Historien et géographe de formation, et après avoir été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, j’ai occupé diverses fonctions nationales et internationales. Aujourd’hui à la retraite, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que deux essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 et "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010). Je publie règulièrement des chroniques dans divers journaux dakarois (en particulier l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

jeudi 17 juillet 2014

MATCH TRAGIQUE : ISRAEL 160, GAZA 0 !

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 14 juillet 2014

Le match Brésil-Allemagne parait dérisoire face à celui qui se déroule devant l’opinion internationale, toujours impuissante quand il s’agit de l’Etat juif. C’est un match tragique : on n’y marque pas de buts, on verse du sang, on tue des hommes, de préférence des civils, et à ce jeu là, Israël est toujours gagnant. Au dernier score, il a fait plus de 160 morts au sein de la population gazaouie, et ce n’est pas fini puisque selon le ministre israélien des affaires étrangères, on n’est qu’au début du processus !

Depuis cinquante ans, l’Etat d’Israël se permet des gestes et des actes qu’on ne tolérerait pour aucune nation, et d’abord celui d’annexer un territoire conquis militairement, de s’emparer de ses terres, d’y installer des colons, de confisquer le produit du travail de ses habitants. Depuis qu’il est membre des Nations-Unies, Israël est le pays qui a le plus souvent bafoué les résolutions de son Assemblée Générale, et c’est aussi le pays qui a renié le plus fréquemment les engagements internationaux auxquels il avait souscrits ! C’est le seul gouvernement qui pratique l’assassinat ciblé de ses adversaires, au pas de leur porte, voire d’un lieu de prière, comme ce fut le cas de Cheikh Yassin, ou à l’étranger… Toujours sans conséquence, car l’Occident est d’une coupable tolérance à l’égard de cet Etat…

Punition collective

La stratégie d’Israël repose sur deux principes, tous deux condamnés par toutes les conventions internationales : la riposte disproportionnée et la punition collective. Rappelons l’origine du conflit qui, depuis quelques jours, l’oppose au Hamas. Trois jeunes israéliens sont enlevés et tués, ce qui est une monstruosité impardonnable. Israël met alors en branle la riposte traditionnelle. Pour lui, tout acte criminel commis contre ses citoyens n’est jamais l’acte d’un désespéré ou d’un groupe de révoltés. C’est le peuple palestinien, hommes femmes et enfants, qui est le comploteur général et c’est lui qu’il faut punir. En conséquence, plus de six cents personnes sont, préventivement, arrêtées, les maisons des familles des personnes suspectées sont rasées, la répression fait des morts avant même que la culpabilité des accusés ne soit établie ! Si les suspects sont châtiés, les victimes sont honorées et bénéficient d’obsèques  solennelles, paisibles et nationales, comme il convient à un deuil de cette nature.

Mais ce qui, déjà, n’était pas convenable, c’est le déchainement de violence verbale qui a accompagné ce drame et qui est porté d’abord par les plus hautes autorités politiques de l’Etat. Les menaces ne sont pas seulement dirigées contre les populations des territoires occupés, mais contre tous les Arabes, y compris les arabes israéliens, car il en existe. Le résultat ne se fait pas attendre : un jeune palestinien est enlevé, torturé et brûlé par une escouade d’israéliens en signe de représailles. Le crime est encore plus odieux que celui que l’on veut venger puisqu’il se fait en pleine ville et non sur des chemins perdus et qu’il est le fait d’hommes qui vivent dans un Etat dont les institutions fonctionnent et qui a, déjà, usé de ses forces militaires pour imposer sa loi. Que croyez-vous qu’il arriva ? Que les parents de la victime palestinienne bénéficieraient, eux aussi, de la commisération et de la protection du pouvoir public pour célébrer leur deuil ? Que les maisons familiales des coupables seraient détruites ? Rien de tout cela n’a été fait : la police a chargé le cortège funéraire, et si les israéliens auteurs du crime sont interpellés, ils seront jugés à titre personnel, seuls responsables du forfait, et leur sanction sera sans excès et peut-être même purement symbolique.

Une guerre indigne

Alors pour noyer médiatiquement cette tragédie, pour qu’on ne parle pas de ce deux poids deux mesures, pour aussi répondre aux attentes d’une partie de son opinion qui jugeait trop molle sa réaction face aux Palestiniens, Ie gouvernement Netanyahou décide d’entreprendre une opération de grande envergure contre son punching-ball favori : Gaza. Comme d’habitude et suivant ses prédécesseurs, il donne à cette opération un nom de code à la mesure du débarquement des alliés sur les plages normandes : Raisins de la Colère (1996), Plomb Durci (2009), Piler de Défense (2012) et maintenant Haie de Protection ! On a l’impression qu’Israël affronte l’empire Moghol, alors que Gaza est une bande de 360 km2, peuplée de 1,5 millions d’habitants, parmi les plus démunis du monde puisque la plupart sont des réfugiés, et que 60% de sa population a moins de 18 ans ! En quelques jours l’aviation israélienne a effectué des centaines de bombardements sur cette petite enclave cernée de toutes parts par son adversaire, a détruit des dizaines d’habitations, a tué plus de cent cinquante personnes, des civils essentiellement, des femmes et des enfants souvent. Il ne pouvait en être autrement puisque la bande est l’un des territoires les plus densément peuplés du monde… La riposte est bien sûr sans commune mesure avec l’affront : les roquettes du Hamas plus ingénieuses qu’efficaces, sont si peu précises que les habitants du sud israélien vont au spectacle, assister, à partir d’un promontoire bien choisi, au déluge de feu qui s’abat sur Gaza  et à l’interception des engins qui en viennent.

La guerre menée à Gaza n’est pas faite contre une armée, elle est lancée contre un peuple, contre des familles qui reçoivent, au téléphone, l’ordre d’abandonner leur maison en quatre minutes, et qui, pour peu qu’elles hésitent ou trainent se retrouvent ensevelies sous les débris. Ce n’est pas seulement une guerre cruelle et injuste, elle est indigne de notre siècle. « Où est la solidarité islamique ? », crie désespérée une habitante de Gaza. Non, madame, il faut crier : « Où donc est l’Humanité ? ». La Palestine est oubliée par la « communauté internationale » qui préfère   exprimer sa compassion à l’Ukraine et condamner Poutine. Alors Netanyahou peut lancer ses troupes au sol et, avec un peu d’effort, il battra le record de Palestiniens tués en 2012 !


Dire que cette violence, que Mahmoud Abbas a appelé génocide, vient d’un peuple qui invoque à l’envi les moments de souffrance et d’injustice qui l’ont conduit à se chercher une terre !

dimanche 6 juillet 2014

A QUOI SERVENT « NOS » ELECTIONS ?

NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 5 juillet 2014

Que nous votions, rien de plus normal, voire nécessaire ! Les élections, la consultation populaire, sont les fondements de la démocratie et si la démocratie est, dit-on, le pire des régimes, il n’y en a pas de meilleur pour exprimer la volonté du peuple. En revanche, ce qui est regrettable, c’est que chaque élection nous ruine, nous prive de ressources qui auraient pu contribuer à renforcer notre système éducatif et sanitaire qui est en ruines ! Ce qui est impardonnable, c’est que certaines de nos élections – (et là, je ne parle pas du seul Sénégal, mais de l’Afrique francophone en général) – nous conduisent à des comportements indignes d’un Etat qui se dit indépendant : mendier des subsides, se plier à des diktats, se voir imposer des us et coutumes étrangers ! Si l’Occident paie nos élections, ce ne sera jamais par souci exclusivement humanitaire..

Une consultation à 20 milliards de francs !

Treize milliards de francs ! C’est ce que les dernières élections locales auraient coûté au budget de l’Etat. En réalité, si l’on considère que, de tous temps, les moyens mis en œuvre pendant les campagnes électorales par les candidats issus du pouvoir (moyens financiers et logistiques) sont prélevés, plus ou moins directement, sur les ressources publiques, il faudrait considérer que nos impôts ont contribué pour 15 à 18 milliards à l’organisation et au déroulement de la consultation. On sait par ailleurs que les moyens mis en place par l’opposition elle-même viennent, pour certains, de profits plus ou moins licites accumulés quand elle était au pouvoir ou de la gestion des collectivités qu’elle contrôle. Certains candidats sont en réalité des sous-traitants subventionnés par d’autres qui se sont sustentés aux mamelles de l’Etat ou des collectivités et qui cherchent à combattre leurs adversaires à visage masqué. Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que les dernières élections locales ont coûté quelque 20 milliards au pays, plus que le budget de nombreux ministères, soit l’équivalent de 1% du budget de l’Etat ! Il est vrai que si elles coûtent cher à la nation, les élections sont en revanche une rente pour certains milieux affairistes, un investissement à amortissement garanti pour d’autres et l’occasion pour certains citoyens de grappiller un peu des réserves des nantis.

On ne peut pas faire une élection sans frais mais on devrait, pour le moins, s’attacher à la rendre moins coûteuse (réduction du nombre de listes, bulletin unique, etc.), et aussi, et peut-être surtout,  savoir d’où vient l’argent, en contrôler les sources, en fixer les limites…

2700 listes : 2700 idées ?

Mais évidemment une élection n’a de sens que si elle est l’occasion d’un débat d’idées, si elle oppose des projets de sociétés, des ambitions qui ne sont pas que personnelles. Peut-on espérer faire ce débat quand il y a 2700 listes en présence ? Evidemment non ! Nos campagnes électorales sont des foires d’empoigne. Quand on a échappé aux invectives, quelquefois aux insultes, on tombe dans la démagogie. Tel candidat se propose de créer une Silicon Valley dans sa circonscription, sans préciser d’où viendraient les moyens financiers et surtout humains. Tel autre promet d’offrir des emplois à tous, sans réaliser que ce sont les entreprises et non l’Etat ou à fortiori les collectivités qui créent l’emploi. D’autres, plus généralement, promettent de raser gratis demain ! Ce n’est pas l’imagination qui manque, sauf peut-être celle de donner aux partis et coalitions des noms et titres qui sortent des sentiers battus puisque tous, désormais, tournent autour de « And… (ou Andando) » ou «  Benno… ». Les Sénégalais cultivent ce paradoxe de vanter les mérites de l’alliance et de l’unité et d’aligner 200 partis !

Retour au double collège !

Enfin, toute élection repose sur une convention, acceptée et garantie par les représentants du peuple et qui porte le nom de code électoral. Les élections de conseillers départementaux et municipaux imposent que les listes de candidature comportent « un nombre égal d’hommes et de femmesde manière alternative » (article  R.84 du Code Electoral). Celles qui viennent de s’achever marquent à cet égard un tournant : celui du retour de notre pays à l’époque coloniale, celle des « 4 Communes », l’époque du double collège, quand on  distinguait les «  citoyens », qui avaient des droits, des « sujets » qui n’avaient que des devoirs. Désormais il y a au Sénégal un territoire où s’applique le code électoral dans son intégralité, y compris la parité hommes-femmes, et un autre, réduit à la dimension d’un « titre foncier », mais autrement plus puissant que le reste du pays et qui bénéficie de dérogations, y compris la liberté de refuser l’exercice de la démocratie puisqu’à Touba aucune liste ne s’est présentée contre celle parrainée par l’autorité religieuse. Le comble c’est que ce viol est approuvé et justifié par le ministre chargé du respect des lois, qu’il est ignoré par l’ancien Président de la République qui, tout au long de son indécente campagne électorale, n’a jamais rappelé qu’il avait conçu et porté la loi à bout de bras, snobé par le Parlement qui avait voté cette loi et l’avait présentée comme une avancée démocratique exceptionnelle. Le plus désolant, peut-être, c’est une voix, celle de l’une des porte-parole des bénéficiaires de la loi, qui défendait bec et ongles sa légitimité il y a peu, et qui se contente aujourd’hui d’affirmer qu’il n’y a pas péril en la demeure puisqu’elle est appliquée à… 99% ! Mesure-t-elle l’ampleur du désordre qui s’installerait dans notre pays si 1% de nos concitoyens s’amusaient à bafouer, impunément, chacune de nos lois ? La loi, Madame, bonne ou mauvaise, est une règle d’application obligatoire! C’est sans doute ce qu’ont compris les électeurs de Touba qui, plutôt que de voter pour une liste non conforme à la loi, ont été nombreux à préférer voter blanc.

Au total, on peut dire que les élections locales nous ont réservé des surprises, procuré quelques satisfactions ou confirmé nos craintes. Elles ont mis en évidence l’existence d’un tabou que personne, même au plus haut sommet de l’Etat, n’est prêt à affronter. Elles ont  montré que les Sénégalais ont pris désormais pour philosophie : « Prends l’oseille et vote pour qui tu veux ! ». Elles ont révélé la fragilité des alliances et la lassitude des citoyens face aux promesses jamais tenues. Elles ont confirmé que pour certains, la politique est d’abord un métier dont ils ne se lassent jamais, à moins d’être chassés. Elles ont élu des hommes et des femmes dont certains ne savent  même pas le contenu de leur engagement…

Mais ces leçons valaient-elles le prix payé ? Au bout du compte on peut dire : tout ça pour ça !

IRAK, LIBYE... LES « PAIX MEURTRIERES »


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 26 juin 2014

« La guerre ne peut plus être considérée, même par le calculateur le plus froid et par la nation la plus puissante, comme un moyen d’atteindre, avec une probabilité suffisante, un but déterminé ». Pour avoir ignoré ces mots, prononcés il y a plus de huit décennies par Paul Valéry, les puissances occidentales ont plongé l’Irak et même la Libye, dans une situation pire que celle qu’elles avaient invoquée pour justifier leur entreprise militaire. Quelle que soit l’issue de la guerre, avait averti le même écrivain, « ses effets seront essentiellement désastreux, pour les belligérants » comme pour les autres.

La plus grande supercherie de l’histoire du renseignement

Restons encore avec Valéry : «  l’hostilité entre les nations repose sur un nombre très restreint de personnes… La politique dite « extérieure » est en réalité le jeu des relations de ces minorités, de leurs sentiments (…), de leurs ambitions propres ». Les guerres « coloniales » menées contre l’Irak et la Libye en sont une parfaite illustration. Les peuples américain et britannique, de même d’ailleurs que la « communauté internationale», par la voix du Conseil de Sécurité, étaient opposés à la guerre d’Irak, mais MM. Bush et Blair la voulaient et elle a eu donc lieu. La chance de la France, c’est  que ni les Français ni surtout M. Chirac ne la jugeaient nécessaire. La preuve c’est que, malgré l’hostilité de l’Union Africaine, la France s’est lancée à la conquête de la Libye, qui n’a jamais fait partie de son pré carré, parce que, pour des raisons différentes, M. Sarkozy et surtout M. Bernard Henri Lévy voulaient la peau de Kadhafi. On a donc inventé des arguments fallacieux, en toute connaissance de cause, et la presse internationale a embrayé sur ces inventions pour les rendre crédibles. Kadhafi, nous disait-on, avait déjà empilé 3.000 cadavres dans une morgue improvisée dans la banlieue de Tripoli ! Personne n’en a vu les traces après la prise de la capitale libyenne. Quant à l’Irak, il suffit de rappeler l’une des plus grandes supercheries de l’histoire du renseignement : la théorie des « armes de destruction massive » qui fit couler tant d’encre et conduisit Colin Powell à faire des déclarations qu’il regrettera toute sa vie ! Dans ses Mémoires, Bush a reconnu avoir commis des erreurs, des fautes graves qui sont à l’origine de centaines de milliers de morts et pourtant il n’a jamais été traduit devant un tribunal !

La paix qui tue !

Car la guerre tue ! Celle d’Irak a fait près de 5.000 morts et près de 8.000 blessés parmi les soldats des puissances alliées, pourtant superbement armés, et des milliers de « vétérans » sont enfermés dans des hôpitaux psychiatriques ou errent dans les rues des villes américaines. Quant à ses victimes irakiennes elles se comptent probablement par centaines de milliers, dont plus de 100.000 civils, et 1.500.000 Irakiens ont connu l’exil… Sans compter les tortures et les humiliations dont l’un des symboles est la prison d’Abu Ghraïa où de jeunes américains, ceux-là même qui étaient censés rétablir les Droits de l’Homme, se sont amusés à se livrer à des actes sadiques contre des soldats irakiens enchaînés !

Mais si la paix est la fin de l’occupation étrangère, alors la pax americana aussi tue. Elle tue parce que la guerre avait été conduite pour défendre, en priorité, les intérêts de l’envahisseur et non ceux des populations secourues et devait aboutir à amener celles-ci à ne plus troubler le sommeil du Nord. Elle tue parce que la « pacification »  de l’Irak a consisté à communautariser à outrance le pays, à armer les plus forts, à exclure du pouvoir la minorité sunnite, à affaiblir l’idée même de nation. Au sortir de la guerre, les Américains ont fait en Irak ce que sans doute aucun vainqueur n’avait fait à l’époque moderne : l’’armée vaincue a été tout simplement dissoute, comme si la responsabilité de la guerre était partagée entre Saddam Hussein et le fantassin réquisitionné par le pouvoir ! On ne s’étonne donc pas de la débandade de l’armée irakienne face aux milices de l’EIIL, puisqu’elle avait été dépouillée de ses éléments les plus expérimentés.  Depuis le départ des Américains, il meurt en moyenne 900 Irakiens par mois, tués dans des attentats dont les responsables sont rarement appréhendés. Mais les «  morts de la paix » intéressent moins les médias internationaux car il s’agit de « locaux », d’Irakiens victimes de querelles intestines dont on ne connait pas toujours les motivations. Aujourd’hui, malgré les check-points et l’omniprésence de l’armée dans les rues, le sentiment le mieux partagé reste la peur, plus grande encore qu’au temps de Saddam Hussein, au point que celui-ci est regretté par les Chrétiens d’Irak. Tout comme les Libyens regrettent Kadhafi puisque leur pays n’est pas seulement désorganisé économiquement, divisé en zones d’influence tribales et secoué de violences : en fait il n’existe plus politiquement !

Somalie, Libye, Irak et demain, peut-être, Afghanistan : on peut paraphraser ce qu’on disait jadis des Huns et dire que, désormais, partout où passent les forces militaires américaines, et aussi européennes, la démocratie, l’unité et la sécurité ne repoussent plus.


L’investissement le plus impressionnant laissé par les Etats-Unis à Bagdad est leur ambassade. C’est la plus grande ambassade américaine, et donc du monde, et c’est un signe : ce n’est pas une représentation diplomatique, c’est en fait une « concession », comme les Européens en possédaient en Chine au XIXe siècle. Israël, qui rêve de faire reculer jusqu’au Tigre et au Bosphore le mur qu’il a construit pour emprisonner les Palestiniens, pousse les Américains à de nouvelles aventures militaires, dans l’espoir sans doute que cette base yankee pourrait être le point de départ vers le démantèlement de la Syrie et de l’Iran et dans l’espoir d’installer dans ces pays une paix aussi meurtrière que celle qui sévit en Irak. En matière de «  paix meurtrière », l’Etat d’Israël est en effet un expert.

POUR EN FINIR AVEC L’EXPRESSION “ISLAMISTE” !


NB : Texte publié dans Sud-Quotidien du 13 juin 2014

Mérah, Nemmouche …et les autres !

Mehdi Nemmouche, principal suspect de la tuerie de Bruxelles, avait été abandonné par son père à l’âge de trois ans et a passé son enfance et son adolescence ballotté de foyers en familles d’accueil. Il n’a jamais connu d’autorité paternelle et sa première condamnation, pour vol avec violence, date de ses 19 ans. Avant d’être accusé d’assassinat, il avait passé plusieurs années en détention, connu plusieurs prisons françaises, et c’est en prison qu’il a rencontré la religion. Il ne parle pas arabe et n’avait aucune pratique islamique avant ses vingt ans…

Mohamed Merah aussi avait été abandonné par son père, à 5 ans, après le divorce de ses parents. Le père avait été interpellé pour trafic de cocaïne, et c’est la mère, qui assurera, seule, l’éducation et la survie des enfants. Merah bascule entre la délinquance et l’oisiveté (même l’armée ne voudra pas de lui !) et, avant même sa majorité, il a dans son casier judiciaire dix-huit (18) faits de violence. Comme Nemmouche, c’est en prison qu’il fait la découverte du Coran et qu’il s’est initié à la pratique religieuse. Si on le connait surtout  pour sa descente sanglante dans une école juive, il est rare en revanche qu’on souligne qu’avant ce forfait, il avait  assassiné, de sang froid et en connaissance de cause, trois militaires français qui, pour leur malheur, étaient tous les trois d’origine maghrébine. Il n’en voulait donc pas qu’aux Juifs …

Abubakr Shekan, dont le mouvement, Boko Haram, signe de monstrueux massacres de musulmans, principalement, à travers le Nigéria, s’abrite plus souvent derrière des gris-gris que derrière la parole de Dieu. Il est, nous dit-on, si souvent perdu dans les brumes de l’alcool, qu’il croit encore que l’Angleterre est toujours sous l’autorité de Margareth Thatcher.

Les milices des Signataires par le Sang de Mokhtar Bel Mokhtar qui ont écumé le nord du Mali, exécuté ou assassiné des populations islamisées depuis des siècles, se sont enrichies et armées par des moyens prohibés par l’Islam : la prise d’otages, le trafic de stupéfiants…

Eliminer l’espace et le temps…

Qu’y a-t-il de commun entre Merah, Nemmouche, les terroristes du nord-est du Nigéria et du Sahel malien ? Le mal-vivre ? Un combat politique dévoyé et devenu pervers ? Un penchant criminel irrépressible ? Une folie meurtrière ? Nenni ! Rien de tout cela ! Ce qu’ils ont en commun, c’est qu’ils sont tous des « islamistes », c’est en tout cas ce que clament les médias occidentaux et nous, comme les moutons de Panurge, nous les suivons et empruntons la même expression. Pourtant Nemmouche né aux confins de la Belgique, Mérah qui n’était presque jamais sorti du pays toulousain, le chef kanouri issu des savanes nigérianes et les rebelles arabes ou touaregs du Sahara appartiennent à des régions et à des cultures différentes, ils ne partagent même pas la même conception ni la même intimité de l’Islam  ! Qu’importe, car, comme l’avait écrit le palestino-américain Edward Said, « quand on parle de l’islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps ». Qu’importe car pour l’Occident tous les problèmes du monde musulman ne s’expliquent que par l’Islam !

Mais si Merah et les autres sont musulmans, ils ne sont pas appelés « islamiques », comme on le dit pour qualifier la culture, les arts, voire la finance. Eux sont « islamistes » et la nuance est importante. L’Islam est en effet la seule religion pour laquelle on ait inventé deux termes différents pour désigner ceux qui se revendiquent de sa mouvance, selon la nature de leur engagement et si l’on pourfend l’intégrisme religieux, on ne voit que l’intégrisme musulman. Il existe pourtant des mouvements extrémistes chrétiens ou juifs, mais aucun d’entre eux n’est désigné sous les noms de « christianistes » ou « juifistes » pour les distinguer des pratiquants « orthodoxes ». On les désigne tout simplement sous le terme de « sectes » sans jamais insister sur  leurs fondements religieux, à peine reconnait-on les « sectes tueuses » et des sectes plus folkloriques. Ainsi les Chrétiens n’ont pas  à culpabiliser des dérives de Moon ou des atrocités et des enrôlements d’enfants de l’Armée de Résistance du Seigneur en Ouganda, ou des meurtres ou suicides collectifs du Temple du Peuple (923 morts en Guyana) ou des Davidiens (87 victimes à Waco). A l’inverse, les Musulmans sont sommés de s’excuser pour les attentats commis par Aqmi  ou par quelques loups solitaires ! « Chaque fois qu’un attentat est commis en France, observe en substance une Française « issue de la diversité », je prie pour que l’auteur ne soit pas  musulman… ».

Un racisme culturel ?

Le terme « islamiste » serait-il donc « une forme de reconversion du vieil racisme anti-arabe en racisme culturel » ? On a tendance à le croire lorsqu’on entend le directeur du Musée juif de Bruxelles affirmer, alors même que l’identité du coupable n’est pas prouvée, qu’il ne sert à rien de punir Nemmouche parce qu’il s’agit d’une guerre de civilisation ! En somme la violence serait dans les gènes de l’Islam ! Cela facilite tous les dénigrements et rend légitime le combat contre une religion jugée  intemporelle et monolithique, permettant, par exemple, au directeur d’un grand magazine français de proclamer, sans fioritures et sans risque, qu’il est « un peu islamophobe » !

Ceux que l’on appelle « islamistes » ne seraient pourtant que quelques milliers de combattants reniés par 99% des Musulmans. Aucune autorité religieuse musulmane, de Qom à Al Azar, de La Mecque à Fez, aucun chef d’Etat de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique), ne leur ont manifesté un soutien et du reste, l’islam condamne « ceux qui émiettent leur religion et se divisent en sectes » (Coran vi, 159). Ils trahissent les principes parmi les plus sacrés de l’Islam et notamment, le respect de la vie humaine  (« Ne tuez point la vie qu’Allah a rendue sacrée », Coran, XVII, 33). Leur connaissance des idées qu’ils invoquent est superficielle ou erronée : le « djihad » est d’abord un combat intérieur et celui qu’ils mènent est dirigé contre des populations islamisées depuis des siècles ; il n’y a pas une  charia unique, codifiée et celle qu’ils cultivent abime l’héritage musulman. Il ne suffit pas de se revendiquer de l’Islam pour être musulman et, comme le rappelle Al Ghazali, prier et jeuner par ostentation n’est aucunement piété mais espèce d’idolâtrie du Moi. Par son étymologie même, Boko Haram – (qui signifierait  « l’école est illicite ») – est à l’opposé de la Tradition puisque le Prophète (PSL) enseignait qu’il faut aller chercher le savoir jusqu’en Chine !


Pourquoi donc s’évertue–t-on à rattacher à l’Islam des hommes que les Musulmans, dans leur écrasante majorité, ne reconnaissent pas comme frères en religion ! Plutôt que de stigmatiser toute l’Umma islamique, pourquoi ne pas, solidairement, lutter contre ceux qui ternissent non l’image d’une religion, mais celle de l’homme ? Ceux qui lancent des bombes dans des foules pacifiques, ceux qui violent des femmes et des enfants, ceux qui enlèvent, enchainent et vendent d’innocentes jeunes filles, ceux qui sèment la détresse et la misère au sein de leurs communautés ne méritent pas d’être nommés en référence à l’Islam, même pas par le néologisme contesté d’ « islamistes ». Tous ceux là  ne devraient avoir droit qu’à un nom : celui de salauds !

mercredi 11 juin 2014

LA LOI SUR LA PARITE, UNE LOI MORT-NEE ?

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 mai 2014


Il y a très exactement quatre ans, l’Assemblée Nationale du Sénégal votait une loi dont les premiers articles portaient ces mentions :
- Article 1 : « La parité absolue homme-femme est instituée au Sénégal dans TOUTES (c’est nous qui soulignons) les institutions totalement ou partiellement électives ».
- Article 2 : « …les listes de candidature doivent être conformes aux dispositions ci-dessus sous peine d’irrecevabilité… ».

Les considérations citées à l’appui de cette loi faisaient état de la nécessité de garantir aux femmes une participation égale à la vie politique et dans une grande envolée lyrique, le ministre de la justice annonçait l’avènement d’une « justice sociale et la reconnaissance de l’importance de la position et de l’implication de tous pour relever les défis de construction et de développement ».      

Pourtant cette loi n’était pas d’une nécessité absolue et l’égalité imposée par le haut pouvait avoir le plus mauvais effet. Elle pouvait n’aboutir qu’à mettre en place une assemblée paritaire composée pour moitié de femmes dont la plupart ne sont ni préparées à leur fonction ni motivées pour la remplir. Il y a de par le monde des pays qui se sont passés d’une loi similaire et où pourtant la participation des femmes à la prise de décisions politiques est à la mesure de leur contribution effective à la société. Mais au Sénégal on a le fétichisme des textes réglementaires et, surtout sous Wade, celui du quizz. Avec plus de 42% de femmes élues au parlement en 2012, le Sénégal était au sixième rang mondial en matière de représentation féminine et, sans doute cela suffisait à notre gloire…

Le geste restait néanmoins audacieux et a été salué de par le monde comme une avancée démocratique exceptionnelle dans un pays en développement. La loi a donc été votée à la quasi unanimité par l’Assemblée Nationale où, pour une fois, majorité et opposition ont parlé de la même voix, trois députés seulement (1) ayant exprimé leur désaccord. Le Sénat a, plus unanimement encore, suivi les députés et la proclamation s’est faite dans les délais les plus courts…

Il restait la mise en application et c’est l’épreuve essentielle pour une loi. On s’attendait donc à ce que tous ceux qui avaient applaudi à cette loi, vanté ses avancées et l’espérance qu’elle faisait naitre, poussent des cris d’orfraie, défilent dans les rues, publient des motions à l’annonce qu’aux prochaines élections locales, les premières organisées depuis son adoption, une entité de notre pays, Touba en l’occurrence, refuse de s’y plier et présente une liste à l’ancienne, composée uniquement d’hommes. On s’étonne déjà que l’administration se soit comportée en Ponce Pilate et se soit contentée de transmettre la patate chaude à la CENA. On ne peut comprendre  qu’aucune des personnes inscrites sur ces listes n’ait eu l’audace de rappeler qu’elles allaient à l’encontre de la loi et, pour le moins, de décliner l’offre d’y figurer. On a du mal à faire grâce aux organisations de la société civile dont certaines avaient déjà entrepris la formation des femmes pour les préparer à leurs nouvelles responsabilités, et qui font profil bas et se contentent de vagues déclarations de principe.

Mais comment accepter le silence, la complicité de membres de l’institution qui a  la responsabilité de voter les lois, face à une tentative d’attentat qui vise l’objet même de sa mission ? Faire exploser la loi sur la parité au moment où précisément elle est mise à l’épreuve, c’est faire exploser le principe même d’une règle juridique d’application obligatoire. C’est aussi, aux yeux du monde entier, mettre en doute notre parole et la crédibilité de nos institutions. Le vote d’une loi est en effet, souvent, l’occasion d’une profession de foi et dans le cas qui nous concerne ici, elle était adressée aux Nations-Unies (Convention du 18-12-1979), à l’Union Africaine (Protocole de la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples du 11-7-2003) et à d’autres organismes de moins grande envergure comme le REFRAM qui rassemble tout de même 28 autorités francophones de régulation. La loi sur la parité avait suscité leurs vivats, son viol provoquera leurs quolibets.  

Mais, bien évidemment, le débat est d’abord national et c’est le respect de la mission confiée à une institution qui est censée être l’émanation du peuple qui est mis en cause. Même si les députés qui composent la présente Assemblée Nationale ne sont pas, dans leur écrasante majorité, ceux qui avaient voté la loi sur la parité homme-femme, ils savent, par le principe de la continuité de l’Etat, qu’elle reste une loi de la République tant qu’ils ne l’ont pas abolie. Qu’une personnalité aussi éminente que le vice-président du Parlement puisse ignorer que la loi est impersonnelle, générale et permanente, qu’elle s’impose à tous les individus de la société est un signe bien plus inquiétant qu’une assemblée à dominante masculine. L’honorable député dont les sorties tonitruantes ne sont pas toujours, dans la forme comme dans le fond, à la hauteur du symbole qu’il incarne, confond le statut d’un bien immeuble à celui d’un citoyen dans un Etat qui prétend être une «  république laïque, démocratique et sociale » (Article 1 de la Constitution). Il manque à sa mission s’il ne rappelle pas, à toutes les occasions, que « toutes les personnes sont égales devant la loi » et qu’ « aucun des droits souverains de l’Etat ne peut être transféré à autrui ».

Voila pourquoi il est du devoir politique, mais aussi et surtout éthique, de nos députés de faire entendre leur voix lorsqu’une loi est bafouée !


(1) Il s’agit des députés Oumar Kh. Dia, Wack Ly et M. Diop Djamil. 

POURQUOI ETAIT-IL PARTI ?

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 14 mai 2014

Pourquoi donc était-il parti ? Pourquoi  d’ailleurs partent-ils tous ?

Tout le monde se pose la question de savoir quelles sont les motivations du retour de Wade, mais personne ne s’interroge sur les raisons de son départ du Sénégal, dès après sa défaite, en 2012, et pourquoi c’est seulement au bout de deux ans qu’il revient dans le pays qui l’avait adulé, l’avait enrichi, lui et sa progéniture, mettant ainsi fin à un exil que rien ne justifiait et au cours duquel il  est resté quasi indifférent aux difficultés et aux inquiétudes de ses concitoyens. On devrait pousser la réflexion plus loin et s’interroger sur ce paradoxe bien sénégalais : pourquoi un ancien chef d’Etat, pourtant battu à la régulière au cours d’élections démocratiques, abandonne-t-il son pays, son parti, ses militants, sa maison, pour s’expatrier à l’étranger, comme s’il désavouait le choix de son peuple ? Pourquoi, plus généralement encore, les anciens présidents sénégalais, Wade et avant lui Senghor puis Diouf, nous fuient-ils comme si nous étions des pestiférés, dès le moment où ils cèdent ou perdent le pouvoir, alors même que leur démission ou leur défaite n’ont rien d’infamant et constituent même une exception dont ils devraient se glorifier ? L’exil de Senghor était, d’une certaine manière, assez prévisible, tant était fort l’attachement sentimental, culturel et même familial du président-poète à l’égard d’un pays où s’était forgé son esprit, car comme le dit un adage pulaar, ceux qui éduquent l’emportent toujours sur ceux qui mettent au monde. L’exil de Diouf était plus surprenant, celui de Wade totalement injustifiable puisqu’il était le seul parmi les trois à disposer d’un domicile fixe et connu à Dakar, bien avant son arrivée au pouvoir.            
                   
La mise en scène d’un retour

Mais, évidemment, Abdoulaye Wade ne fait jamais ce qu’on attend de lui et la surprise aurait été qu’après la fin de son mandat, il se contente d’être un retraité nonagénaire, certes prestigieux, mais soucieux de se placer désormais au dessus des factions et de préserver la dignité de son statut. Il est donc parti, mais contrairement à ses prédécesseurs, son exil relevait du théâtralisme plutôt que du désir de ne pas interférer dans la gestion de son successeur. Wade a une mentalité de joueur et use toujours des mêmes combinaisons. Il va donc tenter de rééditer son coup de décembre 1999, quand porté par toute l’opposition réunie autour de lui, il  était revenu de son exil de France –  déjà ! – pour aller à l’assaut du régime de Diouf. Et pour ajouter au spectacle, il fera de ce qui n’est qu’une formalité, son vol retour, un feuilleton où le suspense le dispute à l’imbroglio !

Malheureusement pour lui, il n’est plus un opposant susceptible de conquérir le pouvoir et qui peut encore faire illusion, mais un ancien chef d’Etat, qui traine son bilan comme un boulet. Il a manqué de réalisme en oubliant que les deux tiers des Sénégalais lui avaient claqué la porte, définitivement, il y a seulement deux ans. Il ne réalise même pas que si son parti se meurt, au point que le chantier de son énorme salle d’apparat se rouille dans l’indifférence générale depuis deux ans, c’est qu’il lui tient toujours la bride et ne laisse aucune initiative à ses adjoints.  Il a, comme d’habitude, manqué de mesure en prétendant que, cette fois encore, ils étaient « des millions » à l’accueillir. Mais, surtout, il a manqué de « conscience professionnelle ». Quand on a été chef d’Etat, premier citoyen d’un pays, il y a un comportement qu’on n’a plus le droit d’afficher, il y a des mots qu’on ne doit plus jamais prononcer. Cela, au moins, ses deux prédécesseurs, Senghor et Diouf, l’avaient compris. Ils avaient compris que leur conquête principale était qu’ils étaient désormais des hommes libres et qu’ils pouvaient enfin se passer de se battre pour l’argent ou pour le pouvoir.
Wade revient, non comme on rentre à la maison, mais pour faire la tournée des grands ducs, tenter une fois encore de se concilier les bonnes grâces des chefs religieux, qui tous, prudemment, ont fixé les limites de leur appui. Il rentre pour récupérer l’argent qu’on lui avait offert au titre de chef d’Etat et qu’il avait, sans vergogne, gardé pour lui. Il rentre pour faire pression sur la justice qui doit se prononcer sur les turpitudes réelles ou supposées de son fils, alors que d’autres Sénégalais, qui l’avaient soutenu et accompagné, sont passés sous les fourches caudines sans qu’il élève la voix. Il est vrai qu’à ses yeux seul son fils fait le poids pour reprendre son flambeau.

Quand on a été, comme lui, le premier Président de la République sénégalaise élu de manière libre, démocratique et transparente, on se déshonore en prétendant que l’on peut faire tomber le pouvoir en lançant la rue contre ses  symboles… Même en 1999, Wade  s’était gardé de se présenter en séditieux, se contentant de proclamer que l’accueil populaire qui lui avait été réservé équivalait à une victoire au 1e tour !

Défendra-t-il « sa » loi sur la parité ?

Mandela s’était bien gardé de vouloir gérer l’Afrique du Sud par personne interposée et si un jour il avait revêtu un T-shirt  pour marquer son opposition  à la politique de son successeur en matière de santé, c’est qu’il s’agissait rien de moins que de la survie même de son peuple. On eût ainsi aimé que Wade, d’une manière ou d’une autre, plutôt que d’enflammer les badauds, rappelât aux siens et à ceux qui gouvernent, la nécessité de respecter la loi sur la parité homme-femme qui a été une des grandes avancées de son régime…

Tous les  chefs d’Etat africains sortants ne peuvent pas avoir l’aura de Mandela, mais tous peuvent tenter de suivre les pas de Nyerere, Senghor, Masire, Chissano, Diouf ou Konaré et prêcher à l’issue de leurs mandats, le respect des institutions,  la paix et de l’union.


C’est triste à dire, mais Wade pourrait finir comme il a commencé : en comploteur ! 

mardi 22 avril 2014

BOUTEFLIKA, COMPAORÉ, … ET LA SORTIE PAR LA PETITE PORTE

Texte publié dans « Sud Quotidien » du 17 avril 2014

        
Depuis Cincinnatus, les hommes de pouvoir n’ont jamais eu qu’un seul choix : un jour où l’autre, il leur faudra bien l’abandonner à d’autres mains et soit partir la tête haute, par la grande porte, soit être poussés dehors, en empruntant la petite porte…

La première solution les préserve de la honte, fait quelquefois oublier certaines de leurs fautes et de leurs faiblesses, et leur assure généralement une place honorable dans le panthéon national. La seconde solution les conduit à la raillerie populaire, quand ils échappent à la mort ou à la torture, les mène à la déchéance ou à la prison, fait oublier jusqu’aux bonnes actions qu’ils avaient pu conduire. Kadhafi avait délivré son pays du joug d’une monarchie vieillissante qui méprisait le peuple, Hastings Banda avait été surnommé le « Lion du Nyassaland » pour avoir sorti son pays de la nuit coloniale, et pourtant, tous deux, sur des registres différents certes, faute d’avoir pu tenir leurs promesses, faute d’avoir compris que le pouvoir use quand on s’en sert trop et trop longtemps, sont sortis de l’histoire par la petite porte…

L’exception Mandela

En plus de cinquante ans d’indépendance africaine, un seul chef d’Etat de notre continent a réussi le double miracle d’accéder, mais aussi de renoncer au pouvoir par la grande porte. Nelson Mandela avait été élu président de la République d’Afrique du Sud par des voies démocratiques incontestables, de manière si évidente et naturelle que sa défaite aurait pris l’allure d’une sordide plaisanterie. Il avait exercé ses fonctions presqu’avec détachement et, à l’issue d’un seul mandat, avait transmis le pouvoir à un dauphin qui certes n’avait pas son aura, mais avait été préparé à l’exercice et à sa rigueur. Malheureusement, l’exemple de Mandela est un cas quasi unique. Le seul président africain pour lequel on oserait risquer le parallèle est Julius Nyerere, à ces différences près que celui-ci avait été porté, pour la première fois, au sommet d’un Etat naissant autant par la condescendance de la puissance coloniale que par le choix libre des citoyens, qu’il est resté bien plus longtemps au pouvoir et que c’était plus l’échec de ses réformes que la satisfaction d’avoir accompli sa mission qui le lui a fait quitter.

Mandela et Nyerere mis à part, il ne reste plus que des présidents qui, dans le meilleur des cas, ont réussi leur entrée et raté leur sortie, ou inversement. D’autres, plus nombreux, ont raté l’une et l’autre, et, de Mobutu à Dadis Camara., en passant par Idy Amine Dada, Ould Taya ou Ben Ali, ils sont condamnés à l’exil ou dorment anonymes dans des cimetières étrangers.

Au premier groupe appartiennent Abdoulaye Wade, Laurent Gbagbo, Amadou Toumani Touré… Wade avait été le premier président sénégalais élu par des voies démocratiques transparentes. A.T.T avait sauvé l’honneur de l’armée malienne en rendant le pouvoir illégitime qu’elle lui avait donné pour conquérir le vote populaire et gouverner sans parti et presque sans opposition. Gbagbo avait, non sans difficultés, arraché le pouvoir aux héritiers de Houphouët-Boigny qui pendant plus de trente ans, avait gouverné la Côte d’Ivoire comme une propriété privée.

Tous les trois sont partis sans gloire, Wade avait été battu par ceux qui l’avaient porté à la tête de l’Etat et que son entêtement avait irrités, ATT avait dû descendre les falaises de Koulouba pour sauver sa vie et Gbagbo rumine sa déconvenue dans une cellule de prison ! Au second groupe appartiennent Abdou Diouf, Mathieu Kérékou et leur sort est plus enviable. Ils n’étaient pas arrivés au pouvoir de la manière la plus légitime mais ils ont su partir au bon moment ou de la meilleure façon, et d’une certaine manière ils ont gagné le droit de vivre sereinement parmi leurs concitoyens. Car, on l’aura compris, c’est déjà une grande conquête pour un ancien chef d’Etat africain que de finir sa vie, en homme libre, parmi ceux qu’il avait gouvernés !

Abdoul Aziz Bouteflika, aujourd’hui, et demain, peut-être, Blaise Compaoré, Paul Biya, etc., n’ont pas tiré une leçon de l’histoire et se préparent à emprunter les voies périlleuses qui ont conduit certains de leurs collègues au désastre et semé le désordre dans leurs pays respectifs…

Finir comme Bourguiba ?

Le cas de Bouteflika ressort de la comédie théâtrale mais c’est aussi une tragédie humaine. A l’usure manifeste de ses deux collègues cités - (Biya : 32 ans au pouvoir, le plus ancien président africain en exercice ; Compaoré : 27 ans au pouvoir !) - il ajoute l’impossibilité physique d’assurer ses fonctions. L’ancien et sémillant ministre de Ben Bella et de Boumediene qui fut, il y a quarante ans, l’un des plus jeunes présidents de l’Assemblée Générale des Nations Unies, est l’Arlésienne d’une compétition dont il a manqué tous les rendez-vous. Il fait campagne par ministres interposés et depuis deux ans sa seule prouesse aura été de s’être levé tout seul, une fois, de son fauteuil, et d’avoir grommelé deux bouts de phrase plus proches d’un borborygme que d’un discours articulé. Quels mots, quels arguments peuvent opposer ses adversaires à un candidat virtuel, un fantôme qui n’a participé à aucun meeting public et qui demain pourrait récuser toutes les promesses faites par ceux qui portent sa parole ? En réalité l’enjeu des élections algériennes n’est pas d’exprimer la volonté du peuple, mais de garantir le droit à ceux qui tirent les ficelles de s’assurer les moyens de choisir les cartes du jeu.

Bouteflika sera donc élu, sauf miracle, mais pour quoi faire et pour combien de temps ? La seule question qui se pose aujourd’hui pour l’Algérie est de savoir si, une fois porté au pouvoir pour un quatrième mandat, à 76 ans passés, son vieux président terminera sa carrière présidentielle comme Bourguiba ou comme Houphouët-Boigny. Si, après un laps de temps variable, il devra subir un « coup d’Etat médical » qui propulserait au devant de la scène un des marionnettistes qui déjà exercent la réalité du pouvoir. Ce serait alors la voie ouverte à la dictature puis à la rébellion comme l’a montré l’expérience tunisienne. Ou si, comme Houphouët-Boigny, Bouteflika quittera le pouvoir les pieds devant, et, dans ce cas, le vide politique pourrait comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire, servir de lit au désordre et à la guerre civile.


Ainsi, dans l’un comme dans l’autre cas, son entêtement politique et les manigances de son entourage portent les germes du désordre et il n’y a pas plus grave faute pour un chef d’Etat que de sacrifier la paix civile pour entretenir une gloire personnelle dérisoire au regard de l’Histoire.

RÉGULER N’EST PAS CENSURER !

Texte publié dans « Sud Quotidien » du 3 avril 2014
        

La régulation, celle des moyens audiovisuels en particulier, est un exercice relativement nouveau en Afrique et elle est souvent incomprise, quand elle ne prête pas à de nombreuses critiques plus ou moins justifiées. Pour certains, et notamment pour les producteurs audiovisuels, elle est, par son essence même, une ingérence dans la liberté d’expression. Pour d’autres, elle parait dépassée à l’heure du numérique. D’autres, enfin, et c’est classique lorsqu’il s’agit d’innovations institutionnelles, invoquent le gaspillage que représenterait la prise en charge de ses agents…

La presse sénégalaise, la presse écrite notamment, sert souvent de tribune à des auditeurs, et surtout à des téléspectateurs, dont les doléances et les récriminations traduisent l’exaspération face à la fois aux dérives des médias et à l’impuissance, voire, disent certains, à la complaisance, des organismes de contrôle. Ces critiques sont souvent fondées et force est de reconnaitre que notre paysage audiovisuel offre une image peu reluisante.

En quelques années, il a explosé littéralement et cette croissance s’est faite souvent aux dépens de la qualité et du respect des valeurs les plus sacrées. La réalité c’est que nous nous enfermons dans un isolement tel que notre production audiovisuelle est inexportable parce qu’elle ne flatte souvent que le pire de nos fondements culturels. En faisant peu cas de la diversité culturelle, en s’abreuvant exagérément aux séries à l’eau de rose, en privilégiant la futilité et l’obscurantisme, en préférant s’attacher  les services d’amateurs bon marché mais incompétents plutôt que ceux de professionnels aguerris, elle présente souvent l’aspect d’une usine à gaz exclusivement destinée à la consommation locale.

Enlevez les lutteurs, les footballeurs, les bonimenteurs en tous genres et les guérisseurs universels, et il ne reste pas grand-chose pour subjuguer la chalandise. Ajoutez à cela le mélange des genres qui fait que certains éditeurs sont aussi les animateurs vedettes de leurs groupes ou que d’autres contrôlent toute la chaine, en amont et en aval, et jusqu’aux sous-traitants, ou le manquement caractérisé des obligations professionnelles, l’absence quasi générale de précautions élémentaires qu’impose le genre (pictogrammes, avertissements, etc.) et vous comprendrez l’émoi que certaines émissions soulèvent dans les foyers. La télévision, parce qu’elle touche les parties les plus vulnérables de la population, a besoin de règles et de dispositifs spécifiques.

Mais pour que les critiques les plus pertinentes atteignent leur but, il faudrait qu’elles tiennent compte des réalités de notre pays. On oublie trop souvent que les organes de régulation africains ont pour fondement non les convictions démocratiques de nos gouvernants mais, plus généralement, la nécessité pour ceux-ci de répondre aux pressions de la rue, quand ce ne sont pas celles des bailleurs de fonds. Leur pouvoir est donc souvent limité et la plupart d’entre eux ont pour fonction essentielle de contrôler le contenu des produits diffusés et n’ont pas de prise sur le fonctionnement des médias, ce qui est l’autre domaine de compétence d’une bonne régulation. Il découle de ce fait que la régulation ne peut se faire qu’à posteriori, elle sert plus à éduquer qu’à sanctionner et, lorsqu’elle condamne, le mal est généralement fait, ou entamé. Le reproche qu’on peut faire aux organes de régulation ne peut donc pas  être de ne pas avoir empêché la diffusion d’une émission, mais d’avoir permis qu’elle se reproduise et de ne pas avoir mis en garde ou sanctionné ses auteurs. 

Mais ces limites ne doivent pas, loin de là, empêcher le téléspectateur, l’auditeur, d’exercer son devoir de vigilance et d’indignation, car le citoyen est l’allié indispensable du régulateur et ses avis appréciés et même sollicités. En effet si la régulation a pour mission de préserver le droit à l’expression (celui d’exprimer son opinion et celui de recevoir des informations), son fondement essentiel c’est d’abord de garantir la liberté d’opinion des auditeurs et des téléspectateurs avant même celle des médias, de préserver les droits des plus faibles et des plus démunis. C’est en se fondant sur ce titre que le CNRA s’est attaché depuis un an à se placer aux côtés du public et à placer les médias devant leurs responsabilités plutôt que d’user et d’abuser de mises en demeure.

Cette posture restitue aussi au public ses droits parce que le succès d’une chaine ou d’une émission de télévision est d’abord fonction de l’engouement que lui portent auditeurs et téléspectateurs. A ce sujet il est assez curieux de remarquer, comme l’a montré une enquête du CNRA, que les émissions qui soulèvent le plus de remarques désobligeantes sont aussi celles qui ont le taux d’audience le plus élevé. En effet, la RTS1 mise à part, les émissions les plus suivies sur les chaines de télévision sont les talk-shows, les films et autres rubriques qui soulèvent l’indignation de la majorité des téléspectateurs. Cette situation est d’autant plus paradoxale que la même enquête a révélé que le taux de pénétration de la télévision croit avec le niveau d’instruction, qu’il est plus élevé dans les villes que dans les campagnes, chez les hommes que chez les femmes. En résumé c’est la partie privilégiée de notre pays, celle qui détient le savoir et le pouvoir, qui laisse faire ce que d’autres stigmatisent !


En somme à côté de la régulation institutionnelle, qui doit être autonome et indépendante, bien outillée et reflétant la diversité sociologique, professionnelle et culturelle de notre pays, il y a celle des consommateurs, plus efficace encore pour imposer un paysage audiovisuel de qualité. Il leur suffira en effet de comprendre que l’audiovisuel est d’abord un commerce, hélas, qu’une émission à petit audimat est une émission condamnée et qu’en fin de compte c’est le téléspectateur, l’auditeur, qui assurent sa survie .C’est aussi simple que cela !   

vendredi 21 mars 2014

LE SYNDROME DE PETER

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 13 mars 2014

Si tous les hommes sont égaux, au moins en droit, tous n’ont pas les mêmes dons et l’histoire nous montre que plus il y a d’échelons à franchir, plus chaque homme, ou chaque femme, a une chance de parvenir à son niveau d’incompétence et de subir ce qu’on a appelé « la stagnation de Peter ». Ce n’est pas seulement qu’il cesse de faire des progrès, il commence à exprimer des insuffisances dont certaines peuvent avoir des conséquences graves. Le plus ennuyeux, c’est qu’il est difficile de déboulonner un hiérarque incompétent car seul son supérieur peut le faire et, s’il le fait, il reconnait par là même sa propre incompétence à choisir les hommes qu’il faut à la place qu’il faut.

Erreur de casting

Tout cela pour dire qu’il est fréquent, et en politique plus souvent qu’ailleurs, que l’on récompense un ami, un allié, un serviteur, en le portant à un poste, à une responsabilité qu’il est incapable d’assumer et ainsi de se faire soi même du mal en rendant un mauvais service. Cela s’appelle une erreur de casting. Mais il y a des erreurs de casting qui sont si flagrantes qu’elles donnent l’impression d’avoir été inspirées par des forces obscures. Notre histoire récente nous offre de multiples exemples d’hommes, et de femmes, promus à des postes qui étaient au dessus de leurs moyens et qui ont cherché à cacher leur incompétence sous des rodomontades dévastatrices. On se souvient tous de cet homme, ancien factotum de son parti, élevé miraculeusement au poste de ministre, comme un défi à l’opinion, et qui faillit désintégrer l’ASECNA, le plus vieux et le plus prospère organisme de coopération interafricaine. Malheureusement, la leçon n’a pas été retenue et la tentation persiste de vouloir récompenser un fidèle en respectant ses désirs mais, souvent en trahissant l’intérêt de celui qui détient ce pouvoir et, quelquefois, celui du pays que celui-ci prétend servir. Les évènements survenus ces derniers jours à Matam et au cours desquels un improbable député a brandi son arme, et peut-être tiré, au milieu des militants de son propre parti, nous ramène à cette évidence : à chacun son métier et les vaches seront bien gardées ! En effet un « griot » (bien entendu je ne parle pas de la composante, utile et respectable, de notre société, mais de la perversion de la fonction, qui se retrouve dans toutes les couches sociales !), n’a pas sa place au Parlement, car la fonction de celui-ci est précisément d’exprimer la volonté du peuple souverain et non de vanter un chef. La séparation des pouvoirs est un élément si fondamental que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen conclut qu’il n’y a pas de Constitution si cette séparation n’est pas déterminée et si le respect des droits n’est pas assuré. Rappelons que notre constitution stipule qu’à l’Assemblée Nationale, « le vote est personnel » et que «  tout mandat impératif est nul » (art 64). La « nomination » au Parlement d’un homme qui n’avait de titre et de vocation que d’être laudateur de l’exécutif portait en germe de graves dérives. En cédant à la confusion des genres, on court le risque d’installer dans l’appareil de l’état un homme que sa culture, mais aussi son ignorance conduisent à faire, au Parlement comme dans son parti, ce qu’il faisait dans sa vie antérieure : louer, parader, se livrer au lobbying et à l’exclusion. Il était bon pour entretenir les lignages et restaurer les généalogies, il devient exécrable lorsqu’il s’agit de reconnaitre la liberté de choix ou le droit à l’expression qu’implique le militantisme politique. De par son éducation, il est prédisposé à se montrer, par l’habit, qui oscille entre le chapeau texan et les volutes du derviche tourneur, et par la parole, toujours haute et irréfléchie. C’est en effet par son ramage et son plumage, aussi excessifs l’un que l’autre, qu’on le reconnait d’abord. Alors on le voit plus souvent que nécessaire, on l’entend sur des questions où il n’y entend rien. Il veut être de tous les voyages parce que voyager était son métier. Il est de tous les complots, parce que pour monter un grade, le courtisan doit pousser un autre à en descendre un. Il a été trop habitué à recevoir pour donner sans ostentation. Il est habitué à amuser et un froncement de sourcils suffit à le mettre en alarme et c’est cette peur qui lui a fait sortir l’arme des faibles, celle de la violence.


Il faut rendre justice au régime précédent : il avait au moins compris qu’un homme qui ne croit qu’au bon vouloir d’un seul ne peut voter des lois qui, par nature, sont impersonnelles. Son « griot officiel » était haut en couleur, mais il ouvrait la marche du Chef, il ne se colletait pas avec le labyrinthe des textes réglementaires. Il traduisait, très librement, les discours, il n’interprétait pas les lois. Il tenait le micro, le 4 avril, mais ne prétendait pas à la vérité historique. Son arme ce n’était pas un pistolet, mais sa parole, autrement plus efficace. Au fond, il savait se faire accepter de tous parce qu’il avait compris que les hommes de pouvoir passent et que le pouvoir demeure : il était donc fidèle au pouvoir et non aux hommes. Il n’était pas député, et, s’il avait le titre ronflant de « conseiller », il savait, au fond de lui-même, que les chefs ont plus besoin d’éloges que de conseils.

dimanche 2 mars 2014

A PROPOS DU RAPPORT DE LA CNRI : TOURNER SEPT FOIS SA LANGUE DANS SA BOUCHE...

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 24 février 2014

Les Sénégalais seraient-ils d’éternels grincheux, ou, plus concrètement, des hommes et des femmes qui ne prennent jamais la précaution, et la courtoisie, de tourner sept fois leur langue dans la bouche avant de livrer des vérités qu’ils croient définitives et absolues ? Le rapport de la Commission Nationale pour la Réforme des Institutions (CNRI) est à peine remis à son commanditaire, le Président de la République, que déjà, on sonne l’hallali, on voue aux gémonies, avec un aplomb incroyable, un document qui, même s’il circule sur Internet, n’est pas encore versé dans le domaine public ! Combien parmi ses détracteurs l’ont soupesé, examiné sous toutes les coutures, se sont appropriés son contenu, sa méthodologie, sa philosophie, pour tout dire sa lettre et son esprit ?

La première incongruité, c’est donc que ce document, s’il n’est pas à proprement parler confidentiel est, pour le moins, à tirage limité. On n’a pas entendu ses auteurs le divulguer ou débattre de son contenu, ni même exposer des doléances sur leurs conditions de travail. La petite minorité de privilégiés qui est en sa possession, plutôt que de s’ériger en bouclier, aurait du avoir la délicatesse, et pour certains la loyauté, de ne pas condamner aussi vite un texte que son commanditaire a reçu avec la réserve républicaine qui s’impose. Pourtant même si le Chef de l’Etat, devant le brouhaha soulevé par sa publication, a invité ses affidés à ne pas se livrer à de vaines polémiques et à lui laisser le temps de se faire sa propre idée, on ne peut manquer d’observer que c’est précisément dans son proche entourage qu’on a eu la surprise de trouver un des plus virulents contempteurs du texte. Cet homme, qui revendique le titre de « ministre conseiller juridique  du Président de la République », n’aurait-il pas du, en toute logique, réserver ses appréciations à son employeur ? On a trop de respect pour la bonne foi du Président de la République  pour croire que son conseiller ne fait que dire tout haut ce qu’on susurre au Palais et qu’on n’ose dire aux auteurs du document. Le rôle d’un conseiller n’est-il pas précisément de s’effacer derrière son mentor et de lui laisser la primeur de ses avis ? Que pourrait dire, demain, ce conseiller à celui qu’il est chargé d’éclairer et qu’il n’ait déjà divulgué à la presse ? Quel effet sa précipitation aurait sur l’opinion sinon de donner à penser que le Chef de l’Etat est l’otage de son entourage ?  

Délai de sérénité  

La deuxième remarque, c’est que c’est faire preuve d’une grande désinvolture que de traiter par-dessus la jambe un document qui est le fruit d’une réflexion et d’investigations menées par une commission qui a rassemblé des compétences reconnues et fait preuve d’une générosité rare de nos jours puisqu’aucun de ses membres n’était rétribué pour ce travail de longue haleine. Par ailleurs le chef de cette cellule est un homme qui n’est pas dans le besoin, ni d’argent ni d’honneurs, et qui est, qu’on le veuille ou non, une des fiertés de notre pays. Si le mot n’avait pas été dévoyé, on pourrait dire qu’Amadou Mahtar Mbow et ses compagnons ont fait don au pays de leur expertise, de leur engagement et de leur sens patriotique. Cela ne signifie pas, bien sûr, que leur travail ne doit pas être soumis à la critique, mais que celle-ci devrait être précédée d’un délai de sérénité : le temps de consacrer à son analyse le même effort que celui qui a présidé à sa conduite. Il n‘est pas responsable de faire l’évaluation d’un document qui a demandé des mois d’efforts sans connaitre son contenu, tout son contenu, sans rechercher les sources de son inspiration. Il est prétentieux de croire que des compétences académiques suffisent seules pour faire son exégèse, car ce texte n’est pas que juridique. Il est trop facile enfin de conclure à sa carence, en ne reposant son argumentaire que sur son intime conviction, car trop souvent, les gens pensent dire la vérité parce que tout simplement, ils disent ce qu’ils pensent.

Arriver au but sans faire le chemin ?


Le dernier malentendu est encore plus fondamental puisqu’il porte sur le sens même qu’il faut donner au rapport de la CNRI. Il ne s’agit pas, d’après ce que nous en savons, d’une cogitation d’experts mais de l’expression même d’une partie importante de notre population, puisqu’il découle d’interrogations et d’audits conduits auprès de nos concitoyens, dans toutes leurs diversités. La CNRI a effectué un sondage à grande échelle, interrogé près de 5000 personnes à travers 45 départements, recueilli les avis des composantes religieuses et de la société civile, sollicité l’éclairage de spécialistes pour toutes les questions qui nécessitaient une expertise  supplémentaire. Certes nous ne vivons pas dans une démocratie directe et, chez nous comme ailleurs, les institutions politiques résultent souvent du choix d’un nombre très restreint de personnes, mais nul ne peut prétendre faire le bonheur des peuples malgré eux. Ce rapport qui constitue en quelque sorte, une banque des vœux et ambitions de nos populations et des orientations que celles-ci souhaitent donner à leur gouvernance ne peut pas être réduit à un ersatz, car il s’agissait bien de réfléchir à la REFORME des institutions, comme il est précisé dans le titre de la commission. Le Président de la République peut, comme  il l’a dit à Pékin, y puiser des idées, à la dimension de ses ambitions, et l’importance de ce choix est à sa discrétion. Mais choisir, c’est toujours prendre des risques et il lui restera à prouver qu’on peut arriver au but sans faire le chemin.