Historien et géographe de formation, et après avoir été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, j’ai occupé diverses fonctions nationales et internationales. Aujourd’hui à la retraite, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que deux essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 et "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010). Je publie règulièrement des chroniques dans divers journaux dakarois (en particulier l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

dimanche 25 janvier 2015

IL N'A PLUS DE CHARLIE-HEBDO...

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 24 janvier 2015

Si Charlie-Hebdo n’est pas mort, il est défiguré !

Un journal adulé, presque vénéré, est paru sous le même titre, mais il est bien loin de celui qui, avant le 7 janvier, avait pour devise « l’indépendance à tout prix ! » et se vantait de ne rien devoir à personne, d’être libre, et indifférent aux honneurs.

De 30.000 à 7.000.000 d’exemplaires !

Si Charlie est défiguré, ce n’est pas, principalement, la conséquence de la disparition tragique de ses fondateurs, de ses plus grandes plumes, de ses caricaturistes les plus imaginatifs. Même si les « survivants » paraissent plus sensibles à l’appel des médias que ne l’étaient les fondateurs et qu’ils ont tendance à accréditer l’idée que la crudité des mots, pour ne pas dire la grossièreté, sont les seuls vrais labels de leur journal, y compris dans les moments les plus émouvants…
Si Charlie est défiguré, c’est qu’il n’y a rien de commun entre le journal besogneux, souvent à court d’argent mais jamais à court d’imagination, porté par l’engagement de ses animateurs, et l’hebdomadaire « milliardaire », gavé d’argent et de soutiens, y compris ceux venant de ceux qu’il décriait. Il y a quelques semaines, l’ancien Charlie était sur le point de disparaitre pour une dette de 100.000 euros, le nouveau va pouvoir disposer d’un matelas de plus de 20 millions d’euros, en dons et recettes, après avoir réussi le joli coup de diminuer le nombre de ses pages sans baisser son prix ! Il pourrait même se payer le luxe d’aller au secours de ses anciens protecteurs.

Si Charlie  est défiguré, c’est qu’il n’y a rien de commun entre les 30.000 à 60.000 exemplaires qui n’étaient écoulés que grâce au militantisme de lecteurs aficionados qui le lisaient par choix personnel, et les millions d’exemplaires que s’arrachent des files d’acheteurs sur commande qui, dès potron-minet, font la queue devant les kiosques, comme on le faisait naguère devant les vespasiennes. Il n’y a rien de commun entre les lecteurs du vieux Charlie, unis par un même idéal, et ceux d’aujourd’hui dont les motivations sont disparates et qui brandissent le journal comme un trophée de guerre. Jusqu’où d’ailleurs montera le tirage de ce journal ? Un million, trois, cinq, et plutôt sept millions d’exemplaires : c’est un tirage biblique ! Le journal est devenu un objet de consommation courante, une sorte d’Almanach Vermot dont chaque famille française devrait posséder un exemplaire et il faudrait désormais le faire rembourser par la sécurité sociale. N’oublions pas aussi ceux qui spéculent sur le titre, ceux qui se sont enrichis sur ses dépouilles ou sur sa légende en reprenant ses dessins, ceux qui se font de la publicité en se déchirant sur des mémoires. Bref, ce journal est devenu pour beaucoup une bonne affaire !   

Avant, on lisait Charlie par plaisir, par révolte, depuis son dernier numéro on le lit par devoir civique, par patriotisme, par snobisme quelquefois, ou pour pouvoir, sans risque, exprimer une haine longtemps retenue. L’ancien Charlie faisait des caricatures de « Mahomet » par esprit de dérision, (et à l’occasion renflouer ses caisses !), le nouveau est quasiment condamné à faire des caricatures de « Mahomet » pour conserver ses nouveaux groupies, et il lui faudra plus de 15 jours pour renouveler son inspiration !

« Ceci n’est pas mon Prophète ! »

Qu’il le veuille ou non, le journal libertaire, ennemi des corps constitués et des bien pensants, est devenu l’instrument des politiciens qui le portent en bandoulière, une banque nationale d’émotions, une fondation universelle. Il est sur les façades des édifices publics, il est en fait devenu l’officiel de la caricature. C’est peut-être parce qu’il est devenu une institution française qu’à Zinder, au Niger, on a brulé des bâtiments et des symboles de la France.

Le vieux Charlie ne faisait pas de publicité ? Le nouveau est subventionné par l’Etat et d’autres sponsors plus ou moins vertueux, la publicité, on la fait pour lui et à sa place, et même si ces soutiens sont sans contrepartie, il n’a plus que le choix entre l’ingratitude et la soumission.

Charlie fait désormais l’unanimité en France, c’est son boulet, car ce n’est jamais un bon signe pour un journal ! Le destin de l’unanimisme en politique, c’est de se fissurer au contact des réalités, sitôt passé le temps de l’émotion.

Les irréductibles de « Je suis Charlie » ont donc d’ores et déjà perdu le soutien de ceux qui pensaient que le slogan exprimait, en priorité, la fraternité des hommes, le droit à l’expression pour tous, mais dans le respect des uns pour les autres, la condamnation de la violence, de tous les racismes et de toutes les intolérances. C’était sur ces bases que beaucoup, et notamment les représentants de pays d’Afrique ou d’Asie, avaient pris place au sein de la « Marche pour la République », et le paradoxe aujourd’hui, c’est que ceux qui clamaient leur esprit de tolérance en scandant « Je suis Charlie » deviennent intolérants à l’endroit de ceux qui crient « Je NE suis pas Charlie » !

Plus significatif, le Charlie des survivants n’a pas été suivi par ceux dont l’opinion compte le plus à ses yeux, puisqu’à New York, comme à Londres et même à Copenhague, les médias, écrits et audiovisuels, se sont abstenus de reprendre ou de relayer ses caricatures et mis quelquefois en doute le sens de responsabilité de ses dirigeants. La tolérance, y rappelle-t-on, ce n’est pas tout laisser faire. Peut-être les Français réaliseront-ils que la laïcité à la française n’est pas universelle, qu’à force de radicalité, elle est devenue une sorte de religion, et que le tout repressif, les initiatives et mots malheureux de politiciens et journalistes en quête d’audience, ne suffiront pas à calmer le désarroi des cités.

Charlie a perdu des amis sans gagner les réticents, car la poursuite des caricatures n’a fait qu’amplifier la colère de ceux qui lui reprochent de s’en prendre indistinctement aux musulmans, et même d’une certaine manière, de s’en prendre plus à ceux qui sont fidèles à la doctrine islamique et la vivent au quotidien qu’à ceux qui l’invoquent mais la bafouent. Ce n’est pas tant d’ailleurs la caricature qui blesse les premiers puisqu’après tout, le « Mahomet » représenté par Charlie leur paraît peu vraisemblable, peu conforme à l’image qu’ils se font de Muhammad, et qu’ils auraient pu se contenter de dire : « Ceci n’est pas notre Prophète ! ». Car, faut-il le répéter, l’humour n’étant pas le monopole de l’Occident, ce qui les choque en vérité ce n’est pas la caricature, mais l’ignorance et le mépris qu’elle véhicule souvent.


C’est non le plaisir de faire rire mais l’envie de blesser… 

samedi 17 janvier 2015

L'ISLAM TRAHI...

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 13 janvier 2015


Pour l’opinion internationale, au Nord et même désormais au Sud, l’image de l’Islam ce sont les tours de New York fendues par des avions fous, ce sont les hordes de Boko Haram qui détruisent tout sur leur passage, prennent en otage ou massacrent des femmes et des enfants, c’est la Somalie réduite à l’état de ruines, c’est Al Qaida, Dash, Aqmi, des sigles qui évoquent la barbarie et les crimes organisés, ce sont des loups solitaires qui sortent du néant et sèment la douleur et la haine…

On en oublie que les principales victimes des exactions de ceux que l’on désigne, frauduleusement, sous le terme d’islamistes sont leurs prétendus coreligionnaires et que les bandes d’énergumènes qui avaient pris possession de Tombouctou, au nom de l’Islam, y ont fait plus de dégâts que jamais ne pourraient en faire des caricaturistes…

On en oublie que de toute l’Umma islamique, aucune voix autorisée n’est venue apporter sa caution à cet intégrisme destructeur, ni les ulémas de La Mecque ou du Caire, ni les monarchies dont les chefs exercent des responsabilités religieuses, ni les responsables des pays à majorité musulmane, ni, évidemment, l’OCI…

La particularité des « jihadistes » (encore un terme impropre) français, c’est que presque tous ont été des jeunes gens blessés par la vie, qu’ils avaient longtemps ignoré le sens de la voie islamique, et qu’ils s’y sont souvent engagés moins par conviction profonde que par révolte contre une société au sein de laquelle ils ne trouvaient pas leur place, et qu’enfin leur pratique religieuse était souvent peu respectueuse du message de ce Mahomet qu’ils invoquent. Les hommes qui ont sacrifié des vies humaines dans les locaux de Charlie Hebdo et Porte de Vincennes et perdu leurs vies par la même occasion, sont en réalité non les porte-parole mais les ennemis de l’Islam, qu’ils ont agréssé, dénaturé, usurpé, reniant ces préceptes inscrits en toutes lettres dans le Coran : « toute vie est sacrée, tuer un innocent, c’est tuer toute l’humanité » !

Mais le deuil ne doit pas cacher les couacs. Ainsi les média français, qui s’accordent à préciser que les otages tués Porte de Vincennes sont de confession juive, s’abstiennent généralement  de mentionner que deux des douze personnes exécutées dans les bureaux de Charlie étaient de culture musulmane, ni que la première victime de Coulibaly était une policière noire ! On observera par ailleurs que les victimes juives ont eu droit, seules, à une cérémonie funéraire en présence de l’aréopage de la République et, surtout d’un chef de gouvernement étranger, alors qu’on aurait réveillé les démons du communautarisme et crié à l’apatride si une cérémonie similaire s’était déroulée dans une mosquée en présence d’un président algérien ! Depuis quelques jours, une cinquantaine d’actes anti musulmans ont été commis un peu partout en France et c’est pourtant aux seuls juifs que le Premier Ministre est allé exprimer sa compassion et la protection de l’Etat, les musulmans se contenteront d’un tweet ! Décidément les Français musulmans restent des citoyens à part !

Mais ce qu’on a tué chez Charlie et Porte de Vincennes dépasse l’existence de quelques individus, ce sont la liberté, le droit à l’expression, les fondements mêmes d’une société respectueuse de la nature humaine qui ont été agressés. C’est en ce sens que ces crimes constituent une défaite pour tous les hommes. La réponse qui leur a été apportée, cette marche dite de la République, représente historiquement la première illustration concrète de cette composante, souvent oubliée, de la devise de la France : la fraternité, dont l’expression laïque est la solidarité. Pour préserver ses acquis, pour empêcher les politiques – et les médias – d’être les seuls à en tirer profit, les Français devraient, entre  autres questions, se poser celle-ci : « avons-nous assez fait pour la fraternité ? ».

Si le succès populaire était au rendez-vous, on peut tout de même regretter que la marche ne se soit pas faite sans provocations inutiles, sans slogans ni banderoles, sans drapeau ni hymne national, ce qui aurait été, par ailleurs, plus conforme à l’esprit frondeur et irrévérencieux de ceux qu’elle prétend honorer. Cela aurait permis d’éviter ce regard accusateur que certains manifestants ont porté sur d’autres, en raison de leur accoutrement ou de la couleur de leur peau. « Je suis Charlie », « Je suis Juif (ou Musulman) et je suis Charlie »,  « Je suis Noir et je suis Charlie », « Je suis policier et je suis Charlie » : c’est encore une manière de mettre  en évidence les différences et les antagonismes. On peut  se battre pour que Charlie vive et ne pas apprécier ses caricatures, on peut être contre Charlie et prendre place dans ce rassemblement, et parmi les chefs d’Etats exposés à la tête du cortège, plusieurs, et pas seulement des africains, ne respectent pas le droit à l’expression dans leur propre pays ! Charlie en aurait ri certainement…

Mais qu’importe ! Ce défilé avait pris des allures de mobilisation universelle de tous les hommes du monde contre la haine, la violence gratuite, contre tous les extrémistes qui nous refusent le droit de vivre, de penser et de nous exprimer librement. Il y avait eu bien plus de morts à Madrid, et surtout à New York, mais il n’y a pas eu cet unanimisme qui a manqué même à l’hommage consensuel rendu à Mandela, il n’y a pas eu ce rassemblement de politiques et de citoyens, de chefs d’Etats d’Afrique et d’Europe, de monarques arabes et de dirigeants de régimes parlementaires, où défilent, pour la même cause, Mahmoud Abbas et Netanyahu ! Quelle allure il aurait pris, quel sens il aurait revêtu si, à Paris et partout dans  le monde, des hommes et des femmes, ignorant leur appartenance politique ou religieuse, leur couleur ou leur situation sociale, mêlés et confondus, les mains nues, n’avaient eu qu’un seul mot d’ordre : nous sommes la même humanité  et cela suffit à nous rassembler.

Et nous Sénégalais, sommes-nous concernés ? Oui et à plus d’un titre. Oui, parce que l’Humanité est une et que notre destin est lié à ceux de nos voisins et partenaires. Oui parce que nous ne sommes à l’abri ni de la division ni du fanatisme. Oui parce que lorsque, comme c’est la tendance au Sénégal, les gouvernants se dessaisissent  progressivement du pouvoir que le peuple, leur a confié, très provisoirement mais dans toutes ses composantes, au profit des religieux, dont ce n’est pas la vocation ni l’intérêt, ils font le lit des frustrations et des excès de zèle qui sont les ingrédients des violences bêtes et méchantes… 

FAUT-IL AVOIR PEUR DE NDAR* ?

NB : Texte d'une conférence prononcée en décembre 2014 devant les élèves du Prytanée Militaire de Saint-Louis


*Ndar: Ndar est le nom local, précolonial, de la ville de Saint-Louis-du-Sénégal.


Les Saint-Louisiens ont été souvent saisis par la tentation, légitime, de réveiller cette belle au bois dormant que symbolise la première capitale de l’AOF et chef lieu du Sénégal colonial, jusqu’en 1958, et tenter de lui redonner un peu de son souffle d’antan. Dame : plus de trois cents cinquante ans d’histoire, connue et attestée par des archives, constitue un gisement exceptionnel sous nos latitudes, un fonds de commerce dont l’inventaire pourrait remplir plusieurs press-books alléchants… Reste à savoir si les jets d’eau, les obélisques et… la nostalgie suffisent pour entretenir une légende et, surtout, préparer l’avenir d’une cité désormais dépouillée de ses fonctions régaliennes.

Bien choisir ses emblèmes !

La vraie question, celle que je veux poser aujourd’hui, est celle-ci : de quelle cause les Saint-Louisiens doivent-ils être les champions ? N’ont-ils pas tort de brandir toujours comme seuls signes de ralliement Faidherbe, Pierre Loti ou Mermoz, les « Cahiers de doléances » ou la représentation au parlement français ? N’ont-ils pas tort de porter en bandoulière un inguérissable spleen et de cultiver un splendide isolement  qui leur donne l’air d’être une sorte de « minorité ethnique » au sein même de leur propre région ?

Je commencerai par évoquer quelques scènes vécues.

Scène 1. Il y a déjà plus de trente ans, j’ai commis ici, dans le Bulletin de la Chambre de Commerce, avec la complicité du regretté Pape Cissé, une série d’articles consacrés aux « noms de rues à Saint-Louis ». Paradoxalement plusieurs Saint-Louisiens, dont des notables, m’accusèrent alors de dénigrement et de lèse-majesté, alors que mon seul objectif était de les instruire sur le caractère anecdotique, quelquefois quasi-accidentel et souvent inapproprié, voire anachronique, de certaines dénominations et de démontrer que l’on pouvait remettre en cause la plupart d’entre elles sans se renier [1].

Scène 2. A la même période, à Lille où j’avais accompagné la délégation municipale pour le jumelage entre les deux villes, j’assistai à la gêne de nos hôtes, membres du Parti socialiste français, devant la glorification de l’ancien gouverneur Faidherbe. S’ils étaient sensibles à la mémoire du général républicain vainqueur à Bapaume, en France, ils étaient en revanche peu disposés à entendre l’éloge d’un conquérant colonial sabreur de populations civiles…[2]

Scène 3. Quelques années plus tard, accompagnant à Saint-Louis un ministre de l’éducation qui se faisait un devoir de promouvoir un réarmement patriotique de notre jeunesse, j’assistais, éberlué, à la plaidoirie de « cadres saint-Louisiens » qui préféraient honorer le vainqueur de Médine et de Loro plutôt que le fils de Halwar. Qu’ils se rassurent : si Faidherbe a perdu son lycée, son nom reste encore lié à l’ancienne « Place de la Savane »[3] et au pont mythique qui relie Ndar à Sor !

Pourquoi donc Saint-Louis ne serait-elle fière que des marques ou des empreintes laissées par le colonisateur, des cortèges de gouverneurs intermittents, de négociants ambulants ou d’explorateurs, et pourquoi tiendrait-elle pour négligeable l’héritage laissé, souvent à leur corps défendant, par les hommes et les femmes du crû, noirs ou métis, qui se succédèrent sur son sol pendant des siècles et qui sont les vrais bâtisseurs de la cité ?

« Les Très Honorables doléances et remontrances des Habitants du Sénégal aux Citoyens français tenant les Etats Généraux » constituent une escroquerie historique et le texte connu sous ce nom usurpateur n’est que le manifeste d’un négociant, d’un esclavagiste plus prompt à défendre le monopole des compagnies et les privilèges des « propriétaires blancs » que les droits universels…[4]

Les élections pour la désignation d’un député du Sénégal organisées en 1848 n’étaient ni démocratiques ni transparentes et dans le millier d’inscrits il n’y avait que quelques nègres illettrés, outrageusement manipulés au point qu’à l’issue du scrutin, ils ne savaient même pas pour quel candidat ils avaient voté. D’ailleurs, jusqu’au début du XXe siècle, les élections législatives au Sénégal ne concerneront qu’une petite minorité de « citoyens », la plupart blancs ou métis, et le représentant de la colonie était surnommé « député absent » parce qu’il était plus souvent à Paris, pour défendre les intérêts des compagnies de commerce, qu’au Sénégal, au service de ses électeurs !

Quant à Faidherbe, c’était un homme de son temps, un Européen imbu de sa supériorité, souvent méprisant à l’endroit des « indigènes » et décidé  à user de tous les moyens pour tirer profit des ressources du pays sans rien offrir en retour !

La maison qu’habite le Sénégal

Certes cela aussi fait partie de l’histoire de Saint-Louis et mérite qu’on s’y intéresse. Mais, heureusement, la ville a d’autres titres de gloire et qu’elle aurait tort de considérer comme insignifiants.

Saint-Louis c’est, en quelque sorte, la matrice de notre nation, là où s’est forgé « l’homme sénégalais », au point qu’on peut dire que chaque Sénégalais a quelque chose d’elle.

Ce privilège découle de raisons évidentes, puisque, géographiquement, Saint-Louis est construite à l’embouchure même du fleuve qui a donné son nom à notre pays et qu’historiquement,  pendant des siècles, elle s’est confondue avec lui, au point d’être souvent appelée « île du Sénégal ».

Mais le fondement principal de cette primauté, c’est que c’est sur ce ruban de terre de Ndar, long d’à peine deux kilomètres, que se rencontrèrent, dans tous les sens du mot, que s’opposèrent quelquefois, que se mêlèrent et enfin fraternisèrent pour la première fois, le wolof et le manjak, le joola et le pulaar…, et l’européen ! Pour en avoir la preuve, reportez-vous au premiers recensements de la population de l’île, vers le milieu du XVIIIe siècle (déjà !) : tous les patronymes de ce qui deviendra le Sénégal y sont présents, à côté de noms qui fleurent la province française.

Enfin c’est à Saint-Louis qu’est né notre désir d’émancipation puisque c’est là, au début du XXe siècle, que fut pris en charge le combat pour la reconnaissance des pleins droits des noirs, par une élite aux origines familiales multiples, avec des noms et prénoms aussi divers que Diouf (Galandou), Guèye (Lamine), Camara (Birahim), Ndiaye (Duguay-Clédor), Thiécouta (Diop), Chimère (Pierre)… Saint-Louis est, au Sénégal, la première à effacer l’appartenance ethnique par le patronyme. Les saint-louisiens de souche sont Diop, mais aussi Ly et Gomis, Fall, mais aussi Coulibaly et Kane Diallo, ils sont Sarr, mais aussi Bathily  et Sène, ils sont Roth, Ouattara et Devès !  

Avant même qu’il y ait la nation sénégalaise, qui est encore en construction, et dont les limites ont été dessinées par une puissance étrangère, il y a eu, à Saint-Louis une pépinière humaine, où les communautés qui constituent le kaléidoscope sénégalais ont appris à vivre ensemble, ont entamé ce que Senghor appelait « le commun vouloir de vie commune » qui fera notre force après l’indépendance en nous préservant des querelles tribales. Saint-Louis, c’est la maison qu’habite le Sénégal parce qu’au moment où les Français s’y installaient, l’île de Ndar était vierge de toute population, et qu’en quelque sorte, tous ses habitants étaient des immigrés, de gré ou de force. Elle est notre Amérique, elle a réalisé ce que l’Ecole Normale W. Ponty n’a pas réussi pour l’AOF, elle est le lieu où s’est formé le melting- pot qui a fait le ciment du Sénégal, le lieu où s’est créée une civilisation d’accommodement en rupture avec l’ordre ancien. En cela, on peut dire que c’est la culture, l’état d’esprit, plus que la naissance qui font qu’on est saint-louisien.

Quand le colonisé assimile le colonisateur !

Il y a un autre héritage dont doit s’enorgueillir Ndar, c’est l’extraordinaire capacité de résistance de ses habitants sous le pouvoir colonial. Celui-ci s’était pourtant ingénié à les diviser en castes et en classes, en hommes de couleur et en gourmettes, en nègres libres ou dits de luxe et en esclaves, en captifs de case et en engagés à temps, en citoyens et en sujets « étrangers », en signares et en raparilles et rapaces. Créée par les Blancs mais peuplée principalement de Noirs, Saint-Louis s’est fait un point d’honneur de résister aux querelles intestines.

Le colonisateur avait voulu chasser de l’île la religion musulmane, en fermant les écoles coraniques et en expulsant les marabouts, en organisant des autodafés de gris-gris. Malgré cela, non seulement l’Islam a survécu mais les habitants musulmans ont réussi à ériger sur la pointe nord de l’île, dès le milieu du XIXe siècle (et au moyen d’une souscription publique !), une mosquée en « dur », qui est le plus ancien monument de ce type dans cette partie du continent !

Les  gouverneurs avaient tenté, à maintes reprises, de chasser de l’île les griots, les obligeant à passer la nuit hors de ses limites, mais ils n’ont jamais réussi à briser la chaine des généalogies dont les griots sont les porteurs, ni à faire mourir la plus médiatique des valeurs saint-louisiennes : la téranga !

L’autorité coloniale avait contesté à la majorité noire jusqu’au titre « d’Habitants », qui n’a désigné longtemps que la minorité européenne et métisse, mais elle n’a pas réussi à créer une oligarchie dominante dotée d’une langue et d’une culture particulières. Les « signares » ne renonçaient pas à leur part africaine, elles ne s’exilaient pas en métropole, elles tenaient des « sabars », parlaient wolof et imposaient leur langue aux négociants et aux traitants avec lesquels elles vivaient selon « la mode du pays ». Il n’y a pas eu de pidgin à Saint-Louis, comme il y en a eu ailleurs en Afrique. En somme ce sont les saint-louisiens qui ont assimilé l’envahisseur et non l’inverse…

Enfin, nous l’avons évoqué plus haut, c’est la jeunesse saint-louisienne, formée à l’école coloniale, celle là même qu’on avait cru pouvoir assimiler en l’instruisant à la culture française,  qui lança le premier mouvement patriotique africain, celui des « Jeunes Sénégalais », qui de fil en aiguille, allait aboutir à l’élection, en 1914, du premier député noir de la colonie, Blaise Diagne, et plus tard à l’indépendance…

Pour une cité plus offensive !

Alors, pourquoi avec les armes de cette nature, Saint-Louis ne devrait-elle pas se démomifier, cesser de n’être qu’une cité frileuse qui ne serait fière que de ce qu’elle a reçu et non de ce qu’elle a donné ? Pourquoi ne devrait-elle pas désormais mettre l’accent autant sur un passé colonial, à jamais enfoui, que sur l’héritage encore vivant laissé par ceux qui lui ont donné leur sang leur sueur et leur vision d’avenir ? Pourquoi, pour tout dire, ne devrait-elle pas être de plus en plus Ndar et de moins en moins Saint-Louis ?

Non seulement il ne faut pas avoir peur de Ndar, mais il faut rompre avec le folklore et les stéréotypes surannés, il faut, comme dirait Guy Tirolien, dire « Adieu à Adieu foulards »…

Aujourd’hui, rien ne doit plus être considéré comme tabou et l’avenir nous apprendra que nous avons plus d’enseignements et de profits à tirer du nom inventé par Yammone Yalla que de celui imposé par Louis Caullier[5]. On peut débaptiser la place Faidherbe, on peut changer le nom du pont qui ne doit rien à l’ancien gouverneur, sans que le ciel nous tombe sur la tête ! Cela peut paraitre provocateur, mais Saint-Louis n’a pas grand intérêt à n’être qu’une ville-musée. D’abord, entre nous soit dit, parce qu’il ne reste presque plus dans l’île de modèle achevé et intact de la maison à argamasse qui symbolisait le mieux l’époque faste de la cité. Ensuite parce que les Français, contrairement aux Espagnols en Amérique latine, n’ont pas bâti d’œuvres d’art à Saint-Louis, ils n’étaient que de passage et l’effort d’urbanisation reposait sur les épaules de négociants, et des signares, dont les moyens étaient modestes. L’important, à mon avis, c’est donc de donner à la cité l’harmonie et la grâce dont avaient peut-être rêvé ses bâtisseurs et qui hante la mémoire des vieux Saint-Louisiens, c’est de préserver cette patine qui est la marque d’une longue existence, c’est de restituer la divine surprise qu’éprouvaient ceux qui venaient d’un monde où dominent l’argile et la paille et qui, au détour d’un coude du fleuve, découvrent une ville qui défie l’eau.

Saint-Louis, cause nationale !

Quoiqu’il en soit, ce qui appartient à Saint-Louis, et qu’à Saint-Louis seulement, doit survivre aux pics de tous les démolisseurs.

D’abord, ce site miraculeux, entre  mer et rivières, avec vue imprenable sur l’infini. Site impossible et toujours menacé, car, après l’île de Ndar, le fleuve Sénégal frôle longtemps la côte sans se décider à la percer, jouant à la coquette comme un paon qui fait la roue. Pour avoir ignoré ce jeu millénaire entre ce fleuve à l’humeur changeante et l’océan perfide, en créant une embouchure artificielle, on a mis en danger l’existence même de l’île…

Cette menace doit aujourd’hui être proclamée cause nationale pour que les Sénégalais, et au-delà de notre pays les amis de Saint-Louis, préservent ce qui fait le charme indéfinissable de la vieille cité.

Il y a cette mince et étroite pellicule de terre, conquise au prix de la sueur et du sang sur les marées et la boue, amarrée entre désert et mangrove, hérissée de bâtisses blanches et carrées qui évoquent une cité méditerranéenne qui aurait dérivé jusqu’aux tropiques…

Il y a cette douceur de vivre qui retient les femmes à Saint-Louis et y ramène les retraités…

Il y a cette civilité qui est le fruit d’un modus vivendi imposé par la rencontre d’hommes et de femmes venus de tous les horizons…

Il y a, enfin et toujours, cette nostalgie dont Saint-Louis aura toujours à revendre !


[1] A titre d’exemples, s’il y a eu des rues Neuville ou Navarin à Saint-Louis, c’est que les premiers noms de rue ont été donnés dans les années 1828-1830 et que le ministre de la Marine (qui avait la tutelle des colonies), s’appelait Hyde de Neuville  et que la France célébrait sa victoire contre la marine turque remportée en 1827 !

[2] Après chaque victoire, Faidherbe incendiait les villages de ses adversaires !
[3] Ancien nom de la place.
[4] Lamiral, commerçant opposé à la suppression des compagnies à monopole, n’a évidemment jamais siégé aux Etats Généraux.
[5] Selon l’historien  et traditionnaliste Rawane Boye, c’est un certain Yammone Yalla qui donna à l’île le nom de « Ndaa » (devenu Ndar) parce qu’il y avait trouvé une eau douce et fraîche. Le nom de Saint-Louis a été donné par Louis Caullier, fondateur du premier établissement français permanent.

lundi 15 décembre 2014

ABDOU DIOUF-BASHING !

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 15 décembre 2014

Les Sénégalais acceptent mal que ceux parmi eux qui ont exercé des fonctions importantes dans la vie publique, confient à l’opinion les fruits de leur expérience, se livrent à des confessions dans lesquelles sont citées des personnes vivantes ou mortes. C’est, estiment-ils, contraire au « maslaa » sénégalais qui veut que l’on cultive le compromis, quitte à noyer la vérité sous  un flot  de banalités. Le résultat est là : à force d’auto-censure, notre histoire récente comporte des trous béants, faute d’informations de première main. Quelques rares personnalités ont pris le risque de nous éclairer, mais d’autres, qui étaient des acteurs de premier plan ou des témoins bien placés, ont préféré se taire et des pages entières de notre histoire de notre vie resteront inconnues.

Une « part de vérité » contestée !

Abdou Diouf a choisi de publier ses mémoires et depuis plusieurs semaines, cela lui vaut une volée de bois vert. Si l’on en croit certains, lui qui se vante  d’avoir « gardé une mémoire intacte », aurait tout faux, sur les choses anodines comme sur les évènements les plus importants. Ses détracteurs s’épanchent dans la presse-people et les médias audiovisuels et certaines critiques revêtent un ton blessant, car elles s’en prennent à l’homme et non au politique, à sa vie privée et non à sa fonction. Pourtant Diouf avait prévenu qu’il ne faisait « qu’apporter sa part de vérité  » et tout compte fait, il n’y a pas vraiment dans son livre de quoi fouetter un chat. S’il a quelques cibles préférées, il ne ménage pas non plus ses amis, ceux qui l’ont quitté comme ceux qui lui sont restés fidèles. En réalité son livre trace du personnel politique sénégalais le portrait d’une classe à l’humeur très changeante et dont la passion de l’Etat n’est pas souvent la principale qualité.

Il y a, bien sûr, quelques cancaneries, certaines discutables, comme l’évocation de la première rencontre entre Jean Collin et celle qui devait devenir sa deuxième épouse. Il y a des insinuations non fondées sur des arguments, comme le doute porté sur l’honnêteté de certains, il y a des « comploteurs » dont on ne dit pas toujours les noms. Mais il y a très peu de révélations croustillantes, sinon peut-être que Collin aurait été… un espion  des Russes ou, sur un autre plan, que dès 1964, Senghor avait manifesté le désir de faire de Diouf son successeur. Il y a surtout l’omniprésence de Collin et cette confirmation qu’avant d’être le Maire du Palais, il avait été pour le Premier Ministre Diouf, l’intercesseur auprès de Senghor ou de son épouse. Comme on ne prête qu’aux riches, il serait aussi l’artisan du fameux article 35, et c’est lui qui aurait inspiré à Diouf la suppression du poste de Premier Ministre, à l’insu du titulaire, Habib Thiam, pourtant ami et confident du chef de l’Etat ! Evidemment, au travers du récit, on apprend aussi des choses qui nous laissent dubitatifs, crédules ou admiratifs : un Président de la République qui discute de la sécurité du pays en présence d’un conseiller étranger, la Première Dame réduite à vendre ses bijoux et les… cravates de son mari pour financer sa fondation, le salaire du Chef de l’Etat réduit à 250.000 F, etc.

Il y a surtout des confidences qui sont des révélateurs de la nature profonde de Diouf. Ainsi, ce serait seulement après avoir prêté son premier serment de Président de la République, dans la voiture qui le conduisait de la Cour Suprême au Palais, qu’il aurait eu l’idée de nommer Habib Thiam comme Premier Ministre, à la surprise générale ! Ainsi, c’est en signant le décret nommant Tanor Dieng Ministre d’Etat chargé des affaires présidentielles, qu’il découvrit que celui-ci était aussi chargé de l’intérim du Premier Ministre, prérogative qui allait fâcher des membres influents de son gouvernement !

Le livre de Diouf a inspiré aussi des avocats, au profil souvent surprenant,  qui se sont acharnés à le défendre, sans même lui laisser le temps de répondre à ses détracteurs. Mais ils ne lui rendent guère service ces Zorro zélés, car le principal reproche qui a toujours été fait à l’ancien président, c’est justement de s’être toujours abrité derrière d’autres personnes, d’être un planqué derrière un paravent de serviteurs. N’était-il pas enfin temps qu’on le laissât seul, affronter à visage découvert, comme un grand, ceux qui l’ont servi et qui, à tort ou à raison, se sentent trahis par ses propos ? Cette rescousse, dont on ne sait pas si elle est spontanée ou commanditée, est d’autant plus vaine que certaines de ces bonnes âmes tentent des parallèles bien hasardeux. Comme cette assimilation, au travers de leurs mémoires, entre le parcours de Diouf, qui a eu la chance d’avoir été, sa vie politique durant, une sorte de pupille de l’Etat, et celui du Juge Ousmane Camara, qui à trente ans, lors du procès Mamadou Dia, s’était retrouvé dans la solitude d’un procureur placé entre l’enclume de l’opinion et le marteau du pouvoir. A l’occasion d’une des expériences les plus dramatiques de sa vie et presqu’au même âge, Diouf pour sa part, avait pris moins de risques en faisant pression sur Senghor pour le convaincre d’annuler la traditionnelle réception au Palais après l’attentat manqué à la Grande Mosquée de Dakar, oubliant qu’en République, comme dans le spectacle, « the show must go on ! ». 

Le plus important c’est ce qu’il n’a pas dit !

Mais l’erreur fondamentale de ceux qui substituent leurs paroles à celle de Diouf, et s’érigent en boucliers, c’est de méconnaître ce fait : ce n’est pas ce que Diouf dit qui pose problème, c’est ce qu’il ne dit pas ! Pendant quarante ans, il a été « aux abords du sommet et au sommet de l’Etat », on attendait donc qu’il nous éclaire sur les « fait les plus marquants », ceux qui n’ont pas livré leurs secrets ou dont les contours et les implications sont restés flous ou contestés, plutôt que sur les querelles de préséance. Non seulement, il ne nous livre pas toujours les éléments les plus significatifs, mais des pans entiers de notre vie politique sont « oubliés » ou bradés. Ainsi, il n’y a que quelques lignes sur le drame cornélien vécu, en 1962, par le jeune gouverneur de région qu’il était, sommé de choisir entre celui qui avait raison et celui qui avait la force, y compris celle de l’étranger, et rien sur le procès Dia. Il y une page, à peine, sur la crise universitaire de  1968 et bien moins sur le drame vécu par Ousmane  Blondin Diop et ses compagnons, ou sur la fronde de ceux qui estimaient que Senghor avait « sauté une génération » en le nommant Premier Ministre. Diouf, Président de la République, est très peu disert sur le rôle, les états d’âme de notre armée et de ses chefs dans les conflits qui ont opposé le Sénégal et ses voisins, ou dans ses crises internes, pas plus qu’il n’est explicite sur les dessous de la crise casamançaise, qui a éclaté et s’est internationalisée sous son mandat, sauf à nous révéler qu’il se proposait de porter l’abbé Diamacoune à la… présidence du Sénat ! Il ne nous dit presque rien sur la révolution que fut le multipartisme intégral, sur les tumultueuses élections de 1988 qui conduisirent Wade en prison, ou plus tard, sur la cohabitation avec le pape du Sopi, etc. Sur l’assassinat de Me Sèye, son seul mot c’est de dire que « tout le monde sait ce qui s’est passé ! ». Eh bien non, M. le Président, personne, en dehors de vous peut-être, ne sait ce qui s’est VRAIMENT passé… Pour lui, le « Congrès sans débat » n’a qu’un seul fondement : sa décision de ne plus tenir les réunions de son parti au Parlement et de ne plus s’y rendre pour ne pas perturber la circulation !


Ce livre nous laisse sur notre faim et, si Diouf veut inscrire ses pas sur ceux de celui qu’il prend pour maître, il devra alors en corriger les coquilles, remplacer quelques expressions malheureuses et apprendre les règles de la transcription du wolof ! 

POUR UNE FRANCOPHONIE DU TROISIEME TYPE…

NB : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 29 novembre 2014

Le sommet de l’OIF à Montreux, en Suisse, en octobre 2010, s’était tenu dans l’indifférence de la majorité des Helvètes et dans un décorum bien moins chaleureux que lorsque l’institution tient ses assises en Afrique. Aucun grand média du Nord n’avait consacré une place significative à cette rencontre et, symboliquement, le président Sarkozy n’avait passé que quelques heures dans la ville suisse. Le XVe sommet se tient à Dakar et depuis des semaines, c’est l’effervescence générale, l’économie est au ralenti, l’administration est en vacances et la ville est en fête. C’est cela aussi la Francophonie : dans les pays du Nord, elle figure à la rubrique des chiens écrasés, elle est confidentielle et timorée, elle ne sort pas des salons feutrés. En Afrique, elle est populaire et engagée : on bat les tamtams, on ameute les foules, on paralyse la circulation pour accueillir ses acteurs. La Francophonie était déjà une idée africaine et ce sont les Africains qui assurent sa maintenance, son animation et sa défense, allant jusqu’à interdire toute critique contre l’institution. Abdou Diouf, qui n’est pas coutumier des esclandres, était pourtant sorti récemment de ses gonds pour  déplorer ce paradoxe. « Les intellectuels et les universitaires (du Nord) avait-t-il lancé, se moquent de la Francophonie. C’est la nouvelle trahison des clercs. Et les hommes d’affaires s’en moquent encore plus… Quand vous leur en parlez, vous les ennuyez. On a l’impression que seule la mondialisation les intéresse !  ».

Mais il n’y a pas que le décorum et les postures, car, à regarder les plats de résistance de ses sommets, on a quelquefois l’impression que la Francophonie sert des croissants à des gens qui n’ont pas souvent accès au pain.

Mettre  fin au « ronronnement »

On ne peut pas comprendre que neuf mois après la plus grande catastrophe urbaine de l’histoire (300.000 morts à Port-au-Prince !), l’OIF, qui a pour ambition de réduire les disparités entre ses membres, n’ait pas bouleversé l’ordre du jour de son sommet pour inscrire comme thème central  un sujet qui traduise sa vocation de solidarité. Le sommet de Montreux avait préféré débattre des « Défis et visions d’avenir pour la Francophonie ». C’était, évidemment, un sujet suffisamment vague et général, qui ne pouvait aboutir  qu’à des conclusions plus  ésotériques, que pratiques. Deux ans plus tard, le sommet de Kinshasa aura pour thème une dissertation philosophique : « La Francophonie : enjeux environnementaux et économiques face à la gouvernance mondiale ».

C’est bien de tout cela que parlait Calixte Béyala, candidate à la mode Coluche, lorsqu’elle raillait le « ronronnement » de l’institution et sa difficulté à passer de la simple et molle défense d’une langue à un véritable engagement politique. La Francophonie n’a pas fait pour Haïti ce que l’Union Européenne a fait pour la Grèce, elle n’a pas fait  pour le Mali ce que l’OTAN a fait pour la Bosnie… Si l’OIF est si peu visible, c’est aussi qu’elle vole souvent trop haut, qu’elle s’attaque à des bastions qui sont au-dessus de ses moyens et qui sont ceux sur lesquels butent des institutions bien mieux armées, comme l’ONU ou le G20. Ses assises sont une sorte de Davos des pauvres où les discours sont écrits par des experts qui s’essayent à mâcher la besogne au G8 ,en débattant de la réforme du FMI ou de la place de l’Afrique au sein du Conseil de Sécurité, alors qu’en termes d’influence ses 77 membres et observateurs pèsent moins lourd que les 4 pays du BRIC.

Après la Francophonie sentimentale et nostalgique, après celle qui se voulait plus politique, il est peut-être temps d’essayer une Francophonie plus généreuse, plus égalitaire plus pragmatique surtout, prête à faire face à des défis, spécifiques ceux-là, les seuls qui peuvent justifier son existence. C’est en préférant l’impertinence au politiquement correct, en bousculant certains stéréotypes, dont elle a du mal à se défaire après 40 ans d’existence, qu’elle peut offrir une plus-value, par rapport aux autres organisations. L’un de ses enjeux, c’est de prouver qu’on peut instaurer l’égalité entre des nations d’inégales fortunes, d’être, enfin, une institution paritaire au sein de laquelle aucun pays n’impose sa loi aux autres. Ce qui est encore loin d’être acquis : il ne viendrait jamais à l’idée du Premier Ministre britannique de promettre le poste de Secrétaire Général du Commonwealth à Museveni, par exemple, comme Hollande l’a fait, pour l’OIF, à Compaoré, sans que cela choque Abdou Diouf. Mais l’égalité, c’est aussi prêter la même vigilance aux dérives des deux rives, aussi bien à l’endroit des violations des droits de l’homme en Afrique qu’à l’encontre des outrances droitières ou ségrégationnistes qui s’opèrent quelquefois au Nord, lorsqu’on y stigmatise les étrangers en interdisant l’accès à son territoire des ressortissants des pays atteints par le virus Ebola, ou tente d’assimiler délinquance et immigration. L’égalité, c’est enfin cultiver la connaissance réciproque. Hier notre histoire était absente des manuels de l’Occident, aujourd’hui notre actualité est absente de ses médias. Ainsi, si TV5 Monde, «la chaine francophone internationale», propose chaque jour à ses téléspectateurs les journaux télévisés complets de la France ou des modestes communautés francophones de Suisse et de Belgique, elle n’offre aucune fenêtre sur les réalités africaines en ne diffusant aucun journal télévisé d’un membre africain de la Francophonie. Sans doute parce qu’aucune des télévisions du Sud, ni leurs best off, ne sont jugés dignes d’intérêt pour être proposés aux exigeants téléspectateurs occidentaux. En somme, on nous offre de regarder vivre les pays du Nord, mais eux n’ont aucune occasion de nous juger sur nos propres pièces.

Le « noyau dur » de la Francophonie

Un autre défi autrement plus important, est notre rapport avec la langue française. La France demeure encore le propriétaire jaloux de son état civil, mais elle pourrait cesser d’en être l’actionnaire principal dans quelques décennies, car le français reculant partout, sauf sur le continent noir, 80% des quelques 750 millions de francophones que pourrait compter le monde en 2050, pourraient être Africains. Si la langue française survit, il n’est pas exclu que se développe en dehors de sa terre d’origine, voire contre elle, un « français africain « qui se passera de son Académie, tout comme l’américain et le brésilien se sont émancipés de leurs langues mères. Mais pour qu’elle se développe et que son prestige reste intact, il faut que la scolarisation se généralise et se consolide en Afrique, c’est-à-dire dans les pays où le français est langue d’enseignement et qui ne représentent plus que le tiers des membres de l’OIF. Le recensement de locuteurs francophones est encore une fiction et les étrangers qui se promènent dans les rues de Dakar réaliseront vite que la plus ancienne colonie française d’Afrique est loin d’être francophone. Le français n’est pas seulement une langue étrangère, c’est aussi une langue imposée et, pour certains, l’ignorer c’est en quelque sorte se libérer. Contrairement à ce que l’on croit, son statut est loin d’être irréversible et la menace ne vient pas seulement des langues africaines, mais aussi d’autres langues étrangères comme l’anglais, comme le montre l’exemple du Rwanda qui en quelques années est passé de l’anglophilie à l’anglophonie.

Si la Francophonie garde son nom  et ses références, un de ses combats doit être celui de l’éducation en farçais. Elle n’y perdrait rien, car en matière de profit, l’investissement en éducation est l’un des plus rentables. Evidemment ce combat est difficile au sein d’une institution devenue hétérogène, qui semble quelquefois lâcher le poisson qu’elle serre entre ses mains au profit de celui qu’elle ne retient que par ses pieds. L’avenir du français se jouera néanmoins dans ce tiers de membres où l’apprentissage de la langue est en déconfiture et les universités en ruines. Certes l’éducation, en élevant le niveau des Africains ferait d’eux des partenaires plus exigeants, mais pour que les Africains s’engagent dans « sa défense et son illustration », il faut que le français reste attractif, utile et rentable, que les universités francophones du Nord s’ouvrent aux étudiants et aux chercheurs.


Faute de cela, les hommes et les femmes qui demain seront aux commandes de notre économie et de notre politique pourraient être majoritairement des produits des universités et du monde des affaires de pays dont les langues et la culture nous étaient étrangères. La vérité, c’est qu’aujourd’hui, la raison nous pousse déjà vers ces pays  qui sont aussi ceux avec lesquels nous n’avons pas de contentieux historiques. Demain, c’est notre cœur qui jouera contre la Francophonie.

lundi 17 novembre 2014

STOCKHOLM-OUAGADOUGOU : REGAINS D’ESPOIR !

PS : Texte publié dans "Sud Quotidien" du 15 novembre 2014

Les manifestations qui se sont déroulées le 30 octobre dans la capitale du Burkina Faso ne doivent pas nous faire oublier que le même jour, à des milliers de kilomètres de là, à Stockholm, capitale de la Suède, était posé un autre acte tout aussi symbolique et qui interpelle aussi notre conscience. Certes, les deux évènements n’ont pas la même signification, ne portent pas la signature des mêmes instances, n’ont pas le même cadre. A Stockholm, c’est une note diplomatique, mesurée, calculée au mot près, presque froide, qui annonce au monde que la Suède reconnait par décret l’Etat de Palestine. A Ouagadougou c’est une insurrection populaire, ce sont des foules improvisées, désordonnées, incontrôlables, qui sonnent l’hallali de l’ère Compaoré. Pourtant ces deux formes d’expression relèvent de la même inspiration et elle s’appelle lassitude.

De la lassitude suédoise…

Depuis plus d’un demi-siècle, la Suède s’est érigée en grande puissance, non pas militaire, mais humanitaire, offrant son territoire, sa diplomatie, son hospitalité, pour défendre ou protéger les plus faibles et les plus démunis. Son engagement pour la paix au Moyen Orient a résisté à toutes les illusions, elle a apporté son soutien à tous les processus de paix, de la conférence de Madrid aux accords  d’Oslo, en passant par les sommets de Camp David  ou de Taba ; son militantisme et sa bonne volonté ont survécu aux frustrations nées de Sabra et Chatila, de l’assassinat d’un vieil handicapé, à l’aube, au sortir d’un lieu de prière, des punitions collectives, des bombardements d’écoles et d’hôpitaux, des massacres d’enfants… Mais la politique, c’est aussi la lucidité et ce sont des signes, et la Suède réalise que depuis près de vingt ans, depuis au moins l’assassinat de Rabin, la compassion occidentale à l’égard d’Israël n’a fait que renforcer son intransigeance. Aucun des problèmes de la crise israélo-palestinienne n’a trouvé un début de solution, que ce soit l’arrêt de la colonisation, la reconnaissance d’un Etat palestinien, le statut de Jérusalem, le partage de l’eau ou la situation des réfugiés. Aujourd’hui les extrémistes juifs menacent même, pratiquement, de faire sauter les lieux saints de l’Islam à Jérusalem, au risque de provoquer une nouvelle intifada, mais en fait, c’est la survie même de la communauté arabe de Palestine qui est en cause puisque 500.000 colons israéliens sont installés sur son territoire et que pour assurer la protection et l’accessibilité de cette population (zones tampons, voies d’accès, murs de protection etc), Israël occupe en fait 60% de la Cisjordanie !

La Suède a donc décidé de ne plus se faire complice de cette politique. Israël, comme d’habitude, tente de tourner en dérision le communiqué suédois : le logo israélo-palestinien est, dit son ministre des Affaires étrangères, plus difficile à assembler qu’un meuble Ikea ! Peut-être serait-il tenté de poser la question : « La Suède, combien de divisions ? ». Rodomontades, car la voix de la Suède porte loin et son exemple peut être contagieux. La réalité, c’est que le ver est dans le fruit, que pour la première fois un Etat déjà membre de l’Union Européenne reconnait l’Etat de Palestine. La réalité, c’est que le monde entier est las de l’intransigeance et de la rouerie israéliennes, ce qui s’est traduit par un vote éloquent lors de la dernière consultation effectuée par l’Assemblée Générale des Nations-Unies : il ne s’est trouvé qu’une demi douzaine de voix sur près de 200 pour soutenir l’Etat hébreu. C’est pour toutes ces raisons que la note diplomatique suédoise est un signe d’espérance et, peut-être, le début d’une révolution…

à l’exaspération burkinabé !

Si le monde entier est las d’Israël, au Burkina c’est tout le peuple qui s’était lassé de son Président. Pendant de longues années, il avait avalé des couleuvres. Mais, pour peu que Blaise Compaoré accepte de débarrasser le plancher après 27 ans de pouvoir, qu’il s’abstienne de violer la constitution, les Burkinabés étaient presque prêts à passer en pertes et profits l’insoutenable voile qui couvre l’assassinat de ses compagnons d’armes, Sankara, Zongo  ou Lingani, l’exécution du journaliste Norbert Zongo, les services rendus à l’ancienne puissance coloniale quelquefois contre les intérêts locaux, la compromission avec les trafiquants de diamants, les amitiés douteuses avec Charles Taylor ou Kadhafi, l’enrichissement de la tribu et la répression de la révolte de 2011, etc. Leur bonne volonté n’a pas suffi et, gagnés par l’exaspération, ils ont usé de la force pour faire reconnaitre leurs droits. Cela s’appelle le ras-le-bol et c’est cela qui pousse aujourd’hui les Palestiniens à s’autodétruire en se jetant contre les chars et les missiles israéliens, c’est cela qui demain conduira les pays européens à rejoindre les 135 nations du monde qui ont déjà reconnu l’Etat de Palestine.

Compaoré aussi avait tourné en dérision les avertissements qui lui avaient été adressés, il s’était prévalu du soutien, de la complicité de ses parrains, de ses réseaux et lobbies, pour provoquer l’opinion au-delà du soutenable. Mais il avait ignoré ces mots de Paul Valéry selon lesquels «  tout pouvoir est exactement dans la situation d’un établissement de crédit : si, à un moment quelconque, (il) était sommé de produire ses forces réelles sur tous les points de son empire, (il) serait en tous ces points à peu près égal à zéro ! ». C’est ce qui s’est passé le 30 octobre à Ouagadougou lorsque l’opposition, la société civile, l’armée, les chefs traditionnels ont uni leurs voix. Le paradoxe, c’est que Compaoré qui se gargarisait de nationalisme et d’authenticité, n’ait dû la vie sauve qu’au secours et aux artifices d’une puissance étrangère, et que lui qui rêvait d’un Prix Nobel de la Paix, ait fui une capitale en feu… Quel gâchis !

vendredi 12 septembre 2014

LECONS D'EBOLA

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 8 septembre 2014


L’épidémie provoquée par le virus Ebola n’est pas seulement une « urgence de santé publique de portée mondiale » et une catastrophe humanitaire pour notre région, elle nous livre aussi des leçons que nous aurions tort de prendre à la légère.

Mgr Ebola

La première est pourrait-on dire d’ordre sémantique puisqu’elle se rapporte aux mots et discours qui ont accompagné l’épidémie. Face à la tragédie qui se joue en Afrique de l’Ouest, les Français mesureront peut-être, enfin, la monstruosité des propos tenus par Jean-Marie Le Pen qui, lors d’une adresse destinée aux « Frontistes des origines », s’était élevé contre la menace de « subversion » que les immigrés feraient peser sur la France et avait conclu  que « Mgr Ebola pouvait régler ça en trois mois ! ». Il appelait donc au secours une maladie qui se manifeste par des hémorragies externes et internes, le saignement des muqueuses, des vomissements et des diarrhées accompagnés de sang, des peaux qui s’arrachent, et se termine par des corps incinérés alors qu’ils sont encore vivants, une mort atroce, des cadavres jetés dans des fosses communes… Malgré l’indignité des termes utilisés, ce discours n’a pas soulevé des vagues semblables à celles qui, en 1988, avaient accompagné l’ignominieux « Durafour-crématoire » de Le Pen et lui avait valu l’opprobre de toute la classe politique française et une condamnation pour injure. La passiveté de la même classe face aux attaques racistes et sexistes lancées contre des Françaises qui ont le tort d’être non « souchiennes »,comme Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem, est à ce titre édifiante. Il en est désormais ainsi : la qualité de l’insulté importe plus que la nature de l’insulte !    
            
C’est aussi une querelle de mots quand, comme on l’a déjà souligné, la presse occidentale place le Sénégal parmi les pays « touchés par Ebola », alors qu’il n’y existe aucun foyer de la maladie, et que le seul malade qui y a été répertorié  est venu de l’extérieur. A ce compte-là, même si les modes de transfert sont différents, les Etats-Unis, l’Allemagne ou l’Espagne qui eux aussi ont accueilli des malades, devraient figurer sur le même tableau infâmant !

Quelle conclusion tirer de ce deux poids deux mesures ? Qu’au-delà du fléau, il y a aussi une bataille de communication qui se fait à nos dépens et que nous devons relever les injures et récuser les amalgames, même vis-à-vis de nos « amis ». « Africains, si vous parliez ! », disait Mongo Betti ? Cette invite s’adresse d’abord aux dirigeants qui doivent parler pour déterrer les maux enfouis sous les mots.

Mourir à cause Ebola !

Cette tragédie nous rappelle un autre mot, celui de Charles De Gaulle : « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ! ». Pour notre malheur, Ebola est une endémie africaine et, face à ce fléau, la première réaction des grandes puissances a été de se barricader et non de l’enrayer. Si le financement de la recherche sur la maladie de Charcot a pu collecter des millions de dollars en quelques semaines, au moyen d’un simple jeu (Ice Bucket Challenge), c’est que celle-ci représente une menace universelle, tout comme le sida qui, pour les mêmes raisons, avait bénéficié d’une manne  inégalable. Mais si, comme on l’annonce, la lutte contre Ebola est déjà perdue, il faudra situer la responsabilité autant au manque de générosité des riches qu’à notre imprévoyance et à notre incapacité à mettre en place des moyens coordonnés d’investigation et de traitement des maladies qui naissent ou se développent sur notre continent.  

Un autre enseignement à tirer de cette douloureuse expérience est celui-ci : la maladie ne tue pas que les humains, elle peut aussi tuer tout le système sanitaire ! Il y a aujourd’hui, en Guinée ou au Libéria, des hommes et des femmes qui meurent non d’Ebola mais à cause d’Ebola : parce que les structures de santé sont désertées par leur personnel, parce que les soignants, hantés par le doute, hésitent à prendre en charge une femme enceinte ou un paludéen, parce que la faim ou le désespoir précipite la mort avant même la contamination ! Que restera-t-il de l’édifice sanitaire du Libéria, dans six mois, lorsque la maladie aura atteint son pic ?

Il y a, pour terminer cette analyse qui est loin d’être exhaustive, une leçon qui remonte à nos impulsions et met à mal nos illusions. Le Sénégalais a un péché mignon : c’est de se mirer dans son nombril et de prétendre qu’il n’est pas comme les autres. Au point qu’il y a déjà un livre qui se prépare et qui a l’ambition de mettre en évidence que notre histoire en est la parfaite illustration. Nous serions donc insensibles à l’intolérance et aux divisions intestines qui ont mis à mal la paix civile chez nos voisins. Nous sommes le pays de la « Téranga » et la violence est une arme que nous méprisons. Hélas, tout n’est pas aussi simple et Ebola démontre que les mêmes démons sont à nos portes, pour peu que nous manquions de vigilance. On a ainsi vu de jeunes sénégalais tenter de forcer les portes d’un hôpital pour imposer une solution radicale en immolant l’étudiant guinéen qui a troublé leur quiétude. On a entendu d’autres sénégalais expliquer qu’accueillir un malade et le soigner c’est créer un appel d’air qui ferait  basculer vers Dakar toutes les populations désespérées du Golfe de Guinée. D’ores et déjà, certains de nos concitoyens ne se fient qu’au faciès pour serrer la main des personnes qu’ils rencontrent. D’ores et déjà, certains spéculent, d’autres exercent des trafics et des chantages…

Alors n’ajoutons pas le malheur au malheur. Il y a dans notre pays un service chargé de soigner les malades, qui se bat avec courage et abnégation, il n’en existe pas pour réduire à néant le venin de l’intolérance et du désordre !

dimanche 24 août 2014

Commémoration du 70e anniversaire du débarquement en Provence : LES TIRAILLEURS SENEGALAIS OU L’HISTOIRE D’UNE INGRATITUDE…

NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 16 aout 2014

L’hommage rendu par François Hollande aux soldats d’Afrique, «  la France a remporté ses premières victoires », devant un parterre de chefs d’Etats africains, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire du débarquement en Provence, peut-il être considéré comme le solde de tous comptes de la dette de la France à l’égard de ceux qu’on appelle communément « Tirailleurs sénégalais » ?

Avant de répondre à la question, levons d’abord quelques équivoques.

La première c’est que les Tirailleurs étaient loin d’être, majoritairement,  des Sénégalais et ils le seront de moins en moins au fil des ans. Entre le premier corps créé par Faidherbe au milieu du XIXe siècle et les troupes françaises de la Force Garbo qui débarquent le 16 août 1944, il y a eu la conquête d’un vaste empire et la délocalisation des champs de bataille d’Afrique vers l’Europe et le Moyen Orient.

Deuxièmement : les Tirailleurs ont rarement défendu les intérêts des Africains. Leur vocation première était de servir de supplétifs aux forces européennes, sans bénéficier ni des égards, ni du confort, ni des promotions auxquels celles-ci avaient droit. De l’extermination des résistances africaines à la lutte contre les soulèvements indépendantistes à Madagascar, au Vietnam ou en Algérie, en passant par la Grande Guerre qui n’était qu’un règlement de comptes intereuropéen, ils ont souvent, de gré ou de force, fait le sale boulot de la puissance coloniale. L’idée de Me Wade de prendre leur sort en charge était à la fois saugrenue et injuste : c’est au bénéficiaire de leurs sacrifices de payer le service !

Troisièmement : contrairement à l’opinons très répandue, les tirailleurs n’étaient pas composés que de trouffions « Y a bon Banania ».  La distinction au sein de leurs troupes se faisant sur la base du lieu de naissance  et non sur les qualifications  académiques, des Africains instruits ont vécu le même triste sort et le regretté Assane Seck, diplômé de la prestigieuse Ecole Normale W. Ponty de Sébikotane, futur professeur d’université et ministre, en fit l’amère expérience.

Deux destins, une même passion…

En revanche, ce que tous les Tirailleurs avaient en commun, ce qu’ils ont cultivé  tout au long de leur vie, de manière quasi obsessionnelle, c’est l’amour de la France, et c’est en cela qu’on peut dire que leur histoire est l’histoire d’une ingratitude. Ils ont servi la patrie pendant un siècle, sur trois continents, et elle ne leur reconnait toujours pas les droits qu’elle accorde à ses fils de « métropole ».

Deux destins illustrent cette fidélité et cet engagement.

Abdel Kader Mademba Sy était fils de roi. Son père, qui avait servi la France dans la conquête du « Soudan », avait été récompensé par le titre de « Fama  de Sansanding ». C’était un vrai « roi », à l’africaine, et Hampathé Ba témoigne qu’avant son réveil, aucun coup de pilon ne pouvait retentir le matin dans sa capitale. Son fils avait fait de solides études, il était l’un des premiers africains diplômés du lycée français d’Alger, il n’a pas attendu d’être appelé, il s’était engagé, « par amour pour la France », dès le début de la Grande Guerre. Mais il avait oublié un détail : tout prince qu’il était, il n’en restait pas moins « sujet » français, car né hors des « Quatre Communes » du Sénégal, il n’avait droit ni à un lit, ni à la viande, ni aux chaussures. C’est le carnet d’adresses de son père, familier des Joffre, Mangin, Archinard et autres Blaise Diagne, qui l’a sauvé de la dépression et lui a permis de faire son devoir sans déchoir de son rang. Son amour pour la « patrie », il le transmettra à son fils, mort tout récemment, qui fera une carrière militaire et se battra sans succès pour que les anciens combattants africains bénéficient des mêmes avantages que leurs collègues français.

Bakari Diallo était fils de berger et c’est dans sa paillotte que l’armée était allée le chercher pour en faire un soldat. Il fera toute la Seconde guerre mondiale, jusqu’au grade de sous-officier, avant de se faire rappeler que « si au point de vue civil, il était français, au point de vue militaire il ne l’était pas». Il passera pourtant sa vie à chanter le « doux visage » de la France, sa « force-bonté », et terminera son existence dans une hutte à peine plus confortable que celle qu’il avait quittée à vingt ans…

Ce que les Tirailleurs ont fait, jamais aucune bête de guerre ne l’a fait et aucune n’a jamais été aussi mal récompensée. Il y eut d’abord des milliers de vies brisées puisqu’un quart d’entre eux ne revinrent pas des combats. On nous dit souvent que, proportionnellement, il n’ ya pas eu plus de morts chez eux que chez les soldats métropolitains pendant les deux guerres mondiales. Peut-être… Mais il y a eu sans doute plus de dégâts collatéraux chez eux. Parce que le départ de jeunes gens qui représentaient la partie la plus vive de la population et le fait qu’à leur retour la plupart d’entre eux n’ont pas voulu retourner à la terre, a désorganisé le monde paysan. Parce que, surtout, tout comme les « Vétérans » américains, beaucoup d’entre eux, traumatisés par la guerre, ont perdu jusqu’au goût de la vie.

Il y eut  les railleries qui réduisaient leur participation à une représentation folklorique et qui faisaient les choux gras des caricaturistes et des bonimenteurs. Ils étaient à Fachoda, ils étaient sur la Somme et dans le Bosphore, mais on ne retenait d’eux que l’image de grands gaillards « chargés kif kif bourricots », avec leurs « dents comme l’ivoire », leurs « sacs au dos », leurs « souliers sur l’épaule ».

Il y eut l’exfiltration pour les priver des hourras. A la fin de la seconde guerre mondiale et avant les parades de la victoire, ils avaient été sommés de rentrer, pour « blanchir » les troupes, comme si on avait honte qu’ils aient contribué au succès des armées. Le jeune soldat Amadou Mahtar Mbow, celui-là  même qui sera le premier africain à diriger une institution du système des Nations-Unies, dut prendre le risque de désobéir à ces ordres pour poursuivre ses études en France. Les « clandestins » ne datent pas d’aujourd’hui !

« Moi pas vouloir galons ! »

Il y eut aussi le temps des médailles. Mais après l’engouement des premiers jours pour les cuivres et les rubans qui ornaient leurs poitrines, ils voulaient plus : ils réclamaient des droits et non plus des faveurs. « Le prix de la guerre, clamaient-ils, le dédommagement pour un corps bléssé, mutilé, sous le même drapeau », devaient être les mêmes, que l’on soit français ou africain. « Moi pas besoin galons, moi besoin de riz ! ». Les premiers à en payer le prix furent les soldats libérés des camps de prisonniers, et dont certains avaient servi aux FFI et FTP, débarqués au camp de Thiaroye, près de Dakar, et qui furent férocement réprimés pour avoir exigé le paiement de leurs primes avant de rejoindre leurs villages. Le massacre fera 35 morts et des dizaines de blessées, les survivants seront condamnés à de lourdes peines.

Il fallut des cris et des larmes, il fallut la révolte du sergent-chef Amadou Diop qui, à l’orée de la mort, exigeait réparation auprès du Conseil d’Etat français, il fallut, et cela parait dérisoire compte tenu de la dimension de la tragédie, que le président Chirac visionne un film au cours d’une soirée mondaine pour que le déclic ait lieu !

Le déclic a donc eu lieu, mais il ne reste plus que quelques centaines de survivants pour en tirer profit. En somme, les Tirailleurs, on les a eus à l’usure ! Aujourd’hui, il faut plus qu’une cérémonie protocolaire, il faut plus que des décorations, pour que du fond de leurs tombes ils pardonnent à la France son bien tardif repentir, l’injustice de la cristallisation et, surtout, cet amour trahi !