Je suis historien et géographe de formation. J'ai été enseignant-formateur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Dakar, puis en charge de différentes structures et directions administratives. A la retraite depuis plusieurs années, je profite de ma liberté recouvrée pour assouvir une vieille passion : écrire. Ces dernières années, j’ai publié deux romans («Mon villages au temps des blancs » en 2000 et «La Raparille» en 2010) ainsi que trois essais (« A mes chers parents gaulois » en 2007 ; "Wade Mecum ou le wadisme en 15 mots" en 2010; "Le temps des choses jamais vues : chronique des années Wade-Sarkozy", 2013). Je publie régulièrement des chroniques dans divers journaux sénégalais (en particulier « Nouvel Horizon » et "Sud Quotidien").

jeudi 10 janvier 2008

POURQUOI JE N’AI PAS ECRIT LE LIVRE QUE JE VOULAIS ECRIRE ?

C’était le printemps et j’étais à Limoges pour écrire un livre. J’avais un sujet, mieux : un projet, l’histoire d’une « femme réduite à ses fesses », celle de Saartje Baartman, plus connue sous le nom moqueur de « Vénus Hottentote » et dont les restes étaient devenus, prés de deux siècles après sa mort, un « enjeu identitaire » en Afrique du Sud, son pays d’origine… C’est en France qu’elle était morte, après y avoir été exhibée comme une bête de foire ou réduite à une marchandise culturelle selon les époques. Elle y avait été disséquée par un homme que l’on disait être alors « la science à lui tout seul », Georges Cuvier, ses restes y étaient devenus une des pièces des « collections inaliénables » des musées nationaux… Mais ce n’était pas le procès de la France républicaine et coloniale que je voulais faire, en ce printemps troublé par les sommations et les rodomontades. J’éprouvais même une bouffée d’amour pour la France qui avait tenu tête à l’Amérique, refusé l’inévitable guerre d’Irak, et qui s’était fait applaudir par l’ONU. Même si Saartje Baartman avait été le symbole des humiliations subies par les Noirs sous le colonialisme, ce qui m’intéressait alors, c’était le combat intérieur d’une femme prise au piège de sa nature. La « monstruosité » que lui trouvaient ceux qui fréquentaient les bouges où elle était exhibée avait été son fardeau, mais aussi son atout pour exister. Son martyre s’était commué en victoire, car, comme l’affirmera le président Thabo Mbeki à l’occasion des obsèques nationales organisées à son honneur en Afrique du Sud, Saartje Baartman révélait par son histoire que « ce n’était pas elle la barbare, mais ceux qui l’ont traitée avec une brutalité barbare »…
C’était le printemps et il faisait froid et gris sur le Limousin. À travers la fenêtre de ma chambre, j’épiais l’arrivée des rayons du soleil, avec l’espoir qu’ils éclaireraient ma plume et, peut-être, exciteraient en quelque sorte mon inspiration. Deux jours de traque et puis enfin au troisième jour, le soleil était là, sans chaleur, mais éclatant de lumière, presque provoquant, et comme si enfin je retrouvais une vieille connaissance, je suis sorti à sa rencontre. Nous étions nombreux sur une des places de la cité à profiter de ces rares moments. J’étais loin de Saartje Baartman, attentif aux babillements des oiseaux, qui déployaient langoureusement leurs ailes comme pour les faire sécher, ou à la rosée du matin qui ruisselle sur les feuilles. Je me suis assis sur un banc en gardant mon imperméable et mon écharpe. Je restais longtemps seul pendant que les promeneurs indigènes passaient devant moi sans s’arrêter, préférant se serrer sur les autres bancs dispersés à travers la place. Quelques petits enfants s’aventuraient jusqu’à moi, vite rejoints et récupérés par des mamans vigilantes qui m’adressaient un petit sourire, comme si elles devaient s’excuser d’avoir fait irruption dans mon domaine. Un homme pourtant, sans doute très entreprenant, ou plus curieux, a pris le risque de me rejoindre sur « mon » banc. Il s’est assis à l’autre extrémité, tout de même, et de la tête et du sourire, il a cherché à attirer mon attention. Je lui ai rendu son salut. Peut-être a-t-il compris que j’étais flatté. En tout cas, il m’a parlé, le téméraire :
- Tu dois être content, aujourd’hui !
Nous n’avions pourtant pas gardé, ensemble les vaches du Limousin pour qu’il ait le droit de se permettre, si vite, une telle familiarité ! Mais ce n’est pas le tutoiement qui m’a mis sur mes gardes et m’a poussé à l’offensive. Là-bas, à Paris, j’avais l’habitude d’observer sans rechigner la condescendance des commerçants du boulevard Magenta à l’endroit des clients Africains qui s’aventuraient dans leurs magasins :
- Mon ami, entre ! Tu veux un costume, une chemise ? Viens, j’ai ce qu’il te faut !
Et ce qu’il nous faut, à nous « Africains », ce n’était jamais le costume le plus discret, le plus raffiné.
C’est fou comme l’amitié vient vite avec le Français de passage... J’étais donc habitué au tutoiement, qui du reste, ne me choquait que parce que j’avais été à l’école française.
- Pourquoi devrais-je être content selon vous ?
J’avais maintenu la distance mais mon interlocuteur n’en démordait pas : il restait dans la familiarité.
- Ben à cause du soleil ! C’est comme chez toi en Afrique !
Et voilà : même emmitouflé dans mon imperméable et la tête à moitié couverte par mon écharpe, pour mon voisin de banc, je ne pouvais qu’être Africain, parce que j’étais noir. Je suis passé à l’attaque :
- Afrique ? Mais je n’ai rien à voir avec l’Afrique ! Je n’ai jamais été en Afrique ! Je suis Français de France moi. Je suis de Partigny-les-Bormes, tout à coté d’ici, dans la Creuse…
J’avais un peu forcé la dose : un village imaginaire, dans un département abandonné où sans doute le Noir devait être une denrée rare. Mais le jeu en valait la chandelle, ce n’est pas l’affrontement que je cherchais, je voulais seulement savoir si mon interlocuteur agissait par ignorance ou par dérision, et si nous pouvions établir un vrai dialogue, sur nos vraies différences, nous instruire mutuellement, lever ce voile d’incompréhension qui toujours nous a opposés.
- Ah ? Tiens donc ! Hé ben !
Mon voisin en était interloqué. Il m’a regardé, je veux dire un peu mieux regardé, cherchant sans doute quelque indice, quelque signe révélateur de cette africanité que je refusais d’avouer. Des scarifications, des gris-gris, le plus petit indice… Il a hésité sur la nécessité de poursuivre l’approche, puis, déçu, il s’est levé, il est parti après un salut aussi timide que muet.
Mon voisin intermittent s’en est allé sans livrer le combat, sans satisfaire ni sa curiosité ni la mienne. Je ne l’intéressais que si j’étais Africain. Il pourrait alors me parler de son séjour au Burkina où les « Africains » sont si simples, si accueillants. Il pourrait exprimer sa compassion devant cette grande misère africaine étalée sur tous les medias et, si affinité, décrier la corruption et l’inefficacité de nos régimes politiques. Pour faire bonne mesure, il jurerait le cœur sur la main, qu’il « aimait » les Africains et d’ailleurs, n’en avait-il pas donné la preuve en prenant près de moi cette place que beaucoup avaient boudée ?
Mais voilà : j’étais, avais-je dit, Français de France ! Et de la Creuse ! Comment donc un Noir peut-il survivre dans cette province glacée ? Décidément on n’était plus à l’abri nulle part en France. De quoi donc pourrait-il s’entretenir avec un Noir français, habitant au cœur de la France, dans cette Creuse dépeuplée et arriérée, et auquel il ne pourrait exhaler ni sa compassion ni sa sollicitude. Sans doute ce monsieur sympathique – car il paraissait sympathique – ne pouvait-il imaginer qu’il puisse laver le linge sale de la France avec un Noir, fut-il Français. Que nous puissions par exemple partager le plaisir d’entendre , « dans le texte », Dominique de Villepin s’adresser solennellement aux représentants du monde à New York et affirmer que si l’âge et la force ne sont pas toujours compatibles, la sagesse est souvent la marque de ceux qui ont vécu longtemps. Ou, plus banalement, que nous puissions parler de la situation des paysans du Limousin, des beaux jours de la porcelaine, des bureaux de poste et des écoles qui ferment dans les campagnes ou du trou de la sécurité sociale… bref de toutes ces questions qui tracassent le Français moyen, le citoyen à part entière. L’homme qui avait été mon interpellateur et qui recherchait ma compagnie, et peut-être mon amitié, ne s’intéressait au Noir que s’il lui donnait l’occasion de sortir de son propre enfermement, d’effectuer une sorte de diversion mentale, comme lorsqu’il s’évade de son opulent pays pour observer la misère des tropiques. Français, je n’étais ni assez pittoresque ni assez dépaysant, et il était parti à la recherche d’un autre dérivatif…
Savait-il même qu’il existe près d’un million et demi de Français « de couleur » qui n’ont pas de racines africaines, et sont citoyens français depuis des siècles, et d’autres Français plus nombreux encore dont les parents ou grands parents sont venus d’ailleurs, qui ont choisi, ou non, d’être Français, et qui ont tous droit à la France au même titre que lui ? Savait-il que le passé de la France n’est pas fait que de 1789 et d’Austerlitz, qu’il comporte d’autres pages, moins glorieuses, et était-il près à accepter l’exigence de les assumer ? Accepterait-il de reconnaître que la France n’est ni monocolore ni monoethnique, et que tous ses dieux n’étaient pas logés dans le même panthéon ? Que c’était elle, la France, qui l’avait voulu ainsi, que c’était elle qui était allée chercher ces barbares que beaucoup se refusent encore à reconnaître comme ses fils? J’avais faim de ce débat en ce matin de beau soleil et soudain le récit des humeurs et des émois de Saartje–la-Hottentote m’a paru moins urgent. Puisque c’est en français que j’allais m’exprimer, il m’a semblé qu’il y avait une sorte de pré requis, une formalité préliminaire qu’il me fallait remplir pour qu’un échange soit possible avec ceux dont j’empruntais la langue. Avec l’espoir qu’ils ne fuiraient par le débat comme mon voisin intermittent, l’homme avec lequel j’avais partagé un banc, un court instant, qu’ils patienteraient juste le temps de comprendre que nous avons un passé commun et que ce passé a besoin de nous, c’est-à-dire d’eux et de moi. Parce que « le passé ne se défend pas tout seul comme se défendent le présent et le futur » (J.P. Sartre). Voilà pourquoi j’ai mis mon livre sur Saartje Baartman en stand by, comme disent les anglophones et les Français cultivés, et écrit, à la place, une « Lettre aux Français »
[1].

[1] « À mes chers parents gaulois », Éditions Les Arènes, Paris, 2007.

1 commentaire:

Farba a dit…

Bien écrit, ça donne envie de lire le livre. Bravo de la part d'un compatriote