Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mardi 14 novembre 2017

FAMILLE, QUE DE FAUTES ON COMMET EN TON NOM !




NB : Texte publié dans « Sud-Quotidien » du 28 octobre 2017

Pendant très longtemps, les hommes politiques ont gouverné avec des hommes et des femmes choisis dans leur entourage politique ou triés sur le volet parmi ceux et celles dont la compétence ou l’habileté étaient reconnues, mais en tout cas jamais dans le cercle restreint de leurs familles biologiques. De Gaulle avait choisi comme Premier Ministre un banquier qui n’avait jamais exercé de mandat politique, Mitterrand un compagnon de route, Nixon s’était appuyé sur un politologue… En Afrique les hommes qui, les premiers, ont présidé aux destinées des Etats issus de la colonisation ont tous tenu leurs familles, épouses comprises, à l’écart du pouvoir et jamais aucun ministre de Senghor, Houphouët-Boigny, Modibo Keita, Nkrumah… n’a commis l’impair de proclamer publiquement qu’il devait son poste et sa bonne fortune à l’épouse du chef de l’Etat…

patrimonialisation du pouvoir  

Les choses ont changé et on a désormais l’impression, surtout en Afrique, que les gouvernants ne font plus confiance qu’à leur entourage familial, que le pouvoir se « patrimonialise », que des dynasties politiques se créent comme au beau temps des monarchies absolues. Comme toutes les modes, celle-ci est née et a prospéré d’abord au Nord et l’un de ses initiateurs n’était autre que le président Kennedy qui, au début des années soixante, avait fait de son frère le véritable homme fort de son gouvernement. Quelques décennies plus tard, Mitterrand inventera « Papa-m’a-dit » et Sarkozy tentera de « placer » son rejeton de 23 ans, sans aucun bagage académique ou professionnel, à la tête de la plus grande entreprise publique d’aménagement territorial de France ! Dans les trois cas, les résultats se révèleront catastrophiques : Robert Kennedy sera assassiné, peut-être avec la complicité de la CIA, Jean Christophe Mitterrand sera écroué dans une affaire de trafic d’armes et ses dettes mettront sa mère sur la paille, Jean Sarkozy qui rêvait d’un gros salaire se résoudra à épouser une riche héritière comme on le faisait au XIXe siècle !

Mais en Afrique, l’épidémie s’était déjà répandue comme une trainée de poudre et comme le terrain était plutôt malsain, du moins en matière d’expression démocratique, elle atteindra des pics insoupçonnés. Les familles Eyadema, Bongo, et Kabila dans une moindre mesure, ont ainsi mis le grappin sur leurs pays respectifs et y règnent depuis cinquante ans pour les deux premières et vingt ans pour la troisième. La Guinée Equatoriale est sous l’autorité de la même famille depuis son accession à l’indépendance, avec cette spécificité qu’ici l’héritage familial s’est fait dans la violence et que le neveu (désormais le plus ancien chef d’Etat africain en exercice), a balayé son oncle par un coup d’Etat. A ces transmissions directes, il faut ajouter les cas des présidents qui ne doivent pas directement leur accession au pouvoir à leurs pères puisqu’ils ont été élus bien après la mort ou l’élimination de ceux-ci, comme Nana Akufo Addo ou Uhuru Kenyatta. Il est tout de même symptomatique qu’au Kenya, ce sont les fils de deux des héros de l’indépendance, il y a plus de cinquante ans, qui aujourd’hui se disputent la fonction présidentielle !

Mais en Afrique tous les promus n’ont pas été élus et certains même ont eu des déboires cuisants. Au cours des cinq ou six dernières années, des fils, filles ou frères de présidents, déchus ou en exercice, ont fait l’objet de mandats d’arrêt internationaux, ont été placés sous contrôle judiciaire ou mis en examen, voire inculpés ou placés en détention, ou sont en fuite ou en exil …dans plus de dix pays africains.

en trois marches inégales

Malgré ces déboires, la stratégie utilisée par les chefs d’Etats africains pour pousser leur progéniture au haut de l’échelle n’a guère varié au cours des ans et s’appuie toujours sur trois démarches graduelles.

Première manche : la « valeur » n’attendant point le nombre des années, le Président commence par introduire le petit jeunot, tout frais émoulu de l’Université (ou d’ailleurs), dans le saint des saints et, pourquoi pas, à lui confier tout de go des responsabilités gouvernementales. Teodorin Nguema a été nommé ministre à 27 ans, et Ali Bongo à 30 ans au prestigieux poste ministre des affaires étrangères et en violation de la loi. L’exemple venant de haut, il n’était pas rare que les ministres eux-mêmes nomment des membres de leurs familles à des postes clés dans des entreprises publiques relevant de leur autorité…

Deuxième manche : qu’il soit ou non membre du gouvernement, l’héritier présomptif sera très vite amené à exercer ses « compétences » dans un domaine stratégique (pétrole, mines, infrastructures, banques etc.), ce qui lui permet de contrôler les ressources nationales et de nouer des relations avec les plus éminents brasseurs d’affaires du monde. Le fils Sassou passera en quelques années de stagiaire à administrateur puis directeur dans la même société nationale des pétroles, la fille Dos Santos, classée femme la plus riche d’Afrique avec un patrimoine de 3,2 milliards de dollars, exerce entre autres activités, celle de présidente du conseil d’administration de la Société Nationale des Hydrocarbures dont le chiffre d’affaires est de 40 milliards de dollars…

Enfin la troisième étape consistera à donner au rejeton, devenu incontournable, une stature politique, légitimée par la conquête, que l’on espère facile, d’un mandat électif. C’est souvent à cette étape que les choses se compliquent et se gâtent, que la rue gronde et que la zizanie s’installe jusqu’au sein de la famille présidentielle, souvent traversée par une guerre fratricide, comme on a en a eu des exemples au Togo ou au Gabon.

Quid du Sénégal ? On peut dire que le phénomène d’accaparement du pouvoir par une famille est relativement récent et qu’en tout cas, il n’a pris l’ampleur du scandale que depuis le début de ce siècle. Senghor, auquel on a prêté ce mot selon lequel « la famille est un ennemi en politique », même s’il veillait malgré tout au bien-être de la sienne, avait bien confié des responsabilités ministérielles à l’un de ses neveux, mais il avait pris le temps de réfléchir (treize ans !) et surtout, il avait choisi un homme discret qui (après une petite erreur de casting), fera très rarement la manchette des journaux. Diouf, dont les enfants étaient inconnus du public (à une exception près, mais plus médiatique que politique) avait lui aussi longtemps hésité (dix ans), avant d’appeler un de ses frères au gouvernement, mais plutôt à titre d’expert et à des postes relativement peu exposés…

Puis vint Wade et toutes les barrières ont été franchies : trop tôt (quelques mois après son arrivée au pouvoir), trop de monde (ses deux enfants, et heureusement qu’il n’en avait que deux !), trop de responsabilités dans des secteurs sensibles, et surtout « argentivores », qui ont fini par coller à son fils la désastreuse réputation de « ministre du ciel et de la terre ». On peut dire sans exagérer que c’est Karim Wade qui a scié la branche sur laquelle était assis son père.

« Monsieur Frère », qui navigue aujourd’hui dans les mêmes eaux troubles et soulève le même vacarme, avec le handicap d’être, physiquement, un quasi clone du Président, s’armera-t-il de l’humilité et de la rigueur nécessaires pour éviter que les mêmes comportements ne reproduisent les mêmes effets ?

dimanche 15 octobre 2017

FUSILLADES LOW COST

NB Texte Publié dans "Sud-Quotidien" du 14 octobre 2017

Une des principales différences que l’on peut établir entre la fusillade de Las Vegas et celles qui se sont déroulées récemment en France et en Grande Bretagne est qu’aux Etats-Unis, s’armer de pistolet et de fusil et tirer sur d’innocentes personnes, en pleine rue, est d’une facilité et même d’une banalité déconcertantes. En Europe, et comme dans d’autres pays du monde, les tireurs sont généralement des comploteurs souvent fichés, qui bénéficient du soutien de réseaux criminels et qui surtout prennent d’énormes risques pour se procurer ou fabriquer des armes et usent de procédures illégales et complexes. Aux Etats-Unis, la fusillade de masse est une entreprise low cost et en tant que telle, repose sur la simplification des procédures et la réduction des couts d’exploitation. N’importe quel citoyen américain peut se procurer des armes, dans des magasins qui ont pignon sur rue, peut, muni de cet attirail, se pavaner parmi les foules avec ostentation, y compris dans l’enceinte même de certaines universités, peut enfin dégainer selon ses pulsions ou son humeur. Aux Etats-Unis, résume un observateur averti, « il est très facile d’acheter une arme légalement si on n’a pas de casier judiciaire, et il est très facile d’en acheter illégalement si on en a un ! »

275 mass shootings en neuf mois…

Voilà pourquoi on a pu recenser 310 millions d’armes dans le pays de Donald Trump, soit pratiquement une arme par habitant. Voilà qui explique que depuis le début de l’année 2017, soit en l’espace de neuf mois, il y ait pu avoir près de 275 fusillades sur le territoire américain, soit une fusillade par jour ! Pour qu’une fusillade attire l’attention des médias et fasse les titres de la presse, il faut qu’elle soit le fait « d’islamistes » ou que le nombre de ses victimes sorte de l’ordinaire. On peut donc dire que, de ce point de vue, le tireur de Las Vegas, Stephen Paddock, a réussi son coup en portant le nombre de victimes d’une fusillade (58 morts, plus de 500 blessés) à un niveau jamais atteint aux Etats-Unis. Cet homme fortuné, qui n’était pas fiché par la police, que l’on prenait pour un paisible retraité, avait réussi la prouesse d’acquérir personnellement plus de 40 armes à feu (parmi lesquels des fusils automatiques dont la vente est interdite depuis les années trente !) et d’en acheminer plus de la moitié dans la luxueuse suite de son hôtel sans attirer l’attention.

11 652 personnes tuées par des armes à feu !

Mais le record battu par Paddock ne doit pas nous faire oublier que depuis le début de l’année 2017, ce sont 11 652 (onze mille six cent cinquante deux !) personnes qui ont été tuées par des armes à feu aux Etats-Unis, soit plus de 40 par jour, et détail sordide, des enfants de moins de cinq ans sont responsables de la mort de deux personnes par semaine… 

On peut donc dire sans caricaturer que les principaux tueurs de citoyens américains… ce sont les Américains eux-mêmes… En effet, contrairement aux idées reçues, il a été établi que 73% des actes létaux sont commis par des proches ou militants de groupes suprémacistes blancs alors que les membres ou sympathisants des groupes dits « jihadistes » viennent très loin derrière. La différence c’est que les criminels blancs sont en règle générale traités de « malades mentaux » (c’est le terme utilisé par Trump pour qualifier Paddock), quand les terroristes dits « islamistes » sont jugés responsables de leurs actes…

Pourtant, ni le souvenir des tueries de Colombine (13 morts, 24 blessés), Aurora (12 morts, 58 blessés), San Bernardino (16 morts, 23 blessés), Orlando (50 morts), etc. ni le pic de monstruosité atteint à Las Vegas n’ont ébranlé les convictions de Donald Trump. Il n’a nulle part évoqué la nécessité d’ouvrir un débat sur le port d’armes ou de réexaminer le très ambigu 2e Amendement. Il avait largement bénéficié du soutien et, pour sa campagne, des financements du plus puissant lobby américain, la National Rifle Association, et de ses 5 millions de membres, parmi lesquels les deux fils Trump. A peine installé à la Maison Blanche, il avait d’un trait de plume rayé les restrictions qu’Obama avait introduites pour assurer un meilleur contrôle de la circulation des armes et sera le seul président américain à se rendre à la convention de la NRA…

« La seule force c’est vous ! » (Noam Chomsky)

Donald Trump n’est pas seulement le défenseur des porteurs d’armes, il est aussi celui de ceux qui les fabriquent puisqu’il vient d’augmenter de 10% le budget militaire des Etats-Unis et de le porter à un niveau jamais atteint dans l’histoire en temps de paix. C’est un président qui obéit plus à ses instincts, souvent guerriers, qu’à la raison et qui a fait de la division un des fondements de sa politique nationale, et c’est en cela qu’il est d’abord dangereux pour ses propres concitoyens.

Il ne cesse d’opposer les pauvres, qu’il méprise, aux nantis, qui se reconnaissent en lui, contribuant ainsi à diviser son pays en deux mondes. Il y a une Amérique quasi sous développée, avec ses infrastructures délabrées, son système sanitaire défaillant, son éducation en lambeaux. Il y a une autre Amérique, celle qui revendique le titre de première super puissance mondiale et dont les habitants concentrent entre leurs mains la richesse et le pouvoir.

Trump oppose les « patriotes », qui seuls méritent le sacrifice de la nation et dont il cultive « l’égoïsme de classe », aux immigrés dont il nie la contribution au développement du pays. « Tout pour les premiers, rien pour les derniers ! » : telle pourrait être sa devise.

Il va désormais dresser les Américains armés, par peur, pour les nantis, ou par conviction militariste, pour les racistes blancs, aux populations désarmées parce qu’elles refusent la violence ou parce que, par le jeu de la ségrégation sociale et raciale, elles ont difficilement accès aux armes. Pourtant, même si l’argent devient omniprésent dans les choix politiques des citoyens américains, même si le matraquage médiatique rend les électeurs de plus en plus ignorants des enjeux, un espoir demeure pour arrêter cette dérive et il repose sur une seule force : les Américains eux-mêmes, ceux-là qui dans les années soixante avaient imposé aux politiques les droits civiques, les droits des femmes et la paix au Viêt-Nam.


C’est comme cela qu’il faut entendre la rage qui a sorti de leur silence certains haut gradés de l’armée américaine, c’est ainsi qu’il faut interpréter la grosse colère et le signe de refus des footballeurs, genoux à terre, noirs et blancs enlacés…