Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

lundi 1 mars 2010

LES ARMEES DES ANCIENNES COLONIES FRANCAISES D’AFRIQUE DEFILERONT-ELLES SUR LES CHAMPS-ELYSEES LE 14 JUILLET 2010 ?

LES ARMEES DES ANCIENNES COLONIES FRANCAISES D’AFRIQUE DEFILERONT-ELLES SUR LES CHAMPS-ELYSEES LE 14 JUILLET 2010, ALORS QUE LE CONTENTIEUX ENTRE LA FRANCE ET LES ANCIENS COMBATTANTS AFRICAINS N’EST PAS REGLE ?


Ce texte a été publié dans l’hebdomadaire « Nouvel Horizon » (n° 711, du 24 février 2010)


Fêter l’indépendance chez le colonisateur ?

Les pays d’Afrique noire issus de l’ancien empire colonial français commémoreront tous cette année (à l’exception de la Guinée-Conakry) les cinquante ans de leur accession à l’indépendance. Mais d’ores et déjà pour les médias français, et même africains, l’évènement de l’année 2010 ne sera pas la célébration de ce demi-siècle d’existence mais le défilé des armées africaines sur les Champs-Elysées, à Paris, à l’invitation de Nicolas Sarkozy, celui-là même qui avait affirmé ici, à Dakar, que l’Afrique n’était pas « entrée dans l’Histoire ». L’histoire semble bégayer tant cette perspective rappelle le défilé des armées des pays feudataires de la France, le 14 juillet 1959, à l’occasion de la première et unique « fête de la Fédération des Etats franco-africains » présidée par De Gaulle, au milieu d’un aréopage de Chefs de gouvernements africains tout intimidés. Mais, surtout, faire encore de Paris le centre névralgique des manifestations du cinquantenaire, c’est, une fois de plus, nous voler la vedette et notre droit d’inventaire, comme si nous étions condamnés à la figuration ou aux seconds rôles, à cet eternel besoin de nous faire reconnaître par l’ancienne métropole, plutôt que d’affirmer que désormais « l’important est à notre discrétion ». Défilé pour défilé, pourquoi ce ne serait pas le tour de l’armée française de venir parader chez nous la fleur au fusil pour une fois, s’incliner devant les tombes des anciens combattants africains qui ont servi la France , compatir au désarroi de ceux qui sont encore en vie mais n’ont jamais été payés à la hauteur de leurs droits, et enfin, faire sa propre introspection et exprimer sa repentance ?

Tout le monde sait en effet que les forces françaises n’ont pas quitté les « colonies » après la proclamation de leurs indépendances, qu’elles ont continué à sévir, à servir les Chefs d’Etat qu’elles avaient contribué à mettre en place, que plusieurs d’entre ceux-ci leur doivent leur maintien au pouvoir et qu’elles avaient participé à la répression contre les opposants à ce nouvel ordre. Plutôt que de sacrifier au folklore, Français et Africains doivent d’abord se plier à un examen de conscience, cinquante ans après, mesurer l’abîme qui sépare encore les rêves de la réalité.

Mais puisqu’il s’agit ici d’exhiber les armées africaines et non de faire le bilan de celle de l’ancienne métropole, le minimum serait d’exiger que la France fasse auparavant ce qu’elle n’a pas fait en 1960 : solder ses comptes à l’endroit de ses anciens combattants d’Afrique, qui l’avaient servie et s’étaient sacrifiés pour elle. Les soldats que Paris se propose d’inviter en 2010 sont les héritiers de ces combattants oubliés dont ils doivent porter les revendications et auxquels la France peut rendre justice, définitivement et solennellement, pour boucler un demi-siècle d’occasions manquées.

Un siècle au service de la France !

Les soldats africains ont servi la France pendant un siècle, depuis la création du régiment des Tirailleurs Sénégalais par Faidherbe, en 1857, jusqu’à la guerre d’Algérie. Ils l’ont fait quelquefois contre les intérêts de leurs propres peuples, en participant à la conquête coloniale, en constituant l’essentiel des effectifs de police extérieure dans les colonies. Ils ont été le fer de lance de combats menés contre le droit à l’autodétermination, en Indochine, en Afrique du Nord, notamment. Ils ont participé à des guerres intestines européennes qui n’avaient pas prioritairement pour objectif la défense des droits humains. Ils ont aussi été d’un apport décisif dans la coalition contre les régimes fascistes et nazis, entre 1939 et 1945. Leur participation n’était pas symbolique : ils étaient quelque 200 000, réquisitionnés souvent de force, pour la première guerre mondiale, autant pour la seconde, ils constituaient la moitié de l’armée d’Afrique du Général De Lattre, leur rôle a été décisif dans les victoires des forces françaises à Koufra et à Bir Mogreim. Du fait de leur impréparation et de leur place dans le dispositif militaire, ils ont subi des pertes souvent importantes (plus de 100 000 morts), auxquelles s’ajoutent les dégâts commis sur leur psychisme et leur réinsertion dans leur milieu naturel. Ils ont participé à la résistance, en Afrique et en France, ont été parmi les premiers à rejoindre la France libre, ont constitué un élément important du renouveau de l’armée française. Ils ont subi les affres de la captivité et du travail forcé en Allemagne et de la vindicte des Nazis. Ils étaient au premier rang des libérateurs de la France, notamment sur les côtes de Provence.

Après avoir été des combattants courageux et engagés, après avoir participé à la défense du monde libre, ils ont été, avant même la fin du conflit, victimes d’ostracisme et d’injustice. Le témoignage qu’en a donné le tirailleur El hadj Ousmane Alioune Gadio, décédé en 2008, père de l’ex ministre des Affaires Etrangères et ancien président de l’Association des Anciens Combattants et Prisonniers de Guerre est édifiant. Mobilisé en décembre 1939, il a subi le baptême du feu à la frontière franco-italienne, a échappé au massacre de soldats sénégalais opéré par l’armée allemande à Chasselay, aux portes de Lyon, a été fait prisonnier en France, avant d’être déporté en Allemagne. Après la guerre et son rapatriement au Sénégal, il se retrouvera privé de ses indemnités, de sa prime et même de son pécule pour les années de captivité en Allemagne, la France s’étant refusé à changer en monnaie locale les maigres marks qui lui avaient été payés pour solde de tous comptes. D’autres soldats africains, soumis aux mêmes injustices, se révolteront à leur retour, au camp de Thiaroye : 35 d’entre eux seront tués. Ces rapatriements précipités participaient eux-mêmes à une opération dite de « blanchiment de l’armée française » : une fois la victoire acquise, les Tirailleurs ont été en effet retirés des troupes, privés des hourras et de la reconnaissance des Français qu’ils avaient contribué à libérer. Pourtant tous les anciens combattants qui ont survécu ont toujours parlé de la France sans haine et, au sein de leurs associations, ils ont cultivé leur attachement à ce que certains d’entre eux continuent d’appeler « la mère-patrie », ils ont figuré avec dignité dans les hommages qui lui ont été rendus, sans jamais rien exiger en retour.

Une « décristallisation » interminable !

Paradoxalement, De Gaulle, dont ils avaient nourri l’armée avant tout le monde, restera insensible à l’autre affront qui leur sera porté près de quinze ans après la fin de la guerre. En 1959, le Parlement français votera une loi qui leur refuse l’égalité de droit avec leurs camarades français, proclamant en quelque sorte que le prix de la guerre n’était pas le même, selon que l’on était Français ou Africain. C’est la « cristallisation », la transformation des pensions des anciens combattants africains en indemnités viagères : c’est plus qu’une banale histoire de sous, c’est une faute d’Etat, un acte d’ingratitude, un déni de justice. Par cette décision, les anciens combattants africains ne percevront plus que le quart de ce que reçoivent leurs camarades de souche française, sous prétexte que leurs pays d’origine avaient cessé de faire partie de l’Etat français. Décision juridiquement non fondée puisqu’ils étaient Français au moment de la guerre et avaient servi la France à ce titre. Moralement inexplicable, car comme ils le rappellent, les soldats africains ont combattu dans les mêmes conditions que leurs camarades français, ils étaient « ensemble sous la mitraille, ensemble au fond de la cuvette de Dien Bien Phu ». Face à ce mépris, l’ancien sergent-chef Amadou Diop avait osé attaquer cette loi, après des années de souffrance et, en novembre 2001 le Conseil d’Etat français avait jugé inacceptable « cette différence de traitement entre les retraites en fonction de la seule nationalité ». Le sergent-chef Diop obtenait gain de cause, mais. .. à titre posthume : il n’avait pas eu la décence de rester en vie jusqu’au dénouement.

Il faudra un petit évènement mondain (la projection privée, en septembre 2006, du film « Indigènes ») pour décider le président Chirac à « aller plus loin ». Le Conseil d’Etat avait prescrit une revalorisation et le versement des arriérés, le Parlement français se contentera de voter un alignement des pensions africaines sur les pensions des anciens combattants français, mais seulement à compter de 2007 et sans rétroactivité. Pourtant les exigences financières des Tirailleurs Sénégalais étaient largement à la portée du Trésor français, à la fois en raison des sommes en jeu et aussi du nombre de plus en plus restreint de personnes concernées, en extinction rapide du seul fait de leur âge. En janvier 2008, le ministre français des Anciens Combattants vantait à Dakar la générosité de son pays : 780 millions de francs dégagés pour satisfaire les 3000 bénéficiaires sénégalais recensés à l’époque ! Les années passent, la petite troupe de « gueules cassées » africaines s’amenuise de jour en jour, les promesses s’ajoutent aux promesses et la revalorisation initiée par le gouvernement français est partielle et à minima. On avait usé naguère de petites mesquineries (« principe d’équité » plutôt que « principe d’égalité », critère de « parité du pouvoir d’achat » etc.), maintenant on « entretient délibérément une confusion entre les différents types de prestations », en servant les pensions de retraite du combattant et la pension militaire d’invalidité, qui sont très modestes, plutôt que la pension civile et militaire de retraite et la pension de réversion beaucoup plus consistantes.

« Assez de galons ! Du riz ! »

Il n’appartient à aucun Etat africain de se substituer à l’ancienne métropole, comme s’y était engagé Wade, parce que la dette est française. Il est déjà assez choquant pour le prestige de l’ancienne métropole qu’il ait fallu une plainte d’un ancien combattant sénégalais en fin de vie, pour que, par les voix de ses institutions, elle reconnaisse la pertinence des revendications africaines. Il est incompréhensible qu’après ce verdict « la patrie des droits de l’homme » ne se soit pas hâtée de réparer l’oubli. Aujourd’hui, au moment où il ne reste plus que quelques témoins désabusés et pourtant encore fidèles, les hésitations et les mesquineries des autorités françaises sont proprement intolérables. Comme est intolérable leur propension, et récemment encore le ministre de l’immigration et de l’identité nationale et l’ambassadeur de France, à distribuer de bonnes paroles (pour l’un) ou des médailles (pour l’autre), et de croire que cela peut panser des plaies et remplir les estomacs de ceux qui depuis cinquante ans crient dans le désert. Comme le rappellent les Tirailleurs : « Assez de galons ! Du riz ! ». En ce début de l’année 2010, il ne subsiste plus que 2000 (environ) anciens combattants sénégalais de l’armée française et moins d’une centaine d’entre eux ont été « décristallisés », partiellement puisqu’ils ne peuvent pas bénéficier de la sécurité sociale française, à moins qu’ils ne se résolvent à aller … s’installer en France. A la Maison des Anciens Combattants, à Dakar, le Secrétaire Général de l’association, ancien d’Indochine et d’Algérie, de même que le doyen, 94 ans, et d’autres encore, attendent qu’une réponse soit donnée aux 700 dossiers qui dorment près des tribunaux parisiens. Car les anciens combattants n’ont plus pour ressource que de solliciter les lourdes institutions internationales (de l’ONU ou de l’Union Européenne) ou les juridictions françaises, sans garantie de succès. En octobre 2008, le Tribunal Administratif de Bordeaux a donné droit à la plainte d’anciens combattants marocains, mais débouté le tirailleur sénégalais qui avait invoqué les mêmes motifs. Assez donc de solennité car de Michèle Alliot-Marie à Jean-Marie Bockel, en passant par Hamlaoui Mékachéra ou Alain Marleix, chaque déplacement à Dakar d’une délégation ministérielle française coûte pratiquement les pensions annuelles de dizaines de tirailleurs sénégalais ! Si les soldats africains doivent défiler à Paris le 14 juillet 2010, alors que ce soit plutôt les éclopés et les survivants de 39-45, d’Indochine et d’Algérie, pour étaler aux yeux des Français leurs illusions perdues et leur détresse de serviteurs mal récompensés. Il est temps, enfin, que la dette du sang que leur doit la France cesse d’être un « contentieux », pour devenir le « gage d’une histoire commune », que les Tirailleurs Sénégalais ne soient plus, comme le craignait Senghor, des « morts gratuits », que les Français réalisent qu’il ne s’agit pas ici seulement « d’un devoir de mémoire » mais « d’un devoir d’histoire et de vérité » selon le mot du député socialiste Alain Rousset.

CHACUN D’ENTRE NOUS A QUELQUE CHOSE D’HAÏTI*

Si la tragédie haïtienne touche autant le monde entier, suscite autant de solidarité, provoque un élan de générosité aussi exceptionnel, il faut le dire, dans les pays africains, occasionne autant de déplacements de personnalités, de Ban Ki Moon à Jessie Jackson en passant par Bill Clinton, c’est parce que sans doute, Haïti c’est un peu comme l’élection d’Obama : à la fois presque un miracle et l’espoir d’une injustice réparée. L’écrivain Danny Laferrière, témoin oculaire du séisme, l’a dit avec colère : il est insultant de toujours employer le terme de « malédiction » à propos de son pays. S’il en était ainsi le peuple haïtien aurait disparu, comme a disparu le peuple dont il avait pris la place, presque au pied levé, sur cette île qui a été la porte de l’Amérique. En fait, tout comme les bons meurent souvent jeunes, certaines terres attirent plus que d’autres le regard du Ciel et Haïti est de celles-là.

Les télévisions occidentales nous ont montré à profusion les images d’une île ravagée, traversée de pillages et de désordres, mais des observateurs plus attentifs soulignent au contraire l’extraordinaire courage, l’obstination, la foi, l’envie de survivre et le sens de la solidarité du peuple haïtien : jamais dans une catastrophe de ce niveau, on n’a extrait des débris des maisons autant de personnes en vie, et si longtemps après la catastrophe. Danny Laferrière exalte « l’énergie incroyable de ces hommes et de ces femmes qui, avec courage et dignité, s’entraident » et c’est, dit- il, « l’énergie des plus pauvres » qui a sauvé Port-au-Prince du pire. Ce n’est pas partout dans le monde qu’on peut voir un village démuni accueillir à bras ouverts un convoi de cent bus de rescapés, un autre village qui réussit à survivre une semaine sans recevoir aucun secours, des hommes et des femmes armés de leurs seuls bras s’affairer à dégager, au prix de leurs vies, des voisins ensevelis sous les décombres. Ce qu’on appelle « pillage » n’est souvent qu’une forme de survie, selon un témoin.

Mais ce qu’on dit moins c’est ce que le monde et le combat pour la liberté doivent à ce peuple : chacun d’entre nous a quelque chose d’Haïti. Elle a été d’abord la première nation indépendante de toute l’Amérique latine, avant le Brésil ou le Mexique et elle a longtemps assumé cette responsabilité de précurseur. Ainsi avant même d’être indépendants, les Haïtiens étaient au siège de Savannah (1779), aux cotés des insurgés américains et contre les forces anglaises. Dès après son indépendance, Haïti apportera une aide non seulement militaire, mais financière aussi à Simon Bolivar, participant ainsi à la libération des nations qui sont devenues le Venezuela, le Pérou ou la Colombie. Elle a été aussi le premier Etat noir indépendant issu de la colonisation et la seule nation de l’Histoire dont l’indépendance a été conquise par d’anciens esclaves. Ici encore, le peuple haïtien n’a pas failli à ses responsabilités, soutenant les Noirs du sud des Etats-Unis, proposant à ceux d’entre eux qui avaient été libérés de venir s’installer sur son sol, avant même la création de l’Etat du Libéria.

On le dit encore moins : avant de bénéficier des secours des pays du Nord, Haïti avait contribué à les enrichir, grâce à ses mines et, surtout, ses produits agricoles (tabac, sucre, indigo, café), obtenus par l’effort de ses enfants et au moyen d’un savoir-faire dans lequel entrait une bonne part d’expertise africaine. Au prix aussi de la forme d’exploitation coloniale la plus brutale de l’histoire, sous le régime du Code Noir promulgué par Louis XIV. Vers la fin du XVIIIe siècle, Haïti était la perle des colonies françaises, accueillant jusqu’à 30 000 Français (soit la moitié de ceux qui étaient installés au Québec), faisant la fortune de négociants de Bordeaux ou de Nantes et de la monarchie française en général.

« Une indépendance payée par deux fois »

C’est pourtant ce peuple exténué qui aura la force d’arracher sa liberté au colonisateur, d’abord en lui imposant l’abolition de l’esclavage, puis, lorsque celle-ci sera rétablie par Napoléon, en prenant les armes contre lui. Cette liberté se fera au prix de lourds sacrifices : 100 000 tués, face à une armée coloniale qui comptera jusqu'à 50 000 combattants, et la déportation du héros de l’indépendance, Toussaint-Louverture. Cette victoire, le peuple haïtien la doit à son courage, mais aussi à son ingéniosité, comme l’attestent les traces laissées par la résistance, telle la citadelle Laferrière qui est la plus importante forteresse jamais construite dans les Amériques depuis Christophe Colomb. Après avoir arraché son indépendance par les armes, en 1804, Haïti négociera la paix en signant, en 1825, un traité avec la France par lequel elle s’engageait à lui verser, à titre de « compensation », une indemnité de 150 millions de Francs (ramenée plus tard à 90 millions), la plus forte jamais versée par une colonie dans les temps modernes, et qui l’épuisera pour de longues années. Haïti tiendra une promesse que la riche Angleterre ne tiendra pas face aux colons rhodésiens, et, revers de l’Histoire, aujourd’hui ce sont les Etats-Unis qui se sont engagés à indemniser les Indiens qu’ils avaient spoliés. Mais, surtout, comme le dira V. Schœlcher : « imposer l’indemnité aux esclaves victorieux, c’est leur faire payer avec de l’argent ce qu’ils avaient déjà payé avec le sang ».

En deux siècles d’existence. Haïti n’a pas toujours eu les dirigeants qu’elle méritait, loin de là. Mais ses forces vives ont toujours rempli leur contrat avec l’Histoire. Ses bâtisseurs avaient été des pionniers de la mémoire : pour la désigner, ils avaient réhabilité le nom de Haïti, un de ceux par lequel ses premiers habitants, les Tainos, appelaient l’ile, et renvoyé à l’histoire ceux que les colonisateurs leur avaient imposés, Hispaniola puis Saint-Domingue. Aujourd’hui encore, le peuple haïtien voue un culte à Anticoana, résistante capturée par les envahisseurs et exécutée devant son peuple, près de deux siècles avant l’indépendance de l’ile. Mais il n’a pas non plus renié sa part africaine puisque la moitié des Haïtiens reste fidèle au culte vaudou. L’élite haïtienne a toujours cultivé ce double héritage. Elle s’est engagée aux cotés de ses frères africains et de Price-Mars, qui fut président de la Société Africaine de Culture, à Garvey Laurent, agronome, auquel on doit l’implantation de la FAO en Afrique, elle a participé à la lutte pour l’émancipation politique et le développement économique du continent noir. Les haïtiens ne cessent encore de nous étonner, tel Raoul Peck, premier cinéaste à consacrer un film à Patrice Lumumba, ou Jean Michel Basquiat, peintre du vaudou et idole du pop art, et c’est une ministre haïtienne, d’origine africaine, qui osa pour la première fois s’exprimer dans une langue africaine, le lingala, à la tribune des Nations-Unies.

« Reconstruire … par les Haïtiens »

Haïti a connu 32 coups d’état, souvent fomentés par des comploteurs étrangers qui, au fil des ans, ont été Français, Allemands, Américains et même … Syriens. Elle a connu des dictatures immondes, dont celle tristement célèbre de François Duvalier et de ses « Tontons Macoutes ». Elle a été victime d’un génocide de la part de son seul voisin, la République Dominicaine sous l’ère du dictateur Trujillo. Elle a perdu 98% de ses forêts, est souvent balayée par des cyclones, des glissements de terrains, connait la sécheresse et l’inondation. Elle se serre sur une terre fragile et instable : ils sont plus de 10 millions de Haïtiens, Noirs à 95%, sur une surface à peine plus vaste que le département de Bakel. Un peuple qui a survécu à tant d’épreuves mérite le respect. Grâce à cette énergie dont parlait Laferrière, Haïti est comme le Phénix et renait toujours de ses cendres. On ne peut pas l’effacer sans appauvrir l’histoire du monde et, plutôt que d’appeler ses habitants à la quitter, il faudrait inviter les Africains à la visiter plus souvent, à s’y rendre en pèlerinage pour mieux comprendre cette terre où, pour la première fois « le Nègre fut debout », selon le mot du poète. Déjà des Haïtiens de la Diaspora se mobilisent, notamment aux USA (Réseau d’action pour la reconstruction de Haïti) et au Canada (Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle) pour réfléchir à sa reconstruction, car ce sont, bien sûr les Haïtiens et non la « Communauté internationale », qui changeront l’ile. Mais cette fois, comme le rappellent les promoteurs de ces mouvements, il ne s’agira pas d’une simple réfection des infrastructures, mais d’aller plus loin, « de s’étendre à la construction d’une société moins inégalitaire, fondée sur le droit, le partage, la solidarité, l’éducation, le respect de l’environnement et le culte du bien commun ».

Tâche certes ardue, mais un peuple qui a conquis sa liberté est un peuple qui ne manque pas de ressources.

* « A la mémoire de Pierre Vernet, ancien Correspondant national de Haïti auprès de la Confemen, ancien Doyen de la Faculté de Linguistique, enseveli sous les décombres avec 300 de ses étudiants ! »

dimanche 31 janvier 2010

WADE : CUVEE 2009

Sus aux jeunes !

Le Président de la République ne gardera pas certainement un bon souvenir de l’année qui vient de s’achever. L’homme politique, le seul qui nous concerne ici, a connu en effet des déboires et vu sa crédibilité et sa réputation connaître plus qu’une félure, un effondrement, qui a franchi nos frontières. Le tribun populaire qui tenait les Sénégalais sous son charme s’essouffle, le « Président spécial » qui séduisait ou amusait l’opinion internationale lasse et inquiète même.

Est-ce la fin d’une phase ? Wade serait-il frappé par le syndrome du chiffre neuf qui, selon les Mayas, veut qu’après la « neuvième circonvolution » surviennent toujours des changements qui transforment la conscience collective de telle manière que le monde apparait sous une lumière totalement différente ? Si les prévisions du calendrier maya sont exactes, il faudrait pour quelles se réalisent que la classe politique sénégalaise se décide à « œuvrer en réseaux et à centrer ses intentions afin qu’elles convergent vers la naissance d’un nouveau monde ».

Pour le moment, on peut dire que Wade est entré dans une phase de désaffection sans doute irréversible. L’année 2009 est peut-être celle de la rupture entre lui et cette jeunesse qui avait contribué à le porter au pouvoir, l’avait acclamé et veillé le 19 mars 2000, et qu’il s’était promis de ne jamais mater par la force. Le 9 janvier, 17 jeunes de Kédougou qui avaient manifesté pour réclamer des emplois étaient condamnés à des peines de cinq à dix ans, après que deux d’entre eux aient perdu la vie. Ils seront graciés quelques mois plus tard pour des raisons surtout électorales, mais les responsables de la bavure resteront impunis. En décembre, la garde rapprochée du Président est envoyée « casser » une petite dizaine de jeunes manifestants rassemblés devant les grilles de la résidence du Sénégal à Paris : le visage ensanglanté de l’un d’eux fera la couverture de tous les journaux.

Du rififi dans la famille !

La baraka semble avoir abandonné le Chef de l’Etat et désormais il perd à tous les jeux. Son jeu favori avait été d’opposer ses « fils » entre eux, d’exécuter l’un pendant qu’il encense l’autre. En 2009, il a perdu Macky Sall, sans être sûr d’avoir reconquis Idrissa Seck, a tenté de récupérer le premier sans renoncer au second. A ce jeu-là il a perdu des plumes et à son âge ce n’est guère rassurant. Le 12 janvier, l’ex « 2e numéro 1 » était sorti euphorique de son bureau et avait annoncé la fin des hostilités. Mais avant de remettre son arme dans le fourreau, Isrissa Seck avait tiré sur l’ambulance : un coup sur ceux qui avaient pris sa place, accusés de félonie, un coup sur Wade lui-même dont il avait raillé l’acculturation. Le Président l’avait accusé de vouloir lui ravir « son plat » (car pour Wade la dignité de Chef de l’Etat est comparable à un plat), il lui rappellera que dans la tradition africaine, tenir le plat de l’aîné, c’est lui témoigner du respect. Quelque chose lui était restée dans la gorge au point qu’il s’abstiendra de paraître aux obsèques publiques de Karine Wade, trois mois plus tard. Mais le Président, qui croyait l’avoir maîtrisé, était déjà passé à une autre étape : ferrer Macky Sall, qui se verra accuser, le 26 janvier, d’un crime inédit au Sénégal, à ce niveau au moins : « blanchiment d’argent » ! Double échec : Macky Sall sera disculpé au moment même où I. Seck était totalement blanchi du scandale des Chantiers de Thiès (4 mai). Il restait à boire la lie : à Thiès encore, le 4 novembre, alors que I. Seck proclame sa soumission, Wade fait un appel du pied à Macky. Voila comment l’année 2009 s’est achevée dans la confusion familiale : le cadet n’a pas accepté l’offre et l’aîné n’est pas tout à fait revenu dans « la maison du père » ! Un poste a été pourtant créé dans la précipitation, qui pourrait l’accueillir, celui de vice-président, mais il pourrit dans les tiroirs parce que les suspicions demeurent et qu’elles sont des deux côtés. Décidément, en 2009, le Président a eu la main lourde avec ses « fils » : il avait aussi joué le cheval Dadis Camara et le massacre du 28 septembre l’a écarté de toutes les médiations africaines. La Maison Sénégal n’a plus bonne presse et notre pays sera écarté de la première tournée du Secrétaire d’Etat américain en Afrique, au grand désespoir de Wade. Le 16 septembre Obama confirmera le discrédit en le snobant à la cérémonie de signature du MCA, et l’évènement du jour, ce sera l’anniversaire de son ministre des Affaires Etrangères, qui en payera le prix. Du coup, le Président voyageur en perdra l’envie de voyager et ratera les sommets de l’OCI et de Chine–Afrique.

Les caves se rebiffent !

La brèche ouverte par l’ancien Premier Ministre Macky Sall est devenue un passage très fréquenté, comme si la rébellion était devenue contagieuse, et on y rencontre des gens qu’on n’attendait pas. Le 30 avril Soumaré, le Premier Ministre que Wade avait tiré du bas de l’échelle pour le porter au sommet et qu’il croyait donc corvéable à merci, décline son offre insistante et sa reconduction en invoquant – quelle audace ! – des « convenances personnelles ». Le Chef de l’Etat est si désarçonné par cette rebuffade qu’il remaniera son gouvernement improvisé à trois reprises en dix jours. Le 10 juin Mamadou A. Sow rend son tablier de ministre du Budget, pour ne pas porter atteinte à ses convictions. Voila que les ministres ont des états d’âme ! On n’avait jamais vu ça de mémoire de wadiste : renoncer à des privilèges sans y être contraint. Instruit par l’expérience, le Président va désormais prendre les devants pour sauver ce qui lui reste de prérogatives, par exemple en politisant les postes les plus sensibles de l’Etat, en renvoyant le plus ancien de ses ministres(1e octobre) et en poussant à la démission le président de la CENA, qui est pourtant inamovible. Ces gestes impulsifs ne sont, peut-être, que les séquelles d’une colère rentrée, née de deux frustrations. Wade avait été persona non grata à l’hommage rendu à Mamadou Dia, décédé le 25 janvier, à près de cent ans, ce qui était une dure sanction. car cet homme était le parangon de nos valeurs et lui au moins est dans l’Histoire. Malgré les menaces, le chantage, les vociférations de ses lieutenants, il n’avait pas pu empêcher, le 24 mai, la conclusion des Assisses Nationales, tenue sans le flonflon cher au PDS, et qui fut un grand moment de communion : 77 parties prenantes en avaient avalisé la Charte.

La mère des batailles perdue !

Mais 2009 c’est d’abord l’année de la débâcle des élections locales du 22 mars, la première gifle reçue depuis le début de l’Alternance. Débâcle personnelle d’abord car, contrairement aux usages, le Président de la République s’était investi personnellement dans la campagne électorale, avait rechaussé ses bottes de 2000, pour parcourir, deux semaines durant, le pays profond qui ne le voyait plus, et promis monts et merveilles, au point d’en oublier de commémorer le 19 mars, date de son arrivée au pouvoir. Débâcle familiale même puisque son fils faisait son baptême du feu. Escorté de ses « traducteurs » et de porte-parole, Karim faisait les mosquées, les places publiques et les salles de réunion, paradait en avion dans les campagnes et osait son premier mot wolof en public : « Ca kanaam ! » L’incantation n’a pas suffi et sa déception a été grande, car on savait bien que son objectif ce n’était pas seulement d’être conseiller municipal à Dakar, mais de se ménager un tremplin pour un grand destin. Débâcle tout court : Wade et ses alliés n’ont peut-être pas perdu la guerre, mais ils ont perdu une bataille, la « mère des batailles » : Dakar. Pour la première fois depuis l’indépendance, la capitale (et d’autres grandes villes, dont Saint-Louis : un ministre d’Etat pour 50 000 habitants !) passe à l’opposition. Dakar c’est un budget de 39 milliards CFA, la vache à lait des gouvernements, un Mécène incontrôlable, une réserve d’emplois fictifs inépuisable, et le maire sortant était plus attaché à ce poste qu’à celui de deuxième personnalité de l’Etat.

Le Président avait, dit-il, pris acte et compris la leçon, mais il s’était contenté d’un petit toilettage de sa maison, renvoyant quelques dizaines de ministres-conseillers et de chargés de mission, sans aller au-delà des sinécures. Il avait au moins retenu quelque chose car, au retour de ses longues vacances (8 aout / 7 septembre), plutôt que d’aller patauger dans les rues inondées de la banlieue, comme il l’avait fait en 2008, il est rentré sagement à son palais. Ses services de renseignements l’avaient briefé sur le mécontentement et les frustrations populaires et quelques semaines plus tard, le 6 novembre, ils pourront en évaluer la dimension : des milliers de militants de l’opposition et de la société civile défileront boulevard De Gaulle, comme on en avait rarement vu depuis neuf ans. Wade ressortira son arme de destruction massive, une nouvelle coalition baptisée Alliance Sopi pour Demain, mais c’est du réchauffé et ça sent le boucané (20 novembre).

Comme si ce n’était pas assez, il voit aussi s’écrouler deux rêves, les deux évènements qui auraient du constituer son apothéose en 2009 : la tenue du Festival Mondial des Arts Nègres et l’inauguration du Monument de la Renaissance Africaine, deux cérémonies renvoyées aux calendes sénégalaises, encore plus aléatoires que les grecques. Rien ne lui sera épargné et le 27 octobre, il procède à l’enterrement d’une autre idée mirifique : le Fonds Mondial de Solidarité Numérique dont la dissolution est entamée, après une perte sèche de 7,8 millions d’euros !

Du grisbi au Palais !

C’est alors que se produisent deux faits majeurs qui peut-être comptent le plus aux yeux de l’opinion internationale dont il avait tant cherché à se concilier la grâce. Au moment même où en conseil des ministres, il stigmatisait la corruption, éclate l’ « affaire Segura ». Une mallette de devises, l’équivalent de près de 100 millions CFA, juste ce qu’il faut pour sauver les victimes du plomb de Thiaroye, offerts en cadeau à un fonctionnaire international en fin de mission et de surcroît « ennemi » du Sénégal. Corruption or not corruption ? Le 7 décembre, la victime a tranché : corruption, faite en aparté, par le plus haut personnage d’un pays qui est le plus assisté du monde ! Le Président appelle au secours les maires de France pour donner la preuve qu’au moins, là-bas, il n’a pas de propriétés et c’est le moment que choisit la presse pour révéler que Sindiély Wade, miraculeusement préservée des scandales, possédait deux sociétés immobilières dans l’Hexagone. L’autre évènement qui inquiète « la communauté internationale » est l’affirmation par le Président de la République que l’accès au pouvoir suprême n’est plus décidé au Sénégal par la volonté populaire et qu’il est l’apanage exclusif d’un seul homme : c’est tout le crédit de l’Alternance qui est ruiné en quelques mots.

L’année s’est terminée comme elle avait commencé : dans la condamnation et les invectives, mais cette fois c’est le Chef de l’Etat qui est sur la sellette. L’Eglise et les mosquées sont à l’unisson pour décrier sa « boulimie des louanges » et son penchant à s’ériger en donneur de leçons dans des domaines qui ne sont pas de sa compétence.

Si les jeunes, les religieux et les banlieues l’abandonnent qui pourra sauver Wade ?

Pour couronner le tout, une dernière catastrophe : Abdoulaye Wade est terrassé en 12 secondes, par un « un coup de hanche très habile » administré par Forza. Ce n’était que de la lutte, mais quel symbole !

« IL FAUT DETRUIRE CARTHAGE ! »

NB Ce texte a été publié dans le Nouvel Horizon en novembre 2009

« Plus on se désintéresse de la corruption, plus elle prospère »

« Il faut détruire Carthage ! ». Plus qu’une formule, c’est une ponctuation, que Caton utilisait pour commencer ou terminer ses discours, quel qu’en soit le sujet. Il voulait par cette incantation rappeler aux Romains qu’une menace pesait sur leurs têtes et qu’il fallait la lever, toutes affaires cessantes. Aujourd’hui chaque Sénégalais, citoyen ou élu, chaque militant d’une cause humanitaire, chaque média soucieux de bonne gouvernance, devrait, à toutes les occasions, ponctuer ses exposés, ses analyses par ces mots : « Segura c’est trop ! Halte aux mallettes ! ». Il ne faut pas laisser la corruption impunie, elle est comme les herbes folles : plus on s’en désintéresse, plus elle se développe et vous étouffe la vie. Il faut arrêter les « mallettes », les distributeurs et les convoyeurs de mallettes et ceux qui en profitent.

Depuis neuf ans, chaque jour qui passe nous apporte son lot de désagréments, le dernier nous fait oublier le précédent, et puis par fatalisme ou lassitude, nous faisons comme si rien ne s’était passé ! En voici quelques uns parmi les plus insupportables.

Nous avons déjà connu et accepté la trahison. Nous avions voté pour l’Alternance dans l’espoir qu’on allait créer une autre société dans le même Sénégal, transformer le comportement des Sénégalais, promouvoir une autre culture de gouvernance, bref mettre en branle des changements à valeur essentiellement spirituelle. La politique menée par Wade n’est, au contraire, qu’ « une invention d’expédients ». Son gouvernement n’est ni plus respectueux de la loi et du droit que les précédents, ni plus déterminé à servir plutôt que de se servir, ni plus économe des moyens de l’Etat. Nous sommes revenus au temps du pouvoir autocratique et du mythe du guide infaillible, avec en prime l’avènement d’une dynastie.

Nous avons connu et accepté la douleur extrême. Le Joola n’a pas seulement tué des hommes et des femmes : il a aussi tué l’espérance puisque la plupart de ses victimes étaient des enfants et des adolescents à peine engagés à défricher le futur. C’est une plaie qui ne se refermera jamais parce qu’ici tout est de notre faute. C’est l’irresponsabilité des politiques et des décideurs, l’incompétence ou la désinvolture des techniciens civils et militaires, nos mauvaises habitudes qui en sont la cause. C’est une douleur qui, pour les familles des victimes, ne sera jamais assouvie parce qu’il n’y a pas eu de justice. Elles n’auront la consolation ni de prier sur les vraies tombes des disparus ,ni de savoir que les responsables du drame dorment en prison.

Il nous restait à connaître la honte !

Il nous restait à connaître la honte : elle est venue et elle est planétaire. De Rio à Pékin mais surtout d’Abidjan à Kinshasa, on se rit de nous, de notre prétention à nous présenter en donneurs de leçons de démocratie et de bonne gouvernance, de notre propension à exhiber nos diplômes et nos décorations. Nous avons été pris la main dans le sac et, comble de malheur, c’est le premier d’entre nous qui est pris en faute et qui le reconnait ! Pire encore, la victime, c’est le gendarme mondial de la bonne gouvernance : dans la vie quotidienne, cela s’appelle outrage à agent de l’ordre et cela peut couter très cher. L’ « Affaire Segura » est symptomatique de la décrépitude de nos mœurs politiques et de notre méthode de gouvernement. Chaque mot prononcé par l’une des trois personnalités qui se sont exprimées sur le sujet (par ordre d’entrée en scène : le porte parole du gouvernement, le Premier Ministre et le Président de la République) est un coup porté à notre dignité et une atteinte à la morale et à l’éthique. Incompétence, mensonge, dissimulation et cacophonie, manque d’élégance, mépris du peuple et des hommes, méconnaissance de nos cultures, indignité, prévarication… tels sont les mots qui nous viennent à l’esprit.

Incompétence : il est inconcevable que le Chef de L’Etat et ses conseillers ignorent les règles et l’éthique qui gouvernent la représentation d’une institution aussi exposée que le FMI. Qu’ils se soient fourvoyés dans une aventure aussi risquée au moment même où ils servaient au peuple un discours axé sur la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption.

« Le gouvernement n’est ni de près ni de loin mêlé à cette affaire » avait dit en substance son porte parole. C’est plus qu’un mensonge, c’est le signe d’une mal-gouvernance puisqu’un mois après les faits, le ministre en principe le mieux informé en ignorait l’existence. Pour moins que cela, d’autres auraient démissionné pour protester contre ce mépris. « Je ne peux pas confirmer le montant », surenchérit le Premier Ministre : même s’il contredit son porte parole, il n’est pas plus éclairé sur ce qu’il appelle un « non évènement » et qui pourtant vaudra au Président de la République de s’expliquer devant un haut fonctionnaire.

« Une broutille ! Ca ne vaut même pas un appartement en France ! ». Quel mépris pour les populations de la banlieue qui vivent dans des abris provisoires depuis des mois et pour les élèves qui n’ont pas encore fait leur rentrée. Peut-être même que le Premier Ministre ignore que Segura n’est pas Français et que si tous les trois ans (durée moyenne du séjour d’un diplomate), notre pays offrait un appartement à chaque ambassadeur en fin de mission, ce serait plusieurs écoles et postes de santé qui devraient être fermées ! Re-cacophonie enfin puisque ce que le Premier Ministre juge dérisoire est reconnu excessif par le Chef de l’Etat.

Illogique : pourquoi récompenser (et avec une quelle générosité !) quelqu’un dont on avoue qu’il n’a pas été un ami du Sénégal, qu’il a même été un ennemi, et que pour l’avenir, il ne peut être d’aucune utilité ?

Mépris culturel : non M. le Premier Ministre, non M. le Président de La République, il n’existe aucune tradition sénégalaise, dans aucune des ethnies de notre nation, qui prescrit qu’il faut donner de l’argent à un homme de son rang, à un hôte dont ces espèces sonnantes et trébuchantes ne constituent pas le besoin prioritaire, surtout si c’est pour acheter son silence et non mériter son estime. C’est la « téranga » qui est dévoyée, c’est un crime de lèse-dignité ! Quel mépris des hommes que de croire que tous ceux qui défilent au Palais ne sollicitent que la générosité de leur hôte, au point d’ériger en « habitude » ce qui n’aurait dû être qu’une exception circonstanciée…

Manque d’élégance : on ne livre pas aux chiens un homme qui vous a servi loyalement pendant neuf ans, surtout lorsque le délit ne lui profite pas et que son « crime » aurait consisté non à distraire frauduleusement une somme, mais tout simplement à se tromper d’enveloppe, faute peut-être de directives claires et transparentes. On s’interroge d’ailleurs sur cette caverne d’Ali Baba où l’officier va puiser ces « mallettes » de devises, plusieurs fois par jour peut-être, sur un simple signe du maître des lieux, et qui crée du rififi au sein même du Palais.

Prévarication. La question de fond est en effet : y a-t-il eu corruption ? Il suffit de s’en référer à Littré : la corruption est « le moyen qu’on emploie pour gagner quelqu’un et le déterminer à agir contre son devoir et la justice ». Si Alex Segura avait gardé le somptueux présent du Président de la République, il est évident qu’il aurait agi contre son devoir de lutter pour la bonne gouvernance et le bon usage des ressources publiques.

Indignité. A la fin de sa douloureuse explication le Président de la République a dit piteusement aux journalistes : « Vous pouvez vérifier (mes affirmations) auprès de M. Dominique Strauss-Kahn ! ». Le mot est lâché, le Chef de l’Etat a perdu toute assurance, il sait donc que personne ne lui fait plus confiance, il a besoin de garanties pour accréditer ses paroles, d’un témoin plus crédible pour confirmer ses dires. Or tout pouvoir même le plus brutal, est fondé sur cette propriété psychologique qu’est la confiance. Lorsque dans une démocratie le président a perdu la confiance de ceux qui l’ont élu, il est sous la menace de perdre sa légitimité.

« Segura c’est trop ! Halte aux mallettes ! »

TABOUS : IL N’Y A PAS DE FOI SANS INTELLIGENCE

NB Ce texte a été publié dans "le Nouvel Horizon" en septembre 2009

Autrefois, en Polynésie, des chefs religieux prononçaient des interdits sur des lieux, des objets, des personnes ou des événements. Cela s’appelait « tabous ». Au Sénégal on n’a pas attendu le diktat des chefs. Ce sont les Sénégalais eux-mêmes qui, avec une belle unanimité, tabouisent en pleine connivence. C’est ainsi qu’ils s’interdisent tous d’évoquer, de quelque manière que ce soit, le péril confrérique qui pèse sur notre pays comme une épée de Damoclès, cet abandon contagieux qui les pousse à s’en remettre, non à leur conscience ou même à Dieu, mais à un homme, à un guide dit « religieux » mais dont le domaine de compétence s’étend en réalité à tous les actes de la vie… y compris ceux que la société condamne.

Au nom de la foi donc les Sénégalais se sont donnés des guides à tout va. Peut-être ignorent-ils qu’en Islam, il n’y a pas de foi sans intelligence et que les fous et les demeurés sont en quelque sorte dispensés des pratiques religieuses de base. Que leur religion ne reconnaît aucun intercesseur entre Dieu et Sa créature, que la notion même de « marabout » est inconnue dans la majeure partie de la Umma islamique.

On assiste donc depuis quelques années à ce paradoxe : les Sénégalais qui avaient échappé aux guerres tribales et ethniques, plaies encore mal fermées dans beaucoup de pays africains au sud du Sahara, sont aujourd’hui près de succomber à des fléaux d’un autre type : la querelle religieuse ou sectaire et l’impérialisme confrérique. Eux si prompts à dénoncer le « vote ethnique », pour peu qu’un habitant de Matam ou de Bignona accorde sa voix à Macky Sall ou à Robert Sagna, gardent le silence sur les « votes confrériques », autrement plus pernicieux puisqu’ils peuvent aboutir tout simplement à l’absence de toute compétition électorale – donc de la démocratie – comme on l’a vu à l’occasion des dernières élections régionales.

Tirer sur le responsable mais ménager le coupable

Pourtant tous, nous avons vu venir le danger. Les signes avant-coureurs ont atteint leur paroxysme il y a neuf ans lorsque nous avons assisté, pour la première fois depuis l’indépendance, au spectacle du Président de la République, tout fraichement élu, se prosternant, s’écroulant littéralement, aux pieds d’un autre homme. Entendons-nous bien : ce n’est pas le geste, c’est la mise en scène qui est ici en cause. Ce n’est pas la qualité de l’homme qui reçoit cet hommage ni le droit de Me Wade de rendre grâce à son marabout que nous mettons en débat. C’est l’exploitation politique et la publicité de l’évènement, probablement au corps défendant du marabout, qui nous interpellent. C’est l’éclat public, outrageusement propagé par la télévision nationale, et qui peut laisser à penser, d’une part, que l’accroupi aurait eu dans cette épreuve, le monopole des prières du guide et, d’autre part, qu’il remettait les prérogatives que le peuple, sans distinctions religieuses, lui avait démocratiquement confiées entre les mains d’un homme dont le domaine de compétence était ailleurs. Les hommes politiques ont une fâcheuse tendance à épuiser ou abîmer tout ce qu’ils touchent, y compris les symboles, d’instrumentaliser les choses les plus sacrées, mais lorsque l’on prétend au titre de « père de la nation », on doit faire le sacrifice de renoncer aux servitudes du groupie.

La représentation de Me Wade a fait jurisprudence puisque depuis mars 2000, les fauteuils et les poufs de la salle de réception du marabout n’ont plus accueilli le postérieur d’un ministre de la République, alors que s’ils sont là, ce n’est pas seulement pour le décor, mais parce que le maître des lieux souhaite honorer ses visiteurs et les mettre à l’aise. Depuis lors, on ne s’émeut plus des quotas de ministres, de chefs de service, de riz ou de sucre, distribués selon une clé de répartition calculée en fonction de la capacité de « nuisance » de certains récipiendaires ,de la rentabilité de la mise ou de l’investissement. On ne s’étonnera donc pas si la plupart des bénéficiaires de ces faveurs tapent du poing plus souvent pour réclamer leur part que pour défendre la violation des droits les plus élémentaires ou le déni de justice. Tout récemment aucune grande voix ne s’est élevée pour décrier les pérégrinations d’un ministre (chrétien et qui a du rire sous cape) distribuant du « suukaru koor» et autres douceurs à des chefs religieux dont aucun n’est dans le besoin, tandis que la banlieue manque de l’essentiel et se noie sous les eaux de pluie. Qu’on ne me dise pas que les marabouts sont des « assistants sociaux » qui redistribuent ce qu’ils reçoivent, car, lorsqu’ils le font, c’est d’abord au profit de leurs propres talibés. En somme un pauvre qui ne bénéficie pas de couverture maraboutique est condamné au dénuement et à la mort. Ce qui revient dire que l’appartenance confrérique devient une nécessité, un pari, et non un libre choix.

Les incidents survenus le 26 septembre dans les locaux de Walfadjri ne doivent pas nous surprendre, ils étaient même prévisibles sinon inévitables. Même ceux qui les dénoncent participent au tabou, car, on l’aura sans doute remarqué, la cohorte de personnalités venues s’épancher au micro de la chaîne a, presque sans aucune fausse note, préféré stigmatiser le « responsable », mais sans jamais pointer du doigt le « coupable ». On a donc tiré sur le gouvernement, ce qui est toujours facile, mais personne n’a pris le risque de s’en prendre directement à celui dont les vandales prétendaient défendre la réputation, Serigne Modou Kara. C’est que tous ces visiteurs éplorés avaient eux-mêmes effectué leur « jebbelu » auprès de quelque serigne, s’étaient munis d’un airbag de prières, assurés une couverture religieuse pour les mauvais jours et il leur était donc plus facile d’accabler Wade que de vilipender un chef religieux. La conspiration du silence est si forte que les Assises Nationales elles mêmes, ce grand moment de refondation et de remise en ordre, sont restées très discrètes sur ce particularisme bien sénégalais d’un pouvoir bipolaire.

« La force d’être libre et la volonté d’être égal »

Pourtant la menace se précise et le 26 septembre, parmi les voix qui se sont exprimées sur le plateau de Walf-TV, une voix a sonné l’alarme et tiré le premier coup – à blanc – de la guerre. Cette voix c’est celle d’un représentant d’une famille religieuse qui a clamé que si l’Etat n’était pas en mesure de faire observer la loi et de rendre justice à un de ses membres, alors l’explication se ferait de talibés à talibés et que chacun devra compter les siens.

Cette semonce sera-t-elle entendue ? En tout cas le temps travaille contre l’unité nationale.

Quand à l’Université, à la Mosquée, dans les partis et dans les administrations, on ne se détermine plus qu’en fonction de son appartenance confrérique et que les chefs religieux sont érigés en assurances tous risques et en boucliers contre les poursuites judiciaires…

Quand des maisons, des villes ou villages échappent à toute autorité de l’Etat, sont transformés en zones franches, en lieux de non droit, que la police, la gendarmerie, la douane y sont exclues, que l’école, pourtant obligatoire, n’y est pas tolérée…

Quand un cortège de plusieurs milliers de personnes peut traverser la capitale, au mépris de toutes les règles de la circulation urbaine, et s’engouffrer dans le Palais de la République, sans filtre ni tri, sans respect du protocole et de la sécurité élémentaire…

Quand des chefs religieux disposent de gardes rapprochées, de milices en uniformes, et s’arrogent des titres et des tenues empruntés à l’armée ; qu’ils peuvent barrer des avenues, organiser des raves dans les quartiers résidentiels, égorger des bœufs et tenir des pique-niques dans la rue, au mépris de la sécurité et de l’hygiène des riverains…

Quand une notabilité peut, sans aucune base légale ou scientifique, affirmer qu’il tient sous sa coupe 9 Sénégalais sur 10, et proclamer péremptoirement, sans soulever des vagues d’indignation, que désormais le Sénégal ne devra plus être dirigé que par des hommes de sa confrérie…

Quand tout ceci nous paraît anodin ou excusable, c’est qu’alors on est tout prêt de la démission de l’Etat et aux portes des règlements de comptes, on s’éloigne de « la force d’être libre et de la volonté d’être égal » qui sont le ciment des vieilles nations.

Le Joola ne nous a pas rendus plus disciplinés ou plus prévoyants. Il n’est pas sûr que le saccage de Walfadjri nous rende plus vigilants contre les dérives sectaires.

samedi 15 août 2009

INNACCESSIBLE FRANCE OU L'ART DE REFUSER UN VISA PAR SERVICE INTERPOSE...

« DROIT A LA FRANCE ? »
Pourquoi sommes-nous si stressés dès le moment où il nous faut entreprendre une démarche en vue d’un déplacement en France ? Pourquoi sommes–nous plus stressés que quand il s’agit de se rendre en Turquie, aux Etats-Unis, voire en Chine ? Peut-être par ce que nous en demandons trop à la France et peut-être aussi parce que elle nous en promet trop.
Je suis francophone, francophile, « francolâtre » même comme le sont trop souvent les Sénégalais de ma génération, plus royalistes que le roi dans la défense de la qualité du français parlé et écrit. J’ai longtemps enseigné l’histoire, non seulement en français mais de France. J’ai dirigé une institution intergouvernementale dont la vocation est la promotion et la consolidation de l’enseignement dans la langue de Molière dans les pays qui ont le français en partage. Je suis écrivain de langue française, publié par des maisons d’édition françaises qui ont pignon sur rue et dont l’une, fréquentée autrefois par Senghor, Césaire ou Michel Leiris, a vu récemment sa directrice décorée de la Légion d’ Honneur par le président Sarkozy lui-même pour services rendus à la culture française. A l’occasion de la sortie de mon dernier livre, paru dans cette même maison, j’ai reçu l’invitation d’une institution reconnue et subventionnée par les collectivités et l’Etat français et qui est depuis plus de dix ans le symbole même de cette « coopération des peuples et des terroirs et non des banques » qu’affectionne, nous dit-on, l’Ambassadeur de France à Dakar. Africajarc est en effet un festival porté par tout un village (230 bénévoles sur une population de 600 âmes !), une manifestation fondée sur le « respect des différences et l’estime réciproque ». Je ne suis solliciteur ni d’emploi ni de subsides et me suis même engagé, à titre de contribution et pour le plaisir de l’échange, à prendre en charge les frais liés à mon déplacement…
La France a proclamé qu’elle allait faciliter la circulation des artistes, des intellectuels, des écrivains, des chercheurs… et sur la base de ces arguments, tenant compte des motivations qui sous-tendent mon projet, et malgré les déboires rencontrés dans le passé, j’ai pensé qu’une demande de visa ne devrait plus être pour moi qu’une formalité et que, d’une certaine manière, non seulement j’avais droit à la France, mais qu’il existait des Français qui avaient des droits sur moi et notamment celui de me convoquer au partage et au dialogue.
Je savais que pour avoir le visa il fallait, d’abord, accéder au Consulat, présenter en quelque sorte le corps du délit, mais je n’imaginais pas que cela était en soi une épreuve de taille, si difficile que je n’ai jamais pu la franchir après deux semaines de siège.
LE CONSULAT ET SES « COXEURS »
La méthode est connue et repose sur la délocalisation des tâches subalternes. Vous achetez donc - à la banque - un code téléphonique (c’est votre premier investissement sans garantie de succès), déclinez votre identité, exposez les motifs de votre demande et les contraintes de votre déplacement. Une voix neutre et standardisée vous fixe un rendez-vous : c’est un mois et demi… APRES la tenue de la rencontre à laquelle vous étiez convié ! Vous marquez votre étonnement ? « Oui, je vous ai bien compris mais je n’ai que ça pour le moment. Appelez de temps en temps, achetez une 2e, voire une 3e carte. Je prends note, mais nous ne sommes pas le Consulat ! ». C’est bien vrai, ils n’en sont que les « coxeurs » : vous n’avez jamais le même interlocuteur et une fois sur deux, on vous assure que tous les opérateurs étant occupés, il vous faudra rappeler. Et puis quelle idée de voyager à cette période : « c’est l’été monsieur, le consulat et toute la France sont en vacances et vous êtes trop nombreux à vouloir partir ! ». Français qui nous invitez, faites-le en hiver, quand il gèle et qu’il neige et non
en été quand votre pays est en fête !
Cela m’a coûté prés de … 200 000 F de ne PAS AVOIR EU le visa ! « Mais monsieur, on ne vous a pas refusé de visa, le consulat n’a même pas pris connaissance de votre dossier ! ». C’est bien le piège des mots, puisque le résultat est le même.
« IMMIGRATION CHOISIE » : PAR QUI ?
Avec la France nous sommes souvent trahis par nos sentiments et victimes de notre crédulité qui nous fait croire que nous traitons avec elle d’égal à égal. Nous nous laissons abuser par les mots et oublions toujours que si tous les pays sont égaux, il y en a qui sont plus égaux que d’autres et que « dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale le viol, souvent, commence par le langage » (A. Mbembé). Le français est une langue concise et c’est déjà dans les mots que se dessinent les nuances. Un « immigré » c’est, selon Littré, quelqu’un qui est « venu dans un pays pour s’y établir », mais si un Sénégalais qui vit et travaille en France est un immigré, un Français qui vit et travaille chez nous est désigné par le terme autrement plus valorisant d’ « expatrié ». Un Français qui vient pour un court séjour au Sénégal est un « touriste », accueilli à bras ouverts, même quand il est sans le sou, un Sénégalais dans la même situation est versé dans la catégorie d’immigré potentiel et soumis à des tracasseries administratives. On veut nous faire croire qu’il est venu le temps de l’« immigration choisie » et que celle-ci est une « chance »pour les Africains, une entente « négociée entre les pays d’origine et les pays de destination » (Sarkozy, Bamako, mai 2007). Négociée ? Certainement pas ! Choisie ? Oui, mais par une seule des parties ! C’est en réalité un concept inventé, mis en forme et servi tout prêt à ses « partenaires » africains par la France. C’est une notion à sens unique puisque l’immigration n’est « choisie » que dans le sens Afrique-Europe. Pour qui se rend de France au Sénégal, notamment, l’immigration n’est ni sélective ni discriminatoire ni même onéreuse, puisque contrairement au Sénégalais, le Français qui veut venir chez nous n’a pas besoin de visa ni même de justifier ses moyens d’existence dans notre pays. Pourtant la réciprocité est l’un des principes fondamentaux des rapports entre nations et M. Sarkozy lui-même nous a assez martelé que les « relations entre états modernes doivent dépendre de la confrontation de (leurs) intérêts respectifs » (Bamako, juillet 2007). La France ne peut évidemment être seule mise en cause ici puisque d’autres pays africains de la sous-région appliquent ce principe de réciprocité.
Mais il est de la responsabilité des autorités françaises de cesser « d’annoncer des ruptures qui ne viennent jamais », de prétendre qu’il y a entre elle et nous « une parenté particulière » (Sarkozy, Bamako, mai 2006) et de nous traiter en étrangers indésirables (Sarkozy, Agen 2007). Le « face à face » entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique auquel certains veulent mettre fin, est né de cette confusion entre sentiments et intérêts respectifs. On ne peut pas « refuser le poids des habitudes », on n’enterre pas la françafrique en commençant sa tournée inaugurale africaine par le Gabon de Bongo : c’est cela précisément « la personnalisation des relations » franco-africaines.
RENCONTRES MANQUEES, ESPOIRS DEÇUS !
Si la France veut, comme elle le prétend, faciliter la circulation des hommes de culture, des artistes, des chercheurs…, il faut qu’elle cesse d’ajouter des barrières aux anciennes barrières. Qu’au moins elle n’oblige pas ces « immigrés » choisis par elle à négocier chaque séjour au jour près, et accepte de leur délivrer des visas à longue durée, comme le font déjà les Américains, ou qu’elle leur facilite le contact avec une autorité qualifiée, en cas d’extrême urgence. Que le Consulat cesse d’être inaccessible, sourd à tous les appels, y compris ceux d’officiels sénégalais que l’on croyait « influents », sourd aux cris de détresse électroniques venus de France et qui expriment la gêne et le désarroi.
L’Ambassadeur de France rêve de « pouvoir expliquer librement l’action de son pays au Sénégal ». Il est sûr, dit-il, « d’être entendu sans parler » : il a de la chance car beaucoup d’Africains parlent à la France sans espoir d’être entendus ni même écoutés ! Moi même, je m’y suis essayé, en « laissant parler mon cœur », comme lui-même l’a fait devant ses invités, le 14 juillet dernier. Son Excellence a préféré « tenir entre ses mains » mon livre, plutôt que de le lire, le soupçonnant de n’exprimer que « la part amère de la rencontre entre nos deux pays et nos deux cultures ». Il préfère, pour ce qui le concerne, « la part féconde et enrichissante de cette rencontre, notamment dans le domaine des lettres ». C’est justement de cette part qu’on m’a privé en me faisant rater le rendez-vous d’Africajarc, ne me laissant que l’amertume.

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« A mes chers parents gaulois », Editions des Arènes, Paris 2007