Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

mercredi 17 juillet 2013

DR HOLLANDE À BAMAKO, MR FRANÇOIS À PÉKIN !

NB Texte publié en mai 2013 (in "Sud Quotidien")


Le bâton en Afrique

« Je serai intraitable sur la date des élections au Mali !». C’est le message, la semonce que le président de la République française avait adressés, sans ménagement, aux autorités de Bamako. Il est vrai qu’il les avait sauvées de la débâcle et que sans doute cela lui donnait des droits. Qu’importe donc que les organisateurs potentiels de ces élections, la CENI et même la Délégation qui en sont les maîtres d’œuvre, estiment pour leur part que le pari ne peut être tenu, que ni les moyens matériels ni les compétences qu’exigent l’exercice ne sont encore opérationnels !

Qu’importe que la partie « libérée » du Mali demeure sous la menace d’actions isolées des rebelles. Qu’importe que le pays ne soit guère unifié, que Kidal soit interdite aux forces du gouvernement de transition et qu’aucun officiel malien n’y ait mis les pieds depuis plus d’un an ! Qu’importe enfin que des centaines de milliers de Maliens soient hors de leur lieu de résidence, réfugiés, exilés, en situation de détresse et de précarité !

Dr Hollande balaie toutes ces arguties d’un revers de main : il veut des élections dans moins de trois mois et son ministre de la défense l'a encore récemment confirmé à Bamako même. Il n’a du reste fait que reprendre les propos de son prédécesseur à l’Elysée qui avait tenu le même langage  aux Ivoiriens en leur demandant de faire l’impasse sur le  rétablissement de la sécurité ou sur la sécurisation du fichier électoral. Mais, cette fois, François Hollande fait plus que d'exiger la légitimation du pouvoir en places, il somme les Maliens de rechercher et de punir les militaires responsables d'exactions à l'endroit des populations civils, il détermine quels partenaires devront être associés  au dialogue pour la réconciliation. Les autorités et l'opinion ont beau disqualifier le MNLA, lui a choisi de  faire une place à ce mouvement dans les négociations et s'interpose entre lui et l'armée nationale. Enfin il a suscité et défini la MINUSMA, au grand dépit de l'Union Africaine !

La carotte à Pékin

A Pékin, Mr François se garde bien de donner des ordres ou de distribuer des ordonnances. Il se garde donc de déplorer les incidents survenus en Chine, un ou deux jours avant son arrivée, et au cours desquels des Ouighours ont été tués suite à des affrontements avec la minorité Han. La Chine est, à elle seule, responsable de 40% du déficit commercial de la France, et si Mr François parle de démocratie à ses dirigeants, c’est occasionnellement et surtout « avec respect » et à l’abri de la presse. Il vante donc Deng Xia Ping, qui a dit-il sorti la Chine de la léthargie, mais il  ne souffle mot du bourreau de Tien An Men. Il n'a même pas osé citer en public le nom du dissident Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix, condamné à 11 ans de réclusion. Il n’est pas venu à Pékin avec huit de ses ministres et des dizaines de chefs d’entreprises françaises pour débattre du sort des prisonniers politiques chinois, il est venu pour arracher des contrats, importer du travail pour ses entreprises dont beaucoup sont en déconfiture. Il est venu pour tenter de faire ce qu’a si bien réussi l’Allemagne : transformer le presque milliard et demi de Chinois en partenaires commerciaux et en clients pour son industrie. Le seul vrai objet  de son voyage en Chine est le rééquilibrage  des échanges entre les deux pays.

Entre valeurs et réalités: le double langage

A Bamako François Hollande est dans les valeurs et les remontrances, à Pékin il est dans la réalité et les compromis. C'est un double langage qui est propre à tout le monde occidental. A Pékin le président français a dit, en substance, que le développement de l'Europe ne peut se faire sans la Chine et vice versa, que chacune des deux parties a besoin de l'autre. Pourtant quand le nouveau président chinois a commencé son mandat par  une tournée en Afrique, la presse française a ironisé et traité notre continent de « nouvelle colonie chinoise ».

Des «  sinologues » africains ont embouché les mêmes trompettes et jugé qu'à priori les intentions de la Chine étaient forcément suspectes. La Chine investirait donc chez nous sans s'inquiéter du respect des droits de l'homme par nos dirigeants ? Pourtant les pays européens, et la France en particulier, acceptent chez eux les investissements de pays qui ne les respectent pas non plus. Le Qatar, qui n'est pas un modèle de démocratie, ne possède pas que le PSG, qui n'est que sa danseuse de luxe, il est présent dans la première entreprise française – Total – et dans d'autres de moindre envergure. Le Louvre et la Sorbonne ont délocalisé dans le Golfe, et ce n'est point pour y saluer l'avènement de la liberté et de l'égalité. La Chine est déjà propriétaire dans ce qui est le must du patrimoine français : les vignobles et les châteaux. A  Pékin Hollande a dit et répété qu'il était demandeur d'investissements chinois, dans des secteurs stratégiques, sans poser de conditions.

Alors tant que les Occidentaux ne nous démontreront pas la différence entre accueillir de l'argent dont la provenance heurte leur conscience, comme ils le font, et en recevoir, comme nous le faisons, sans exiger l'établissement préalable de la démocratie, nous devrons poursuivre la coopération avec la nation qui sera, dans moins de dix ans, la première puissance économique du monde.


Avec indépendance et lucidité.

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