Historien et géographe de formation, et après avoir été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, j’ai occupé diverses fonctions nationales et internationales. Aujourd’hui à la retraite, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que deux essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 et "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010). Je publie règulièrement des chroniques dans divers journaux dakarois (en particulier l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mardi 19 mai 2015

POURQUOI LES HAÏTIENS ONT RAISON ?

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 mai 2015

Haïti est, probablement, la seule nation au monde à avoir conquis son indépendance par deux fois.

La première fois  de la manière la plus classique : par les armes. Avec cette spécificité : c’était la première fois dans l’ère moderne qu’une révolte d’esclaves était réussie et couronnée par la défaite et l’expulsion des anciens maîtres ! Près de quinze ans de lutte entre deux adversaires aux forces très inégales, dont les armements sont sans commune mesure (certains d’une cruauté extrême comme ces « chiens mangeurs de nègres » importés de Cuba par les Français), avant que l’armée coloniale, renforcée par un corps expéditionnaire de 30.000 hommes, ne capitule et n’évacue l’île dans les dix jours. La première république noire venait de naître.

Mais Haïti dut conquérir une deuxième fois son indépendance, et cette fois, elle dut accepter de se soumettre à un artifice aussi  sournois qu’indécent : l’argent. La vengeance est un plat qui se mange froid et, vingt ans après la défaite de ses troupes, la France revint à la charge en exigeant des compensations financières pour ses planteurs qui pendant deux siècles avaient vécu et s’étaient enrichis sur la sueur et le sang des Haïtiens ! Et ce n’était pas qu’une somme symbolique, c’était l’équivalent de six fois le budget du Sénégal en 2015. On n’avait encore jamais vu ça : le vaincu qui rançonne le vainqueur ! Mais la petite île, ravagée par la guerre puis par les luttes intestines, impuissante face à une économie extravertie et dont la population s’était démobilisée au contact des difficultés du quotidien, n’avait pas d’autre choix que de céder au diktat. Elle mettra plus d’un siècle (!) à s’acquitter de cette dette. Le seul cas comparable dans l’histoire récente est à chercher, cent cinquante ans plus tard, lors de l’indépendance du Zimbabwe. Mais contrairement aux Français, les Anglais, eux, s’étaient engagés à prendre en charge l’indemnisation de leurs colons… Ce qu’ils ne feront d’ailleurs pas, trahissant leurs promesses, mais surtout, plongeant leur ancienne colonie dans des remous qui durent depuis plus de trente ans… Dans les deux cas donc, les grandes nations, en brisant l’élan de deux  jeunes nations qui avaient contribué à les enrichir, ont manqué de grandeur.

Entre bourde et inculture

A l’occasion de ce qui est la première visite officielle d’un président français à Haïti depuis la très chère indépendance de l’île, François Hollande a-t-il  commis une  « bourde » en promettant aux Haïtiens de « s’acquitter  de la dette » de la France ? Il a surtout manqué de culture historique et de sens de l’urgence. Les pancartes des Haïtiens brandies à son arrivée et portant la mention « L’argent oui, la morale, non ! » rappellent étrangement l’exaspération des Tirailleurs Sénégalais qui scandaient : « Assez de galons, nous voulons du riz ! ». Blessés dans leur chair, usés au combat, « cristallisés » par la volonté des autorités françaises, les anciens combattants africains, qui avaient servi la France dans ses guerres coloniales et dans les deux guerres mondiales, avaient fini par en avoir marre des médailles. Les médailles, répétaient-ils, sont faites pour les poitrines, et nous, c’est au ventre qu’on a d’abord mal !

François Hollande n’a donc fait que rouvrir une vieille plaie en rappelant incidemment à la mémoire des Haïtiens une dette que leur président a jugé « ignominieuse et destructrice », alors même que l’île, victime de nouvelles promesses non tenues, a du mal à sortir d’une catastrophe qui a fait 230.000 victimes et des millions de désespérés. En attendant de savoir quelle interprétation les vaudous haïtiens feront de la chute par laquelle s’est achevée malencontreusement la visite de son président (en tout cas, en Afrique, il aurait perdu ses électeurs !), il est temps que la France, et pas seulement la France officielle, assume toute sa part dans la reconnaissance  de son héritage  colonial. Ainsi, à titre d’exemple et sur un autre domaine, si la presse française a abondamment rendu compte de la commémoration du « génocide arménien » en l’attribuant à « la Turquie » (ou aux Turcs), sans jamais souligner que cet événement se situait à un moment où la « Turquie » n’existait pas en tant que telle et qu’il incombait à un régime connu sous le nom d’ « Empire ottoman », quand il s’est agit des massacres de Sétif, la même presse n’a pas hésité à les mettre au compte de « l’armée coloniale française », comme s’il s’agissait d’un corps étranger disparu !

Depuis Sarkozy, toute repentance est assimilée à « une haine de soi » et à un acte antipatriotique. Le gouvernement français se refuse donc à toute compensation et même à toute forme d’excuse sur son passé colonial, comme l’a répété récemment encore un ministre français en visite en Algérie. Pourtant, les Etats-Unis ont fait le chemin, pas à pas, depuis les « regrets » de Clinton, jusqu’à la reconnaissance par Bush des « crimes »  commis, jusqu’à, enfin,  qu’en juin 2009, le Sénat, à l’unanimité de ses membres, vote une résolution symbolique exprimant des excuses à l’endroit de toutes les victimes de l’esclavage et de la discrimination raciale.

On comprend dès lors pourquoi un afro-américain a pu être élu président des Etats-Unis d’Amérique, quarante ans à peine après l’abolition des lois ségrégationnistes ! 

ELOGE DE LA DEMISSION


NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 12 mai 2015

Cinquante deux minutes, très exactement, après la proclamation des résultats des élections législatives britanniques, qu’ils venaient de perdre à la surprise générale, Ed Miliband  (Parti Travailliste), Nick Clegg (Libéraux Démocrates), et même Nigel Farage (UKIP), annonçaient leur démission de la tête de leurs partis respectifs ! C’est cela le triomphe de la démocratie et ça nous ne savons pas le faire. Démissionner ? Je ne parle évidemment pas de « démission » au sens de refuser d’assumer ses responsabilités, mais, au contraire, de « démission » au sens de les assumer et ainsi de signifier qu’on n’ira pas plus loin, parce qu’on refuse d’avaliser des mesures qui vont à l’encontre de nos convictions, ou que l’on estime que lorsque le peuple vous désavoue, on a perdu la légitimité de parler en son nom. Cela, nous ne savons pas faire ! Ou, plus exactement, cela nous ne savons plus le faire, car les premières années de notre accession à l’autonomie interne puis à l’indépendance ont été marquées par le refus de nombreux hommes politiques de sacrifier leurs convictions sur l’autel de la réussite sociale et des compromissions. Rappelez-vous, sous la Loi-Cadre, en 1958, la démission de Abdoulaye Ly, qui malgré l’insistance de Mamadou Dia, préféra quitter son gouvernement parce qu’il condamnait la politique que menait son parti et exigeait la diminution du nombre de ministres ainsi que la baisse de leur traitement pour prévenir (déjà !) un « embourgeoisement » factice ! A l’époque, lorsqu’un ministre démissionnait, son acte était porté à la connaissance de l’opinion par un communiqué officiel !  Ly adoptera le même comportement à d’autres reprises, avant et après l’octroi de l’indépendance, pour exiger une émancipation anticipée ou empêcher l’avènement de ce qu’il appelait un « présidentialisme néocolonial »… Mais pour un Abdoulaye Ly rebelle et tenace, qui préfère, dit-il, « fuir » plutôt que d’être complice, combien faut-il compter de Sénégalais qui se sont accrochés à leurs postes, jugeant sans doute que le pouvoir était une fin et non un moyen ?

La règle et les exceptions

La réalité, c’est que la démission est une vertu anglo-saxonne et qu’elle nous manque, comme elle manque souvent à ceux qui nous ont colonisés et dont le mode de gestion des affaires publiques nous a inspirés. Il y a eu, chez nous, Senghor qui a renoncé au pouvoir suprême sans attendre le naufrage du vieil âge. Il y a eu, en France, le cas De Gaulle, démissionnaire à répétition, mais comme dirait le général, « De Gaulle c’est De Gaulle ! ». Dans les démocraties anglo-saxonnes, en général, et aux Etats-Unis en particulier, la résistance d’un Nixon, acculé à la démission après toute honte bue, ou l’entêtement d’un Clinton qui survit aux sanctions, sont plutôt l’exception. En Angleterre le fait d’employer un agent non déclaré, des photos équivoques, un désaccord sur une question de fond… suffisent pour conduire à une démission et quelquefois mettre fin à une carrière politique. D’ailleurs, en anglais, démissionner, c’est se « résigner » : on n’a pas le choix, il faut partir ! On démissionne parce qu’on a perdu son honneur ou pour avoir la liberté de le défendre, on démissionne parce qu’on a menti ou qu’on a perdu son pari. On démissionne parce qu’on n’a plus les moyens, physiques ou intellectuels, pour remplir sa mission. On démissionne en signe de sacrifice, pour sauver son parti, son clan, et pour ouvrir la porte au changement. On démissionne tout simplement parce qu’on n’a pas conduit ses troupes à la victoire, ou parce qu’on n’est pas d’accord avec le chef. Tout au contraire, chez nous, on peut être accusé de tous les péchés d’Israël sans jamais démontrer son innocence, on peut conduire une liste et perdre deux ou trois fois des élections, se révéler incapable de préserver l’unité de son mouvement, éprouver – du fait de l’âge – des difficultés à assumer ses fonctions, et malgré tout, balayer d’un revers de main tout renoncement aux fonctions que l’on exerce, même quand elles sont électives. Dès lors, comment s’étonner que rien ne change, si nos partis, nos syndicats, les organisations de la société civile, les administrations, conservent les mêmes têtes depuis des décennies. Mais c’est surtout en politique que le mot démission est considéré comme un tabou au point qu’Abdoulaye Wade, grand consommateur de « dauphins » plus ou moins officiels, a dû se résoudre à les exclure de son parti quand ils s’opposaient à sa politique, car à une exception près, aucun d’entre eux n’avait pris l’initiative de démissionner quand il a subi l’outrage de la  dégradation !


 « Un ministre, ça ferme sa gueule, et quand ça veut l’ouvrir, ça démissionne ! » avait dit un orfèvre en la matière. Au Sénégal, on choisit  souvent la première solution… Quitte à changer de convictions ou… de parti !

vendredi 8 mai 2015

LA JUSTICE NE SERT PAS QU'A TUER !

NB Texte publié dans « Sud Quotidien » du 2 mai 2015

Il y a quelques mois, un député qui se vantait d’avoir peu de lettres et peu d’imagination, se proposait de « couper la tête à tous les agresseurs » et, à cet effet, de porter une proposition de loi rétablissant la peine de mort au Sénégal. Sans doute espérait-il ainsi figurer parmi les parlementaires dont l’histoire n’a retenu les noms que parce qu’un jour ils ont servi de porte-valise à des lois scélérates, fomentées au-dessus d’eux et dont ils ne connaissaient ni les motivations profondes ni le pouvoir de nuisance. Ils n’avaient été que des hommes-sandwichs complaisants, instrumentalisés, écrasés par le poids d’une charge dont souvent ils ne se relèveront pas. Il y eut ainsi une loi Ezan, une loi Sada Ndiaye, parmi d’autres… Y aura-t-il donc un député pour endosser la casaque d’une loi portant rétablissement de la peine de mort au Sénégal ?

La loi et les symboles

Mais, sur un sujet aussi grave que le respect de la vie humaine, il faut distinguer la loi et les symboles, et ceux qui votent la loi comme ceux qui sont chargés de l’appliquer doivent savoir qu’ils portent la responsabilité de restaurer une « justice qui tue », avec sa marge de hasard et ses risques de pollution politique. L’honneur du Sénégal, c’est de refuser, pour une fois, d’être comparé au Texas, et de revendiquer le privilège de n’avoir connu, en plus de 50 ans d’indépendance, que deux exécutions capitales et qui toutes avaient des fondements politiques. D’ailleurs l’une de ces exécutions punissait non un crime, mais une (supposée ?) tentative d’assassinat. Le condamné n’avait pas de sang dans les mains et c’est d’abord à titre d’exemple que la peine de mort fut prononcée. Aujourd’hui encore, on s’interroge sur sa culpabilité… On peut donc dire, qu’en 2004, le Sénégal n’a pas aboli la peine de mort, mais qu’il a entériné une situation de fait. En bonne logique, la prochaine étape devrait être non de rétablir une peine qui a été si rarement mise en usage, mais de ratifier son abolition.

Les militants de la peine de mort tiennent rarement en compte ces terribles réalités : la justice est rendue par les hommes, elle n’est pas infaillible, l’erreur judiciaire existe, aussi fréquemment dans les cas de délits mineurs que dans les procès d’assises, et la peine capitale est irréversible ! Cela fait bien trop d’impondérables ! Nous découvrons tous les jours que de par le monde, des condamnations, à mort ou plus légères, ont été prononcées non sur la base de preuves mais, quelquefois, parce que le tribunal du plus fort, celui de l’opinion ou celui de la presse ont imposé leur diktat au tribunal légal. Voila pourquoi, disait Voltaire, « il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent ! ». C’est sur cet aphorisme que repose le principe de la présomption d’innocence.

Pourquoi, malgré tout, certains restent attachés à la peine capitale ?

La raison la plus souvent invoquée, c’est que son maintien ferait « disparaître le crime avec le criminel » et que la société serait plus en sécurité. Malheureusement les plus grands spécialistes contredisent cette version, affirmant, qu’au contraire, il n’existe aucune preuve statistique fiable qu’elle dissuade les délinquants potentiels. Aux Etats-Unis, les 17 Etats qui l’ont abolie ont un taux de meurtre égal ou inférieur au taux fédéral et, au Canada, depuis l’abolition de la peine de mort, le taux d’homicide a chuté de 42%, même si on ne peut établir un rapport de cause à effet entre les deux phénomènes.

Un jour, l’Islam demandera des comptes…

Il reste l’argument religieux et au Sénégal, on n’oublie jamais d’appeler l’Islam à la rescousse car l’Islam a bon dos. Un jour viendra où l’Islam demandera des comptes à tous ceux qui le défigurent ou le trahissent et qui donnent à penser que c’est une religion de l’excès, quand le Coran dit qu’il est celle « du juste milieu ». Beaucoup de ceux qui l’invoquent, chez nous,  à toutes les occasions, et toujours dans le même esprit, sont souvent des hommes ignorants, ou quand ils sont peu ou prou instruits, ce sont des hommes d’une seule école ou d’un seul livre. Ils se parent de titres qu’ils ne méritent pas, car le guide, le savant, en Islam, est pâtre et médecin plutôt que sinistre bourreau. Ils oublient  qu’il ne suffit pas de savoir psalmodier le Coran, intangible depuis plus de 14 siècles, pour en connaitre toutes les subtilités, de même qu’il ne suffit pas d’être licencié ès lettres pour se livrer à l’exégèse de ce qui est considéré comme le premier texte en langue française, les Serments de Strasbourg, pourtant postérieurs de trois siècles.

Mais si le Coran est gravé dans le marbre, la science coranique est une discipline évolutive, elle a ses spécialistes et ses interprètes. Je n’appartiens ni aux uns ni aux autres, mais si je me fie à la parole de l’un des plus qualifiés d’entre eux, Malek Chebel, qui a l’avantage d’être à la fois arabophone, spécialiste de l’Islam et anthropologue des religions, ce qui fonde d’abord l’éthique musulmane, c’est le respect de la vie. « Toute vie  est sacrée », lit-on à plusieurs reprises dans le Coran qui précise que tuer un innocent est le pire des crimes, ce qui devrait faire trembler tous les juges. Chebel nous rappelle que les musulmans ne peuvent pas s’approprier la loi et que le code pénal musulman ne peut s’appliquer en l’absence d’un gouvernement islamique. Cela devrait clore le débat pour tous ceux qui chez nous se réfèrent à la charia car, que je sache, le Sénégal n’est pas un Etat islamique. Pas plus d’ailleurs que l’Arabie Saoudite, monarchie inégalitaire au sein de laquelle une seule famille accapare toutes les richesses et en fait un usage peu respectueux de la loi islamique. Par ailleurs, même sous gouvernement islamique, la peine de mort n’est ni encouragée ni facilitée. Dans la pratique, les conditions fixées pour son application, les exceptions qui sont prescrites, les solutions de recours préconisées… font que la loi du talion est plus un objectif qu’une exigence. La réalité, c’est qu’en Islam, la peine de mort a pour objet premier non de sacrifier une vie mais d’en sauver d’autres. La charia n’est pas qu’un code, résume Malek Chebel, c’est un bateau à voile qui avance et une tente  qui sert d’abri : elle est destinée « à instaurer une civilisation de progrès et de protection ». La loi de Dieu est faite pour libérer les hommes et non pour les ligoter.

Ici comme ailleurs, les Sénégalais qui ont de l’ambition pour leur pays doivent éviter « les solutions contraignantes», car ce sont souvent les plus faciles. Ils doivent chercher à promouvoir une société qui privilégie le bien être, plutôt qu’une justice qui tue…

Ceci dit, ne versons pas non plus dans l’indignation sélective du Nord qui tire à boulets rouges sur l’Indonésie, faisant mine d’ignorer qu’au top des plus grands « exécuteurs », il y a la Chine (responsable à elle seule de la moitié des exécutions réalisées dans le monde !), l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis. Si, comme le dit la Charte du Mandé (XIIIe siècle), « toute vie humaine est une vie, (…) une vie ne vaut pas mieux qu’une autre », alors on attend, on espère, que les gouvernements de France et d’Australie ne tarderont pas à traiter ces pays de barbares et à prendre des sanctions à leur encontre !

lundi 27 avril 2015

GARISSA, MEDITERRANEE : AFRICAINS, SI VOUS PARLIEZ ?

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 25 avril 2015. 

Il y a quelques semaines, plusieurs chefs d’Etats africains défilaient aux côtés de François Hollande, devant une foule estimée à plusieurs millions d’individus et portant des banderoles estampillées « Je suis Charlie ». Rien de choquant, a priori, sinon qu’ils auraient dû, au préalable, parler à ceux qu’ils étaient censés représenter à cette marche, préciser qu’ils défilaient d’abord pour le respect de la liberté d’expression et qu’ils étaient prêts eux-mêmes à l’appliquer dans leurs pays respectifs. Au passage et toujours dans le respect de leurs mandants, ils auraient pu rappeler que cette liberté avait des limites, qu’elle excluait l’insulte et le mépris. Car, quelle que soit la religion, la foi est une chose sérieuse : il y a des gens qui ne restent en vie que parce qu’elle les soutient et d’autres qui sont prêts à mourir pour elle. « N’insultez pas les dieux des autres ! », enseigne l’Islam à ses fidèles (Coran VI, 108).

Mais, depuis le 11 janvier 2015, les chefs d’Etats africains ont raté d’autres occasions de parler et de défiler, de dénoncer la barbarie et de fustiger ses responsables, à des degrés divers. Y a-t-il rien de plus insupportable que de voir un pays africain, le pays de Nelson Mandela en l’occurrence, se livrer à une chasse aux étrangers  comme jadis, en Alabama, on allait à la chasse aux Noirs ? Y a-t-il rien de plus ignoble que l’assassinat de près de cent cinquante étudiants dans le campus d’une université, au Kenya ? Y a-t-il une monstruosité plus grande que ces naufrages à répétition qui ont transformé la Méditerranée en cimetière aquatique, fait près de 2.000 victimes en quatre mois, soit vingt fois plus que pendant la même période en 2014 ?

Si l’on mesure une catastrophe à l’aune de ses victimes, alors ils auraient dû être des dizaines de chefs d’Etats africains à venir soutenir les Kenyans accablés et à leur offrir un soutien qui ne soit pas que des vœux pieux. Ou, pour le moins, à inviter leurs compatriotes à témoigner leur solidarité dans la rue et dans les lieux publics. Quant aux naufragés de la Méditerranée, il est paradoxal qu’au moment où l’Europe, enfin ébranlée par l’ampleur de la catastrophe, se décide à convoquer un sommet spécial, l’Afrique s’abrite derrière un silence assourdissant. Même si tous les naufragés ne sont pas des ressortissants de ses pays, ils sont partis de ses côtes et ce sont des Africains qui ont ouvert cette voie tragique.

Pourquoi donc nos dirigeants sont plus prompts à compatir aux malheurs qui surviennent au Nord qu’aux désastres qui accablent leurs propres populations et qui, pour une bonne part, découlent de l’injustice que leur impose ce même Nord ? Pourquoi laissent-ils la parole aux autres pour expliquer leur infortune et pour en définir les remèdes ? Parlez, messieurs d’Afrique, car la privation de parole est, comme le dit Mongo Beti, « le symbole infaillible de l’esclavage ». Convoquez vos instances, alertez l’opinion, mobilisez vos moyens, montrez, à défaut de muscles, votre capacité de nuisance, criez votre colère, proposez des solutions, mais bon Dieu, parlez ! Parlez à vos peuples, parlez entre vous, parlez aux autres et tout particulièrement à ceux qui cherchent à imposer leur loi au reste du monde. Parlez, parce que les dix mesures déjà « dégainées » par l’Union Européenne ne seront qu’un cautère sur une jambe de bois si on n’accepte pas de reconnaître que les noyés de la Méditerranée sont d’abord des victimes avant d’être des coupables, et que ni l’exode ni le moyen par lequel il s’opère ne sont un choix mais une contrainte.

Les immigrés sont les victimes des mensonges propagés par pratiquement tous les partis politiques européens selon lesquels tout acte charitable commis envers les naufragés constituerait un « appel d’air » qui déverserait sur l’Europe des hordes de miséreux qui les déposséderaient de leur travail et leur arracheraient le pain de la bouche. Pourtant dans une Europe dont la population vieillit et qui dédaigne des pans entiers de l’économie, ce sont les immigrés qui assument les tâches les plus ingrates, celles qui font la qualité de vie des  plus aisés.

Les immigrés sont les victimes d’un égoïsme rampant qui fait croire que 200.000 d’entre eux suffiraient à déstabiliser l’Union toute entière (1e PIB mondial, 28 pays, 500 millions d’habitants !) alors que le Liban a survécu à l’arrivée de 1,2 million de réfugiés et que la Turquie en accueille 2 millions ! L’ampleur du drame n’a pas attendri tous les cœurs. L’Australie offre son expertise pour bouter les immigrés au loin, y compris vers des îles prisons, et selon un sondage récent, 54% des Français estiment que l’Europe en a assez fait. C’est instructif, troublant et prémonitoire.

Enfin les milliers de désespérés qui s’embarquent sur les côtes tunisiennes ou libyennes, au prix d’une vie qu’ils jugent désormais dérisoire, sont aussi les victimes collatérales du désordre créé par les Occidentaux. On a comme l’impression que partout où passent leurs armées, ni la démocratie, ni la paix, ni l’ordre ne repoussent. La Somalie est devenue un champ de mines, la Libye est une passoire, tout comme l’Afghanistan et l’Irak sont désarticulés par des clivages ethniques et religieux…

L’Europe a livré son verdict au sommet de Bruxelles. Il y a quelques années, plutôt que de soutenir l’Italie et son opération Mare Nostrum, qui avait permis de sauver 100.000 naufragés, elle avait lancé Triton, trois fois moins coûteuse. Il n’y a pas de petites économies ! Désormais, pour éviter le cap probable de 10.000 noyés en 2015, elle fera le sacrifice de puiser un peu plus dans sa bourse. Mais ne nous faisons pas d’illusions : en réalité elle va fournir, à vingt-huit (28), une contribution comparable à celle que la seule Italie consacrait au secours des naufragés. Pour l’essentiel, en effet, elle ne remet pas en cause ses convictions. Elle préfère protéger ses frontières plutôt que de sauver des vies, quitte à violer les droits de l’homme qu’elle brandit si souvent…

Les noyés de la Méditerranée ont déjà quitté le devant de la scène médiatique.  Alors parlez, MM. les présidents d’Afrique, non pour vous livrer à l’auto-flagellation, mais pour refuser la fatalité, pour, à votre tour, demander des comptes, réclamer vos droits et exiger des autres qu’ils assument leurs devoirs !

« NUL N’A LE DROIT DE SE DÉSINTÉRESSER DES CONSÉQUENCES DE SES ACTES »

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 28 mars 2015

Si l’on en croit le sociologue allemand Max Weber, l’homme politique, qu’il opposait à  l’homme de sciences – (et, j’ajoute, tout particulièrement celui qui prétend au titre d’homme d’Etat) – doit avoir trois qualités : la patience, le sens des responsabilités et … le coup d’œil !

Pour son grand malheur, Abdoulaye Wade a manqué des trois…

Il a manqué de patience, car quelle urgence  y avait-il à vouloir imposer à son fils une marche forcée vers le pouvoir suprême, alors que lui-même a mis des décennies pour venir à bout des sarcasmes (rappelez-vous des « thiakhaneries » dont l’affublait le président Senghor), de l’appareil d’Etat et de l’hostilité des grandes puissances et pour conquérir de haute lutte le titre de Président de la République. Karim Wade n’est qu’à la fleur de l’âge, quand  son père a été élu pour la première fois à près de soixante quinze ans. A quarante ans, il gérait le quart du budget de l’Etat, sans avoir le moindre mandat électif et sans même maîtriser la langue dominante du pays, celle qui avait permis à son père de retourner les foules et de mettre les rieurs de son côté. A l’élection présidentielle de 2022 (dans l’hypothèse où le président Sall  aura rempli deux mandats de cinq ans), il n’aura pas 55 ans et s’il gagne, il ne le devra qu’à lui-même. Pour lui, le temps est plutôt un allié. Dès lors pourquoi Wade impose-t-il aux ténors du PDS, dont certains ont deux ou trois décennies de combat politique derrière eux ou exerçaient des mandats électifs avant son arrivée au pouvoir, l’humiliation de céder leur place à un « gamin » qui n’a jamais rien conquis par lui-même ?

Wade a manqué de sens des responsabilités. Cela avait été déjà le cas quand, dans ses fonctions de Président de la République, il avait, contrairement à ses prédécesseurs, pris à partie une communauté religieuse, décrié une confrérie, et stigmatisé une composante ethnique. La retraite ne l’a pas changé. Quand on a été, comme lui, le premier chef d’Etat élu démocratiquement à la tête de son pays et fait ainsi la démonstration que le vrai pouvoir est celui du peuple, on n’a plus le droit  de jouer au pistolero, d’inviter à la désobéissance civile, d’appeler l’armée à la rescousse, de solliciter une intervention étrangère. Dans une démocratie, la place d’un ancien Président de la République n’est pas dans le maquis, mais dans le très confortable fauteuil de la sagesse et du bon conseil, celui d’un homme totalement et définitivement libre…

Enfin, Wade, et c’est peut-être moins étonnant, à son âge, a manqué de coup d’œil. De sa maison de Versailles, de son balcon de Fann, il ne s’est pas aperçu que le pays avait changé. En 2000, 65% des électeurs de 18 à 30 ans avaient voté pour lui, et ce sont les mêmes qui, dix ans plus tard, ont assiégé le Parlement pour le contraindre à reculer. Aujourd’hui plus de 40% des Sénégalais ont moins de 14 ans, n’étaient donc pas nés quand il est arrivé au pouvoir et ne connaissent rien de lui. A le voir escalader difficilement les marches des escaliers, ils ne voient en lui que l’un des 2500 (deux mille cinq cents !) Sénégalais qui ont 90 ans ou plus ! Wade peut être encore pathétique, il ne peut plus prétendre à l’exaltation de la jeunesse. S’il avait eu un bon coup d’œil, il n’aurait pas parié sur son fils, mais sur le Sénégal.

C’est à partir de ces  constats qu’on peut dire que, d’une certaine manière, le procès de Karim Wade est aussi celui du Wadisme, et que, plutôt que de menacer de se (laisser) tuer si son fils était condamné, l’ancien Président aurait du nous convaincre que ce qui est reproché à celui-ci n’est pas une conséquence inéluctable de son mode de gouvernement et accepter d’examiner les conséquences de ses propres actes.

Mais il ne suffit pas de dire que Wade a tort et que son fils n’a fait que suivre ses pas. Si la classe politique sénégalaise, et d’une certaine manière nos institutions elles-mêmes, perdent un peu de leur crédibilité, c’est que ces défauts qu’on lui reconnait sont plus répandus qu’on ne pense. C’est pour cette raison que la condamnation de Karim Wade, si symbolique soit-elle, n’a de sens que si elle est le signe d’un vrai changement dans l’idée même que nos gouvernants se font de la politique. La Cour de Répression de l’Enrichissement illicite (CREI) a enrichi des enquêteurs, elle n’a pas débusqué les sommes d’argent faramineuses que l’on attribuait au fils de l’ancien chef de l’Etat au début du procès. Mais elle a mis en évidence un système pernicieux de gestion du patrimoine public qui conjuguait trafic d’influence, favoritisme, prise illégale d’intérêts et, en fin de compte, abus de faiblesse à l’encontre d’un patriarche  assiégé par des courtisans. Quand on a été « Ministre du Ciel et de la Terre », on ne peut pas affirmer tout de go qu’on n’a aucune responsabilité dans ce pillage. Toutefois la mission de la justice ne peut pas se réduire à poursuivre un homme, elle doit conduire à chasser le mal, non rendre gorge à quelques boucs émissaires, mais à faire comprendre à tous que « nul n’a le droit de se désintéresser des conséquences de ses actes » (Raymond Aron). C’est en ce sens que Karim Wade a manqué à sa responsabilité en boycottant partiellement son procès au lieu de faire face à ses accusateurs dont certains avaient été ses collaborateurs ou ses partenaires. Peut-être qu’à défaut de convaincre, un aveu d’inexpérience aurait touché ses juges.

Tirerons-nous, au moins, une leçon de ce long déballage ? Les hommes et femmes investis dans des responsabilités publiques sont-ils désormais prêts à ne pas nourrir ce qu’ils désapprouvent, à assumer les conséquences de leurs actes, à cesser de se justifier en mettant leurs erreurs sur le dos de  leur marabout, de leur gestionnaire, de la fatalité ou du  diable ?

Bien entendu, pour que cette mutation puisse s’exercer, il faut qu’à leur tour, ceux qui gouvernent, et leurs démembrements, ne nourrissent pas eux-mêmes l’irresponsabilité. C’est pourtant ce qu’ils font lorsqu’ils n’ont le choix qu’entre obliger (emprisonnement) ou interdire (refus de toute manifestation). Ainsi, et à titre d’exemple, lorsque les médias d’Etat snobent les propos de  Wade, même quand tout le pays est suspendu à ses lèvres, même lorsqu’il appelle à la condamnation de la violence, ils ne trahissent pas seulement leur mission de service public, ils font preuve de manque de confiance dans le jugement de l’ensemble des Sénégalais.

lundi 23 mars 2015

LE FRANÇAIS EN PARTAGE… ET LE RESTE ?

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 20 mars 2015.

La France célèbre depuis le 16 mars une semaine de la langue française, presque seule, en tout cas sans la participation de notre pays où sa langue est enseignée à l’école depuis Jean Dard, il y a exactement deux siècles. La thématique choisie pour cette année est « le français langue hospitalière », et cela a suffi pour faire sortir de leurs gonds tous ceux qui s’offusquent que la France soit devenue une « auberge espagnole ». Des voix s’élèvent donc pour affirmer qu’il en est de sa langue comme il en est de son territoire : tous deux doivent rester fermés aux étrangers et rester fidèles à l’héritage gréco-latin et judéo-chrétien. Halte aux « mots immigrés », aux métaplasmes, et aux mélanges occasionnels. La France ne peut parler que d’une seule voix et cette voix parle français ! A quelques jours d’une élection qui, annonce-t-on, marquera le triomphe de l’extrême droite, elle ne doit pas se laisser noyer dans « une globalisation mutilante », sa langue n’est pas que de bric et de broc, et si elle la fête, elle doit le faire avec ses mots à elle. Bref, elle n’est pas partageuse, la France !

Pourtant,  c’est aujourd’hui sa langue qui constitue le plus beau titre de gloire de la France, et depuis quarante ans, toutes les institutions francophones portent en bandoulière le généreux slogan du « français en partage ».

Pourtant le français est « langue officielle » dans près de vingt pays d’Afrique, et les élites africaines qui le maîtrisent sont plus respectueuses de ses règles et de son génie que ne l’est une partie de l’élite française. Aucun chef d’Etat africain ne se permettrait de le galvauder dans les médias,  d’user, en public ou au cours d’une conférence de presse, d’une langue faussement populiste du genre « Casse-toi pauvre con ! ».

Pourtant si, avec quelques 200 millions d’usagers, la langue française figure aujourd’hui parmi les dix langues les plus parlées dans le monde et parmi les quatre langues internationales les plus reconnues, elle le doit, non aux Français « de souche », mais à ceux qui la parlent hors de l’Hexagone et même hors d’Europe.

Pourtant, c’est grâce à la croissance démographique en Afrique et à la progression de l’apprentissage du français sur le continent noir, que la langue de Molière continue à se répandre, au point d’espérer compter 700 millions de locuteurs au milieu de ce siècle, qui seront des Africains pour 90% ! Dans quarante ans, les trois ou quatre plus grands pays francophones, en terme de population, pourraient être africains…

Dès lors, les Africains accepteront-ils que la France leur ferme toutes ses portes, y compris celle du devenir de la  langue qu’ils partagent avec elle ?  

Accepteront-ils ce que n’ont accepté ni les Brésiliens ni les Américains, qui  se sont émancipés de leurs langues d’origine et s’expriment aujourd’hui en « brésilien », et non en portugais, en «  américain » et non en anglais ? Sauront-ils garder l’ardeur des Québecquois qui sont le fer de lance de la lutte contre l’anglomanie et dont souvent, en France, on ne remarque que « l’accent » ? Demain il y aura, peut-être, un français d’Afrique qui se passera du français de France.

Faut-il  donc se battre pour des mots ?

Oui, puisqu’il a suffi de quelques mots, de dix mots, dont on jurerait pour certains, qu’ils sont nés dans les « prairies normandes » (qui savait que « amalgame » est d’origine arabe ?), pour réveiller de vieux démons et  ulcérer tous ceux qui pensent que toute liberté accordée à la langue de Queneau est une reddition face au parti de l’étranger.

Oui, parce qu’accueillir dans une langue des éléments nouveaux peut « instruire de bien des phénomènes de la vie sociale ». Il est significatif qu’un terme japonais, connu de quelques gourmets parisiens, ait plus de chance d’entrer dans un dictionnaire français que ceux dont usent quotidiennement des millions d’Ivoiriens ou de Congolais quand ils s’expriment en français ! Les Africains acceptent de recevoir, mais ils voudraient aussi pouvoir donner, et c’est de ce qu’ils donnent, non de ce qu’on leur offre, qu’ils sont le plus fiers.

Mais la bataille qu’ils se préparent à livrer, eux qui seront bientôt les principaux usagers de la langue française (à moins qu’ils ne soient gagnés par le syndrome rwandais !), dépasse une querelle de mots. Elle consiste, non à solliciter des faveurs, mais à revendiquer des droits, car parler la même langue, comme le rappelait Abdou Diouf, alors Secrétaire Général de l’OIF, c’est aussi « parler le même langage, celui des principes et des valeurs ». Si, en ne restant que dans le domaine qui nous occupe, l’Académie Française, seule et jalouse gardienne « de l’état-civil de la langue française », est au service de la langue française et non de celui  exclusif de la France, alors les Africains, d’Afrique et de la Diaspora, y ont leur place, et aujourd’hui, il n’y a aucun Africain parmi les 39 Immortels. Il y eut jadis  L.S.Senghor, mais le vrai défi aurait été alors d’y faire entrer Aimé Césaire  ou René Depestre. Elle va accueillir un afro-américain, Dany Laferrière, mais pourquoi ne ferait-elle pas place à Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant ou Souleymane Bachir Diagne ? Face à un autre impétrant, Alain Finkielkraut, qui disait rougir de honte devant les « ricanements de l’Europe » face à l’équipe de France de football « black-black-black », ils ne seront pas trop nombreux, les Africains de naissance ou d’origine, contre les adeptes de la politique de la tension permanente, ceux qui opposent l’identité à l’égalité, les indigènes et les allogènes, et qui se servent d’une langue qui n’était pas souvent celle de leurs parents pour bâtir leurs théories.. .

La vraie question est celle-ci : où est l’intérêt, pour nous Africains, d’apprendre, de parler et, surtout, de défendre le français, si la France, après avoir entrebâillé les portes de son territoire, de ses universités et centres de recherches, nous ferme les portes de l’espace immatériel de sa langue ?

dimanche 22 mars 2015

LES PRIVILÈGES DES DONNEURS DE LEÇONS !

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 12 mars 2015.

Mme Valéry Pécresse a été ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans son pays pendant quatre ans. Les initiatives les plus importantes qu’elle a prises dans l’exercice de cette fonction (autonomie des universités, réforme du statut des enseignants-chercheurs, etc.) ont été contestées en France, aussi bien par les enseignants que par les étudiants. Elle n’est pas universitaire, mais haut fonctionnaire, et n’exerce aucune fonction ministérielle depuis trois ans. Qu’importe, quand elle est en Afrique elle est une experte en enseignement, en société, en stratégie politique, elle distribue des leçons et tire des conclusions. Elle est docte, comme le lui reconnait désormais l’Université de Dakar ! Le Sénégal, dit-elle, commettrait une erreur en refusant « d’aller vers la voie de la réforme universitaire » proposée par son gouvernement. Le syndicat, qui regroupe l’essentiel des enseignants, mais qui a eu l’outrecuidance de contester le choix porté sur sa personne pour le titre de Docteur honoris causa, et de s’élever contre le projet et surtout contre les méthodes de son ministre de tutelle, ne représente, selon elle, qu’une minorité contestataire « aux relents politiques » dont les interrogations sont un « petit débat » face à l’enjeu. Mme Pécresse invite donc son collègue sénégalais à ne se préoccuper que des avis de « la majorité silencieuse ».

Ce serait déjà un miracle qu’un ancien ministre sénégalais, même s’il jouit d’un prestige international supérieur au maigre background de Mme Pécresse, bénéficie des mêmes attentions et soit reçu à l’Elysée. Ce serait  un tsunami médiatique qu’à cette occasion, ce ministre ait l’audace de proclamer que c’est, pour la France, une grave erreur que de céder aux revendications des syndicats qui contestent son plan social de l’éducation…

Ce serait une faute impardonnable qu’un ambassadeur du Sénégal à Paris, à l’image de son homologue français, s’exprime publiquement sur une chaine française de grande audience pour dire que, quelle que soit la mansuétude de la justice à son égard, Sarkozy ne peut pas échapper tout à la fois aux affaires Bygmalion, Tapie, Karachi et à celles des comptes de sa campagne 2012 et du financement libyen !

Il en est toujours ainsi dans nos pays : si nous sommes timorés et respectueux à l’endroit des élites politiques du Nord, celles-ci n’éprouvent aucune gêne à nous réprimander, voire injurier, ou, quand elles sont bienveillantes, à nous administrer des leçons. Pour elles, nous sommes pauvres, donc nous sommes ignorants et immatures.

A Dakar, dans l’enceinte même de l’Université, le président Sarkozy avait affirmé que l’Afrique n’avait pas d’histoire, et que son avenir est dans la soumission au modèle européen. Il ne s’est pas trouvé un professeur, un étudiant, un politique pour – pour le moins – quitter la salle !

A Dakar, au cours d’une courte escale sous très haute surveillance, le président Obama avait invité nos gouvernants à ignorer la volonté de leurs populations, à ne pas s’embarrasser de leurs traditions et à leur imposer les mêmes formes de culture et les mêmes règles permissives qui ont cours dans son pays.

A Dakar encore, ou tout près, le président Hollande a sermonné les chefs d’Etats africains et les a sommés de ne pas solliciter un nouveau mandat. Qu’il ait tort ou raison, là n’est pas le problème, mais pourquoi ne tient-il pas un langage aussi ferme et menaçant à l’endroit des autorités chinoises, saoudiennes ou israéliennes ?

Pourtant, Obama tout comme Hollande sont à la tête d’Etats démocratiques qui ont bâti leur réputation sur le respect de la volonté de leurs concitoyens et de l’indépendance nationale, ainsi que sur le refus de toute immixtion étrangère dans les affaires de leurs pays respectifs !

Imaginez le courroux de l’opinion française si le président du Mali s’était invité aux obsèques du doux et jeune Bouna Traoré, électrocuté à Clichy-sous-Bois, il y a dix ans, à l’issue d’une course poursuite avec des policiers (pour lesquels le Parquet a toujours requis un non lieu), s’il avait fait ouvrir par son propre parquet une enquête pour homicide, comme le fait la France chaque fois qu’un de ses ressortissants est tué à l’étranger !

Imaginez les protestations qui se seraient élevées de partout en France, si après l’assassinat d’un soldat et d’un policier d’origine maghrébine par des terroristes qui invoquent l’Islam pour perpétrer des crimes – car, on l’oublie souvent, Merah et les Kouachi n’ont pas tué que des Juifs ! –, si après ces tragédies, le président algérien avait invité les Français de souche arabe à venir s’installer au pays de leurs ancêtres, à quitter le pays où ils sont nés et qui les a formés, au motif qu’ils n’y seraient ni en sécurité ni considérés !

Netanyahou a commis ces deux actes et pourtant rien ne s’est passé !

Peut-on imaginer qu’un jour, à notre tour, nous prenions le risque de faire la leçon au Nord, avec, je l’espère, plus d’indulgence, moins d’arrogance ?

Peut-on imaginer qu’un jour, un président d’Afrique Noire francophone, après avoir exigé, par mesure de réciprocité, d’être reçu à Roissy par son homologue français entouré de tous les corps constitués, après avoir descendu les Champs Elysées sous les vivats de badauds endimanchés  tenant le drapeau de son pays et scandant son nom, livre à ses hôtes, sur le perron de l’Elysée, et devant une forêt de caméras, le message suivant [1] :

« Nos relations sont vieilles de plusieurs siècles, mais reconnaissons-le, elles n’ont pas été toujours marquées par le signe de l’amitié, mais par celui de la violence. La colonisation était une violence et une civilisation qui la justifie est une civilisation moralement atteinte.

Aujourd’hui nous avons tourné cette page, nous sommes partenaires et même alliés pour défendre votre langue et votre culture.

Mais nous pouvons être amis et rester différents.

Cessez donc de prendre un endroit de la terre pour la terre entière, débarrassez vous de votre traditionnelle prétention à croire que vos constructions idéologiques sont des vérités universelles, reconnues, parce que, vous étant utiles, elles sont par conséquent unanimement admises parmi vous. Acceptez qu’aucune civilisation ne détient l’apanage des ténèbres ou de l’auguste éclat, qu’aucun peuple n’a le monopole de la beauté, de la science du progrès et de l’intelligence.

Reconnaissez que dans les dérives d’une partie de votre jeunesse, il y a aussi votre œuvre car cette jeunesse est d’ici, elle s’est nourrie des frustrations nées d’une fraternité mal partagée. Reconnaissez les erreurs commises dans l’usage de votre force, que l’on n’exporte pas la démocratie par la guerre, et que comme le disait un des vôtres il y a plus de cent cinquante ans, le droit fondé sur la violence est condamné à la violence pour se maintenir.

Cessez donc de parler de guerre des civilisations, de faire de l’immigration et de l’islam la grille de lecture unique de vos problèmes, de vous prêter au jeu de ceux qui n’ont comme solution que de remplacer l’antisémitisme par l’islamophobie et de suivre les conseils d’hommes dont l’ego a tué l’intelligence…
Je vous le dis parce que bien souvent vous avez cru devoir nous dire la vérité, souffrez donc de l’entendre à votre tour ! ».

Ce jour là, nous pourrons dire que nous sommes une nation indépendante…

Mais il ne faut pas rêver : au train où vont les choses et tant que nous tendrons la main, il en sera demain comme il en est aujourd’hui !



[1] Le passage qui suit a été construit, notamment, avec des citations empruntées à Victor Schœlcher (homme politique 1804-1893),  Rosa Amelia Plumelle-Uribe (avocate péruvienne), Edwy Plenel (journaliste), Pascal Boniface (géo politologue), Serge Letchimy (député de la Martinique).

BARBARIES !

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 10 février 2015.

Boko Haram, DASH : la barbarie, comme la raison, est de tous les climats, et en voici quelques exemples.

Commençons par les Caraïbes.

Rochambeau avait fait venir de Cuba 600 chiens, des dogues « mangeurs de nègres » et, dès leur arrivée, une séance de démonstration publique fut organisée dans la cour d’un couvent de religieux où avait été dressé un amphithéâtre. Le nègre choisi pour l’expérience fut attaché à un poteau et le monde accourut au spectacle. « Les chiens, stimulés par une faim dévorante, ne sont pas plus tôt lâchés qu’ils mettent en lambeaux le malheureux nègre »… L’expérience se révélant donc concluante, Rochambeau envoya aussitôt un premier contingent de 150 chiens au commandant de La Tortue avec cet ordre : « Vous devez leur donner des nègres à manger ! ».  

Un petit tour sur le continent ?

Pour frapper les esprits et rendre efficace la terreur, les Espagnols faisaient rôtir des Indiens, choisis parmi les plus nobles de leur communauté. « Avec des piliers en bois, on improvisait des grilles sur lesquelles les personnes sont attachées. En dehors, on allume le feu, doucement pour que les victimes soient rôties lentement ». Si leurs cris étaient trop forts  on pouvait les étouffer avec des morceaux de bois enfoncés dans la bouche…

Retour dans les Caraïbes.

Arrivés au village de Caonao, à Cuba, les Espagnols eurent soudain l’idée de vérifier si leurs épées, qu’ils avaient aiguisées sur des pierres meulières au passage d’une rivière, « étaient aussi tranchantes qu’elles paraissaient ». L’un d’eux, puis deux et bientôt cent, tirèrent leurs épées et  entreprirent d’éventrer les Caribéens, hommes, femmes, enfants et vieillards qui s’étaient rassemblés pour observer leurs chevaux avec curiosité. « Ils fendaient un homme entier par le milieu d’une seule taillade » et, en un rien de temps, il ne restait plus un seul survivant et « le sang ruisselait comme si l’on avait tué un troupeau de vaches ! ».

Une incursion en Afrique ?

Léon Rom était chef de station dans le Kasaï, province du Congo, propriété personnelle du roi des Belges. Après une expédition destinée à capturer les rebelles, il fit décapiter une vingtaine de femmes et d’hommes pour se servir des têtes comme décoration autour d’un parterre de fleurs devant sa maison…

Un dernier pour la route !

Arrêté par traitrise, comme l’avait été avant lui Toussaint-Louverture dont il était l’un des lieutenants, le Général Maurepas fut attaché au mât d’un navire, on lui fixa ses épaulettes de général par des clous et sa femme et ses enfants furent noyés sous ses yeux, tandis qu’il agonisait lentement…

Ces actes de violence gratuite et bestiale, qui ne sont qu’un petit échantillon de ceux qui ont été commis en Amérique Latine et dans les Caraïbes, rapportés par des témoins oculaires – dont Las Casas, aumônier des troupes espagnoles – ou attestés par des documents historiques[1], suffiront-ils pour faire accepter que la barbarie n’est pas une constituante génétique du Sud ou de l’Orient, qu’elle n’est pas le monopole des « sauvages » ou la marque exclusive de ceux que l’on appelle « islamistes », qu’ils soient de Boko Haram ou de DASH ?

« Trop facile, me dira-t-on ! Vous n’avez cité que des actes commis par des soudards mal dégrossis ou des planteurs tarés ! ».

Eh bien non ! Le Rochambeau cité ici s’appelle Donatien Marie Joseph de Vimeur, vicomte de Rochambeau. Son père est un héros de la guerre d’indépendance américaine, il était à ses côtés, comme aide de camp, à la victoire du corps expéditionnaire français, à York. Mais s’il a combattu pour la liberté aux Etats-Unis, dans la colonie française de Saint-Domingue, il pratique la terreur et combat la liberté, y compris par extermination. Les chiens dont il s’était servi trahiront son plan, puisqu’ils s’attaqueront aussi bien aux noirs qu’aux blancs, aux Français comme aux rebelles !

Léon Rom est mort de sa belle mort, dans son bureau de la  compagnie du Kasaï, en Belgique. Personne dans son pays n’avait été choqué par ses pratiques somme toutes conformes à la nature des rapports instaurés entre ce pays « civilisé » et les populations  « inférieures » du Congo…

Quant à ceux qui noyaient les petits Maurepas, ils ne faisaient qu’obéir aux ordres de Bonaparte, Premier Consul, qui jugeait que ces enfants constituaient une bombe à retardement et qu’il fallait les éliminer par mesure de précaution !

« D’accord ! concède-t-on. Mais tout cela c’est du passé, il s’agit d’une époque révolue ! ».

Alors voici une histoire tout aussi macabre, mais bien plus récente, puisqu’elle se situe au printemps 1938, en Allemagne, et rappelle étrangement la tragédie vécue par le pilote jordanien tué récemment par DASH. « Le Commandant Koch enferma un Bohémien, qui avait tenté de fuir, dans une caisse dont l’ouverture était garnie de fils de fer. Puis il fit enfoncer de longs clous dans les planches qui à chaque mouvement du captif, entraient dans sa chair. ». Au 3e jour, le Bohémien fut extrait de la caisse et achevé au poison…

C’est encore loin ?

Alors parlons de la prison d’Abu Ghraib, en Irak, où, entre 2003 et 2004, l’armée américaine se livra à des sévices physiques et psychologiques sur des prisonniers de guerre : injures et humiliations, tortures en tous genres, y compris par estrapade, viols et sodomie, y compris à l’aide de fils barbelés, de bâtons, de tubes phosphorescents… Les soldats américains urinaient sur les détenus, les saupoudraient d’acides, achevaient certains en se servant de serpents venimeux…

Parlons de la base américaine de Guantanamo, sur l’île de Cuba, qui, à partir de 2002, reçut jusqu’à 750 détenus, souvent sans inculpation ni jugement. Ici aussi, des soldats portant l’uniforme des Etats-Unis, des agents du FBI et de la CIA hissèrent les méthodes de torture à un niveau rarement atteint. Parmi les pratiques courantes : coups et viols, pendaison par les mains, torture à l’alimentation par sonde naso-gastrique, injection de produits inconnus, et toujours humiliations et injures… Les prisonniers étaient enfermés dans des cachots glacés, soumis à un bruit infernal, obligés de boire de l’eau salée, etc. Cela s’est passé sous nos yeux, a été attesté par des témoins fiables, mais ni la condamnation de la Cour Suprême des Etats-Unis, ni les protestations des organisations humanitaires n’avaient réussi à mettre fin à ces exactions…

Toutes ces sordides histoires qui s’étalent sur des siècles révèlent que la barbarie a une longue existence et qu’elle a la vie dure. La différence entre les exactions dont étaient victimes les Noirs et les Indiens d‘Amérique et des Caraïbes et celles d’aujourd’hui, dont l’une des cibles est constituée par les Européens et les Américains blancs, c’est que les premières s’étaient faites dans l’indifférence générale des peuples qui se font de nos jours les chantres de la liberté et au sein desquels, au moins jusqu’en 1945, aucune voix ne s’était élevée pour condamner l’extermination des Noirs et des Indiens qui était même, quelquefois, justifiée. Mais le vrai paradoxe c’est que seules les dernières portent le nom de barbarie, car « la définition et la qualification des faits ainsi que leur dimension historique sont affaire de pouvoir » (Rosa Amelia Plumelle-Uribe, op. cit.). C’est en vertu de cette loi que l’on ne parle de « sauvages et de barbares » que pour stigmatiser les criminels de Fotofol, de Kobané, d’Irak ou du Yémen, et que l’on use de termes bien moins forts pour les tortionnaires du Nord coupables de « dérives et d’excès de zèle ». Assad fils est responsable de « crimes », Bush fils n’a commis que des « erreurs » !



[1] Voir Rosa Amelia Plumelle–Uribe, La férocité blanche. Des Non-Blancs aux Non-Aryens .Génocides occultés de 1492 à nos jours, Albin Michel, Paris, 2001.