Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

vendredi 24 août 2007

LETTRE OUVERTE AUX SOUS TRAITANTS DE L'ALTERNANCE ET A TOUS LES CHEFS DE CLAQUE DE LA PENSEE UNIQUE...

« Quand la vérité est remplacée par le silence, le silence est un mensonge »
(Evtouchenko)

Nous sommes des milliers de Sénégalaises et de Sénégalais à avoir fait notre choix le 19 mars 2000, non par attrait pour l’un des deux candidats restants, mais tout simplement parce que l’un d’entre vous nous avait persuadés, qu’à cette étape de la confrontation, l’un des postulants était meilleur – ou « moins mauvais » - que l’autre et était plus porteur d’espérances. Nous nous sommes fiés à votre parole comme on se fie à la fermeté du sol, convaincus qu’avec vous, nous ne serions pas « les suppôts de spéculations et de manœuvres de la politique ». Nous avons donc voté par respect de vos consignes, par sympathie pour vos idées, et malgré ce que nous savions ou subodorions du candidat. Notre suffrage était en fait une expression par procuration.
Certains parmi nous s’honoraient d’être de vos amis ou de votre famille, ou avaient été vos collaborateurs, vos collègues, ou avaient milité dans les mêmes mouvements que vous. D’autres, la plupart, ne vous connaissaient pas personnellement, ou ne vous avaient jamais rencontrés. Mais, tous, nous avions été séduits par votre discours, votre parcours politique, par l’engagement que vous mettiez à défendre des principes que nous partagions. Nous étions convaincus que ce que nous savions de vous suffisait pour donner notre parole et apaiser nos craintes… Bref, c’est plus à vous qu’à celui qui allait être élu que nous avons confié nos fonds de pension faits de rêves de changement. Vous avez fait le roi, mais c’est nous qui avons fait de vous des princes, des lieutenants crédibles. A moins d’un an des élections, c’est-à-dire du moment où, à nouveau, nos voix vous sont indispensables, nous avons donc le droit de vous poser cette question :
« Qu’avez-vous fait de nos espérances » ?
Au tout début de l’Alternance, nous avons, tout naturellement, pardonné les premiers couacs : le bafouillement des chargés de communication ou du protocole, les erreurs de casting illustrées, notamment, par cette ministre au profil flou qui eut la sagesse de jeter le manche après la cognée au bout d’une semaine… Même plus tard, nous avons accepté de passer en pertes et profits ces projets mal mûris ou simplement improvisés, comme cette Brasilia au site mouvant, l’aéroport ultramoderne ou le jet présidentiel qui ne devaient pas coûter un sou aux finances publiques, cette fête des moissons étouffée dans l’œuf ou ce tramway à l’échéancier incroyablement optimiste…
Tout cela, nous l’avons pardonné. Diantre, on n’apprend pas à gouverner dans les bains de foule et les « marches bleues » qui étaient le terrain privilégié du nouvel élu… Encore que, tout de même, quand on s’est autoproclamé chef de l’opposition pendant un quart de siècle et créé même ce « shadow-cabinet » à l’anglaise, on est censé savoir que c’est à l’hymne national que l’on doit sacrifier lorsqu’on prête serment et non à une sonatine de son cru…
Nous avons quand même fermé les yeux, nous étions tout indulgence, prêts à concéder des mois, que dis-je une année ou plus, de grâce.
La première année de l’Alternance s’est achevée avec les premières ruptures, les premières excommuniations. Le plus important – le plus pesant ? – des alliés d’hier a été défénestré après avoir trop longtemps avalé des couleuvres sans oser prendre l’initiative du divorce. Mais vous, qui aviez été notre référence, vous êtes restés, vous avez resserré les rangs autour du nouveau pouvoir. Nous avons eu la naïveté de penser que grâce à votre vigilance et au rôle accru que vous alliez jouer, le Chef de l’Etat, délesté de son principal rival, allait enfin tenir les promesses pour lesquelles nous l’avions choisi.
Nous avons été, très vite, tirés du doute et nous attendions que vous soyez les premiers à sonner l’alerte. Au lieu de cela, nous avons fait le constat, qu’au contraire, votre mansuétude croissait comme en proportion des honneurs et privilèges qui vous étaient accordés. D’ailleurs, d’alliés vos partis devenaient des annexes, des excroissances, voire de simples tendances au sein du parti dominant, vous privant ainsi de ce qui avait fait que la valeur de vos arguments compensait largement le nombre restreint de vos suffrages : « la force d’être libre et la volonté d’être égal ».
Voilà-t-il pas, par exemple, que vous restez sans réaction devant ce blanchiment politique qui voit ceux que naguère nous avions tous combattus et dont les excès ou la fatuité avaient constitué le lit de notre colère, se précipiter dans les rangs du nouveau pouvoir, se prosterner sous les lambris de ses palais. Nous ne vous avons guère entendus ruer dans les brancards ou exprimer votre sarcasme devant la pauvreté, l’indigence des arguments qu’ils nous ont servis pour exprimer leur revirement.
Celui-ci avait, disait-il « transhumé » (mot impropre ici pour exprimer un mouvement si peu naturel) sur injonction de son guide religieux.
Tel autre avait eu une sorte d’illumination qui lui révélait, disait-il, la vraie nature de l’élu qu’il avait pourtant voué aux gémonies quelques mois auparavant.
Celui-ci évoquait des liens de famille jusque-là inavoués. Celle-là répétait sans sourciller qu’elle avait rejoint le PDS parce que de petits chefs de son ancien parti avaient échangé des coups dans son salon et manqué de briser ses bibelots.
On oubliait que ce « transhumant » avait interdit l’entrée de son village au cortège du nouvel élu en prétendant qu’il n’y avait aucun militant, ou que celle-là l’avait traité de « Fantômas » !
Tous ces repentis, désormais réinstallés dans les centres de décision qu’ils avaient longtemps monopolisés, étaient unanimes à louer les qualités du vainqueur, avec les mêmes mots dont ils s’étaient servis pour vanter son prédécesseur…
Le résultat de ces reniements, c’est qu’aujourd’hui, ce sont des femmes et des hommes qui en 2000 avaient voté contre l’Alternance et appelé à la différer, qui tiennent dans le Gouvernement des départements aussi symboliques que l’Intérieur et l’Emploi, la Famille et la Culture, les Langues Nationales et l’Aménagement du Territoire, la Pêche et l’Urbanisme…
Me WADE – puisqu’il faut dire son nom – nous avait assuré le 11 septembre 2000 : « Le PDS ne sera pas le refuge des détourneurs ».
C’était quelques semaines après le lancement des audits de 20 sociétés et institutions et vous aviez applaudi avec nous, vous qui réclamiez depuis longtemps que l’enrichissement illicite soit condamné par la loi.
Les audits sont restés sans suite et tous ceux qu’ils visaient et qu’ils avaient conduits, pour un court terme, en prison, sont aujourd’hui dans le saint des saints du PDS ou à la tête des principaux rouages de l’Etat. Ils sont devenus des hommes courtisés par le nouveau pouvoir, les sauveurs du parti, le bouclier que l’on dresse contre les amis d’hier et les ennemis d’aujourd’hui. Ils sont devenus vos amis et vos complices.
Comment dès lors s’étonner que les déclarations de patrimoine soient tombées dans les oubliettes et, surtout, que toutes les faillites économiques et sociales survenues dans notre pays sous l’Alternance (Chantiers de Thiès, ICS, SONACOS, SENELEC… et même le naufrage du Joola) aient pour fondements des fautes de gestion ? Les fautes de gestion se payent toujours très chers !
Me WADE avait proclamé solennellement : « L’ère de l’exercice solitaire du pouvoir est terminée. Commence la République des citoyens ».
C’était le 1er Avril 2000 dans un stade en transe et face à l’opinion nationale émue et le monde admiratif.
Quel est le bilan de six ans d’exercice du pouvoir ?
Lisez le communiqué du conseil des Ministres : les 3/4 de son contenu sont consacrés aux seules activités du Chef de l’Etat et le reste est constitué de félicitations des participants à son endroit.
Que fait donc le gouvernement ? Les ministres se bousculent à propager l’image d’un Chef omniscient et infaillible et si, comme l’a écrit J. Audibert, « le ministre représente le degré le plus élevé du domestique », nous avons atteint le fond de l’abîme car on n’avait jamais vu au Sénégal de ministres courant devant le cortège présidentiel parmi les badauds ou dansant le sabar dans un stade.
Regardez notre Télévision Nationale, elle n’attire plus que les accros de novela latino-américaines ; elle a exclu de son programme tout débat contradictoire et son journal n’est plus qu’un carnet mondain dont l’animateur principal tient ses quartiers au Palais. D’ailleurs, le Chef de l’Etat a affirmé haut et fort qu’il n’autorisera aucune chaîne de télévision susceptible de brouiller son image.
Ouvrez notre « Quotidien national », dont Wade avait dit aux premiers jours de son mandat qu’il n’avait plus de raison d’être : jamais sans doute, comme aujourd’hui, le « Soleil » n’a répandu dans ses éditoriaux quotidiens le culte de la pensée unique ni exhibé à sa Une l’image du Chef de l’Etat !
Regardez ces foules qui accueillent et accompagnent le Président de la République : toutes arborent non l’emblème national, mais le fanion du parti, comme si le Chef de l’Etat ne visitait plus son peuple mais ses militants. Aujourd’hui comme hier, il est devenu l’otage de Sénégalais qui ont plus d’entregent que de mémoire, embrigadés dans des cénacles dont les sigles déjà nous rappellent de mauvais souvenirs.
Comment comprendre votre silence, messieurs, vous qui autrefois reprochiez au parti dominant de réunir ses instances dans l’enceinte du Parlement, devant l’image, presque quotidienne, de la salle des banquets de la Présidence transformée en lieu de spectacle, devant ces happenings de « coxeurs » néo-libéraux conduisant des cohortes de repentis ? Pourquoi n’exprimez-vous pas votre désapprobation face à ses rabatteurs de suffrages, ces démonstrations de fidélité qui se concluent généralement par une distribution d’argent ? Pourquoi ne pas marquer votre réserve quand les ministres renoncent à toute responsabilité et que toutes les crises sociales se dénouent à la Présidence dans l’ignorance de la tutelle ?
Pour tout dire, rarement nous avons été gouvernés de manière aussi personnelle et autocratique. Rarement au Sénégal un Chef d’Etat a fait autant usage « de crayon et de gomme », décidant seul de la destination des moyens de l’Etat, scellant seul le sort des citoyens, selon son humeur, offrant ou retirant prébendes et sinécures, sans jamais solliciter l’aval du Parlement et de l’opinion.
Le Président WADE avait dit le 6 juillet 2000 : « Plus de répression violente dans les manifestations ! »
Mais six mois plus tard, le 31 Janvier 2001, un étudiant était tué dans une manifestation et dans des circonstances non encore élucidées.
Depuis lors d’autres étudiants ont été gravement blessés, marqués à vie pour certains délits, en dépit de soins coûteux dispensés à l’étranger.
Dans ces cas aussi, les coupables courent toujours !
Car le scandale n’est pas seulement qu’il y ait eu des morts et des blessés, c’est aussi que désormais les crimes sont impunis ou que leurs auteurs sont rarement appréhendés. De l’incendie de la bourse du Travail au matraquage de Talla Sylla, en passant par les violences contre les journalistes, les « affaires » s’accumulent et s’entassent, au grand désespoir des victimes ou de leurs familles.
Me WADE avait dit le 7 janvier 2001 : « Je ne modifierai pas seul le code électoral »
C’était un engagement fort parce que le code électoral était, en quarante ans de régime socialiste, le seul texte élaboré et entériné par consensus national. Le Chef de l’Etat en a déjà changé le socle, seul, puisque le fichier électoral a été refondu contre l’avis d’une partie importante de l’opposition. Il a modifié, tout seul, la durée du mandat des députés en faisant reporter d’un an les élections législatives au moyen d’une séance houleuse à l’Assemblée nationale, boycottée par l’opposition. Il se propose de réinstituer le Sénat qui avait été pourtant supprimé par référendum constitutionnel. Il a mis en branle la procédure visant à accorder le droit de vote aux militaires et assimilés, sans que le projet ait fait l’objet d’un débat national et que les risques politiques aient été évalués…
Voilà enfin que le bruit court que le deuxième tour allait être réformé ou supprimé aux élections présidentielles, voire que celles-ci allaient être, à leur tour, reportées. Certes, ce n’est encore qu’une rumeur, mais c’est ainsi qu’avait commencé la loi Ezzan. Les idées nocives doivent être tuées dans l’œuf et nous aurions apprécié que, dès les premiers susurrements, vous affirmiez sans ambiguïté et publiquement, qu’il y a des pas que l’on ne peut pas franchir et que l’on ne peut pas toujours compter sur vous pour jouer les chefs de claque et les Romains du parterre. Car le fond du problème est bien là : on vous entend souvent, et plus qu’à votre tour, défendre le bilan de l’Alternance, on vous entend plus rarement exprimer vos réserves quand, de toute évidence, le nouveau pouvoir bafoue les principes que vous défendiez il y a six ans. Certes, certains d’entre vous répètent à l’envi que ces réserves, ils les expriment quelquefois, mais en aparté et face à l’autorité suprême. Ces confidences, apparemment sans effet, ne nous suffisent plus et c’est d’abord à nous, qui vous donnons nos voix, que vous devez des comptes. Et c’est très précisément parce que vous êtes des alliés du Chef de l’Etat et que votre fidélité ne fait pas de doute que vous lui devez cette vérité, au nom du principe selon lequel, c’est votre frère ou votre sœur qui peut vous dire que votre haleine est mauvaise. Il ne s’agit pas de tout critiquer et nous-mêmes savons que tout n’est pas négatif dans l’Alternance, que la mauvaise foi fait partie de la boîte à outils de toute opposition, que la presse a besoin pour se vendre de titres accrocheurs et d’affirmations excessives ou péremptoires. Mais il est trop facile, quand on a bâti ses succès sur les slogans qui vantent le changement, de dire qu’autrefois on faisait pire.
Oui, on ne peut pas toujours cacher la déconfiture des plus grandes entreprises de l’Etat, les libéralités excessives du Président de la République, la multiplication des dérives politiques qui ruinent le crédit du Sénégal à l’extérieur, la puérilité ou l’incompétence de certains acteurs de l’Alternance trop vite propulsés à des postes de responsabilité.
Oui, lorsqu’on a rejeté longtemps l’entrisme et refusé les compromissions, lorsqu’on a été à l’initiative d’un rassemblement qui prétend que « deuggeuy mujj », on ne peut pas rester silencieux quand un obscur député, inconnu des combattants pour la justice, impose à une Assemblée courbée le vote d’une loi scélérate qui n’a fait que raviver des plaies jamais fermées et dont les principaux pourfendeurs sont justement, ceux-là mêmes qu’elle prétendait défendre.
Oui, on ne doit pas se taire lorsqu’un livre paraît qui parle de complot, de crime et d’assassinat, et que l’accusé principal, nommément cité, n’entreprend aucune action ni pour en démentir le contenu, ni pour contraindre l’auteur à reconnaître ses torts devant la Justice.
NB Cet article a été publié dans le Nouvel Horizon de la semaine du 02 AU 08 juin 2007.


3 commentaires:

Diallo a dit…

Puisque dans ce pays, les "bouches de ceux qui n'ont point de bouches" préférent se retrancher derriére la fatalité, ceux qui devraient être aux avant-postes et servir d'éclaireurs à la nation privilégient la flatterie au président et plus pire que personne ne reconnaît personne au nom de la quête éffrénée de l'Avoir foulant au pied less principes fondamentaux de notre nation, votre plume vient ainsi en rescousse à notre peuple où tout le monde est embrigadé comme du bétail. Que votre blogue vive!
Continuez ainsi, car comme le semble ignorer certains la plume est un des moyens les plus surs pour réguler la démocratie surtout quand elle est entre les mains d'un homme averti et intégre.

Anonyme a dit…

BRAVO,
Belle plume, analyse concise, rappels pertinents!

Moussoukoro a dit…

excellent analyse