Historien et géographe de formation, et après avoir été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, j’ai occupé diverses fonctions nationales et internationales. Aujourd’hui à la retraite, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que deux essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 et "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010). Je publie règulièrement des chroniques dans divers journaux dakarois (en particulier l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

lundi 23 mars 2015

LE FRANÇAIS EN PARTAGE… ET LE RESTE ?

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 20 mars 2015.

La France célèbre depuis le 16 mars une semaine de la langue française, presque seule, en tout cas sans la participation de notre pays où sa langue est enseignée à l’école depuis Jean Dard, il y a exactement deux siècles. La thématique choisie pour cette année est « le français langue hospitalière », et cela a suffi pour faire sortir de leurs gonds tous ceux qui s’offusquent que la France soit devenue une « auberge espagnole ». Des voix s’élèvent donc pour affirmer qu’il en est de sa langue comme il en est de son territoire : tous deux doivent rester fermés aux étrangers et rester fidèles à l’héritage gréco-latin et judéo-chrétien. Halte aux « mots immigrés », aux métaplasmes, et aux mélanges occasionnels. La France ne peut parler que d’une seule voix et cette voix parle français ! A quelques jours d’une élection qui, annonce-t-on, marquera le triomphe de l’extrême droite, elle ne doit pas se laisser noyer dans « une globalisation mutilante », sa langue n’est pas que de bric et de broc, et si elle la fête, elle doit le faire avec ses mots à elle. Bref, elle n’est pas partageuse, la France !

Pourtant,  c’est aujourd’hui sa langue qui constitue le plus beau titre de gloire de la France, et depuis quarante ans, toutes les institutions francophones portent en bandoulière le généreux slogan du « français en partage ».

Pourtant le français est « langue officielle » dans près de vingt pays d’Afrique, et les élites africaines qui le maîtrisent sont plus respectueuses de ses règles et de son génie que ne l’est une partie de l’élite française. Aucun chef d’Etat africain ne se permettrait de le galvauder dans les médias,  d’user, en public ou au cours d’une conférence de presse, d’une langue faussement populiste du genre « Casse-toi pauvre con ! ».

Pourtant si, avec quelques 200 millions d’usagers, la langue française figure aujourd’hui parmi les dix langues les plus parlées dans le monde et parmi les quatre langues internationales les plus reconnues, elle le doit, non aux Français « de souche », mais à ceux qui la parlent hors de l’Hexagone et même hors d’Europe.

Pourtant, c’est grâce à la croissance démographique en Afrique et à la progression de l’apprentissage du français sur le continent noir, que la langue de Molière continue à se répandre, au point d’espérer compter 700 millions de locuteurs au milieu de ce siècle, qui seront des Africains pour 90% ! Dans quarante ans, les trois ou quatre plus grands pays francophones, en terme de population, pourraient être africains…

Dès lors, les Africains accepteront-ils que la France leur ferme toutes ses portes, y compris celle du devenir de la  langue qu’ils partagent avec elle ?  

Accepteront-ils ce que n’ont accepté ni les Brésiliens ni les Américains, qui  se sont émancipés de leurs langues d’origine et s’expriment aujourd’hui en « brésilien », et non en portugais, en «  américain » et non en anglais ? Sauront-ils garder l’ardeur des Québecquois qui sont le fer de lance de la lutte contre l’anglomanie et dont souvent, en France, on ne remarque que « l’accent » ? Demain il y aura, peut-être, un français d’Afrique qui se passera du français de France.

Faut-il  donc se battre pour des mots ?

Oui, puisqu’il a suffi de quelques mots, de dix mots, dont on jurerait pour certains, qu’ils sont nés dans les « prairies normandes » (qui savait que « amalgame » est d’origine arabe ?), pour réveiller de vieux démons et  ulcérer tous ceux qui pensent que toute liberté accordée à la langue de Queneau est une reddition face au parti de l’étranger.

Oui, parce qu’accueillir dans une langue des éléments nouveaux peut « instruire de bien des phénomènes de la vie sociale ». Il est significatif qu’un terme japonais, connu de quelques gourmets parisiens, ait plus de chance d’entrer dans un dictionnaire français que ceux dont usent quotidiennement des millions d’Ivoiriens ou de Congolais quand ils s’expriment en français ! Les Africains acceptent de recevoir, mais ils voudraient aussi pouvoir donner, et c’est de ce qu’ils donnent, non de ce qu’on leur offre, qu’ils sont le plus fiers.

Mais la bataille qu’ils se préparent à livrer, eux qui seront bientôt les principaux usagers de la langue française (à moins qu’ils ne soient gagnés par le syndrome rwandais !), dépasse une querelle de mots. Elle consiste, non à solliciter des faveurs, mais à revendiquer des droits, car parler la même langue, comme le rappelait Abdou Diouf, alors Secrétaire Général de l’OIF, c’est aussi « parler le même langage, celui des principes et des valeurs ». Si, en ne restant que dans le domaine qui nous occupe, l’Académie Française, seule et jalouse gardienne « de l’état-civil de la langue française », est au service de la langue française et non de celui  exclusif de la France, alors les Africains, d’Afrique et de la Diaspora, y ont leur place, et aujourd’hui, il n’y a aucun Africain parmi les 39 Immortels. Il y eut jadis  L.S.Senghor, mais le vrai défi aurait été alors d’y faire entrer Aimé Césaire  ou René Depestre. Elle va accueillir un afro-américain, Dany Laferrière, mais pourquoi ne ferait-elle pas place à Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant ou Souleymane Bachir Diagne ? Face à un autre impétrant, Alain Finkielkraut, qui disait rougir de honte devant les « ricanements de l’Europe » face à l’équipe de France de football « black-black-black », ils ne seront pas trop nombreux, les Africains de naissance ou d’origine, contre les adeptes de la politique de la tension permanente, ceux qui opposent l’identité à l’égalité, les indigènes et les allogènes, et qui se servent d’une langue qui n’était pas souvent celle de leurs parents pour bâtir leurs théories.. .

La vraie question est celle-ci : où est l’intérêt, pour nous Africains, d’apprendre, de parler et, surtout, de défendre le français, si la France, après avoir entrebâillé les portes de son territoire, de ses universités et centres de recherches, nous ferme les portes de l’espace immatériel de sa langue ?

dimanche 22 mars 2015

LES PRIVILÈGES DES DONNEURS DE LEÇONS !

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 12 mars 2015.

Mme Valéry Pécresse a été ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans son pays pendant quatre ans. Les initiatives les plus importantes qu’elle a prises dans l’exercice de cette fonction (autonomie des universités, réforme du statut des enseignants-chercheurs, etc.) ont été contestées en France, aussi bien par les enseignants que par les étudiants. Elle n’est pas universitaire, mais haut fonctionnaire, et n’exerce aucune fonction ministérielle depuis trois ans. Qu’importe, quand elle est en Afrique elle est une experte en enseignement, en société, en stratégie politique, elle distribue des leçons et tire des conclusions. Elle est docte, comme le lui reconnait désormais l’Université de Dakar ! Le Sénégal, dit-elle, commettrait une erreur en refusant « d’aller vers la voie de la réforme universitaire » proposée par son gouvernement. Le syndicat, qui regroupe l’essentiel des enseignants, mais qui a eu l’outrecuidance de contester le choix porté sur sa personne pour le titre de Docteur honoris causa, et de s’élever contre le projet et surtout contre les méthodes de son ministre de tutelle, ne représente, selon elle, qu’une minorité contestataire « aux relents politiques » dont les interrogations sont un « petit débat » face à l’enjeu. Mme Pécresse invite donc son collègue sénégalais à ne se préoccuper que des avis de « la majorité silencieuse ».

Ce serait déjà un miracle qu’un ancien ministre sénégalais, même s’il jouit d’un prestige international supérieur au maigre background de Mme Pécresse, bénéficie des mêmes attentions et soit reçu à l’Elysée. Ce serait  un tsunami médiatique qu’à cette occasion, ce ministre ait l’audace de proclamer que c’est, pour la France, une grave erreur que de céder aux revendications des syndicats qui contestent son plan social de l’éducation…

Ce serait une faute impardonnable qu’un ambassadeur du Sénégal à Paris, à l’image de son homologue français, s’exprime publiquement sur une chaine française de grande audience pour dire que, quelle que soit la mansuétude de la justice à son égard, Sarkozy ne peut pas échapper tout à la fois aux affaires Bygmalion, Tapie, Karachi et à celles des comptes de sa campagne 2012 et du financement libyen !

Il en est toujours ainsi dans nos pays : si nous sommes timorés et respectueux à l’endroit des élites politiques du Nord, celles-ci n’éprouvent aucune gêne à nous réprimander, voire injurier, ou, quand elles sont bienveillantes, à nous administrer des leçons. Pour elles, nous sommes pauvres, donc nous sommes ignorants et immatures.

A Dakar, dans l’enceinte même de l’Université, le président Sarkozy avait affirmé que l’Afrique n’avait pas d’histoire, et que son avenir est dans la soumission au modèle européen. Il ne s’est pas trouvé un professeur, un étudiant, un politique pour – pour le moins – quitter la salle !

A Dakar, au cours d’une courte escale sous très haute surveillance, le président Obama avait invité nos gouvernants à ignorer la volonté de leurs populations, à ne pas s’embarrasser de leurs traditions et à leur imposer les mêmes formes de culture et les mêmes règles permissives qui ont cours dans son pays.

A Dakar encore, ou tout près, le président Hollande a sermonné les chefs d’Etats africains et les a sommés de ne pas solliciter un nouveau mandat. Qu’il ait tort ou raison, là n’est pas le problème, mais pourquoi ne tient-il pas un langage aussi ferme et menaçant à l’endroit des autorités chinoises, saoudiennes ou israéliennes ?

Pourtant, Obama tout comme Hollande sont à la tête d’Etats démocratiques qui ont bâti leur réputation sur le respect de la volonté de leurs concitoyens et de l’indépendance nationale, ainsi que sur le refus de toute immixtion étrangère dans les affaires de leurs pays respectifs !

Imaginez le courroux de l’opinion française si le président du Mali s’était invité aux obsèques du doux et jeune Bouna Traoré, électrocuté à Clichy-sous-Bois, il y a dix ans, à l’issue d’une course poursuite avec des policiers (pour lesquels le Parquet a toujours requis un non lieu), s’il avait fait ouvrir par son propre parquet une enquête pour homicide, comme le fait la France chaque fois qu’un de ses ressortissants est tué à l’étranger !

Imaginez les protestations qui se seraient élevées de partout en France, si après l’assassinat d’un soldat et d’un policier d’origine maghrébine par des terroristes qui invoquent l’Islam pour perpétrer des crimes – car, on l’oublie souvent, Merah et les Kouachi n’ont pas tué que des Juifs ! –, si après ces tragédies, le président algérien avait invité les Français de souche arabe à venir s’installer au pays de leurs ancêtres, à quitter le pays où ils sont nés et qui les a formés, au motif qu’ils n’y seraient ni en sécurité ni considérés !

Netanyahou a commis ces deux actes et pourtant rien ne s’est passé !

Peut-on imaginer qu’un jour, à notre tour, nous prenions le risque de faire la leçon au Nord, avec, je l’espère, plus d’indulgence, moins d’arrogance ?

Peut-on imaginer qu’un jour, un président d’Afrique Noire francophone, après avoir exigé, par mesure de réciprocité, d’être reçu à Roissy par son homologue français entouré de tous les corps constitués, après avoir descendu les Champs Elysées sous les vivats de badauds endimanchés  tenant le drapeau de son pays et scandant son nom, livre à ses hôtes, sur le perron de l’Elysée, et devant une forêt de caméras, le message suivant [1] :

« Nos relations sont vieilles de plusieurs siècles, mais reconnaissons-le, elles n’ont pas été toujours marquées par le signe de l’amitié, mais par celui de la violence. La colonisation était une violence et une civilisation qui la justifie est une civilisation moralement atteinte.

Aujourd’hui nous avons tourné cette page, nous sommes partenaires et même alliés pour défendre votre langue et votre culture.

Mais nous pouvons être amis et rester différents.

Cessez donc de prendre un endroit de la terre pour la terre entière, débarrassez vous de votre traditionnelle prétention à croire que vos constructions idéologiques sont des vérités universelles, reconnues, parce que, vous étant utiles, elles sont par conséquent unanimement admises parmi vous. Acceptez qu’aucune civilisation ne détient l’apanage des ténèbres ou de l’auguste éclat, qu’aucun peuple n’a le monopole de la beauté, de la science du progrès et de l’intelligence.

Reconnaissez que dans les dérives d’une partie de votre jeunesse, il y a aussi votre œuvre car cette jeunesse est d’ici, elle s’est nourrie des frustrations nées d’une fraternité mal partagée. Reconnaissez les erreurs commises dans l’usage de votre force, que l’on n’exporte pas la démocratie par la guerre, et que comme le disait un des vôtres il y a plus de cent cinquante ans, le droit fondé sur la violence est condamné à la violence pour se maintenir.

Cessez donc de parler de guerre des civilisations, de faire de l’immigration et de l’islam la grille de lecture unique de vos problèmes, de vous prêter au jeu de ceux qui n’ont comme solution que de remplacer l’antisémitisme par l’islamophobie et de suivre les conseils d’hommes dont l’ego a tué l’intelligence…
Je vous le dis parce que bien souvent vous avez cru devoir nous dire la vérité, souffrez donc de l’entendre à votre tour ! ».

Ce jour là, nous pourrons dire que nous sommes une nation indépendante…

Mais il ne faut pas rêver : au train où vont les choses et tant que nous tendrons la main, il en sera demain comme il en est aujourd’hui !



[1] Le passage qui suit a été construit, notamment, avec des citations empruntées à Victor Schœlcher (homme politique 1804-1893),  Rosa Amelia Plumelle-Uribe (avocate péruvienne), Edwy Plenel (journaliste), Pascal Boniface (géo politologue), Serge Letchimy (député de la Martinique).

BARBARIES !

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 10 février 2015.

Boko Haram, DASH : la barbarie, comme la raison, est de tous les climats, et en voici quelques exemples.

Commençons par les Caraïbes.

Rochambeau avait fait venir de Cuba 600 chiens, des dogues « mangeurs de nègres » et, dès leur arrivée, une séance de démonstration publique fut organisée dans la cour d’un couvent de religieux où avait été dressé un amphithéâtre. Le nègre choisi pour l’expérience fut attaché à un poteau et le monde accourut au spectacle. « Les chiens, stimulés par une faim dévorante, ne sont pas plus tôt lâchés qu’ils mettent en lambeaux le malheureux nègre »… L’expérience se révélant donc concluante, Rochambeau envoya aussitôt un premier contingent de 150 chiens au commandant de La Tortue avec cet ordre : « Vous devez leur donner des nègres à manger ! ».  

Un petit tour sur le continent ?

Pour frapper les esprits et rendre efficace la terreur, les Espagnols faisaient rôtir des Indiens, choisis parmi les plus nobles de leur communauté. « Avec des piliers en bois, on improvisait des grilles sur lesquelles les personnes sont attachées. En dehors, on allume le feu, doucement pour que les victimes soient rôties lentement ». Si leurs cris étaient trop forts  on pouvait les étouffer avec des morceaux de bois enfoncés dans la bouche…

Retour dans les Caraïbes.

Arrivés au village de Caonao, à Cuba, les Espagnols eurent soudain l’idée de vérifier si leurs épées, qu’ils avaient aiguisées sur des pierres meulières au passage d’une rivière, « étaient aussi tranchantes qu’elles paraissaient ». L’un d’eux, puis deux et bientôt cent, tirèrent leurs épées et  entreprirent d’éventrer les Caribéens, hommes, femmes, enfants et vieillards qui s’étaient rassemblés pour observer leurs chevaux avec curiosité. « Ils fendaient un homme entier par le milieu d’une seule taillade » et, en un rien de temps, il ne restait plus un seul survivant et « le sang ruisselait comme si l’on avait tué un troupeau de vaches ! ».

Une incursion en Afrique ?

Léon Rom était chef de station dans le Kasaï, province du Congo, propriété personnelle du roi des Belges. Après une expédition destinée à capturer les rebelles, il fit décapiter une vingtaine de femmes et d’hommes pour se servir des têtes comme décoration autour d’un parterre de fleurs devant sa maison…

Un dernier pour la route !

Arrêté par traitrise, comme l’avait été avant lui Toussaint-Louverture dont il était l’un des lieutenants, le Général Maurepas fut attaché au mât d’un navire, on lui fixa ses épaulettes de général par des clous et sa femme et ses enfants furent noyés sous ses yeux, tandis qu’il agonisait lentement…

Ces actes de violence gratuite et bestiale, qui ne sont qu’un petit échantillon de ceux qui ont été commis en Amérique Latine et dans les Caraïbes, rapportés par des témoins oculaires – dont Las Casas, aumônier des troupes espagnoles – ou attestés par des documents historiques[1], suffiront-ils pour faire accepter que la barbarie n’est pas une constituante génétique du Sud ou de l’Orient, qu’elle n’est pas le monopole des « sauvages » ou la marque exclusive de ceux que l’on appelle « islamistes », qu’ils soient de Boko Haram ou de DASH ?

« Trop facile, me dira-t-on ! Vous n’avez cité que des actes commis par des soudards mal dégrossis ou des planteurs tarés ! ».

Eh bien non ! Le Rochambeau cité ici s’appelle Donatien Marie Joseph de Vimeur, vicomte de Rochambeau. Son père est un héros de la guerre d’indépendance américaine, il était à ses côtés, comme aide de camp, à la victoire du corps expéditionnaire français, à York. Mais s’il a combattu pour la liberté aux Etats-Unis, dans la colonie française de Saint-Domingue, il pratique la terreur et combat la liberté, y compris par extermination. Les chiens dont il s’était servi trahiront son plan, puisqu’ils s’attaqueront aussi bien aux noirs qu’aux blancs, aux Français comme aux rebelles !

Léon Rom est mort de sa belle mort, dans son bureau de la  compagnie du Kasaï, en Belgique. Personne dans son pays n’avait été choqué par ses pratiques somme toutes conformes à la nature des rapports instaurés entre ce pays « civilisé » et les populations  « inférieures » du Congo…

Quant à ceux qui noyaient les petits Maurepas, ils ne faisaient qu’obéir aux ordres de Bonaparte, Premier Consul, qui jugeait que ces enfants constituaient une bombe à retardement et qu’il fallait les éliminer par mesure de précaution !

« D’accord ! concède-t-on. Mais tout cela c’est du passé, il s’agit d’une époque révolue ! ».

Alors voici une histoire tout aussi macabre, mais bien plus récente, puisqu’elle se situe au printemps 1938, en Allemagne, et rappelle étrangement la tragédie vécue par le pilote jordanien tué récemment par DASH. « Le Commandant Koch enferma un Bohémien, qui avait tenté de fuir, dans une caisse dont l’ouverture était garnie de fils de fer. Puis il fit enfoncer de longs clous dans les planches qui à chaque mouvement du captif, entraient dans sa chair. ». Au 3e jour, le Bohémien fut extrait de la caisse et achevé au poison…

C’est encore loin ?

Alors parlons de la prison d’Abu Ghraib, en Irak, où, entre 2003 et 2004, l’armée américaine se livra à des sévices physiques et psychologiques sur des prisonniers de guerre : injures et humiliations, tortures en tous genres, y compris par estrapade, viols et sodomie, y compris à l’aide de fils barbelés, de bâtons, de tubes phosphorescents… Les soldats américains urinaient sur les détenus, les saupoudraient d’acides, achevaient certains en se servant de serpents venimeux…

Parlons de la base américaine de Guantanamo, sur l’île de Cuba, qui, à partir de 2002, reçut jusqu’à 750 détenus, souvent sans inculpation ni jugement. Ici aussi, des soldats portant l’uniforme des Etats-Unis, des agents du FBI et de la CIA hissèrent les méthodes de torture à un niveau rarement atteint. Parmi les pratiques courantes : coups et viols, pendaison par les mains, torture à l’alimentation par sonde naso-gastrique, injection de produits inconnus, et toujours humiliations et injures… Les prisonniers étaient enfermés dans des cachots glacés, soumis à un bruit infernal, obligés de boire de l’eau salée, etc. Cela s’est passé sous nos yeux, a été attesté par des témoins fiables, mais ni la condamnation de la Cour Suprême des Etats-Unis, ni les protestations des organisations humanitaires n’avaient réussi à mettre fin à ces exactions…

Toutes ces sordides histoires qui s’étalent sur des siècles révèlent que la barbarie a une longue existence et qu’elle a la vie dure. La différence entre les exactions dont étaient victimes les Noirs et les Indiens d‘Amérique et des Caraïbes et celles d’aujourd’hui, dont l’une des cibles est constituée par les Européens et les Américains blancs, c’est que les premières s’étaient faites dans l’indifférence générale des peuples qui se font de nos jours les chantres de la liberté et au sein desquels, au moins jusqu’en 1945, aucune voix ne s’était élevée pour condamner l’extermination des Noirs et des Indiens qui était même, quelquefois, justifiée. Mais le vrai paradoxe c’est que seules les dernières portent le nom de barbarie, car « la définition et la qualification des faits ainsi que leur dimension historique sont affaire de pouvoir » (Rosa Amelia Plumelle-Uribe, op. cit.). C’est en vertu de cette loi que l’on ne parle de « sauvages et de barbares » que pour stigmatiser les criminels de Fotofol, de Kobané, d’Irak ou du Yémen, et que l’on use de termes bien moins forts pour les tortionnaires du Nord coupables de « dérives et d’excès de zèle ». Assad fils est responsable de « crimes », Bush fils n’a commis que des « erreurs » !



[1] Voir Rosa Amelia Plumelle–Uribe, La férocité blanche. Des Non-Blancs aux Non-Aryens .Génocides occultés de 1492 à nos jours, Albin Michel, Paris, 2001.

dimanche 25 janvier 2015

IL N'Y A PLUS DE CHARLIE-HEBDO...

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 24 janvier 2015

Si Charlie-Hebdo n’est pas mort, il est défiguré !

Un journal adulé, presque vénéré, est paru sous le même titre, mais il est bien loin de celui qui, avant le 7 janvier, avait pour devise « l’indépendance à tout prix ! » et se vantait de ne rien devoir à personne, d’être libre, et indifférent aux honneurs.

De 30.000 à 7.000.000 d’exemplaires !

Si Charlie est défiguré, ce n’est pas, principalement, la conséquence de la disparition tragique de ses fondateurs, de ses plus grandes plumes, de ses caricaturistes les plus imaginatifs. Même si les « survivants » paraissent plus sensibles à l’appel des médias que ne l’étaient les fondateurs et qu’ils ont tendance à accréditer l’idée que la crudité des mots, pour ne pas dire la grossièreté, sont les seuls vrais labels de leur journal, y compris dans les moments les plus émouvants…
Si Charlie est défiguré, c’est qu’il n’y a rien de commun entre le journal besogneux, souvent à court d’argent mais jamais à court d’imagination, porté par l’engagement de ses animateurs, et l’hebdomadaire « milliardaire », gavé d’argent et de soutiens, y compris ceux venant de ceux qu’il décriait. Il y a quelques semaines, l’ancien Charlie était sur le point de disparaitre pour une dette de 100.000 euros, le nouveau va pouvoir disposer d’un matelas de plus de 20 millions d’euros, en dons et recettes, après avoir réussi le joli coup de diminuer le nombre de ses pages sans baisser son prix ! Il pourrait même se payer le luxe d’aller au secours de ses anciens protecteurs.

Si Charlie  est défiguré, c’est qu’il n’y a rien de commun entre les 30.000 à 60.000 exemplaires qui n’étaient écoulés que grâce au militantisme de lecteurs aficionados qui le lisaient par choix personnel, et les millions d’exemplaires que s’arrachent des files d’acheteurs sur commande qui, dès potron-minet, font la queue devant les kiosques, comme on le faisait naguère devant les vespasiennes. Il n’y a rien de commun entre les lecteurs du vieux Charlie, unis par un même idéal, et ceux d’aujourd’hui dont les motivations sont disparates et qui brandissent le journal comme un trophée de guerre. Jusqu’où d’ailleurs montera le tirage de ce journal ? Un million, trois, cinq, et plutôt sept millions d’exemplaires : c’est un tirage biblique ! Le journal est devenu un objet de consommation courante, une sorte d’Almanach Vermot dont chaque famille française devrait posséder un exemplaire et il faudrait désormais le faire rembourser par la sécurité sociale. N’oublions pas aussi ceux qui spéculent sur le titre, ceux qui se sont enrichis sur ses dépouilles ou sur sa légende en reprenant ses dessins, ceux qui se font de la publicité en se déchirant sur des mémoires. Bref, ce journal est devenu pour beaucoup une bonne affaire !   

Avant, on lisait Charlie par plaisir, par révolte, depuis son dernier numéro on le lit par devoir civique, par patriotisme, par snobisme quelquefois, ou pour pouvoir, sans risque, exprimer une haine longtemps retenue. L’ancien Charlie faisait des caricatures de « Mahomet » par esprit de dérision, (et à l’occasion renflouer ses caisses !), le nouveau est quasiment condamné à faire des caricatures de « Mahomet » pour conserver ses nouveaux groupies, et il lui faudra plus de 15 jours pour renouveler son inspiration !

« Ceci n’est pas mon Prophète ! »

Qu’il le veuille ou non, le journal libertaire, ennemi des corps constitués et des bien pensants, est devenu l’instrument des politiciens qui le portent en bandoulière, une banque nationale d’émotions, une fondation universelle. Il est sur les façades des édifices publics, il est en fait devenu l’officiel de la caricature. C’est peut-être parce qu’il est devenu une institution française qu’à Zinder, au Niger, on a brulé des bâtiments et des symboles de la France.

Le vieux Charlie ne faisait pas de publicité ? Le nouveau est subventionné par l’Etat et d’autres sponsors plus ou moins vertueux, la publicité, on la fait pour lui et à sa place, et même si ces soutiens sont sans contrepartie, il n’a plus que le choix entre l’ingratitude et la soumission.

Charlie fait désormais l’unanimité en France, c’est son boulet, car ce n’est jamais un bon signe pour un journal ! Le destin de l’unanimisme en politique, c’est de se fissurer au contact des réalités, sitôt passé le temps de l’émotion.

Les irréductibles de « Je suis Charlie » ont donc d’ores et déjà perdu le soutien de ceux qui pensaient que le slogan exprimait, en priorité, la fraternité des hommes, le droit à l’expression pour tous, mais dans le respect des uns pour les autres, la condamnation de la violence, de tous les racismes et de toutes les intolérances. C’était sur ces bases que beaucoup, et notamment les représentants de pays d’Afrique ou d’Asie, avaient pris place au sein de la « Marche pour la République », et le paradoxe aujourd’hui, c’est que ceux qui clamaient leur esprit de tolérance en scandant « Je suis Charlie » deviennent intolérants à l’endroit de ceux qui crient « Je NE suis pas Charlie » !

Plus significatif, le Charlie des survivants n’a pas été suivi par ceux dont l’opinion compte le plus à ses yeux, puisqu’à New York, comme à Londres et même à Copenhague, les médias, écrits et audiovisuels, se sont abstenus de reprendre ou de relayer ses caricatures et mis quelquefois en doute le sens de responsabilité de ses dirigeants. La tolérance, y rappelle-t-on, ce n’est pas tout laisser faire. Peut-être les Français réaliseront-ils que la laïcité à la française n’est pas universelle, qu’à force de radicalité, elle est devenue une sorte de religion, et que le tout repressif, les initiatives et mots malheureux de politiciens et journalistes en quête d’audience, ne suffiront pas à calmer le désarroi des cités.

Charlie a perdu des amis sans gagner les réticents, car la poursuite des caricatures n’a fait qu’amplifier la colère de ceux qui lui reprochent de s’en prendre indistinctement aux musulmans, et même d’une certaine manière, de s’en prendre plus à ceux qui sont fidèles à la doctrine islamique et la vivent au quotidien qu’à ceux qui l’invoquent mais la bafouent. Ce n’est pas tant d’ailleurs la caricature qui blesse les premiers puisqu’après tout, le « Mahomet » représenté par Charlie leur paraît peu vraisemblable, peu conforme à l’image qu’ils se font de Muhammad, et qu’ils auraient pu se contenter de dire : « Ceci n’est pas notre Prophète ! ». Car, faut-il le répéter, l’humour n’étant pas le monopole de l’Occident, ce qui les choque en vérité ce n’est pas la caricature, mais l’ignorance et le mépris qu’elle véhicule souvent.


C’est non le plaisir de faire rire mais l’envie de blesser… 

samedi 17 janvier 2015

L'ISLAM TRAHI...

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 13 janvier 2015


Pour l’opinion internationale, au Nord et même désormais au Sud, l’image de l’Islam ce sont les tours de New York fendues par des avions fous, ce sont les hordes de Boko Haram qui détruisent tout sur leur passage, prennent en otage ou massacrent des femmes et des enfants, c’est la Somalie réduite à l’état de ruines, c’est Al Qaida, Dash, Aqmi, des sigles qui évoquent la barbarie et les crimes organisés, ce sont des loups solitaires qui sortent du néant et sèment la douleur et la haine…

On en oublie que les principales victimes des exactions de ceux que l’on désigne, frauduleusement, sous le terme d’islamistes sont leurs prétendus coreligionnaires et que les bandes d’énergumènes qui avaient pris possession de Tombouctou, au nom de l’Islam, y ont fait plus de dégâts que jamais ne pourraient en faire des caricaturistes…

On en oublie que de toute l’Umma islamique, aucune voix autorisée n’est venue apporter sa caution à cet intégrisme destructeur, ni les ulémas de La Mecque ou du Caire, ni les monarchies dont les chefs exercent des responsabilités religieuses, ni les responsables des pays à majorité musulmane, ni, évidemment, l’OCI…

La particularité des « jihadistes » (encore un terme impropre) français, c’est que presque tous ont été des jeunes gens blessés par la vie, qu’ils avaient longtemps ignoré le sens de la voie islamique, et qu’ils s’y sont souvent engagés moins par conviction profonde que par révolte contre une société au sein de laquelle ils ne trouvaient pas leur place, et qu’enfin leur pratique religieuse était souvent peu respectueuse du message de ce Mahomet qu’ils invoquent. Les hommes qui ont sacrifié des vies humaines dans les locaux de Charlie Hebdo et Porte de Vincennes et perdu leurs vies par la même occasion, sont en réalité non les porte-parole mais les ennemis de l’Islam, qu’ils ont agréssé, dénaturé, usurpé, reniant ces préceptes inscrits en toutes lettres dans le Coran : « toute vie est sacrée, tuer un innocent, c’est tuer toute l’humanité » !

Mais le deuil ne doit pas cacher les couacs. Ainsi les média français, qui s’accordent à préciser que les otages tués Porte de Vincennes sont de confession juive, s’abstiennent généralement  de mentionner que deux des douze personnes exécutées dans les bureaux de Charlie étaient de culture musulmane, ni que la première victime de Coulibaly était une policière noire ! On observera par ailleurs que les victimes juives ont eu droit, seules, à une cérémonie funéraire en présence de l’aréopage de la République et, surtout d’un chef de gouvernement étranger, alors qu’on aurait réveillé les démons du communautarisme et crié à l’apatride si une cérémonie similaire s’était déroulée dans une mosquée en présence d’un président algérien ! Depuis quelques jours, une cinquantaine d’actes anti musulmans ont été commis un peu partout en France et c’est pourtant aux seuls juifs que le Premier Ministre est allé exprimer sa compassion et la protection de l’Etat, les musulmans se contenteront d’un tweet ! Décidément les Français musulmans restent des citoyens à part !

Mais ce qu’on a tué chez Charlie et Porte de Vincennes dépasse l’existence de quelques individus, ce sont la liberté, le droit à l’expression, les fondements mêmes d’une société respectueuse de la nature humaine qui ont été agressés. C’est en ce sens que ces crimes constituent une défaite pour tous les hommes. La réponse qui leur a été apportée, cette marche dite de la République, représente historiquement la première illustration concrète de cette composante, souvent oubliée, de la devise de la France : la fraternité, dont l’expression laïque est la solidarité. Pour préserver ses acquis, pour empêcher les politiques – et les médias – d’être les seuls à en tirer profit, les Français devraient, entre  autres questions, se poser celle-ci : « avons-nous assez fait pour la fraternité ? ».

Si le succès populaire était au rendez-vous, on peut tout de même regretter que la marche ne se soit pas faite sans provocations inutiles, sans slogans ni banderoles, sans drapeau ni hymne national, ce qui aurait été, par ailleurs, plus conforme à l’esprit frondeur et irrévérencieux de ceux qu’elle prétend honorer. Cela aurait permis d’éviter ce regard accusateur que certains manifestants ont porté sur d’autres, en raison de leur accoutrement ou de la couleur de leur peau. « Je suis Charlie », « Je suis Juif (ou Musulman) et je suis Charlie »,  « Je suis Noir et je suis Charlie », « Je suis policier et je suis Charlie » : c’est encore une manière de mettre  en évidence les différences et les antagonismes. On peut  se battre pour que Charlie vive et ne pas apprécier ses caricatures, on peut être contre Charlie et prendre place dans ce rassemblement, et parmi les chefs d’Etats exposés à la tête du cortège, plusieurs, et pas seulement des africains, ne respectent pas le droit à l’expression dans leur propre pays ! Charlie en aurait ri certainement…

Mais qu’importe ! Ce défilé avait pris des allures de mobilisation universelle de tous les hommes du monde contre la haine, la violence gratuite, contre tous les extrémistes qui nous refusent le droit de vivre, de penser et de nous exprimer librement. Il y avait eu bien plus de morts à Madrid, et surtout à New York, mais il n’y a pas eu cet unanimisme qui a manqué même à l’hommage consensuel rendu à Mandela, il n’y a pas eu ce rassemblement de politiques et de citoyens, de chefs d’Etats d’Afrique et d’Europe, de monarques arabes et de dirigeants de régimes parlementaires, où défilent, pour la même cause, Mahmoud Abbas et Netanyahu ! Quelle allure il aurait pris, quel sens il aurait revêtu si, à Paris et partout dans  le monde, des hommes et des femmes, ignorant leur appartenance politique ou religieuse, leur couleur ou leur situation sociale, mêlés et confondus, les mains nues, n’avaient eu qu’un seul mot d’ordre : nous sommes la même humanité  et cela suffit à nous rassembler.

Et nous Sénégalais, sommes-nous concernés ? Oui et à plus d’un titre. Oui, parce que l’Humanité est une et que notre destin est lié à ceux de nos voisins et partenaires. Oui parce que nous ne sommes à l’abri ni de la division ni du fanatisme. Oui parce que lorsque, comme c’est la tendance au Sénégal, les gouvernants se dessaisissent  progressivement du pouvoir que le peuple, leur a confié, très provisoirement mais dans toutes ses composantes, au profit des religieux, dont ce n’est pas la vocation ni l’intérêt, ils font le lit des frustrations et des excès de zèle qui sont les ingrédients des violences bêtes et méchantes… 

FAUT-IL AVOIR PEUR DE NDAR* ?

NB : Texte d'une conférence prononcée en décembre 2014 devant les élèves du Prytanée Militaire de Saint-Louis


*Ndar: Ndar est le nom local, précolonial, de la ville de Saint-Louis-du-Sénégal.


Les Saint-Louisiens ont été souvent saisis par la tentation, légitime, de réveiller cette belle au bois dormant que symbolise la première capitale de l’AOF et chef lieu du Sénégal colonial, jusqu’en 1958, et tenter de lui redonner un peu de son souffle d’antan. Dame : plus de trois cents cinquante ans d’histoire, connue et attestée par des archives, constitue un gisement exceptionnel sous nos latitudes, un fonds de commerce dont l’inventaire pourrait remplir plusieurs press-books alléchants… Reste à savoir si les jets d’eau, les obélisques et… la nostalgie suffisent pour entretenir une légende et, surtout, préparer l’avenir d’une cité désormais dépouillée de ses fonctions régaliennes.

Bien choisir ses emblèmes !

La vraie question, celle que je veux poser aujourd’hui, est celle-ci : de quelle cause les Saint-Louisiens doivent-ils être les champions ? N’ont-ils pas tort de brandir toujours comme seuls signes de ralliement Faidherbe, Pierre Loti ou Mermoz, les « Cahiers de doléances » ou la représentation au parlement français ? N’ont-ils pas tort de porter en bandoulière un inguérissable spleen et de cultiver un splendide isolement  qui leur donne l’air d’être une sorte de « minorité ethnique » au sein même de leur propre région ?

Je commencerai par évoquer quelques scènes vécues.

Scène 1. Il y a déjà plus de trente ans, j’ai commis ici, dans le Bulletin de la Chambre de Commerce, avec la complicité du regretté Pape Cissé, une série d’articles consacrés aux « noms de rues à Saint-Louis ». Paradoxalement plusieurs Saint-Louisiens, dont des notables, m’accusèrent alors de dénigrement et de lèse-majesté, alors que mon seul objectif était de les instruire sur le caractère anecdotique, quelquefois quasi-accidentel et souvent inapproprié, voire anachronique, de certaines dénominations et de démontrer que l’on pouvait remettre en cause la plupart d’entre elles sans se renier [1].

Scène 2. A la même période, à Lille où j’avais accompagné la délégation municipale pour le jumelage entre les deux villes, j’assistai à la gêne de nos hôtes, membres du Parti socialiste français, devant la glorification de l’ancien gouverneur Faidherbe. S’ils étaient sensibles à la mémoire du général républicain vainqueur à Bapaume, en France, ils étaient en revanche peu disposés à entendre l’éloge d’un conquérant colonial sabreur de populations civiles…[2]

Scène 3. Quelques années plus tard, accompagnant à Saint-Louis un ministre de l’éducation qui se faisait un devoir de promouvoir un réarmement patriotique de notre jeunesse, j’assistais, éberlué, à la plaidoirie de « cadres saint-Louisiens » qui préféraient honorer le vainqueur de Médine et de Loro plutôt que le fils de Halwar. Qu’ils se rassurent : si Faidherbe a perdu son lycée, son nom reste encore lié à l’ancienne « Place de la Savane »[3] et au pont mythique qui relie Ndar à Sor !

Pourquoi donc Saint-Louis ne serait-elle fière que des marques ou des empreintes laissées par le colonisateur, des cortèges de gouverneurs intermittents, de négociants ambulants ou d’explorateurs, et pourquoi tiendrait-elle pour négligeable l’héritage laissé, souvent à leur corps défendant, par les hommes et les femmes du crû, noirs ou métis, qui se succédèrent sur son sol pendant des siècles et qui sont les vrais bâtisseurs de la cité ?

« Les Très Honorables doléances et remontrances des Habitants du Sénégal aux Citoyens français tenant les Etats Généraux » constituent une escroquerie historique et le texte connu sous ce nom usurpateur n’est que le manifeste d’un négociant, d’un esclavagiste plus prompt à défendre le monopole des compagnies et les privilèges des « propriétaires blancs » que les droits universels…[4]

Les élections pour la désignation d’un député du Sénégal organisées en 1848 n’étaient ni démocratiques ni transparentes et dans le millier d’inscrits il n’y avait que quelques nègres illettrés, outrageusement manipulés au point qu’à l’issue du scrutin, ils ne savaient même pas pour quel candidat ils avaient voté. D’ailleurs, jusqu’au début du XXe siècle, les élections législatives au Sénégal ne concerneront qu’une petite minorité de « citoyens », la plupart blancs ou métis, et le représentant de la colonie était surnommé « député absent » parce qu’il était plus souvent à Paris, pour défendre les intérêts des compagnies de commerce, qu’au Sénégal, au service de ses électeurs !

Quant à Faidherbe, c’était un homme de son temps, un Européen imbu de sa supériorité, souvent méprisant à l’endroit des « indigènes » et décidé  à user de tous les moyens pour tirer profit des ressources du pays sans rien offrir en retour !

La maison qu’habite le Sénégal

Certes cela aussi fait partie de l’histoire de Saint-Louis et mérite qu’on s’y intéresse. Mais, heureusement, la ville a d’autres titres de gloire et qu’elle aurait tort de considérer comme insignifiants.

Saint-Louis c’est, en quelque sorte, la matrice de notre nation, là où s’est forgé « l’homme sénégalais », au point qu’on peut dire que chaque Sénégalais a quelque chose d’elle.

Ce privilège découle de raisons évidentes, puisque, géographiquement, Saint-Louis est construite à l’embouchure même du fleuve qui a donné son nom à notre pays et qu’historiquement,  pendant des siècles, elle s’est confondue avec lui, au point d’être souvent appelée « île du Sénégal ».

Mais le fondement principal de cette primauté, c’est que c’est sur ce ruban de terre de Ndar, long d’à peine deux kilomètres, que se rencontrèrent, dans tous les sens du mot, que s’opposèrent quelquefois, que se mêlèrent et enfin fraternisèrent pour la première fois, le wolof et le manjak, le joola et le pulaar…, et l’européen ! Pour en avoir la preuve, reportez-vous au premiers recensements de la population de l’île, vers le milieu du XVIIIe siècle (déjà !) : tous les patronymes de ce qui deviendra le Sénégal y sont présents, à côté de noms qui fleurent la province française.

Enfin c’est à Saint-Louis qu’est né notre désir d’émancipation puisque c’est là, au début du XXe siècle, que fut pris en charge le combat pour la reconnaissance des pleins droits des noirs, par une élite aux origines familiales multiples, avec des noms et prénoms aussi divers que Diouf (Galandou), Guèye (Lamine), Camara (Birahim), Ndiaye (Duguay-Clédor), Thiécouta (Diop), Chimère (Pierre)… Saint-Louis est, au Sénégal, la première à effacer l’appartenance ethnique par le patronyme. Les saint-louisiens de souche sont Diop, mais aussi Ly et Gomis, Fall, mais aussi Coulibaly et Kane Diallo, ils sont Sarr, mais aussi Bathily  et Sène, ils sont Roth, Ouattara et Devès !  

Avant même qu’il y ait la nation sénégalaise, qui est encore en construction, et dont les limites ont été dessinées par une puissance étrangère, il y a eu, à Saint-Louis une pépinière humaine, où les communautés qui constituent le kaléidoscope sénégalais ont appris à vivre ensemble, ont entamé ce que Senghor appelait « le commun vouloir de vie commune » qui fera notre force après l’indépendance en nous préservant des querelles tribales. Saint-Louis, c’est la maison qu’habite le Sénégal parce qu’au moment où les Français s’y installaient, l’île de Ndar était vierge de toute population, et qu’en quelque sorte, tous ses habitants étaient des immigrés, de gré ou de force. Elle est notre Amérique, elle a réalisé ce que l’Ecole Normale W. Ponty n’a pas réussi pour l’AOF, elle est le lieu où s’est formé le melting- pot qui a fait le ciment du Sénégal, le lieu où s’est créée une civilisation d’accommodement en rupture avec l’ordre ancien. En cela, on peut dire que c’est la culture, l’état d’esprit, plus que la naissance qui font qu’on est saint-louisien.

Quand le colonisé assimile le colonisateur !

Il y a un autre héritage dont doit s’enorgueillir Ndar, c’est l’extraordinaire capacité de résistance de ses habitants sous le pouvoir colonial. Celui-ci s’était pourtant ingénié à les diviser en castes et en classes, en hommes de couleur et en gourmettes, en nègres libres ou dits de luxe et en esclaves, en captifs de case et en engagés à temps, en citoyens et en sujets « étrangers », en signares et en raparilles et rapaces. Créée par les Blancs mais peuplée principalement de Noirs, Saint-Louis s’est fait un point d’honneur de résister aux querelles intestines.

Le colonisateur avait voulu chasser de l’île la religion musulmane, en fermant les écoles coraniques et en expulsant les marabouts, en organisant des autodafés de gris-gris. Malgré cela, non seulement l’Islam a survécu mais les habitants musulmans ont réussi à ériger sur la pointe nord de l’île, dès le milieu du XIXe siècle (et au moyen d’une souscription publique !), une mosquée en « dur », qui est le plus ancien monument de ce type dans cette partie du continent !

Les  gouverneurs avaient tenté, à maintes reprises, de chasser de l’île les griots, les obligeant à passer la nuit hors de ses limites, mais ils n’ont jamais réussi à briser la chaine des généalogies dont les griots sont les porteurs, ni à faire mourir la plus médiatique des valeurs saint-louisiennes : la téranga !

L’autorité coloniale avait contesté à la majorité noire jusqu’au titre « d’Habitants », qui n’a désigné longtemps que la minorité européenne et métisse, mais elle n’a pas réussi à créer une oligarchie dominante dotée d’une langue et d’une culture particulières. Les « signares » ne renonçaient pas à leur part africaine, elles ne s’exilaient pas en métropole, elles tenaient des « sabars », parlaient wolof et imposaient leur langue aux négociants et aux traitants avec lesquels elles vivaient selon « la mode du pays ». Il n’y a pas eu de pidgin à Saint-Louis, comme il y en a eu ailleurs en Afrique. En somme ce sont les saint-louisiens qui ont assimilé l’envahisseur et non l’inverse…

Enfin, nous l’avons évoqué plus haut, c’est la jeunesse saint-louisienne, formée à l’école coloniale, celle là même qu’on avait cru pouvoir assimiler en l’instruisant à la culture française,  qui lança le premier mouvement patriotique africain, celui des « Jeunes Sénégalais », qui de fil en aiguille, allait aboutir à l’élection, en 1914, du premier député noir de la colonie, Blaise Diagne, et plus tard à l’indépendance…

Pour une cité plus offensive !

Alors, pourquoi avec les armes de cette nature, Saint-Louis ne devrait-elle pas se démomifier, cesser de n’être qu’une cité frileuse qui ne serait fière que de ce qu’elle a reçu et non de ce qu’elle a donné ? Pourquoi ne devrait-elle pas désormais mettre l’accent autant sur un passé colonial, à jamais enfoui, que sur l’héritage encore vivant laissé par ceux qui lui ont donné leur sang leur sueur et leur vision d’avenir ? Pourquoi, pour tout dire, ne devrait-elle pas être de plus en plus Ndar et de moins en moins Saint-Louis ?

Non seulement il ne faut pas avoir peur de Ndar, mais il faut rompre avec le folklore et les stéréotypes surannés, il faut, comme dirait Guy Tirolien, dire « Adieu à Adieu foulards »…

Aujourd’hui, rien ne doit plus être considéré comme tabou et l’avenir nous apprendra que nous avons plus d’enseignements et de profits à tirer du nom inventé par Yammone Yalla que de celui imposé par Louis Caullier[5]. On peut débaptiser la place Faidherbe, on peut changer le nom du pont qui ne doit rien à l’ancien gouverneur, sans que le ciel nous tombe sur la tête ! Cela peut paraitre provocateur, mais Saint-Louis n’a pas grand intérêt à n’être qu’une ville-musée. D’abord, entre nous soit dit, parce qu’il ne reste presque plus dans l’île de modèle achevé et intact de la maison à argamasse qui symbolisait le mieux l’époque faste de la cité. Ensuite parce que les Français, contrairement aux Espagnols en Amérique latine, n’ont pas bâti d’œuvres d’art à Saint-Louis, ils n’étaient que de passage et l’effort d’urbanisation reposait sur les épaules de négociants, et des signares, dont les moyens étaient modestes. L’important, à mon avis, c’est donc de donner à la cité l’harmonie et la grâce dont avaient peut-être rêvé ses bâtisseurs et qui hante la mémoire des vieux Saint-Louisiens, c’est de préserver cette patine qui est la marque d’une longue existence, c’est de restituer la divine surprise qu’éprouvaient ceux qui venaient d’un monde où dominent l’argile et la paille et qui, au détour d’un coude du fleuve, découvrent une ville qui défie l’eau.

Saint-Louis, cause nationale !

Quoiqu’il en soit, ce qui appartient à Saint-Louis, et qu’à Saint-Louis seulement, doit survivre aux pics de tous les démolisseurs.

D’abord, ce site miraculeux, entre  mer et rivières, avec vue imprenable sur l’infini. Site impossible et toujours menacé, car, après l’île de Ndar, le fleuve Sénégal frôle longtemps la côte sans se décider à la percer, jouant à la coquette comme un paon qui fait la roue. Pour avoir ignoré ce jeu millénaire entre ce fleuve à l’humeur changeante et l’océan perfide, en créant une embouchure artificielle, on a mis en danger l’existence même de l’île…

Cette menace doit aujourd’hui être proclamée cause nationale pour que les Sénégalais, et au-delà de notre pays les amis de Saint-Louis, préservent ce qui fait le charme indéfinissable de la vieille cité.

Il y a cette mince et étroite pellicule de terre, conquise au prix de la sueur et du sang sur les marées et la boue, amarrée entre désert et mangrove, hérissée de bâtisses blanches et carrées qui évoquent une cité méditerranéenne qui aurait dérivé jusqu’aux tropiques…

Il y a cette douceur de vivre qui retient les femmes à Saint-Louis et y ramène les retraités…

Il y a cette civilité qui est le fruit d’un modus vivendi imposé par la rencontre d’hommes et de femmes venus de tous les horizons…

Il y a, enfin et toujours, cette nostalgie dont Saint-Louis aura toujours à revendre !


[1] A titre d’exemples, s’il y a eu des rues Neuville ou Navarin à Saint-Louis, c’est que les premiers noms de rue ont été donnés dans les années 1828-1830 et que le ministre de la Marine (qui avait la tutelle des colonies), s’appelait Hyde de Neuville  et que la France célébrait sa victoire contre la marine turque remportée en 1827 !

[2] Après chaque victoire, Faidherbe incendiait les villages de ses adversaires !
[3] Ancien nom de la place.
[4] Lamiral, commerçant opposé à la suppression des compagnies à monopole, n’a évidemment jamais siégé aux Etats Généraux.
[5] Selon l’historien  et traditionnaliste Rawane Boye, c’est un certain Yammone Yalla qui donna à l’île le nom de « Ndaa » (devenu Ndar) parce qu’il y avait trouvé une eau douce et fraîche. Le nom de Saint-Louis a été donné par Louis Caullier, fondateur du premier établissement français permanent.