Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

dimanche 22 mars 2015

BARBARIES !

NB : Texte publié dans « Sud Quotidien » du 10 février 2015.

Boko Haram, DASH : la barbarie, comme la raison, est de tous les climats, et en voici quelques exemples.

Commençons par les Caraïbes.

Rochambeau avait fait venir de Cuba 600 chiens, des dogues « mangeurs de nègres » et, dès leur arrivée, une séance de démonstration publique fut organisée dans la cour d’un couvent de religieux où avait été dressé un amphithéâtre. Le nègre choisi pour l’expérience fut attaché à un poteau et le monde accourut au spectacle. « Les chiens, stimulés par une faim dévorante, ne sont pas plus tôt lâchés qu’ils mettent en lambeaux le malheureux nègre »… L’expérience se révélant donc concluante, Rochambeau envoya aussitôt un premier contingent de 150 chiens au commandant de La Tortue avec cet ordre : « Vous devez leur donner des nègres à manger ! ».  

Un petit tour sur le continent ?

Pour frapper les esprits et rendre efficace la terreur, les Espagnols faisaient rôtir des Indiens, choisis parmi les plus nobles de leur communauté. « Avec des piliers en bois, on improvisait des grilles sur lesquelles les personnes sont attachées. En dehors, on allume le feu, doucement pour que les victimes soient rôties lentement ». Si leurs cris étaient trop forts  on pouvait les étouffer avec des morceaux de bois enfoncés dans la bouche…

Retour dans les Caraïbes.

Arrivés au village de Caonao, à Cuba, les Espagnols eurent soudain l’idée de vérifier si leurs épées, qu’ils avaient aiguisées sur des pierres meulières au passage d’une rivière, « étaient aussi tranchantes qu’elles paraissaient ». L’un d’eux, puis deux et bientôt cent, tirèrent leurs épées et  entreprirent d’éventrer les Caribéens, hommes, femmes, enfants et vieillards qui s’étaient rassemblés pour observer leurs chevaux avec curiosité. « Ils fendaient un homme entier par le milieu d’une seule taillade » et, en un rien de temps, il ne restait plus un seul survivant et « le sang ruisselait comme si l’on avait tué un troupeau de vaches ! ».

Une incursion en Afrique ?

Léon Rom était chef de station dans le Kasaï, province du Congo, propriété personnelle du roi des Belges. Après une expédition destinée à capturer les rebelles, il fit décapiter une vingtaine de femmes et d’hommes pour se servir des têtes comme décoration autour d’un parterre de fleurs devant sa maison…

Un dernier pour la route !

Arrêté par traitrise, comme l’avait été avant lui Toussaint-Louverture dont il était l’un des lieutenants, le Général Maurepas fut attaché au mât d’un navire, on lui fixa ses épaulettes de général par des clous et sa femme et ses enfants furent noyés sous ses yeux, tandis qu’il agonisait lentement…

Ces actes de violence gratuite et bestiale, qui ne sont qu’un petit échantillon de ceux qui ont été commis en Amérique Latine et dans les Caraïbes, rapportés par des témoins oculaires – dont Las Casas, aumônier des troupes espagnoles – ou attestés par des documents historiques[1], suffiront-ils pour faire accepter que la barbarie n’est pas une constituante génétique du Sud ou de l’Orient, qu’elle n’est pas le monopole des « sauvages » ou la marque exclusive de ceux que l’on appelle « islamistes », qu’ils soient de Boko Haram ou de DASH ?

« Trop facile, me dira-t-on ! Vous n’avez cité que des actes commis par des soudards mal dégrossis ou des planteurs tarés ! ».

Eh bien non ! Le Rochambeau cité ici s’appelle Donatien Marie Joseph de Vimeur, vicomte de Rochambeau. Son père est un héros de la guerre d’indépendance américaine, il était à ses côtés, comme aide de camp, à la victoire du corps expéditionnaire français, à York. Mais s’il a combattu pour la liberté aux Etats-Unis, dans la colonie française de Saint-Domingue, il pratique la terreur et combat la liberté, y compris par extermination. Les chiens dont il s’était servi trahiront son plan, puisqu’ils s’attaqueront aussi bien aux noirs qu’aux blancs, aux Français comme aux rebelles !

Léon Rom est mort de sa belle mort, dans son bureau de la  compagnie du Kasaï, en Belgique. Personne dans son pays n’avait été choqué par ses pratiques somme toutes conformes à la nature des rapports instaurés entre ce pays « civilisé » et les populations  « inférieures » du Congo…

Quant à ceux qui noyaient les petits Maurepas, ils ne faisaient qu’obéir aux ordres de Bonaparte, Premier Consul, qui jugeait que ces enfants constituaient une bombe à retardement et qu’il fallait les éliminer par mesure de précaution !

« D’accord ! concède-t-on. Mais tout cela c’est du passé, il s’agit d’une époque révolue ! ».

Alors voici une histoire tout aussi macabre, mais bien plus récente, puisqu’elle se situe au printemps 1938, en Allemagne, et rappelle étrangement la tragédie vécue par le pilote jordanien tué récemment par DASH. « Le Commandant Koch enferma un Bohémien, qui avait tenté de fuir, dans une caisse dont l’ouverture était garnie de fils de fer. Puis il fit enfoncer de longs clous dans les planches qui à chaque mouvement du captif, entraient dans sa chair. ». Au 3e jour, le Bohémien fut extrait de la caisse et achevé au poison…

C’est encore loin ?

Alors parlons de la prison d’Abu Ghraib, en Irak, où, entre 2003 et 2004, l’armée américaine se livra à des sévices physiques et psychologiques sur des prisonniers de guerre : injures et humiliations, tortures en tous genres, y compris par estrapade, viols et sodomie, y compris à l’aide de fils barbelés, de bâtons, de tubes phosphorescents… Les soldats américains urinaient sur les détenus, les saupoudraient d’acides, achevaient certains en se servant de serpents venimeux…

Parlons de la base américaine de Guantanamo, sur l’île de Cuba, qui, à partir de 2002, reçut jusqu’à 750 détenus, souvent sans inculpation ni jugement. Ici aussi, des soldats portant l’uniforme des Etats-Unis, des agents du FBI et de la CIA hissèrent les méthodes de torture à un niveau rarement atteint. Parmi les pratiques courantes : coups et viols, pendaison par les mains, torture à l’alimentation par sonde naso-gastrique, injection de produits inconnus, et toujours humiliations et injures… Les prisonniers étaient enfermés dans des cachots glacés, soumis à un bruit infernal, obligés de boire de l’eau salée, etc. Cela s’est passé sous nos yeux, a été attesté par des témoins fiables, mais ni la condamnation de la Cour Suprême des Etats-Unis, ni les protestations des organisations humanitaires n’avaient réussi à mettre fin à ces exactions…

Toutes ces sordides histoires qui s’étalent sur des siècles révèlent que la barbarie a une longue existence et qu’elle a la vie dure. La différence entre les exactions dont étaient victimes les Noirs et les Indiens d‘Amérique et des Caraïbes et celles d’aujourd’hui, dont l’une des cibles est constituée par les Européens et les Américains blancs, c’est que les premières s’étaient faites dans l’indifférence générale des peuples qui se font de nos jours les chantres de la liberté et au sein desquels, au moins jusqu’en 1945, aucune voix ne s’était élevée pour condamner l’extermination des Noirs et des Indiens qui était même, quelquefois, justifiée. Mais le vrai paradoxe c’est que seules les dernières portent le nom de barbarie, car « la définition et la qualification des faits ainsi que leur dimension historique sont affaire de pouvoir » (Rosa Amelia Plumelle-Uribe, op. cit.). C’est en vertu de cette loi que l’on ne parle de « sauvages et de barbares » que pour stigmatiser les criminels de Fotofol, de Kobané, d’Irak ou du Yémen, et que l’on use de termes bien moins forts pour les tortionnaires du Nord coupables de « dérives et d’excès de zèle ». Assad fils est responsable de « crimes », Bush fils n’a commis que des « erreurs » !



[1] Voir Rosa Amelia Plumelle–Uribe, La férocité blanche. Des Non-Blancs aux Non-Aryens .Génocides occultés de 1492 à nos jours, Albin Michel, Paris, 2001.

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