès pour serrer la main des personnes qu’ils rencontrent. D’ores et déjà, certains spéculent, d’autres exercent des trafics et des chantages…

Alors n’ajoutons pas le malheur au malheur. Il y a dans notre pays un service chargé de soigner les malades, qui se bat avec courage et abnégation, il n’en existe pas pour réduire à néant le venin de l’intolérance et du désordre !

dimanche 24 août 2014

Commémoration du 70e anniversaire du débarquement en Provence : LES TIRAILLEURS SENEGALAIS OU L’HISTOIRE D’UNE INGRATITUDE…

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 aout 2014

L’hommage rendu par François Hollande aux soldats d’Afrique, «  la France a remporté ses premières victoires », devant un parterre de chefs d’Etats africains, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire du débarquement en Provence, peut-il être considéré comme le solde de tous comptes de la dette de la France à l’égard de ceux qu’on appelle communément « Tirailleurs sénégalais » ?

Avant de répondre à la question, levons d’abord quelques équivoques.

La première c’est que les Tirailleurs étaient loin d’être, majoritairement,  des Sénégalais et ils le seront de moins en moins au fil des ans. Entre le premier corps créé par Faidherbe au milieu du XIXe siècle et les troupes françaises de la Force Garbo qui débarquent le 16 août 1944, il y a eu la conquête d’un vaste empire et la délocalisation des champs de bataille d’Afrique vers l’Europe et le Moyen Orient.

Deuxièmement : les Tirailleurs ont rarement défendu les intérêts des Africains. Leur vocation première était de servir de supplétifs aux forces européennes, sans bénéficier ni des égards, ni du confort, ni des promotions auxquels celles-ci avaient droit. De l’extermination des résistances africaines à la lutte contre les soulèvements indépendantistes à Madagascar, au Vietnam ou en Algérie, en passant par la Grande Guerre qui n’était qu’un règlement de comptes intereuropéen, ils ont souvent, de gré ou de force, fait le sale boulot de la puissance coloniale. L’idée de Me Wade de prendre leur sort en charge était à la fois saugrenue et injuste : c’est au bénéficiaire de leurs sacrifices de payer le service !

Troisièmement : contrairement à l’opinons très répandue, les tirailleurs n’étaient pas composés que de trouffions « Y a bon Banania ».  La distinction au sein de leurs troupes se faisant sur la base du lieu de naissance  et non sur les qualifications  académiques, des Africains instruits ont vécu le même triste sort et le regretté Assane Seck, diplômé de la prestigieuse Ecole Normale W. Ponty de Sébikotane, futur professeur d’université et ministre, en fit l’amère expérience.

Deux destins, une même passion…

En revanche, ce que tous les Tirailleurs avaient en commun, ce qu’ils ont cultivé  tout au long de leur vie, de manière quasi obsessionnelle, c’est l’amour de la France, et c’est en cela qu’on peut dire que leur histoire est l’histoire d’une ingratitude. Ils ont servi la patrie pendant un siècle, sur trois continents, et elle ne leur reconnait toujours pas les droits qu’elle accorde à ses fils de « métropole ».

Deux destins illustrent cette fidélité et cet engagement.

Abdel Kader Mademba Sy était fils de roi. Son père, qui avait servi la France dans la conquête du « Soudan », avait été récompensé par le titre de « Fama  de Sansanding ». C’était un vrai « roi », à l’africaine, et Hampathé Ba témoigne qu’avant son réveil, aucun coup de pilon ne pouvait retentir le matin dans sa capitale. Son fils avait fait de solides études, il était l’un des premiers africains diplômés du lycée français d’Alger, il n’a pas attendu d’être appelé, il s’était engagé, « par amour pour la France », dès le début de la Grande Guerre. Mais il avait oublié un détail : tout prince qu’il était, il n’en restait pas moins « sujet » français, car né hors des « Quatre Communes » du Sénégal, il n’avait droit ni à un lit, ni à la viande, ni aux chaussures. C’est le carnet d’adresses de son père, familier des Joffre, Mangin, Archinard et autres Blaise Diagne, qui l’a sauvé de la dépression et lui a permis de faire son devoir sans déchoir de son rang. Son amour pour la « patrie », il le transmettra à son fils, mort tout récemment, qui fera une carrière militaire et se battra sans succès pour que les anciens combattants africains bénéficient des mêmes avantages que leurs collègues français.

Bakari Diallo était fils de berger et c’est dans sa paillotte que l’armée était allée le chercher pour en faire un soldat. Il fera toute la Seconde guerre mondiale, jusqu’au grade de sous-officier, avant de se faire rappeler que « si au point de vue civil, il était français, au point de vue militaire il ne l’était pas». Il passera pourtant sa vie à chanter le « doux visage » de la France, sa « force-bonté », et terminera son existence dans une hutte à peine plus confortable que celle qu’il avait quittée à vingt ans…

Ce que les Tirailleurs ont fait, jamais aucune bête de guerre ne l’a fait et aucune n’a jamais été aussi mal récompensée. Il y eut d’abord des milliers de vies brisées puisqu’un quart d’entre eux ne revinrent pas des combats. On nous dit souvent que, proportionnellement, il n’ ya pas eu plus de morts chez eux que chez les soldats métropolitains pendant les deux guerres mondiales. Peut-être… Mais il y a eu sans doute plus de dégâts collatéraux chez eux. Parce que le départ de jeunes gens qui représentaient la partie la plus vive de la population et le fait qu’à leur retour la plupart d’entre eux n’ont pas voulu retourner à la terre, a désorganisé le monde paysan. Parce que, surtout, tout comme les « Vétérans » américains, beaucoup d’entre eux, traumatisés par la guerre, ont perdu jusqu’au goût de la vie.

Il y eut  les railleries qui réduisaient leur participation à une représentation folklorique et qui faisaient les choux gras des caricaturistes et des bonimenteurs. Ils étaient à Fachoda, ils étaient sur la Somme et dans le Bosphore, mais on ne retenait d’eux que l’image de grands gaillards « chargés kif kif bourricots », avec leurs « dents comme l’ivoire », leurs « sacs au dos », leurs « souliers sur l’épaule ».

Il y eut l’exfiltration pour les priver des hourras. A la fin de la seconde guerre mondiale et avant les parades de la victoire, ils avaient été sommés de rentrer, pour « blanchir » les troupes, comme si on avait honte qu’ils aient contribué au succès des armées. Le jeune soldat Amadou Mahtar Mbow, celui-là  même qui sera le premier africain à diriger une institution du système des Nations-Unies, dut prendre le risque de désobéir à ces ordres pour poursuivre ses études en France. Les « clandestins » ne datent pas d’aujourd’hui !

« Moi pas vouloir galons ! »

Il y eut aussi le temps des médailles. Mais après l’engouement des premiers jours pour les cuivres et les rubans qui ornaient leurs poitrines, ils voulaient plus : ils réclamaient des droits et non plus des faveurs. « Le prix de la guerre, clamaient-ils, le dédommagement pour un corps bléssé, mutilé, sous le même drapeau », devaient être les mêmes, que l’on soit français ou africain. « Moi pas besoin galons, moi besoin de riz ! ». Les premiers à en payer le prix furent les soldats libérés des camps de prisonniers, et dont certains avaient servi aux FFI et FTP, débarqués au camp de Thiaroye, près de Dakar, et qui furent férocement réprimés pour avoir exigé le paiement de leurs primes avant de rejoindre leurs villages. Le massacre fera 35 morts et des dizaines de blessées, les survivants seront condamnés à de lourdes peines.

Il fallut des cris et des larmes, il fallut la révolte du sergent-chef Amadou Diop qui, à l’orée de la mort, exigeait réparation auprès du Conseil d’Etat français, il fallut, et cela parait dérisoire compte tenu de la dimension de la tragédie, que le président Chirac visionne un film au cours d’une soirée mondaine pour que le déclic ait lieu !

Le déclic a donc eu lieu, mais il ne reste plus que quelques centaines de survivants pour en tirer profit. En somme, les Tirailleurs, on les a eus à l’usure ! Aujourd’hui, il faut plus qu’une cérémonie protocolaire, il faut plus que des décorations, pour que du fond de leurs tombes ils pardonnent à la France son bien tardif repentir, l’injustice de la cristallisation et, surtout, cet amour trahi !

vendredi 22 août 2014

AVONS NOUS BESOIN D'UNE AMBASSADE DE L'ETAT D'ISRAEL AU SENEGAL ?

NB Texte publié dans "Sud Quotifdien" du 28 juillet 2014

Le sourire de l’ambassadeur israélien à Dakar, déguisé en Sénégalais dans son boubou brodé, satisfait de son coup au milieu d’une escouade d’imams et d’oulémas avides d’agapes, n’y change rien. Aujourd’hui, après trois semaines de frappes sur Gaza, la question que nous devons nous poser est celle-ci : avons-nous vraiment besoin d’une ambassade de l’Etat d’Israël au Sénégal ?Quel privilège diplomatique avons-nous à entretenir des relations avec un gouvernement qui n’en fait qu’à sa tête, qui bafoue toutes les résolutions des Nations-Unies, qui méprise royalement celles de l’Union Africaine ainsi que les requêtes répétées d’institutions telles que MSF ou le HCR impliqués bien malgré eux dans le conflit israélo-arabe ? Avec Israël, toute diplomatie est vaine et bien vaine était la chimère de l’ancien président Wade qui rêvait de réunir à Dakar un sommet  pour mettre fin au conflit israélo-arabe, alors que les meilleures bonnes volontés se sont brisées sur le roc d’Israël. Les autorités de l’Etat hébreu ont bousculé tous les grands de ce monde, de Chirac, quasiment molesté au cours d’une visite en Cisjordanie, à Joe Biden, victime d’un camouflet alors même qu’il se trouvait sur le sol israélien, en passant par Obama défié comme jamais ne l’a été le président des Etats-Unis d’Amérique…

Quel intérêt politique peut nous pousser à solliciter la coopération d’un gouvernement toxique dont la seule vraie expertise est le renseignement, au point qu’il est difficile de distinguer, dans ses missions diplomatiques, le conseiller économique du chargé de renseignement ? Sa principale spécialité en Afrique a toujours été d’assister les services secrets de gouvernements qui n’étaient pas parmi les plus démocratiques du continent. C’est sa propension à sans cesse rechercher des lobbies pour appuyer sa politique qui explique la compromission d’imams et oulémas du Sénégal qui, non contents d’être les commensaux de  l’ambassadeur d’Israël en ce mois voué à la paix et à l’heure où précisément des bombes s’abattaient sur la population civile de Gaza, ont pris l’énorme risque d’adouber un comportement  fustigé par tous les peuples épris de liberté. Il est peu probable qu’entre le fromage et le dessert, ils aient pris le risque d’évoquer les menaces de destruction qui pèsent sur le troisième lieu saint de l’Islam ou l’interdiction de l’accès de l’esplanade de la mosquée Al Aqsa à la majorité des Palestiniens !

20 fois le nombre de victimes françaises d’Air Algérie !

Quel profit moral ou humaniste devrions-nous tirer en tissant des liens forts avec un gouvernement qui n’use que de sa force, qui refuse à certains de ses citoyens l’accès à de multiples fonctions, notamment dans la diplomatie et l’administration, ce qui est une forme d’apartheid ? Un gouvernement qui vient de sacrifier déjà plus d’un millier de vies, soit 20 fois le nombre de victimes françaises du crash du vol Air Algérie, des femmes, des enfants en majorité, tous ceux qui n’ont pas assez de force pour fuir et se mettre à l’abri de ses bombes ! On ne peut pas avoir une appréciation exacte du désespoir qui pousse les Palestiniens au pire, et quelquefois à l’irrationnel, si on ne prend pas en compte que Gaza est sous blocus israélien et ne communique avec aucune autre partie du monde, ni par air, ni par terre, ni par mer. Les Syriens qui fuient les massacres d’Assad se réfugient au Liban ou en Turquie, Gaza est une île cernée de bombes et n’a pas de zone de  repli : ceux qui fuient s’entassent chez d’autres fuyards et partagent leur misère ! Israël, qui se flatte d’être maître en frappes chirurgicales, ne pourra convaincre personne qu’en bombardant un hôpital, une mosquée, une école, une plage, un immeuble de treize étages, il visait des tunnels souterrains, et c’est heureux que pour une fois, une organisation internationale ait parlé de crimes de guerre en évoquant le sort fait aux habitants civils de Gaza !

Nous aurions tant préféré aimer Israël ! Nous aurions aimé citer en exemple la détermination de ses fondateurs  à surmonter la barbarie et l’injustice, même  si sa création est aussi un acte d’injustice. Nous aurions aimé nous instruire de l’expérience d’hommes et de femmes qui ont transformé un désert en verger et construit une nation à partir d’ilots de citoyens venus d’un peu partout. Hélas, tous nos espoirs sont déçus et, depuis des années, et notamment depuis la mort de Rabin, le gouvernement d’Israël est devenu impérialiste, colon, et parfois même raciste. Il a renoncé à chercher à vivre en paix avec ses voisins pour ne plus chercher qu’à les écraser, « sûr de lui et dominateur », comme dirait De Gaulle. C’est un Etat qui a son sol au Proche Orient et veut placer son destin en Occident.

« Notre liberté est incomplète… »


Nous n’avons pas besoin de l’ambassade d’Israël parce que nous n’avons pas les mêmes intérêts que son pays, et nous ne sommes pas les seuls puisqu’à la dernière consultation de l’Assemblée Générale de l’ONU, qui compte près de 200 membres, moins d’une dizaine de voix se sont portées à son secours, celle des Etats-Unis, parrain indéfectible et de ses affidés, issus principalement de la Micronésie. Nos repères ne sont pas les siens : il a snobé les obsèques de Mandela, lui reprochant sans doute d’avoir proclamé que« notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens », il n’a pas réussi à séduire Lula dont il voulait faire une caution pour faire arrêter la vague de reconnaissances de la Palestine qui déferle en Amérique Latine, il a toujours l’appui de Bernard-Henry Lévy, mais a perdu le soutien de grandes voix juives comme Noam Chomsky ou Edgar Morin, et je ne suis pas sûr qu’il ait gagné au change. Certes il vient de recevoir la pleine adhésion du gouvernement français et c’est même la première fois que celui-ci manifeste à l’endroit de la politique de répression israélienne un appui plus ferme que celui exprimé par les Etats-Unis ! Mais M. Hollande n’est pas toute la France et ceux qui manifestent ces jours ci dans les rues ne sont pas seulement des membres de la « diversité » ou des casseurs, mais, majoritairement, des Français soucieux de défendre l’honneur et la réputation de leur pays. En Afrique, il y a longtemps qu’on a compris que M. Hollande n’incarnait pas seulement la « gauche molle », mais surtout la gauche complaisante et qu’il ne lui reste plus que les deuils, sa campagne au Sahel et le soutien à Israël pour redresser la courbe déclinante de sa popularité.

jeudi 17 juillet 2014

MATCH TRAGIQUE : ISRAEL 160, GAZA 0 !

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 14 juillet 2014

Le match Brésil-Allemagne parait dérisoire face à celui qui se déroule devant l’opinion internationale, toujours impuissante quand il s’agit de l’Etat juif. C’est un match tragique : on n’y marque pas de buts, on verse du sang, on tue des hommes, de préférence des civils, et à ce jeu là, Israël est toujours gagnant. Au dernier score, il a fait plus de 160 morts au sein de la population gazaouie, et ce n’est pas fini puisque selon le ministre israélien des affaires étrangères, on n’est qu’au début du processus !

Depuis cinquante ans, l’Etat d’Israël se permet des gestes et des actes qu’on ne tolérerait pour aucune nation, et d’abord celui d’annexer un territoire conquis militairement, de s’emparer de ses terres, d’y installer des colons, de confisquer le produit du travail de ses habitants. Depuis qu’il est membre des Nations-Unies, Israël est le pays qui a le plus souvent bafoué les résolutions de son Assemblée Générale, et c’est aussi le pays qui a renié le plus fréquemment les engagements internationaux auxquels il avait souscrits ! C’est le seul gouvernement qui pratique l’assassinat ciblé de ses adversaires, au pas de leur porte, voire d’un lieu de prière, comme ce fut le cas de Cheikh Yassin, ou à l’étranger… Toujours sans conséquence, car l’Occident est d’une coupable tolérance à l’égard de cet Etat…

Punition collective

La stratégie d’Israël repose sur deux principes, tous deux condamnés par toutes les conventions internationales : la riposte disproportionnée et la punition collective. Rappelons l’origine du conflit qui, depuis quelques jours, l’oppose au Hamas. Trois jeunes israéliens sont enlevés et tués, ce qui est une monstruosité impardonnable. Israël met alors en branle la riposte traditionnelle. Pour lui, tout acte criminel commis contre ses citoyens n’est jamais l’acte d’un désespéré ou d’un groupe de révoltés. C’est le peuple palestinien, hommes femmes et enfants, qui est le comploteur général et c’est lui qu’il faut punir. En conséquence, plus de six cents personnes sont, préventivement, arrêtées, les maisons des familles des personnes suspectées sont rasées, la répression fait des morts avant même que la culpabilité des accusés ne soit établie ! Si les suspects sont châtiés, les victimes sont honorées et bénéficient d’obsèques  solennelles, paisibles et nationales, comme il convient à un deuil de cette nature.

Mais ce qui, déjà, n’était pas convenable, c’est le déchainement de violence verbale qui a accompagné ce drame et qui est porté d’abord par les plus hautes autorités politiques de l’Etat. Les menaces ne sont pas seulement dirigées contre les populations des territoires occupés, mais contre tous les Arabes, y compris les arabes israéliens, car il en existe. Le résultat ne se fait pas attendre : un jeune palestinien est enlevé, torturé et brûlé par une escouade d’israéliens en signe de représailles. Le crime est encore plus odieux que celui que l’on veut venger puisqu’il se fait en pleine ville et non sur des chemins perdus et qu’il est le fait d’hommes qui vivent dans un Etat dont les institutions fonctionnent et qui a, déjà, usé de ses forces militaires pour imposer sa loi. Que croyez-vous qu’il arriva ? Que les parents de la victime palestinienne bénéficieraient, eux aussi, de la commisération et de la protection du pouvoir public pour célébrer leur deuil ? Que les maisons familiales des coupables seraient détruites ? Rien de tout cela n’a été fait : la police a chargé le cortège funéraire, et si les israéliens auteurs du crime sont interpellés, ils seront jugés à titre personnel, seuls responsables du forfait, et leur sanction sera sans excès et peut-être même purement symbolique.

Une guerre indigne

Alors pour noyer médiatiquement cette tragédie, pour qu’on ne parle pas de ce deux poids deux mesures, pour aussi répondre aux attentes d’une partie de son opinion qui jugeait trop molle sa réaction face aux Palestiniens, Ie gouvernement Netanyahou décide d’entreprendre une opération de grande envergure contre son punching-ball favori : Gaza. Comme d’habitude et suivant ses prédécesseurs, il donne à cette opération un nom de code à la mesure du débarquement des alliés sur les plages normandes : Raisins de la Colère (1996), Plomb Durci (2009), Piler de Défense (2012) et maintenant Haie de Protection ! On a l’impression qu’Israël affronte l’empire Moghol, alors que Gaza est une bande de 360 km2, peuplée de 1,5 millions d’habitants, parmi les plus démunis du monde puisque la plupart sont des réfugiés, et que 60% de sa population a moins de 18 ans ! En quelques jours l’aviation israélienne a effectué des centaines de bombardements sur cette petite enclave cernée de toutes parts par son adversaire, a détruit des dizaines d’habitations, a tué plus de cent cinquante personnes, des civils essentiellement, des femmes et des enfants souvent. Il ne pouvait en être autrement puisque la bande est l’un des territoires les plus densément peuplés du monde… La riposte est bien sûr sans commune mesure avec l’affront : les roquettes du Hamas plus ingénieuses qu’efficaces, sont si peu précises que les habitants du sud israélien vont au spectacle, assister, à partir d’un promontoire bien choisi, au déluge de feu qui s’abat sur Gaza  et à l’interception des engins qui en viennent.

La guerre menée à Gaza n’est pas faite contre une armée, elle est lancée contre un peuple, contre des familles qui reçoivent, au téléphone, l’ordre d’abandonner leur maison en quatre minutes, et qui, pour peu qu’elles hésitent ou trainent se retrouvent ensevelies sous les débris. Ce n’est pas seulement une guerre cruelle et injuste, elle est indigne de notre siècle. « Où est la solidarité islamique ? », crie désespérée une habitante de Gaza. Non, madame, il faut crier : « Où donc est l’Humanité ? ». La Palestine est oubliée par la « communauté internationale » qui préfère   exprimer sa compassion à l’Ukraine et condamner Poutine. Alors Netanyahou peut lancer ses troupes au sol et, avec un peu d’effort, il battra le record de Palestiniens tués en 2012 !


Dire que cette violence, que Mahmoud Abbas a appelé génocide, vient d’un peuple qui invoque à l’envi les moments de souffrance et d’injustice qui l’ont conduit à se chercher une terre !

dimanche 6 juillet 2014

A QUOI SERVENT « NOS » ELECTIONS ?

NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 5 juillet 2014

Que nous votions, rien de plus normal, voire nécessaire ! Les élections, la consultation populaire, sont les fondements de la démocratie et si la démocratie est, dit-on, le pire des régimes, il n’y en a pas de meilleur pour exprimer la volonté du peuple. En revanche, ce qui est regrettable, c’est que chaque élection nous ruine, nous prive de ressources qui auraient pu contribuer à renforcer notre système éducatif et sanitaire qui est en ruines ! Ce qui est impardonnable, c’est que certaines de nos élections – (et là, je ne parle pas du seul Sénégal, mais de l’Afrique francophone en général) – nous conduisent à des comportements indignes d’un Etat qui se dit indépendant : mendier des subsides, se plier à des diktats, se voir imposer des us et coutumes étrangers ! Si l’Occident paie nos élections, ce ne sera jamais par souci exclusivement humanitaire..

Une consultation à 20 milliards de francs !

Treize milliards de francs ! C’est ce que les dernières élections locales auraient coûté au budget de l’Etat. En réalité, si l’on considère que, de tous temps, les moyens mis en œuvre pendant les campagnes électorales par les candidats issus du pouvoir (moyens financiers et logistiques) sont prélevés, plus ou moins directement, sur les ressources publiques, il faudrait considérer que nos impôts ont contribué pour 15 à 18 milliards à l’organisation et au déroulement de la consultation. On sait par ailleurs que les moyens mis en place par l’opposition elle-même viennent, pour certains, de profits plus ou moins licites accumulés quand elle était au pouvoir ou de la gestion des collectivités qu’elle contrôle. Certains candidats sont en réalité des sous-traitants subventionnés par d’autres qui se sont sustentés aux mamelles de l’Etat ou des collectivités et qui cherchent à combattre leurs adversaires à visage masqué. Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que les dernières élections locales ont coûté quelque 20 milliards au pays, plus que le budget de nombreux ministères, soit l’équivalent de 1% du budget de l’Etat ! Il est vrai que si elles coûtent cher à la nation, les élections sont en revanche une rente pour certains milieux affairistes, un investissement à amortissement garanti pour d’autres et l’occasion pour certains citoyens de grappiller un peu des réserves des nantis.

On ne peut pas faire une élection sans frais mais on devrait, pour le moins, s’attacher à la rendre moins coûteuse (réduction du nombre de listes, bulletin unique, etc.), et aussi, et peut-être surtout,  savoir d’où vient l’argent, en contrôler les sources, en fixer les limites…

2700 listes : 2700 idées ?

Mais évidemment une élection n’a de sens que si elle est l’occasion d’un débat d’idées, si elle oppose des projets de sociétés, des ambitions qui ne sont pas que personnelles. Peut-on espérer faire ce débat quand il y a 2700 listes en présence ? Evidemment non ! Nos campagnes électorales sont des foires d’empoigne. Quand on a échappé aux invectives, quelquefois aux insultes, on tombe dans la démagogie. Tel candidat se propose de créer une Silicon Valley dans sa circonscription, sans préciser d’où viendraient les moyens financiers et surtout humains. Tel autre promet d’offrir des emplois à tous, sans réaliser que ce sont les entreprises et non l’Etat ou à fortiori les collectivités qui créent l’emploi. D’autres, plus généralement, promettent de raser gratis demain ! Ce n’est pas l’imagination qui manque, sauf peut-être celle de donner aux partis et coalitions des noms et titres qui sortent des sentiers battus puisque tous, désormais, tournent autour de « And… (ou Andando) » ou «  Benno… ». Les Sénégalais cultivent ce paradoxe de vanter les mérites de l’alliance et de l’unité et d’aligner 200 partis !

Retour au double collège !

Enfin, toute élection repose sur une convention, acceptée et garantie par les représentants du peuple et qui porte le nom de code électoral. Les élections de conseillers départementaux et municipaux imposent que les listes de candidature comportent « un nombre égal d’hommes et de femmesde manière alternative » (article  R.84 du Code Electoral). Celles qui viennent de s’achever marquent à cet égard un tournant : celui du retour de notre pays à l’époque coloniale, celle des « 4 Communes », l’époque du double collège, quand on  distinguait les «  citoyens », qui avaient des droits, des « sujets » qui n’avaient que des devoirs. Désormais il y a au Sénégal un territoire où s’applique le code électoral dans son intégralité, y compris la parité hommes-femmes, et un autre, réduit à la dimension d’un « titre foncier », mais autrement plus puissant que le reste du pays et qui bénéficie de dérogations, y compris la liberté de refuser l’exercice de la démocratie puisqu’à Touba aucune liste ne s’est présentée contre celle parrainée par l’autorité religieuse. Le comble c’est que ce viol est approuvé et justifié par le ministre chargé du respect des lois, qu’il est ignoré par l’ancien Président de la République qui, tout au long de son indécente campagne électorale, n’a jamais rappelé qu’il avait conçu et porté la loi à bout de bras, snobé par le Parlement qui avait voté cette loi et l’avait présentée comme une avancée démocratique exceptionnelle. Le plus désolant, peut-être, c’est une voix, celle de l’une des porte-parole des bénéficiaires de la loi, qui défendait bec et ongles sa légitimité il y a peu, et qui se contente aujourd’hui d’affirmer qu’il n’y a pas péril en la demeure puisqu’elle est appliquée à… 99% ! Mesure-t-elle l’ampleur du désordre qui s’installerait dans notre pays si 1% de nos concitoyens s’amusaient à bafouer, impunément, chacune de nos lois ? La loi, Madame, bonne ou mauvaise, est une règle d’application obligatoire! C’est sans doute ce qu’ont compris les électeurs de Touba qui, plutôt que de voter pour une liste non conforme à la loi, ont été nombreux à préférer voter blanc.

Au total, on peut dire que les élections locales nous ont réservé des surprises, procuré quelques satisfactions ou confirmé nos craintes. Elles ont mis en évidence l’existence d’un tabou que personne, même au plus haut sommet de l’Etat, n’est prêt à affronter. Elles ont  montré que les Sénégalais ont pris désormais pour philosophie : « Prends l’oseille et vote pour qui tu veux ! ». Elles ont révélé la fragilité des alliances et la lassitude des citoyens face aux promesses jamais tenues. Elles ont confirmé que pour certains, la politique est d’abord un métier dont ils ne se lassent jamais, à moins d’être chassés. Elles ont élu des hommes et des femmes dont certains ne savent  même pas le contenu de leur engagement…

Mais ces leçons valaient-elles le prix payé ? Au bout du compte on peut dire : tout ça pour ça !

IRAK, LIBYE... LES « PAIX MEURTRIERES »


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 26 juin 2014

« La guerre ne peut plus être considérée, même par le calculateur le plus froid et par la nation la plus puissante, comme un moyen d’atteindre, avec une probabilité suffisante, un but déterminé ». Pour avoir ignoré ces mots, prononcés il y a plus de huit décennies par Paul Valéry, les puissances occidentales ont plongé l’Irak et même la Libye, dans une situation pire que celle qu’elles avaient invoquée pour justifier leur entreprise militaire. Quelle que soit l’issue de la guerre, avait averti le même écrivain, « ses effets seront essentiellement désastreux, pour les belligérants » comme pour les autres.

La plus grande supercherie de l’histoire du renseignement

Restons encore avec Valéry : «  l’hostilité entre les nations repose sur un nombre très restreint de personnes… La politique dite « extérieure » est en réalité le jeu des relations de ces minorités, de leurs sentiments (…), de leurs ambitions propres ». Les guerres « coloniales » menées contre l’Irak et la Libye en sont une parfaite illustration. Les peuples américain et britannique, de même d’ailleurs que la « communauté internationale», par la voix du Conseil de Sécurité, étaient opposés à la guerre d’Irak, mais MM. Bush et Blair la voulaient et elle a eu donc lieu. La chance de la France, c’est  que ni les Français ni surtout M. Chirac ne la jugeaient nécessaire. La preuve c’est que, malgré l’hostilité de l’Union Africaine, la France s’est lancée à la conquête de la Libye, qui n’a jamais fait partie de son pré carré, parce que, pour des raisons différentes, M. Sarkozy et surtout M. Bernard Henri Lévy voulaient la peau de Kadhafi. On a donc inventé des arguments fallacieux, en toute connaissance de cause, et la presse internationale a embrayé sur ces inventions pour les rendre crédibles. Kadhafi, nous disait-on, avait déjà empilé 3.000 cadavres dans une morgue improvisée dans la banlieue de Tripoli ! Personne n’en a vu les traces après la prise de la capitale libyenne. Quant à l’Irak, il suffit de rappeler l’une des plus grandes supercheries de l’histoire du renseignement : la théorie des « armes de destruction massive » qui fit couler tant d’encre et conduisit Colin Powell à faire des déclarations qu’il regrettera toute sa vie ! Dans ses Mémoires, Bush a reconnu avoir commis des erreurs, des fautes graves qui sont à l’origine de centaines de milliers de morts et pourtant il n’a jamais été traduit devant un tribunal !

La paix qui tue !

Car la guerre tue ! Celle d’Irak a fait près de 5.000 morts et près de 8.000 blessés parmi les soldats des puissances alliées, pourtant superbement armés, et des milliers de « vétérans » sont enfermés dans des hôpitaux psychiatriques ou errent dans les rues des villes américaines. Quant à ses victimes irakiennes elles se comptent probablement par centaines de milliers, dont plus de 100.000 civils, et 1.500.000 Irakiens ont connu l’exil… Sans compter les tortures et les humiliations dont l’un des symboles est la prison d’Abu Ghraïa où de jeunes américains, ceux-là même qui étaient censés rétablir les Droits de l’Homme, se sont amusés à se livrer à des actes sadiques contre des soldats irakiens enchaînés !

Mais si la paix est la fin de l’occupation étrangère, alors la pax americana aussi tue. Elle tue parce que la guerre avait été conduite pour défendre, en priorité, les intérêts de l’envahisseur et non ceux des populations secourues et devait aboutir à amener celles-ci à ne plus troubler le sommeil du Nord. Elle tue parce que la « pacification »  de l’Irak a consisté à communautariser à outrance le pays, à armer les plus forts, à exclure du pouvoir la minorité sunnite, à affaiblir l’idée même de nation. Au sortir de la guerre, les Américains ont fait en Irak ce que sans doute aucun vainqueur n’avait fait à l’époque moderne : l’’armée vaincue a été tout simplement dissoute, comme si la responsabilité de la guerre était partagée entre Saddam Hussein et le fantassin réquisitionné par le pouvoir ! On ne s’étonne donc pas de la débandade de l’armée irakienne face aux milices de l’EIIL, puisqu’elle avait été dépouillée de ses éléments les plus expérimentés.  Depuis le départ des Américains, il meurt en moyenne 900 Irakiens par mois, tués dans des attentats dont les responsables sont rarement appréhendés. Mais les «  morts de la paix » intéressent moins les médias internationaux car il s’agit de « locaux », d’Irakiens victimes de querelles intestines dont on ne connait pas toujours les motivations. Aujourd’hui, malgré les check-points et l’omniprésence de l’armée dans les rues, le sentiment le mieux partagé reste la peur, plus grande encore qu’au temps de Saddam Hussein, au point que celui-ci est regretté par les Chrétiens d’Irak. Tout comme les Libyens regrettent Kadhafi puisque leur pays n’est pas seulement désorganisé économiquement, divisé en zones d’influence tribales et secoué de violences : en fait il n’existe plus politiquement !

Somalie, Libye, Irak et demain, peut-être, Afghanistan : on peut paraphraser ce qu’on disait jadis des Huns et dire que, désormais, partout où passent les forces militaires américaines, et aussi européennes, la démocratie, l’unité et la sécurité ne repoussent plus.


L’investissement le plus impressionnant laissé par les Etats-Unis à Bagdad est leur ambassade. C’est la plus grande ambassade américaine, et donc du monde, et c’est un signe : ce n’est pas une représentation diplomatique, c’est en fait une « concession », comme les Européens en possédaient en Chine au XIXe siècle. Israël, qui rêve de faire reculer jusqu’au Tigre et au Bosphore le mur qu’il a construit pour emprisonner les Palestiniens, pousse les Américains à de nouvelles aventures militaires, dans l’espoir sans doute que cette base yankee pourrait être le point de départ vers le démantèlement de la Syrie et de l’Iran et dans l’espoir d’installer dans ces pays une paix aussi meurtrière que celle qui sévit en Irak. En matière de «  paix meurtrière », l’Etat d’Israël est en effet un expert.

POUR EN FINIR AVEC L’EXPRESSION “ISLAMISTE” !


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 13 juin 2014

Mérah, Nemmouche …et les autres !

Mehdi Nemmouche, principal suspect de la tuerie de Bruxelles, avait été abandonné par son père à l’âge de trois ans et a passé son enfance et son adolescence ballotté de foyers en familles d’accueil. Il n’a jamais connu d’autorité paternelle et sa première condamnation, pour vol avec violence, date de ses 19 ans. Avant d’être accusé d’assassinat, il avait passé plusieurs années en détention, connu plusieurs prisons françaises, et c’est en prison qu’il a rencontré la religion. Il ne parle pas arabe et n’avait aucune pratique islamique avant ses vingt ans…

Mohamed Merah aussi avait été abandonné par son père, à 5 ans, après le divorce de ses parents. Le père avait été interpellé pour trafic de cocaïne, et c’est la mère, qui assurera, seule, l’éducation et la survie des enfants. Merah bascule entre la délinquance et l’oisiveté (même l’armée ne voudra pas de lui !) et, avant même sa majorité, il a dans son casier judiciaire dix-huit (18) faits de violence. Comme Nemmouche, c’est en prison qu’il fait la découverte du Coran et qu’il s’est initié à la pratique religieuse. Si on le connait surtout  pour sa descente sanglante dans une école juive, il est rare en revanche qu’on souligne qu’avant ce forfait, il avait  assassiné, de sang froid et en connaissance de cause, trois militaires français qui, pour leur malheur, étaient tous les trois d’origine maghrébine. Il n’en voulait donc pas qu’aux Juifs …

Abubakr Shekan, dont le mouvement, Boko Haram, signe de monstrueux massacres de musulmans, principalement, à travers le Nigéria, s’abrite plus souvent derrière des gris-gris que derrière la parole de Dieu. Il est, nous dit-on, si souvent perdu dans les brumes de l’alcool, qu’il croit encore que l’Angleterre est toujours sous l’autorité de Margareth Thatcher.

Les milices des Signataires par le Sang de Mokhtar Bel Mokhtar qui ont écumé le nord du Mali, exécuté ou assassiné des populations islamisées depuis des siècles, se sont enrichies et armées par des moyens prohibés par l’Islam : la prise d’otages, le trafic de stupéfiants…

Eliminer l’espace et le temps…

Qu’y a-t-il de commun entre Merah, Nemmouche, les terroristes du nord-est du Nigéria et du Sahel malien ? Le mal-vivre ? Un combat politique dévoyé et devenu pervers ? Un penchant criminel irrépressible ? Une folie meurtrière ? Nenni ! Rien de tout cela ! Ce qu’ils ont en commun, c’est qu’ils sont tous des « islamistes », c’est en tout cas ce que clament les médias occidentaux et nous, comme les moutons de Panurge, nous les suivons et empruntons la même expression. Pourtant Nemmouche né aux confins de la Belgique, Mérah qui n’était presque jamais sorti du pays toulousain, le chef kanouri issu des savanes nigérianes et les rebelles arabes ou touaregs du Sahara appartiennent à des régions et à des cultures différentes, ils ne partagent même pas la même conception ni la même intimité de l’Islam  ! Qu’importe, car, comme l’avait écrit le palestino-américain Edward Said, « quand on parle de l’islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps ». Qu’importe car pour l’Occident tous les problèmes du monde musulman ne s’expliquent que par l’Islam !

Mais si Merah et les autres sont musulmans, ils ne sont pas appelés « islamiques », comme on le dit pour qualifier la culture, les arts, voire la finance. Eux sont « islamistes » et la nuance est importante. L’Islam est en effet la seule religion pour laquelle on ait inventé deux termes différents pour désigner ceux qui se revendiquent de sa mouvance, selon la nature de leur engagement et si l’on pourfend l’intégrisme religieux, on ne voit que l’intégrisme musulman. Il existe pourtant des mouvements extrémistes chrétiens ou juifs, mais aucun d’entre eux n’est désigné sous les noms de « christianistes » ou « juifistes » pour les distinguer des pratiquants « orthodoxes ». On les désigne tout simplement sous le terme de « sectes » sans jamais insister sur  leurs fondements religieux, à peine reconnait-on les « sectes tueuses » et des sectes plus folkloriques. Ainsi les Chrétiens n’ont pas  à culpabiliser des dérives de Moon ou des atrocités et des enrôlements d’enfants de l’Armée de Résistance du Seigneur en Ouganda, ou des meurtres ou suicides collectifs du Temple du Peuple (923 morts en Guyana) ou des Davidiens (87 victimes à Waco). A l’inverse, les Musulmans sont sommés de s’excuser pour les attentats commis par Aqmi  ou par quelques loups solitaires ! « Chaque fois qu’un attentat est commis en France, observe en substance une Française « issue de la diversité », je prie pour que l’auteur ne soit pas  musulman… ».

Un racisme culturel ?

Le terme « islamiste » serait-il donc « une forme de reconversion du vieil racisme anti-arabe en racisme culturel » ? On a tendance à le croire lorsqu’on entend le directeur du Musée juif de Bruxelles affirmer, alors même que l’identité du coupable n’est pas prouvée, qu’il ne sert à rien de punir Nemmouche parce qu’il s’agit d’une guerre de civilisation ! En somme la violence serait dans les gènes de l’Islam ! Cela facilite tous les dénigrements et rend légitime le combat contre une religion jugée  intemporelle et monolithique, permettant, par exemple, au directeur d’un grand magazine français de proclamer, sans fioritures et sans risque, qu’il est « un peu islamophobe » !

Ceux que l’on appelle « islamistes » ne seraient pourtant que quelques milliers de combattants reniés par 99% des Musulmans. Aucune autorité religieuse musulmane, de Qom à Al Azar, de La Mecque à Fez, aucun chef d’Etat de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique), ne leur ont manifesté un soutien et du reste, l’islam condamne « ceux qui émiettent leur religion et se divisent en sectes » (Coran vi, 159). Ils trahissent les principes parmi les plus sacrés de l’Islam et notamment, le respect de la vie humaine  (« Ne tuez point la vie qu’Allah a rendue sacrée », Coran, XVII, 33). Leur connaissance des idées qu’ils invoquent est superficielle ou erronée : le « djihad » est d’abord un combat intérieur et celui qu’ils mènent est dirigé contre des populations islamisées depuis des siècles ; il n’y a pas une  charia unique, codifiée et celle qu’ils cultivent abime l’héritage musulman. Il ne suffit pas de se revendiquer de l’Islam pour être musulman et, comme le rappelle Al Ghazali, prier et jeuner par ostentation n’est aucunement piété mais espèce d’idolâtrie du Moi. Par son étymologie même, Boko Haram – (qui signifierait  « l’école est illicite ») – est à l’opposé de la Tradition puisque le Prophète (PSL) enseignait qu’il faut aller chercher le savoir jusqu’en Chine !


Pourquoi donc s’évertue–t-on à rattacher à l’Islam des hommes que les Musulmans, dans leur écrasante majorité, ne reconnaissent pas comme frères en religion ! Plutôt que de stigmatiser toute l’Umma islamique, pourquoi ne pas, solidairement, lutter contre ceux qui ternissent non l’image d’une religion, mais celle de l’homme ? Ceux qui lancent des bombes dans des foules pacifiques, ceux qui violent des femmes et des enfants, ceux qui enlèvent, enchainent et vendent d’innocentes jeunes filles, ceux qui sèment la détresse et la misère au sein de leurs communautés ne méritent pas d’être nommés en référence à l’Islam, même pas par le néologisme contesté d’ « islamistes ». Tous ceux là  ne devraient avoir droit qu’à un nom : celui de salauds !

mercredi 11 juin 2014

LA LOI SUR LA PARITE, UNE LOI MORT-NEE ?

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 mai 2014


Il y a très exactement quatre ans, l’Assemblée Nationale du Sénégal votait une loi dont les premiers articles portaient ces mentions :
- Article 1 : « La parité absolue homme-femme est instituée au Sénégal dans TOUTES (c’est nous qui soulignons) les institutions totalement ou partiellement électives ».
- Article 2 : « …les listes de candidature doivent être conformes aux dispositions ci-dessus sous peine d’irrecevabilité… ».

Les considérations citées à l’appui de cette loi faisaient état de la nécessité de garantir aux femmes une participation égale à la vie politique et dans une grande envolée lyrique, le ministre de la justice annonçait l’avènement d’une « justice sociale et la reconnaissance de l’importance de la position et de l’implication de tous pour relever les défis de construction et de développement ».      

Pourtant cette loi n’était pas d’une nécessité absolue et l’égalité imposée par le haut pouvait avoir le plus mauvais effet. Elle pouvait n’aboutir qu’à mettre en place une assemblée paritaire composée pour moitié de femmes dont la plupart ne sont ni préparées à leur fonction ni motivées pour la remplir. Il y a de par le monde des pays qui se sont passés d’une loi similaire et où pourtant la participation des femmes à la prise de décisions politiques est à la mesure de leur contribution effective à la société. Mais au Sénégal on a le fétichisme des textes réglementaires et, surtout sous Wade, celui du quizz. Avec plus de 42% de femmes élues au parlement en 2012, le Sénégal était au sixième rang mondial en matière de représentation féminine et, sans doute cela suffisait à notre gloire…

Le geste restait néanmoins audacieux et a été salué de par le monde comme une avancée démocratique exceptionnelle dans un pays en développement. La loi a donc été votée à la quasi unanimité par l’Assemblée Nationale où, pour une fois, majorité et opposition ont parlé de la même voix, trois députés seulement (1) ayant exprimé leur désaccord. Le Sénat a, plus unanimement encore, suivi les députés et la proclamation s’est faite dans les délais les plus courts…

Il restait la mise en application et c’est l’épreuve essentielle pour une loi. On s’attendait donc à ce que tous ceux qui avaient applaudi à cette loi, vanté ses avancées et l’espérance qu’elle faisait naitre, poussent des cris d’orfraie, défilent dans les rues, publient des motions à l’annonce qu’aux prochaines élections locales, les premières organisées depuis son adoption, une entité de notre pays, Touba en l’occurrence, refuse de s’y plier et présente une liste à l’ancienne, composée uniquement d’hommes. On s’étonne déjà que l’administration se soit comportée en Ponce Pilate et se soit contentée de transmettre la patate chaude à la CENA. On ne peut comprendre  qu’aucune des personnes inscrites sur ces listes n’ait eu l’audace de rappeler qu’elles allaient à l’encontre de la loi et, pour le moins, de décliner l’offre d’y figurer. On a du mal à faire grâce aux organisations de la société civile dont certaines avaient déjà entrepris la formation des femmes pour les préparer à leurs nouvelles responsabilités, et qui font profil bas et se contentent de vagues déclarations de principe.

Mais comment accepter le silence, la complicité de membres de l’institution qui a  la responsabilité de voter les lois, face à une tentative d’attentat qui vise l’objet même de sa mission ? Faire exploser la loi sur la parité au moment où précisément elle est mise à l’épreuve, c’est faire exploser le principe même d’une règle juridique d’application obligatoire. C’est aussi, aux yeux du monde entier, mettre en doute notre parole et la crédibilité de nos institutions. Le vote d’une loi est en effet, souvent, l’occasion d’une profession de foi et dans le cas qui nous concerne ici, elle était adressée aux Nations-Unies (Convention du 18-12-1979), à l’Union Africaine (Protocole de la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples du 11-7-2003) et à d’autres organismes de moins grande envergure comme le REFRAM qui rassemble tout de même 28 autorités francophones de régulation. La loi sur la parité avait suscité leurs vivats, son viol provoquera leurs quolibets.  

Mais, bien évidemment, le débat est d’abord national et c’est le respect de la mission confiée à une institution qui est censée être l’émanation du peuple qui est mis en cause. Même si les députés qui composent la présente Assemblée Nationale ne sont pas, dans leur écrasante majorité, ceux qui avaient voté la loi sur la parité homme-femme, ils savent, par le principe de la continuité de l’Etat, qu’elle reste une loi de la République tant qu’ils ne l’ont pas abolie. Qu’une personnalité aussi éminente que le vice-président du Parlement puisse ignorer que la loi est impersonnelle, générale et permanente, qu’elle s’impose à tous les individus de la société est un signe bien plus inquiétant qu’une assemblée à dominante masculine. L’honorable député dont les sorties tonitruantes ne sont pas toujours, dans la forme comme dans le fond, à la hauteur du symbole qu’il incarne, confond le statut d’un bien immeuble à celui d’un citoyen dans un Etat qui prétend être une «  république laïque, démocratique et sociale » (Article 1 de la Constitution). Il manque à sa mission s’il ne rappelle pas, à toutes les occasions, que « toutes les personnes sont égales devant la loi » et qu’ « aucun des droits souverains de l’Etat ne peut être transféré à autrui ».

Voila pourquoi il est du devoir politique, mais aussi et surtout éthique, de nos députés de faire entendre leur voix lorsqu’une loi est bafouée !


(1) Il s’agit des députés Oumar Kh. Dia, Wack Ly et M. Diop Djamil. 

POURQUOI ETAIT-IL PARTI ?

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 14 mai 2014

Pourquoi donc était-il parti ? Pourquoi  d’ailleurs partent-ils tous ?

Tout le monde se pose la question de savoir quelles sont les motivations du retour de Wade, mais personne ne s’interroge sur les raisons de son départ du Sénégal, dès après sa défaite, en 2012, et pourquoi c’est seulement au bout de deux ans qu’il revient dans le pays qui l’avait adulé, l’avait enrichi, lui et sa progéniture, mettant ainsi fin à un exil que rien ne justifiait et au cours duquel il  est resté quasi indifférent aux difficultés et aux inquiétudes de ses concitoyens. On devrait pousser la réflexion plus loin et s’interroger sur ce paradoxe bien sénégalais : pourquoi un ancien chef d’Etat, pourtant battu à la régulière au cours d’élections démocratiques, abandonne-t-il son pays, son parti, ses militants, sa maison, pour s’expatrier à l’étranger, comme s’il désavouait le choix de son peuple ? Pourquoi, plus généralement encore, les anciens présidents sénégalais, Wade et avant lui Senghor puis Diouf, nous fuient-ils comme si nous étions des pestiférés, dès le moment où ils cèdent ou perdent le pouvoir, alors même que leur démission ou leur défaite n’ont rien d’infamant et constituent même une exception dont ils devraient se glorifier ? L’exil de Senghor était, d’une certaine manière, assez prévisible, tant était fort l’attachement sentimental, culturel et même familial du président-poète à l’égard d’un pays où s’était forgé son esprit, car comme le dit un adage pulaar, ceux qui éduquent l’emportent toujours sur ceux qui mettent au monde. L’exil de Diouf était plus surprenant, celui de Wade totalement injustifiable puisqu’il était le seul parmi les trois à disposer d’un domicile fixe et connu à Dakar, bien avant son arrivée au pouvoir.            
                   
La mise en scène d’un retour

Mais, évidemment, Abdoulaye Wade ne fait jamais ce qu’on attend de lui et la surprise aurait été qu’après la fin de son mandat, il se contente d’être un retraité nonagénaire, certes prestigieux, mais soucieux de se placer désormais au dessus des factions et de préserver la dignité de son statut. Il est donc parti, mais contrairement à ses prédécesseurs, son exil relevait du théâtralisme plutôt que du désir de ne pas interférer dans la gestion de son successeur. Wade a une mentalité de joueur et use toujours des mêmes combinaisons. Il va donc tenter de rééditer son coup de décembre 1999, quand porté par toute l’opposition réunie autour de lui, il  était revenu de son exil de France –  déjà ! – pour aller à l’assaut du régime de Diouf. Et pour ajouter au spectacle, il fera de ce qui n’est qu’une formalité, son vol retour, un feuilleton où le suspense le dispute à l’imbroglio !

Malheureusement pour lui, il n’est plus un opposant susceptible de conquérir le pouvoir et qui peut encore faire illusion, mais un ancien chef d’Etat, qui traine son bilan comme un boulet. Il a manqué de réalisme en oubliant que les deux tiers des Sénégalais lui avaient claqué la porte, définitivement, il y a seulement deux ans. Il ne réalise même pas que si son parti se meurt, au point que le chantier de son énorme salle d’apparat se rouille dans l’indifférence générale depuis deux ans, c’est qu’il lui tient toujours la bride et ne laisse aucune initiative à ses adjoints.  Il a, comme d’habitude, manqué de mesure en prétendant que, cette fois encore, ils étaient « des millions » à l’accueillir. Mais, surtout, il a manqué de « conscience professionnelle ». Quand on a été chef d’Etat, premier citoyen d’un pays, il y a un comportement qu’on n’a plus le droit d’afficher, il y a des mots qu’on ne doit plus jamais prononcer. Cela, au moins, ses deux prédécesseurs, Senghor et Diouf, l’avaient compris. Ils avaient compris que leur conquête principale était qu’ils étaient désormais des hommes libres et qu’ils pouvaient enfin se passer de se battre pour l’argent ou pour le pouvoir.
Wade revient, non comme on rentre à la maison, mais pour faire la tournée des grands ducs, tenter une fois encore de se concilier les bonnes grâces des chefs religieux, qui tous, prudemment, ont fixé les limites de leur appui. Il rentre pour récupérer l’argent qu’on lui avait offert au titre de chef d’Etat et qu’il avait, sans vergogne, gardé pour lui. Il rentre pour faire pression sur la justice qui doit se prononcer sur les turpitudes réelles ou supposées de son fils, alors que d’autres Sénégalais, qui l’avaient soutenu et accompagné, sont passés sous les fourches caudines sans qu’il élève la voix. Il est vrai qu’à ses yeux seul son fils fait le poids pour reprendre son flambeau.

Quand on a été, comme lui, le premier Président de la République sénégalaise élu de manière libre, démocratique et transparente, on se déshonore en prétendant que l’on peut faire tomber le pouvoir en lançant la rue contre ses  symboles… Même en 1999, Wade  s’était gardé de se présenter en séditieux, se contentant de proclamer que l’accueil populaire qui lui avait été réservé équivalait à une victoire au 1e tour !

Défendra-t-il « sa » loi sur la parité ?

Mandela s’était bien gardé de vouloir gérer l’Afrique du Sud par personne interposée et si un jour il avait revêtu un T-shirt  pour marquer son opposition  à la politique de son successeur en matière de santé, c’est qu’il s’agissait rien de moins que de la survie même de son peuple. On eût ainsi aimé que Wade, d’une manière ou d’une autre, plutôt que d’enflammer les badauds, rappelât aux siens et à ceux qui gouvernent, la nécessité de respecter la loi sur la parité homme-femme qui a été une des grandes avancées de son régime…

Tous les  chefs d’Etat africains sortants ne peuvent pas avoir l’aura de Mandela, mais tous peuvent tenter de suivre les pas de Nyerere, Senghor, Masire, Chissano, Diouf ou Konaré et prêcher à l’issue de leurs mandats, le respect des institutions,  la paix et de l’union.


C’est triste à dire, mais Wade pourrait finir comme il a commencé : en comploteur !