Les derniers mois ont été meurtriers pour les hommes providentiels. Même s’il n’y a aucune commune mesure entre Sarkozy et Ben Ali, on ne peut que se féliciter de l’arrivée au pouvoir de présidents « normaux », ni falots ni inexistants, mais qui assument leurs limites, qui prônent une « présidence modeste pour celui qui l’exerce et ambitieuse pour son pays », selon les mots mêmes de François Hollande. Nous nous devons d’être solidaires des Français, comme nous l’avons été des Tunisiens et des Egyptiens. S’il faut donc répondre aux interrogations des jeunes Sénégalais qui prêchent pour le rapatriement de notre dignité, il faudrait leur dire que le monde est devenu un village planétaire, et que rien de ce qui s’y passe ne doit nous être indifférent, surtout quand le cœur et la raison sont de connivence.
Puisqu'une idée échangée en vaut deux, ce blog se veut un espace de partage. N'hésitez donc pas à me faire part de vos commentaires
- FADEL DIA
- Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").
mardi 8 mai 2012
« SARKO DIGAGE ! »
Les derniers mois ont été meurtriers pour les hommes providentiels. Même s’il n’y a aucune commune mesure entre Sarkozy et Ben Ali, on ne peut que se féliciter de l’arrivée au pouvoir de présidents « normaux », ni falots ni inexistants, mais qui assument leurs limites, qui prônent une « présidence modeste pour celui qui l’exerce et ambitieuse pour son pays », selon les mots mêmes de François Hollande. Nous nous devons d’être solidaires des Français, comme nous l’avons été des Tunisiens et des Egyptiens. S’il faut donc répondre aux interrogations des jeunes Sénégalais qui prêchent pour le rapatriement de notre dignité, il faudrait leur dire que le monde est devenu un village planétaire, et que rien de ce qui s’y passe ne doit nous être indifférent, surtout quand le cœur et la raison sont de connivence.
mercredi 2 mai 2012
HOMMAGE AU PROFESSEUR AMADOU MAKHTAR MBOW
J'étais chargé de faire la présentation du premier ouvrage, et ci-joint le texte de mon allocution.
- l’adaptation de ses structures et de ses institutions, à travers un triptyque prospective-concertation-programmation,
- une nouvelle définition de ses critères et de ses moyens d’action, fondée notamment sur un dépassement de la notion « d’assistance »,
- le renforcement de ses ressources financières, afin notamment que ses institutions spécialisées puissent mettre en œuvre des programmes concernant la réorganisation du système économique mondial et le rééquilibrage entre les régions.
jeudi 19 avril 2012
ALI GORGUI ET LES 40 VOLEURS
A ce jour, aucun démenti public et solennel n’est venu du Président de la République sortant, de ses anciens ministres, des anciens gestionnaires du Palais présidentiel pour infirmer ou confirmer une nouvelle qui fait la une des journaux depuis plusieurs jours. Le Palais de la République aurait été dépouillé de ses meubles, de ses bibelots et de ses œuvres d’art, sa chambre forte, celle- la même qui longtemps avait servi d’antre d’Ali Baba et qui regorgeait de devises, aurait été dévastée, et des sacs d’argent auraient été emportés par des pilleurs en cravate. L’impressionnant parc automobile de la Présidence, constitué de voitures de luxe, offertes par les amis et bienfaiteurs du Sénégal, se serait volatilisé. Ce ne sont plus désormais des rumeurs puisque le nouveau ministre de la justice a fait état du fric-frac et appelé à la restitution des biens…
En attendant d’autres découvertes plus douloureuses, ces accusations sont-elles fondées et peut-on parler de scandale au Palais ?
En réalité s’il y a scandale, il n’est pas nouveau et il n’est pas que là.
Le scandale c’était déjà, que pendant des années, le Président de la République sortant, plusieurs de ses ministres, son fils, ont été accusés de détournements de deniers publics, de prévarications, de trafics de marchés, etc., sans qu’ils aient jamais traduit leurs accusateurs devant les tribunaux et exigé réparations, sauf à de très rares occasions. Avant de racler les fonds de tiroirs, les prédateurs avaient auparavant dilapidé les joyaux de la couronne. Le pillage du Palais ne serait qu’une opération du même genre, avec cette différence qu’il s’agit cette fois d’objets visibles, reconnaissables et, pour certains, répertoriés, que les habitués de la maison connaissent et dont on peut remarquer la disparition. Certains sont même si voyants qu’ils sont pratiquement inutilisables. « Je ne répondrai pas à Latif Coulibaly », avait dit le chef de l’Etat sortant face aux graves accusations portées contre lui par l’ancien journaliste. Il pouvait alors se permettre de se jouer du peuple et faire le dos rond. Mais la stratégie de l’autruche ne peut pas servir à tous les coups, le contexte a terriblement changé et il n’est plus au dessus de la loi. Cette fois, il lui faudra bien répondre et pas seulement devant la justice, mais, d’abord, devant ses concitoyens, faute de quoi il réduirait à néant tout le bénéfice tiré de son fameux coup de fil de la soirée du 25 mars et, après avoir raté son mandat, il aurait raté sa sortie.
Le scandale, c’est aussi que jamais personne n’a pu démêler, dans le patrimoine national, ce qui appartenait à l’Etat, au Parti ou au Président sortant. Celui-ci parlait à la première personne pour justifier ses libéralités puisées dans les caisses publiques, menaçait de sanctions collectives les régions qui lui refusaient des voix. Il avait inscrit tous les biens du Parti à son nom et disait à qui voulait l’entendre qu’il n’avait nul besoin de l’avis de ses concitoyens ou de leurs représentants pour s’acheter un avion, s’attribuer ou distribuer une terre. Il s’était érigé en légataire universel de la République en se proclamant usufruitier du patrimoine national. Quand on est propriétaire du Monument de la Renaissance, on l’est, a fortiori, du fauteuil du bureau présidentiel. L’Alternance était en fait une monarchie de droit divin, et faute d’être immortel, le roi avait voulu qu’elle soit aussi héréditaire, et c’est ce qui l’a perdu. L’étonnant n’est donc pas qu’il y ait eu pillage du Palais, l’étonnant c’est que les Sénégalais s’en étonnent aujourd’hui et s’en offusquent. Comme s’ils avaient jamais pipé mot quand le Président sortant distribuait « enveloppes » et mallettes d’argent aux visiteurs, ceux du soir comme ceux du jour, quand on entrait à pied au Palais et qu’on en sortait au volant d’une voiture, quand des limousines allaient grossir le parc automobile déjà encombré de magistrats, de marabouts, de hauts fonctionnaires, de cadres du parti ou d’oisifs à la bouche sucrée. Le pillage n’a donc pas commencé dans la semaine qui a suivi la proclamation des résultats des élections, c’était une routine à laquelle on s’était habitué. Il n’y a en vérité aucune différence entre le sauve-qui-peut général, qui est le signe de toutes les défaites, et la pagaille organisée du régime défunt. Ce ne sont que deux des visages de l’automne des patriarches. Le président sortant a toujours nié être trop vieux et c’est pourtant à cause de son âge, parce qu’il était sans avenir, que ses compagnons des beaux jours, devenus orphelins, se sont rués sur des dépouilles. L’héritage du Palais a été dispersé, celui du Parti, qui est en cours, sera plus difficile à brader parce qu’il est encore plus flou.
Revenons donc à la question originelle : y a-t-il eu pillage ? Quoi qu’il en soit, la réponse du nouveau pouvoir devrait être la même. Bien sûr, il faut établir la réalité, mais, surtout, il faut DIRE la vérité, haut et fort, la dire au véritable propriétaire du patrimoine national qui est le peuple. Il faut faire rendre gorge aux éventuels coupables et échapper, par la même occasion, à cet envahissant « massala »sénégalais sous lequel nous enterrons toutes nos dérives. Si, comme nous nous en vantons souvent, nous sommes bien une démocratie exemplaire, nous ne devons pas faire moins que la France qui a traduit Chirac devant la justice. Mais le plus important est que nous ne tolérions plus jamais cette confusion des pouvoirs et des biens. Le Palais de la République doit rester « la maison où habite le Sénégal » et tout ce qui y entre ou en sort doit rester propriété d’Etat. Le maître (provisoire) des lieux peut en modifier l’agencement, mais il ne peut pas disposer du Mobilier National à son profit ou à celui de ses amis. Si l’on en croit son photographe, lui qui vivait déjà sur les ressources publiques, menait aussi un train de vie qui était au-dessus des moyens de l’Etat, puisqu’il s’offrait – (avec quels moyens ?) – des équipements que ne pouvait lui payer son employeur. Il jouait plus à l’Etat parvenu qu’à l’Etat modeste qu’il nous avait promis. Il cultivait la gloire, nous voulons désormais un président qui cultive l’effort.
vendredi 6 avril 2012
COMMENT S'EN DEBARASSER ?
NB Texte publié dans "Sud Quotidien" du 2 avril 2012
Ceux qui avaient porté Wade aux nues, salué son coup de fil à son rival comme l’expression même de son fair-play, voire de son esprit chevaleresque, ont du vite déchanter : Wade n’est pas Mandela ! Le 25 mars, personne ne l’aurait suivi, parmi ceux qui comptent (l’armée, la CENA, le Conseil Constitutionnel) s’il avait tenté de forcer le cours du destin. La défaite était trop cuisante, l’écart abyssal entre lui et son adversaire, l’affront public et étalé sur tous les médias, y compris ceux de l’Etat, pour qu’il puisse tenter d’essayer autre chose que faire profil bas. Mais dès le lendemain, alors même que le vaincu ployait sous les éloges, il retrouvait ses bonnes vieilles habitudes. Chassez le naturel…
Il y a donc eu d’abord la tournée d’adieu chez les chefs religieux. La règle, dans ces occasions, c’est de bannir la polémique, de s’élever au-dessus de la mêlée, de prêcher l’union, le pardon et la sérénité. A Touba, au contraire, Wade a insisté sur ce qui divise, il a remis une couche sur son appartenance au mouridisme, comme pour faire regretter à ses frères en confrérie de ne s’être fiés qu’à leur conscience pour traduire leur choix. Le lendemain, à Tivaouone, il s’est érigé en juge d’une seule cause, celle de son fils, dont il a proclamé l’innocence avant même l’ouverture du procès. En ne défendant que Karim, et non la fonction ministérielle, il a manqué de pudeur et surtout d’élégance (notamment à l’endroit de Baldé) et suscité le doute. Si les ministres, de par leur statut, ne gèrent jamais rien du budget de l’Etat, alors pourquoi Salif Ba a été accusé de détournement sous Wade et mis en prison, et pourquoi même Idrissa Seck a-t-il été mis sur le banc d’infamie ?
Les adieux se sont poursuivis, dans l’intimité pourrait-on dire, en conseil des ministres. Au sortir de cette catharsis, le ci-devant porte-parole a résumé devant la presse le testament du père. « Il a, nous dit-il, la larme à l’œil, ordonné de ne rien cacher aux nouveaux arrivants, de ne pas les critiquer, de les aider à remplir leur mission s’ils nous sollicitent ». On ne lui en demandait pas tant, car il existe aussi des critiques constructives. Quelle grandeur d’âme, quel admirable sens de l’Etat !
Il a suffi de quarante huit heures pour que Wade lui-même démolisse cette version. Au congrès extraordinaire, et sans débat, de son parti, convoqué à la hussarde, il nous livre la sienne. Les règlements de comptes avaient déjà commencé dans son camp et beaucoup y espéraient sinon une retraite, au moins qu’il desserre la bride. Wade remet les pendules à l’heure : il est là, actionnaire unique du parti, il en dressera les priorités, choisira les responsables. Il ne se contentera pas d’une fonction honorifique, il fera ce que ni Senghor ni Ahidjo n’avaient pu faire. Il proclame urbi et orbi qu’il va bien rester au Sénégal, lui et son fils, comme si c’était un sacrifice suprême que de continuer à vivre dans le pays qui vous vu naître et vous a porté à la magistrature suprême ! En même temps, il ressasse toujours sa rancœur contre Diouf et le PS, qu’il avait pourtant battus, contre la presse et les puissances occidentales. Mais, surtout, contrairement à ce qu’avait dit son porte-parole, il ne fera rien pour faciliter la tâche à son successeur. Même désavoué par deux Sénégalais sur trois, il estime qu’il a toujours raison contre tout le monde et que personne ne peut faire autant que lui, et n’exclut même pas de revenir au pouvoir ! Il jette ses alliés à la poubelle, il les « libère », dit-il, sans réaliser que parmi ces bénéficiaires de l’abolition de son asservissement, il y en a au moins un qui n’est plus un « allié » mais un membre à part entière du Pds au sein duquel il avait fondu sa formation !
Bref, Wade promet, pour un moment, de pourrir la vie à ses militants, au président élu et, finalement, à tous les Sénégalais, par ses interventions intempestives, ses élucubrations, son ego envahissant. Les plus marris, ce sont les cadres du PDS : la guerre de succession avait déjà commencé et les bookmakers de Sandaga avaient lancé leurs paris. Le président veut reconstituer le parti, faire du neuf ? Ce rajeunissement ne devrait-il pas commencer au sommet, et peut-on faire du neuf avec un vieillard de 86 ans ?
Wade ne sera donc ni Diouf (qui n’est pas, il est vrai, une bonne référence), ni Konaré ni Obasanjo, ni surtout Pedro Pires : une référence, un sage sollicité pour ses conseils et son indépendance par rapport aux clans. Il se trompe, car rester vigilent, pour un ancien chef d’Etat, ce n’est pas élire place au café du commerce, ourdir des complots et insulter à tout va, c’est s’élever au-dessus des petites contingences et n’élever la voix que face aux grandes menaces. Il aura été toute sa vie un partisan, aussi bien comme opposant que comme chef d’Etat ou comme retraité de la République. Il aura aussi été un routinier, ne faisant que ce qu’il a toujours fait : la politique ou plus exactement la polémique. Mandela est devenu une icône, Lula un modèle, Carter court le monde pour assoir la démocratie, Wade consacrera le reste de sa vie à arbitrer des conflits entre ses militants et à se justifier. Mais il oublie qu’il ne dispose plus des prébendes qui avaient fait son succès, ni des médias qui amplifiaient ses paroles. Il ne sera pas du cercle des « Anciens », de ceux qui offrent au monde leur longue expérience, non pour se livrer à une politique politicienne, mais pour résoudre les conflits et apaiser les cœurs. Alors, puisqu’il reste dans ce qu’Alpha Blondy a appelé la « politikidougou », il faut le traiter pour ce qu’il est. Le nouveau pouvoir va devoir passer partout où il est passé pour « découturer » sa toile d’araignée, mettre de l’ordre dans l’informel, calmer les frustrations, et pas seulement au Sénégal. Il devra aussi faire l’état des lieux des ruines que son prédécesseur a laissées, pour lui porter la réplique, tout en s’abstenant de recourir aux méthodes qui ont ruiné le crédit de l’Alternance. Les Sénégalais ne pardonneront pas du Wadisme sans Wade.
samedi 31 mars 2012
LES VANCUS DU 25 MARS
C’est par leur nuque que l’on reconnait les vieillards. Ce 25 mars, la dernière image que l’on gardera de Wade, c’est celle de ce vieil homme distrait (il aurait oublié son bulletin de vote, qui porte sa photographie, dans l’isoloir !), sortant du centre de vote et qui, le dos tourné à la caméra, répondait sans conviction aux vivats de jeunes gens armés de gourdins. Tout était factice et représentation. Wade était un candidat sans légitimité. Le gourdin n’est pas un instrument de vote, et ceux qui le portent n’étaient pas des militants, mais des supplétifs envoyés par un allié encombrant. Et, surtout, ni eux ni celui qu’ils acclament ne croyaient vraiment à la victoire. Il était difficile, dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de vingt ans, de vendre cette image catastrophique : la défaite de Wade était inévitable. Le président sortant a néanmoins réussi à sauver les meubles en félicitant son rival, très tôt, et en court-circuitant ceux qui, dans son entourage, seraient tentés par l’aventure. Il a sans doute préservé la paix sociale, mais il ne faut pas pour autant en faire un héros. D’abord ce n’est que du rendu pour du prêté : il a payé sa dette, Diouf avait fait la même chose, et c’était plus difficile en 2000 parce qu’il s’agissait alors de véritable alternance et que le geste était inédit. Ensuite, parce que la défaite du 25 mars est la suite de celle du 23 juin : si Wade avait réussi son coup, il n’aurait pas eu à féliciter Macky Sall, il aurait été élu au premier tour. Enfin parce qu’il n’avait pas d’autre choix pour sauver ce qui lui reste : sa réputation. N’oublions tout de même pas qu’il n’avait rien fait pour empêcher la violence qui a émaillé la campagne électorale, il n’a donc fait qu’arrêter les frais pour sauver sa sortie. Un beau geste n’autorise pas de passer en pertes et profits les martyrs du scrutin ou d’oublier les mots terribles prononcés par le Président de la République. Il y a longtemps qu’il ne nous avait habitués à tant de délicatesse et nous ne savons pas encore ce que nous coûtera son fair-play. C’est vrai que, d’une certaine manière, il a, partiellement, effacé le « wax waxeet », il avait promis qu’il « ne ferait pas moins que Diouf » et il a tenu promesse. Mais cela n’en fait pas un vainqueur : même si sa défaite était logique, elle est cuisante, elle est intime puisque, malgré un bruyant renfort de groupies, sa famille et lui ont été battus dans tous les bureaux de leur centre de vote.
Ceci dit, Abdoulaye Wade n’est pas le seul vaincu du 25 mars. D’autres ont subi ce même jour des revers tout aussi cuisants et encore plus difficiles à réparer, car eux n’ont pas à leur portée un beau geste pour susciter le pardon.
Au premier rang de ces vaincus, il y a les marchands du « ndigel » : ses vendeurs, ses transitaires, ses « cokseurs » et même ses acheteurs. Tous ceux qui nous disaient de ne pas nous servir de notre intelligence, qui voulaient nous imposer de renoncer à nos principes, de sacrifier nos intérêts et de suivre aveuglément leur mot d’ordre. Le 25 mars, les Sénégalais ont échappé à la « panurgisation », ils sont devenus des citoyens. Les guides religieux, ceux qui adaptent leur vie à leur foi, les avaient mis à l’aise en les laissant face à leur conscience. Ils les ont pris au mot et défié les autres. Il est aujourd’hui réconfortant de constater que Wade, dont toute la campagne du deuxième tour avait été honteusement axée sur la pêche au « ndigel », a subi le même revers sur l’ensemble du territoire. Son porte-parole avait dit qu’il ne parlerait qu’aux « kilifeus » et ignorerait le peuple. Il est bon pour l’avenir de la démocratie au Sénégal, que ceux qui avaient proclamé que ce sont eux qui font les rois aient été désavoués par ce même peuple.
Parmi les vaincus du 25 mars, il faut aussi ranger les politiciens fongibles, interchangeables, et tous ceux qui, en caressant toujours Wade dans le sens du poil, ont fini par se l’approprier et le séparer de ses premiers militants. Certains étaient senghoristes sous Senghor et anti-Senghor sous Diouf, d’autres qui étaient des dioufistes convaincus sont devenus des wadistes zélés. Certains qui disaient ne s’en remettre qu’à Diouf, sont devenus les plus virulents défenseurs de Wade. D’autres qui traitaient celui-ci de Fantômas, en ont fait une idole. Ce sont eux qui, contre toute évidence, pronostiquaient une victoire dès le premier tour, avant d’affirmer, avec la même assurance, qu’aucun militant ne respecterait le mot d’ordre des candidats éliminés à ce tour. Ils encerclaient le Président de la République, applaudissaient jusqu’à ses outrances, tiraient sur tous ses contempteurs. Ils étaient aux premières loges durant la campagne électorale, en contrôlaient les moyens et le discours, après avoir bouté du Palais les premiers compagnons.
Sont vaincus aussi les permanents des médias, rivés sur les plateaux des radios et des télévisions et qui ont réponse sur tout. Le Sénégal abonde de tous ces gens en « logues » qui en savent plus que tout le monde et prédisent l’avenir sans trembler. Il abonde de pseudo-journalistes et de sermonneurs qui sont les premiers à fouler aux pieds les règles qu’ils veulent imposer aux autres. Ce serait dérisoire s’ils ne lançaient pas constamment des anathèmes, ne fustigeaient pas ceux qui n’ont ni l’envie ni le temps de les affronter, et ne se livraient pas souvent à de véritables jeux de pyromane. Ils travaillent à découdre la cohésion nationale et à semer des mines. L’un d’entre eux, tient écran comme on tient une table, et déverse sa bile, toujours sur la même cible, quand ce n’est pas sur son propre frère. Un autre, qui nous assurait que Wade ne quitterait pas le Palais, a lancé une énormité que peu de gens ont relevée. L’élection de Macky Sall marquerait, à l’en croire, l’avènement d’un « régime toucouleur(sic) » et pourrait accroitre la tension entre le Sénégal et la Mauritanie ! Depuis quand, au Sénégal et dans le monde, un régime est-il défini par l’ethnie du chef de l’état ? Etions-nous sous « régime sérère » quand Senghor était au pouvoir et wolof sous Diouf ? Quel effet spécifique l’arrivée de Macky Sall au pouvoir peut avoir sur les relations sénégalo-mauritaniennes, si l’on sait qu’il n’y a jamais eu de querelles ethniques entre les deux pays, que le contentieux le plus délicat concerne essentiellement le partage des eaux maritimes, et que c’est Saint-Louis, et non le Fouta, qui en subit les méfaits ?
Enfin le 25 mars, c’est aussi la défaite des Cassandre du Nord, les « experts » de l’Afrique, qui, dans les ministères et les milieux culturels occidentaux, prédisent toujours la catastrophe en Afrique. Pour eux, le continent noir n’est lui-même que quand il dérape. Déjà, en 2000, ils avaient conseillé à leurs ressortissants de quitter le Sénégal avant le chaos, et en 2012, ils prévoyaient le pire. Ils seront déçus, mais au moins la présence des médias du Nord aura eu l’effet bénéfique de pousser le pouvoir en place à calmer son ardeur dans la répression et la fraude. C’est toujours ça !